LE FORUM
« Au Forum... * dit Mme Gervaisais.
La calèche remonta une grande rue, bordée de boutiques, de palais, d'églises, puis une via étroite. Et tout à coup s'ouvrit un espace, une petite plaine abandonnée, un champ vague, une terre de poussière à l'herbe rase.
Le cocher avait arrêté ses chevaux : machinalement, instinctivement, Mme Gervaisais se leva.
C'était le Campo Vaccino : des portiques survivant à des temples écroulés, des colonnades isolées qui ne s'appuyaient plus qu'au ciel, des colonnes foudroyées soutenant des entablements où des graminées rongeaient des noms d'empereurs, des arcs de triomphe enterrés de vingt pieds et de vingt siècles, des fosses encombrées de fragments et de miettes d'édifices, d'énormes voûtes de basiliques, aux caissons effondrés, repercées par le bleu du jour; — au bout de la Voie sacrée, de grandes dalles gisantes, des quartiers de lave, pavés de feu refroidi, usés par le pas enchaîné des Nations, creusés par les ornières de la Victoire :
— ici. la vieillesse d'or des pierres; là, au devant d'églises, le marbre païen pourri, les troncs de cipolin dépolis, exfoliés, usés du temps, blessés de coups, ayant des entailles comme des armures et de grands trous comme de vieux arbres: — partout des débris formidables, religieux et superbes, sur lesquels semblait avoir passé la rouille de l'eau et le noir de la flamme, un incendie et un déluge, toutes les colères de l'homme et du ciel, — telle fut, dans sa grandeur invaincue, la première apparition de Rome antique à Mme Gervaisaîs.
Elle se promena longtemps sans fatigue, tirant par la main l'ennui traînard de son enfant.
Puis passant l'Arc de triomphe au bout du Forum, elle alla au Colisée. Elle marcha sous ces galeries, pareilles à de gigantesques catacombes à jour portant l'Amphithéâtre colosse sur ces arceaux bâtis de carrés cyclopéens où la furie des Barbares n'a pu faire d'autre entame que des trous de ver; et elle se trouva dans l'arène.
Le soleil y brûlait : elle alla s'asseoir dans l'ombre étroite, tombant d'un des petits autels, à peinture écaillée, qui font le tour du Cirque, et elle embrassa le théâtre immense qui écrasa d'abord son regard et sa pensée.
Des oiseaux volaient familièrement dans le monstrueux nid de pierre : là où pas une place, seulement grande comme une marguerite, n'a été sans sa rosée de sang, de l'herbe poussait, la même herbe indifférente que partout. L'abrupt du roc envahissait les gradins ; les loges dégradées redevenaient des trous fauves, les cavernes même d'Afrique où Rome allait chercher les lions dont elle appauvrissait les déserts pour les plaisirs de son Peuple-Roi. Des arbres poussaient, des forêts de broussailles grimpaient de bancs en bancs, sautaient des trous de quatre-vingts pieds d'ombre. La ruine revenait à la nature, comme elle y revient à Rome, avec la pierre qui retourne au rocher,
le marbre qui retourne à la pierre, les thermes qui se transforment en grottes, les palais que le sol nivelle, les dômes que fait éclater une racine d'arbuste, les blocs que détache un grain tombé d'un bec de moineau ; les colisées où se fouille la carrière comme au flanc inépuisable d'une montagne, les tombeaux qui s'ensevelissent eux-mêmes, les statues rechangées en cailloux, — toutes les revendications et toutes les reprises de la terre éternelle sur la Ville éternelle.
Peu à peu, Mme Gervaisais s'abîma dans une contemplation sévère et dans des méditations hautes. Des lectures lui revinrent, des pages d'histoire se réveillèrent dans sa mémoire. Lentement, il se fit en elle-même une évocation de ce qui s'était succédé là. Elle se rebâtit toute vivante cette grande scène où s'étaient rencontrées, comme des deux bouts et des deux extrémités du cœur humain, la passion de voir mourir et la folie de mourir... Elle rêvait, elle songeait, quand des cris déchirèrent le vaste repos du lieu cruel : des gamins déguenillés poursuivaient des lézards, en plaquant la corne sonnante de leur pied sur le gradin touché de la robe des Vestales, ou sur la voûte de travertin d'une Porte Libitine.
Le soir, la journée lui revint. Son fils couché, et reposant avec le souffle de ses bonnes nuits, elle partit pour revoir le Forum.
Elle s'appuya au parapet du chemin en escalier qui monte au Capitole : sa silhouette se dessina sur les cannelures cassées de l'Arc de Septime Sévère. Et perdue en une mélancolie pensive, elle regardait le sublime décor de l'obscurité, l'immobilité des ruines, leur profondeur sombre, l'auguste sommeil de la nuit sur leur solennité solide, l'ombre d'ébène du Capitole sur le groupe des trois colonnes, la majesté grandie et la solitude déserte de ce portique sur le vide barrant le ciel et ses étoiles. Au loin, sous la courbe du grand arc triomphal, parmi la clarté nocturne, blanchissait une espèce de vallée de Mânes, une sorte de prome-
nade élyséenne et virgilienne, où le rare passant du sentier devenait une apparence vaporeuse. Et tout eût dormi là, sans un grillon qui, avec le cri incisif d'un ciseau dur, coupait les secondes aux pieds des monuments ruinés, mais immortels et sourds aux heures.
LE PORTRAIT DE Mme GERVAISAIS
Elle s'initie peu à peu à l'existence qu'elle va mener, se laissant prendre insensiblement par les séductions de Rome qui vont l'arracher à elle-même, transformer sans qu'elle s'en doute le philosophe libre penseur qu'elle est sous la femme exquise et l'amener à la Foi.
La vie de Mme Gervaisais continuait , occupée , enfermée. Les longueurs des journées et des soirs, elle les oubliait dans les livres, restant assise sur son canapé souvent des heures, sans se lever, à lire, à prendre des notes dans ce qu'elle lisait, à se perdre dans des réflexions, à la fois distraites et tendues, qui lui faisaient de temps en temps relever sur ses tempes, de ses doigts longs, les bandeaux détachés et rigides de ses cheveux noirs;
A ces moments, sa beauté se levait d'elle, une beauté d'un caractère et d'un style supérieurs à l'humaine beauté de la femme : ses grandes masses plates de cheveux en nimbe, son front bombé et lisse, ses grands yeux qu'on eût dit lointains dans l'ombre de leur cernure, ses traits à fines arêtes, auxquels la maladie avait fait garder à trente-sept ans la minceur de leur jeunesse, une peau pâle, même un peu brune, mettaient chez Mme Gervaisais la séduction attirante et étrange d'une personne à part, inoubliable, profonde et magnétique, d'une pure vivante de pensée à peine terrestre, et dont le visage ne serait plus que celui d'un esprit. Et chez elle encore, la longueur du cou, Tétroitesse des épaules, l'absence de poitrine, le néant du haut du corps dans l'étoffe qui l'enveloppait en flottant, une maigreur sans sexe et presque sera-
phique, la ligne austère d'une créature psychique, ajoutaient encore à cet air au delà de la vie qui donnait à tout son être l'apparence d'une figure de l'extra-monde.
Sur la petite étagère en bois tourné, attachée au mur par quatre tresses de soie jaune, étaient, à portée de sa main, ses livres amis, portant ces noms graves : Dugald-Stewart. Kant, Jouffroy.