LA FORET DE FONTAINEBLEAU
Coriolis, tombé malade à force de travail, a besoin de la campagne pour se rétablir; le ménage s'installe à Barbizon, dans la forêt de Fontainebleau.
Coriolis passait ses journées dans la forêt, sans peindre, sans dessiner, laissant se faire en lui ces croquis inconscients, ces espèces d'esquisses flottantes
que fixent plus tard la mémoire et la palette du peintre. Une émotion, une émotion presque religieuse le prenait chaque fois, quand, au bout d'un quart d'heure, il arrivait à l'avenue du Bas-Bréau : il se sentait devant une des grandes majestés de la Nature. Et il demeurait toujours quelques minutes dans une sorte de ravissement respectueux et de silence ému de l'âme, en face de cette entrée d'allée, de cette porte triomphale, où les arbres portaient sur l'arc de leurs colonnes superbes l'immense verdure pleine de la joie du jour. Du bout de l'allée tournante, il regardait ces chênes magnifiques et sévères, ayant un âge de dieux et une solennité de monuments, beaux de la beauté sacrée des siècles, sortant, comme d'une herbe naine, des forêts de fougère écrasées de leur hauteur : le matin jouait sur leur rude écorce, leur peau centenaire, et passait sur leurs veines de bois les blancheurs polies de la pierre. Coriolis se mettait à marcher sous ces voûtes qui éclataient au-dessus de lui, à des élévations de cent pieds, en fusées de branches, en cimes foudroyées, en furies échevelées et tordues, ayant l'air de couronnes de colère sur des têtes de géant. Il marchait sur les ombres couchées barrant le chemin, qui tombaient du fût énorme des troncs; et en haut, le ciel ne lui apparaissait plus que par des piqûres du bleu d'une fleur et de la grandeur d'une étoile, par de petits morceaux de beau temps que la verdeur de la feuillée faisait fuir et presque pâlir dans un infini d'altitude. Des deux côtés du chemin, il avait des dessous de bois, des fonds de ce vert doux et tendre qu'a l'ombre des forêts dans la transparence pénétrante du midi, et que déchire çà et là un zigzag de soleil, un rayon courant, frémissant jusqu'au bout d'une branche, voletant sur les feuilles, en ayant l'air d'y allumer une rampe de feu d'émeraude. Plus près de lui. des petits genévriers en pyramide étincelaient de luisants de givre; et les houx rampants remuaient sur le vernis de leurs feuilles une lumière métallique et liquide,
l'éblouissement blanc d'un diamant dans une goutte d'eau.
Le radieux spectacle, le bonheur de la lumière sur les feuilles, cette gloire de l'été dans les arbres, cet air vif qui passe sur les tempes, les senteurs cordiales, l'odeur de santé et la fraîche haleine des bois, ce qui passe de grave et de doux dans la caresse de la solitude, enveloppaient Coriolis qui sentait revenir à son corps l'allégresse d'être jeune. Il passait le long de tous ces arbres aux membres d'athlètes, au dessin héroïque, ceux-ci qui s'inclinaient avec les lignes penchées des grands pins italiens dans les villas, ceux-là qui montaient droits dans un jet de rigide élancement. Il y en avait de solitaires comme des rois; et d'autres qui, réunis, assemblés, mêlant et nouant leurs bras en dôme de verdure, semblaient dessiner un rond de danse pour des hamadryades. Le sable, derrière Coriolis, enterrait son pas; et il avançait dans ce silence de la forêt muette et murmurante, où tombe des arbres comme une pluie de petits bruits secs, où bourdonnent incessamment, pour le bercement de la rêverie, tous les infiniment petits de la vie, le battement du rien qui vole, le bruissement du rien qui marche. Et quand il s'étendait sur un tertre de mousse, le coude sur la terre, les yeux à l'éternel balancement des branches auprès du ciel, de petits souffles accouraient à lui, sur l'herbe et les feuilles tombées, avec le pas d'une bête.
L'allée qu'il reprenait avait au bout, sous la flamme du jour, la jeune clarté d'un bourgeonnement de printemps. Aux grands chênes succédaient les futaies, aux futaies les petits bois, où tout à coup, en passant, il faisait sauter, au milieu d'un arbre, un écureuil qui le regardait de là: où bien, c'était un grand bruit qu'il faisait lever, un grand remuement de branches d'où s'échappait au galop comme un grand cheval rouge, qui était un cerf.
