‹ E. et J. de GoncourtChapitre 73 sur 127 · DEPART DE LA CONCIERGERIE · texte numérisé non relu

DEPART DE LA CONCIERGERIE

Ensuite ses dernières heures, le départ de la Conciergerie, la mort.

La Reine n'est point ramenée à sa chambre, mais au cabinet des condamnés, pratiqué à l'un des angles de lava nt -greffe. En arrivant elle demande à Bault de quoi écrire, et elle écrit ses adieux à Mmo Elisabeth, à ses enfants, à la vie, ce testament royal d'une reine chrétienne, prête à la mort, prête à Dieu, prête à la postérité. Et si des larmes ont taché le papier, ce ne sont point des larmes de femme, ce sont des larmes de mère sur ce pauvre enfant qu'Hébert a fait parler contre l'honneur de sa mère, contre l'honneur de Mme Elisabeth, son autre mère! De quel ton de prière Marie-Antoinette supplie Mme Elisabeth de pardonner, de laisser son cœur à ce malheureux enfant qui l'a fait rougir! Et depuis qu'il est des créatures humaines attendant le bourreau, quel supplice a tourmenté leurs dernières heures, pareil au supplice de cette dernière pensée d'une mère?

La Reine remet sa lettre à Bault, à Bault qui dira dans la journée à sa femme : c Ta pauvre Reine a écrit: elle m'a donné sa lettre: mais je n'ai pu la remettre à son adresse, il a fallu la porter à Fouquier ».

Puis, la Reine songe au spectacle qu'il lui faudra donner dans quelques heures. Elle craint que son corps, épuisé par la fatigue, affaibli par la maladie, ne trahisse son âme, et, voulant avoir la force de son courage, elle demande quelque nourriture : on lui sert un poulet, dont elle mange une aile. Elle demande ensuite à changer de chemise : la femme du concierge lui en donne une; et, s'étant jetée toute vêtue sur le

lit, la Reine s'enveloppe les pieds avec une couverture et s'endort.

Elle dormait. On entre. « Voilà, lui dit-on, un curé de Paris qui vient vous demander si vous voulez vous confesser. — Un curé de Paris?... murmure tout bas la Reine, il n'y en a guère... » Le prêtre s'avance. Il dit à la Reine qu'il s'appelle Girard, qu'il est curé de Saint-Landry, dans la Cité, et qu'il lui apporte les consolations de la religion. La Reine s'est confessée à Dieu seul. Elle remercie le prêtre assermenté, sans le renvoyer pourtant. Elle descend de son lit; elle marche dans le cabinet pour se réchauffer, et se plaint de souffrir aux pieds un froid mortel. Girard lui conseille de mettre son oreiller sur ses pieds : la Reine le fait. « Voulez-vous que je vous accompagne? dit le prêtre. — Comme vous voudrez », répond la Reine.

A sept heures, Sanson se présente : « Comme vous venez de bonne heure, Monsieur, lui dit la Reine, ne pourriez-vous pas retarder? — Non, Madame, j'ai ordre de venir. » Cependant la Reine était toute prête : elle avait elle-même coupé ses cheveux.

La Reine déjeune d'une tasse de chocolat apportée du café voisin de l'entrée de la Conciergerie, et d'un de ces petits pains appelés alors mignonnettes, si petit que le gendarme Léger n'ose l'éprouver en le goûtant, de peur de le diminuer.

Vers onze heures, la Reine est conduite au greffe, à travers une haie de gendarmes rangée depuis la porte du cabinet où elle a couché jusqu'à la porte du greffe : on lui lie les mains derrière le dos.

Dans Paris, à cinq heures du matin, le tambour bat; le rappel roule dans toutes les sections. A sept heures, trente mille hommes sont sur pied; des canons aux extrémités des ponts, des places et des carrefours. A dix heures, la circulation des voitures est interdite dans toutes les rues, du Palais jusqu'à la place de la Révolution, et des patrouilles sillonnent Paris.

Trois cent mille hommes ne se sont pas couchés;

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le reste s'est éveillé avant le tambour. La cour de la Conciergerie, les abords de la Conciergerie, le grand perron du Parlement, le pavé, la fenêtre, le parapet, la grille, la balustrade, le toit, le peuple a tout envahi; il emplit tout, et il attend.

Onze heures sonnent dans le murmure de cette foule silencieuse. Toutes les têtes, tous les regards, tous les yeux sont en arrêt et dévorent la charrette acculée à quelques pieds des portes, ses roues crottées, sa banquette faite d'une planche, son plancher sans paille ni foin, son fort cheval blanc, et l'homme à la tète du cheval. Les minutes semblent longues. Un bruit sourd court parmi la foule, un officier fait un commandement, la grille s'ouvre : c'est la Reine en blanc.