Puis la forêt s'ouvrait : un âpre plein midi brûlait,
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devant lui, dans le paysage découvert, les gorges sauvages d'Apremont, les rochers qui, sous le bleu africain du ciel et l'implacable intensité de la lumière, se dressaient en masses violettes, avec des cernées sèches. Alors, quittant le grand chemin, il grimpait à l'aventure au hasard de la route serpentante. Il se glissait entre les pierres d'où se dressait l'arbre sans terre et sans ombre, le grêle bouleau. Il s'enfonçait dans les fougères, presque aussi hautes que lui, faisait craquer sous son pied la mousse grillée et grésillante, se glissait entre des écartements de roc, marchait sous des tortils d'arbres étouffés, étranglés entre deux blocs et poussant de côté une branche sans feuille qui courait en l'air comme une mèche de fouet. Il sondait et battait de son bâton, au passage, l'inconnu de ces arbustes pareils à des nœuds de serpents lapidés, et dont la végétation se tord avec des airs d'animalité blessée, ces genévriers aux brindilles mortes, aux cassures de branchettes semblables à des fœtus de chanvre tillé, à l'emmêlement de chevelure noueuse et fileuse, aux rameaux serrés, excoriés, à travers lesquels se convulsionne le tronc vert-de-grisé avec ces arrachis d'où Ton dirait qu'il s'égoutte du sang.
Il allait par des sables, par de hautes herbes ondulantes de glissements furtifs et de rampements suspects, par des sentiers de chèvre, par des lits de torrents séchés, par des montées où les marches étaient faites de réseaux de racines pareilles à des squelettes de lézards, par des escaliers où de grandes dalles figuraient des affleurements de fossiles mal enterrés; et l'instinct de ses pas le portait presque toujours, au bout de ses courses errantes, dans la vallée étroite et c.euse qui va à Franchart. Il prenait le petit chemin d'un blanc de chaux calciné, tout miroitant de micas, dont l'éclatante blancheur n'était rompue, çà et là, que par un morceau de mousse d'un vert humide et une tache de terre de bruyère qui avait le noir de la traînée d'un charroi de charbon. Et alors, à sa gauche et à sa
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droite ce n'était plus que des roches. De la crête des deux collines, découpant sur le ciel la déchiqueture de leurs arêtes, jusqu'au bas de la pente, il croyait voir l'éboulement, l'avalanche, la cascade de morceaux de montagnes lâchés par une défaite de Titans. Un pan du Chaos semblait avoir croulé et s'être arrêté là; il y avait dans le tumulte immobile du paysage comme une grande tempête de la nature soudainement pétrifiée. Toutes les formes, tous les aspects, toutes les formidables fantaisies et toutes les terribles apparences du rocher, étaient rassemblés dans ce cirque où les grès énormes prenaient des profils d'animaux de rêves, des silhouettes de lions assyriens, des allongements de lamentins sur un promontoire. Ici, les pierres entassées figuraient un soulèvement, un écrasement de tortues monstrueuses, de carapaces essayant de se chevaucher; là deux sphinx camus serraient la route et barraient presque le passage. Les vastes galets d'une première mer du monde, des crânes de mammouths troués de leurs orbites immenses, le souvenir et le dessin des grands os du passé se levaient sur ce chemin bordé de roches creusées par des remous de siècles, fouillées et battues peut-être par une vague antédiluvienne.
Au haut de la montée, Coriolis s'arrêtait à cette grotte de Franchart, qui a à son seuil le désordre et le bousculement de sièges de granit, renversés par un festin de Lapithes. Il épelait ces pierres qui ont le fruste de murs anciennement écrits, ces pierres millénaires griffonnées par le temps d'indéchiffrables graphies ', et où l'eau de l'éternité a creusé l'apparence de sculpture d'une caved'Elephanta 2. Il restait devant ces grottes béantes où le Désert semble rentrer chez lui,
1. Du mot grec graphô, j'écris. Le graphium était un poinçon avec lequel les anciens écrivaient.
2. Deux grottes célèbres de l'île d'Elephanta, dans le golfe de Bombay, renferment de merveilleux temples souterrains consacrés aux cultes de Brahma et de Boudha.
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devant ces antres de bêtes féroces auxquels on s'étonne de voir aller, au lieu de pas de lion, des traces de breaks. . .
De rares oiseaux traversaient l'air, et Coriolis songeait involontairement à des oiseaux qui porteraient à manger à un saint dans une grotte de la Thébaïde.
Puis, il longeait la petite mare à côté, enfermant une eau fauve dans sa cuvette de pierre blanche, à la marge mamelonnée, ondulante et rongée. Il s'asseyait quelques minutes au petit café de Franchart, repartait, retrouvait les arbres, retraversait encore une fois le Bas-Bréau.
Il se faisait, à cette heure, une magie dans la forêt. Des brumes de verdure se levaient doucement des massifs où s'éteignait la molle clarté des écorces. où les formes à demi flottantes des arbres paraissaient se déraidir et se pencher avec les paresses nocturnes de la végétation. Dans le haut des cimes, entre les intersticesdes feuilles, le couchant de soleil en fusion remuait et faisait scintiller les feux de pierreries d'un lustre de cristal de roche. Le bleuissement, l'estompage vaporeux du soir montait insensiblement : des lueurs d'eau mouillaient les fonds; des raies de lumière d'une pâleur électrique et d'une légèreté de rayons de lune, jouaient entre les fourrés. Des allées, du sable envolé sous les voitures, il se levait peu à peu un petit brouillard aérien, une fumée de rêve suspendue dans l'air, et que perçait le soleil rond, tout blanc de chaleur, dardant sur les arbres toutes les flammes d'un écrin céleste... La fenêtre de Rembrandt, où il y a un prisme, et où jouerait la Titania de Shakespeare dans une toile d'araignée d'argent, — c'était ce paysage du soir.
Mme CRESCENT
Il occupe une maison voisine de celle du grand paysagiste Crescent, qui vit là avec sa femme.
M,re Crescent était une petite femme grasse et courte, avec une tournure boulotte où il y avait quelque chose
de falot, de cocasse, de comique. Deux couettes de cheveux en désordre, couleur de chanvre, s'échappaient sur son front de la ruche de son bonnet. Ses yeux bleus tout clairs montraient un grand blanc quand elle les levait. Elle avait un petit nez étonné, un teint tout frais avec des pommettes du rose d'une pomme d'api. Il restait de l'enfant dans ce visage d'une femme de quarante ans, où l'on croyait voir par moments comme la figure et la peau d'une petite fille sous un bonnet de grand'mère.
Paysanne, elle était restée paysanne en tout, de corps, d'habitude, de langue et d'âme. Ses robes, faites à Paris, rappelaient, sur son dos, les paquets et les plis du village. Elle portait des souliers qui faisaient le bruit d'un pas d'homme. Elle racontait que son premier chapeau l'avait rendue sourde, et qu'elle avait manqué deux fois d'être écrasée dans la journée. Ses idées étaient les idées têtues de l'ignorance du peuple; elle en avait d'excentriques sur la médecine, de républicaines sur le gouvernement, sur une façon de gouverner à elle; de françaises contre les étrangers, d'économiques pour empêcher les Anglais d'acheter ce qu'on mange en France. Contre les Anglais particulièrement, elle nourrissait toutes sortes de préjugés : elle était persuadée qu'on faisait de Paris une pension de cent mille francs à la fille de la reine d'Angleterre. Tout cela jaillissait d'elle pêle-mêle, avec des observations fines de paysan, en saillies drolatiques, dans une langue colorée des mots de son pays et des expressions faubouriennes de Paris, une langue moitié entendue, moitié créée, moitié inventée, moitié estropiée, une langue de raccroc et de chance brouillée avec la grammaire, et qui avait un fond d'arrière-goût des champs, l'originalité native et brute de cette nature restée champêtre.
Elle riait toujours et bougonnait toujours. C'était un mélange de bonne humeur et d'impatience, de grogneries sans amertume lui montant de la vivacité de
son sang, et d'accès d'hilarité pouffante, de vraies cascades de rire, qui faisaient dans son gosier un bruit d'écroulement de piles de cent sous, et l'étranglaient presque.
Mais le plus curieux de cette créature, c'est qu'elle ne pouvait rien retenir de sa pensée. Elle ne pouvait la garder, intime, secrète, enfermée, cachée, comme tout le monde. Une sensation, une impression, était immédiatement chez elle sur ses lèvres. Son cerveau pensait tout haut avec des paroles. Tout ce qui le traversait, les idées les plus baroques, les plus saugrenues, les plus « endiablées », comme elle disait, lui venaient au même moment au bout de la langue. Les mots de choses qui lui passaient dans la tète s'échappaient d'elle par un phénomène étrange, dans l'espèce de bouillonnement d'un pot sans couvercle. Et cela était chez elle aussi involontaire qu'instantané. Souvent, aussitôt après un mauvais compliment lâché à la première vue de quelqu'un, elle devenait rouge comme une cerise, et malheureuse comme les pierres.