Derrière la Reine, tenant les bouts d'une grosse ficelle qui lui retire les coudes en arrière, marche Sanson. La Reine fait quelques pas. Elle est à la petite échelle qui monte au marchepied trop court. Sanson s'avance pour la soutenir de la main. La Reine le remercie d'un signe, monte seule, et veut enjamber la banquette pour se placer en face du cheval, lorsque Sanson et son aide lui disent de se retourner. Le prêtre Girard, en habit bourgeois, monte dans la charrette, et s'assied aux côtés de la Reine. Sanson se place derrière, le tricorne à la main, debout, appuyé contre les écalages de la charrette, laissant, avec un soin visible, flotter les cordes qui tiennent les bras de la Reine. L'aide de Sanson est au fond, debout comme lui et le tricorne à la main. Il ne devait y avoir en ce jour de décent que les bourreaux.

La charrette sort de la cour, et débouche dans la multitude. Le peuple se rue, et se tait d'abord. La charrette avance, au milieu des gendarmes à pied et à cheval, dans la double haie des gardes nationaux.

La Reine est vêtue d'un méchant manteau de lit de piqué blanc, par-dessus un jupon noir. Elle porte un ruban de faveur noire aux poignets, au cou un fichu

de mousseline unie blanc; elle a des bas noirs, et des souliers de prunelle noire, le talon haut de deux pouces, à la Saint-Huberty. La Reine n'a pu obtenir d'aller à l'échafaud tète nue : un bonnet de linon, sans barbes, un bonnet repassé par elle le matin, cache au peuple les cheveux que la Révolution lui a faits, des cheveux tout blancs. La Reine est pâle; le sang tache ses pommettes et injecte ses yeux, ses cils sont roides et immobiles, sa tète est droite, et son regard se promène, indifférent, sur les gardes nationaux en haie, sur les visages aux fenêtres, sur les flammes tricolores, sur les inscriptions des maisons.

La charrette avance dans la rue Saint-Honoré. Le peuple fait retirer les hommes des fenêtres. Presque en face de l'Oratoire, un enfant, soulevé par sa mère; envoie de sa petite main un baiser à la Reine... Ce fut le seul moment où la Reine craignit de pleurer.

Au Palais-Égalité le regard de la Reine s'allume un instant, et l'inscription de la porte ne lui échappe pas.

Quelques-uns battent des mains sur le passage de la Reine; d'autres crient.

Le cheval marche au pas. La charrette avance lentement. Il faut que la Reine « boive longtemps la mort » .

Devant Saint-Roch, la charrette fait une station, au milieu des huées et des hurlements. Mille injures se lèvent des degrés de l'église comme une seule injure, saluant d'ordures cette Reine qui va mourir. Elle pourtant, sereine et majestueuse, pardonnait aux injures en ne les entendant pas.

La charrette enfin repart, accompagnée de clameurs qui courent devant elle. La Reine n'a pas encore parlé au curé Girard ; de temps à autre seulement elle lui indique, d'un mouvement, qu'elle souffre des nœuds de corde qui la serrent; et Girard, pour la soulager, appuie la main sur son bras gauche. Au passage des Jacobins, la Reine se penche vers lui et semble Tinter-

roger sur l'écriteau de la porte, qu'elle a mal lu : Atelier d'armes républicaines pour foudroyer les tyrans. Pour réponse, Girard élève un petit christ d'ivoire. Au même instant, le comédien Crammont, qui caracole autour de la charrette, se dressant sur ses étriers, lève son épée, la brandit, et, se retournant vers la Reine, crie au peuple : « La voilà, l'infâme Antoinette!... Elle est f...... mes amis... ! »

Il était midi. La guillotine et le peuple s'impatientaient d'attendre, quand la charrette arriva sur la place de la Révolution. La veuve de Louis XVI descendit pour mourir où était mort son mari. La mère de Louis XVII tourna un moment les yeux du côté des Tuileries, et devint plus pâle qu'elle n'avait été jusqu'alors. Puis la Reine de France monta à l'échafaud, et se précipita à la mort...

c Vive la République! » cria le peuple : c'était Sanson qui montrait au peuple la tète de Marie-Antoinette, tandis qu'au-dessous de la guillotine le gendarme Mingault trempait son mouchoir dans le sang de la martyre.

Le soir, un homme, son ouvrage du jour fini, écrivait ce compte, que les mains de l'Histoire ne touchent qu'en frissonnant :

c Mémoire des frais et inhumations faits par Joly, fossoyeur de la Madeleine de la Ville-VÊvêque, pour les pwsonnes mis à mort par jugement dudit tribunal :

Sçavoir :

Du 1er mois

Le 25, idem.

La Ve Capet pour la lierre 6 livres

Pour la fosse et les fossoyeurs 25 —

La duchesse de Châteauroux et ses sœurs. Parmi les passages de cette étude, nous avons pris

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