Cette singulière organisation faisait qu'elle parlait du matin jusqu'au soir, et qu'elle parlait à tout, aux murs, à la pièce où elle se trouvait. Dans un éternel monologue de confessiom elle disait innocemment toute seule ce qu'elle faisait, ce qu'elle allait faire, ce qui l'occupait, ce qu'elle regardait, tous les riens de son imagination, l'annonce de ses moindres intentions. En travaillant, en faisant la cuisine, elle causait avec son travail; elle dialoguait avec tout ce que touchaient ses mains : elle prévenait une pomme de terre qu'elle allait la faire cuire. Elle interpellait le charbon, la cheminée, les casseroles, grondait toutes sortes d'objets qui la mettaient en colère, et qu'elle appelait sérieusement horreurs, un mot universel qu'elle appliquait à tout.
Un amour, une passion remplissait la vie de Mme Crescent : l'adoration des animaux. Les bètes faisaient son bonheur et comme ses enfants. Il semblait qu'il y eut
de la maternité dans sa charité et sa tendresse pour eux.
Elle avait été nourrie par une chèvre, qui ne la quittait pas, qu'elle menait avec elle aux champs, dans les bois. A douze ans, elle avait vu tuer et manger sa nourrice par ses parents. Depuis ce temps, la révolte, l'horreur de son estomac pour la viande avait été telle, qu'elle avait passé toute sa jeunesse sans pouvoir toucher à un creton de lard; et encore maintenant, elle ne mangeait pas volontiers de ce qui était de la chair, refusant de goûter au gibier, à ce qui lui rappelait un oiseau, vivant de légumes et de verdure, comme de la seule nourriture innocente et sans crime. Son instinct avait naturellement de la religieuse répugnance du brahme pour la bête qui a vécu et qu'on a tuée : pour elle, la boucherie ressemblait à de l'anthropophagie.
Les animaux lui tenaient comme physiquement au cœur. Il y avait d'elle à eux des liens secrets, une espèce de chaîne, des rapports comme d'une autre vie commune. Son allaitement par une chèvre, ce premier sang que fait une nourrice animale, ces mystérieuses attaches naturelles qu'elle met dans un être humain, lui avaient presque donné une solidarité de parenté, une communion de souffrances avec les bètes. Leurs maux, leurs joies lui remuaient un peu les entrailles. Elle sentait vivre de sa vie en elles. Quand elle en voyait maltraiter une, il se levait de son petit corps, de sa timidité, des audaces, des colères, des apostrophes en pleine rue à se faire assommer. Contre les bouchers menant leurs bestiaux à l'abattoir, contre les charretiers abîmant de coups leurs attelages , elle entrait dans des fureurs qui la faisaient revenir au logis tout en feu, son bonnet de travers, avec des indignations terribles. Elle rêvait la nuit de tous les chevaux battus qu'elle avait vus dans la journée.
Elle ne pensait guère qu'à cela : les animaux. Sa grande joie était de voir un chien, un chat, n'importe quoi de vivant, de volant, de jouant, d'heureux d'un bonheur de bête sur la terre ou dans le ciel. Les oiseaux
surtout lui prenaient ses pensées. Elle avait peur pour eux du froid, de l'hiver, de la neige, de la faim, de l'orage qui les éparpille piaillants.
Un oiseau qui chantait sur un toit lui faisait passer une heure, à demi cachée derrière une persienne, distraite, intéressée, absorbée, sans bouger, perdue dans une attention amoureuse, charmée, avec une immobi lité de ravissement dans les plis de sa robe. Et quand, par un joli soleil de printemps, gaie de tout le corps, elle trottinait allègrement, il lui sortait, avec une voix qui avait l'air de remercier le beau temps et les premières pousses de verdure comme la charité du bon Dieu pour ces petits pauvres : « Les oiseaux sont riches cette année, il y a du mouron; ils vont se faire de bonnes petites panses. »
l'enterrement de vermillon
L'hiver les ramène à Paris, où ils ont laissé Vermillon; le singe mal soigné est très malade; il meurt et Anatole enterre lui-même son camarade de jeux, cet ami que Manette déteste.
Anatole attrapa une serge verte jetée sur un plâtre dans un coin de l'atelier. Il coucha dedans, avec des mains presque pieuses, le cadavre de Vermillon, ramena la serge, la noua aux quatre coins, passa un paletot sur sa vareuse, mit son chapeau.
« Où vas-tu? lui demanda Coriolis.
— Loin. Je vais où les concessions à perpétuité ne coûtent rien. »
Quand il fut dans la rue de Rivoli, il monta sur l'impériale d'un de ces grands omnibus qui jettent les Parisiens dans la campagne. Il tenait son paquet sur ses genoux, et regardait dedans, de temps en temps, en écartant un petit peu de la toile.
A la porte Maillot, il descendit, entra dans le bois de Boulogne, prit une allée à droite, marcha, cherchant une place, un petit morceau de solitude où l'on pût
faire une fosse en creusant un trou. Il y avait du monde partout, et pas un bout de désert.
Ce n'était pas l'heure. Il sortit du bois, s'en alla dans l'avenue de Neuilly, s'attabla dans un cabaret, et se mit à attendre l'heure du dîner en se faisant verser une absinthe.
Après le premier verre, il en redemanda un; après le second, un autre. Il suffisait d'un chagrin tombant dans un verre de n'importe quoi pour griser Anatole : au troisième verre d'absinthe, il était c raide comme la justice ».
Il mit sa tête contre le mur du cabaret, creusé, dans le plâtre, de trous de queues de billard qui y avaient fouillé du blanc. Il regarda le paquet de serge verte posé sur la paille d'un tabouret à côté de lui, et l'attendrissement de ses pensées lui échappant dans un monologue de pochard : « Mort! toi, mort! Pauvre bibi! hein, c'est vilain?... Penser que tu es là! ratatiné, tout froid... C'est ça, toi! ça!... plus que ça, rien que ça!... On me prend, vois-tu, pour un garçon bottier qui reporte de l'ouvrage en ville... Des imbéciles, laisse donc... Qu'est-ce que ça me fait? Pauvre vieux, te voilà donc lancé dans l'éternité, dans cette grande canaille d'éternité!... Te laisser ramasser par un chiffonnier, par exemple... comme elle voulait elle... pour que je te trouve empaillé sur le boulevard Montmartre, chez le naturaliste, dans une scène à personnages!... Ah» bien oui, plus souvent!... C'est moi qui vais te mettre à l'ombre quelque part où tu ne seras pas embêté... dans un joli endroit où tu n'auras pas des bottes de sergent de ville sur la tête... As pas peur!... Petit gredin! tu m'as pourtant mordu une fois... C'est vrai que tu m'as mordu, te rappelles-tu? »
Des maçons mangeaient un morceau à une table à côté de la sienne. Il demanda à manger à la fille qui servait. Mais quand il eut devant lui le rata du jour, il ne put y goûter. Il avait comme un malheur qui lui barrait l'estomac et lui bouchait l'appétit : il souffrait
d'une impression d'avoir perdu quelqu'un, qu'il n'avait jamais eue.
Il demanda un litre, après le litre de l'eau-de-vie, et en buvant : « Hein? Vermillon, fit-il en se penchant, — plus de petits verres, c'est fini... Nous ne mettrons plus notre petite langue rose là dedans... »
Et il se leva, dit à ce qui était dans le paquet : c Viens! > et alla payer au comptoir.
Dehors, c'était la nuit. Sur le ciel violet et froid, roulait et moutonnait le caprice d'un grand nuage blanc, une immense nuée flottante et transparente, traversée, pénétrée, rayonnante de la lumière diffuse de la lune qu'elle voilait.
Anatole se trouvait au milieu de l'avenue de l'Impératrice, quand un morceau de la lune jaillit du nuage déchiré.
« Bravo l'effet! fit Anatole. Le tableau de Girodet... l'enterrement d'Atala, gravé par monsieur... monsieur... Tiens, voilà que je ne sais plus le nom de la gravure d'Atala... Mais, regarde donc, Vermillon, vois-tu? Le soleil avec un crêpe. . . un enterrement nature, et soigné ! Tu as le ciel à ton convoi... la lune, rien que ça! Première classe, franges d'argent, tenture et tout, les nuages dans des voitures... »
La lune pleine, rayonnante, victorieuse, s'était tout à fait levée dans le ciel irradié d'une lumière de nacre et de neige, inondé d'une sérénité argentée, irisé, plein de nuages d'écume qui faisaient comme une mer profonde et claire d'eau de perles; et sur cette splendeur laiteuse, suspendue partout, les mille aiguilles des arbres dépouillés mettaient comme des arborisations d'agate sur un tond d'opale.
Les massifs serrés et maigres du bois commençaient à s'étendre. Le ruban blanchissant des allées s'enfonçait très loin dans des taches de noir. Une voiture qui riait passa: puis un pas.
Anatole prit à gauche, entra dans un fourré, marcha cinq minutes, s'arrêta comme un homme qui a trouvé:
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il était dans une petite clairière. L'éclaircie était mélancolique, douce, hospitalière. La lune y tombait en plein. Il y avait dans ce coin le jour caressant, enseveli, presque angélique de la nuit. Des écorces de bouleaux pâlissaient çà et là, des clartés molles coulaient par terre; des cimes, des couronnes de ramures fines et poussiéreuses, paraissaient des bouquets de marabouts. Une légèreté vaporeuse, le sommeil sacré de la paix nocturne des arbres, ce qui dort de blanc, ce qui semble passer de la robe d'une ombre sous la lune, entre les branches, un peu de cette âme antique qu'a un bois de Corot, faisaient songer devant cela à des Champs-Elysées d'âmes d"enfants.
Rien ne déchirait le silence qu'un appel de canards de loin en loin, et le bruissement de la nappe d'eau du lac, frissonnante, à l'horizon.
Une rochée de trois bouleaux se levait sur un côté de la clairière, se détachant du massif; la lune écaillait un peu le bas de leur écorce. Anatole défit tout auprès le nœud de son paquet : les paupières entr'ouvertes de Vermillon laissaient voir ses yeux, ces yeux horriblement do'ux de singe mort qui avaient encore un regard ; ses dents blanches serrées avançaient un peu sur son museau contracté et retiré.
Anatole s'agenouilla, tira son couteau et se mit à creuser. Et tandis qu'il travaillait, un chantonnement nègre lui vint aux lèvres, une espèce de bercement funèbre, comme si, avec le gazouillis des chansons que Saïd chantait à l'atelier, il espérait s'approcher de l'oreille de Vermillon.
Il marmottait : « Dansez, Canada! fougoum! fougoum! Vermillon mouru, moi lui faire petit trou, petit nid, petit, petit... bien gentil! Paradis là dessous... Bienheureux, Vermillon... paradis! Dansez, Canada! Plus souffrir, Vermillon ! bon petit singe s'en aller, s'envoler... dans le bleu! Asie, Afrique, Amérique, à lui! Dansez, Canada! dansez, Cocoli, Bengali, Colibri! Des Mississipi, des forets vierges à Vermillon... boire aux
rivières, boire au soleil, boire aux fruits des arbres! des noix de coco, tout plein! Dansez, Canada! Pays où il n'y a pas d'hommes... Le bon Dieu pour les singes; tous les jours, toute la vie... Vermillon courir, Vermillon avoir bien chaud dans le dos... Vermillon retrouver ses amis... Vermillon là-haut! Vermillon, amour! oiseau! étoile!... petite fleur bleue! pervenche' Psitt!... plus rien! Dansez, Canada! »
Le trou était creusé : posant au fond le dos de sa main, Anatole tâta :
c Ah! mon pauvre frileux, dit-il sérieusement et tristement, avec un son de voix dégrisé, tu vas trouver la terre bien froide... »
Et le prenant dans ses bras, il lui ferma les paupières comme à une personne. Il lui déroidit les membres, plia sa queue sous lui, le mit dans la petite fosse, ramena avec les mains la terre sur le trou. Et, quand il eut marché et piétiné dessus, il se mit, assis à la turque, à fumer une longue cigarette silencieuse.
Il était plein d'idées qui ne pensaient à rien. Cependant quelque chose de lui lui paraissait mort et fini : il y avait de sa gaminerie sous terre.
Il se leva. Il était ému et barbouillé. Il avait le cœur ivre, étourdi et remué. Il tomba sur le premier banc dans une grande allée, s'allongea tout de son long, un bras, une jambe pendants, et là s'endormit.
Au bout de quelques heures, il se réveilla. Il n'y avait plus de lune, et il pleuvait. Il se tâta : il était trempé.
Il sauta sur ses jambes, courut devant lui, jusqu'à une porte du bois, vit de la lumière à un poste de douaniers, entra là, demanda à se chauffer, envoya chercherune bouteille d'eau-de-vie, but cette bouteillelà et une autre avec les douaniers ; et quand il rentra le matin, Coriolis lui demandant ce qu'il était devenu, ne put rien tirer de ses souvenirs abrutis que cette phrase : c Les gabelous, très gentils!... très gentils, les gabelous!... »