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Eaux-fortes et tailles-douces

Jésus contemplait la multitude qui s était attachée a ses pas depuis V aurore^ pour le voir^ Lui^ le plus beau des enfants des h07nm.es ^ pour V entendre^ Lui qui parlait comme jamais homme n avait fait, « Misereor super turbam, f ai pitié de cette foule ^ s écria le Maître, Car elle na pas mangé de la journée. Dans sa recherche du royau^ne de Dieu et de sa justice^ elle en a oublié les nécessités de la vie corporelle, , , »

Se faisant alors apporter des pains et quelques poissons^ Jésus les bénit^ les Tnultiplia par sa vertu divine^ et les fît distribuer à ce peuple ^ qui en mangea jusquà rassasiement. Le geste du Maître avait été tellement fécond que la foule ne put consommer tout le pain miraculeux^ figuratif du sublime mystère de r Amour Infini, « Qu on rampasse ce qui en reste ^ dit Jésus ^ de peur quil ne se perde ! Colligite fragmenta ne pereant î »

(9r, V homme ne vit pas seuleînent de pain, La parole^ vivante^ ou cristallisée par V écriture^ est aussi un aliment dont il a besoin, La nôtre se trouvait dispersée dans des journaux et des revues. Nous r avons recueillie. De ses fragments épars^ nous avons eînpli toute une corbeille. Sous cette forme nouvelle^ puisse-t-elle servir de nourriture à quelques âmes de bonne volonté ! Avec la bénédiction du Divin Maître^ que nous implorons de tout notre cœur^ le pain le plus grossier peut prendre une saveur et une force inconnues . . .

En Mer

Le départ. — Samedi, 14 octobre. . .

. . . L'énorme paquebot s'ébranle. C'en est fait. Voici que je quitte le milieu où j'ai été façonné, une terre qui m'est tout, pour aller observer — là-bas — d'antiques forme de vie, subtiles et supérieures.

Au sein des civilisations très vieilles où j'atteindrai, quelles délices mon esprit va goûter ! Tout doit y être si différent de ce que l'on voit dans nos pays neufs, plus raffiné, plus rare, chargé de tant de souvenirs. Ces mondes historiques m'attirent, me fascinent depuis si longtemps. Enfant, j'étais déjà séduit par leur essence mystérieuse ; je subissais leur charme lointain et sans doute idéalisé. De voir que mon rêve de les visiter se précise enfin, que j'en touche aujourd'hui l'initiale réalisation, me plonge dans une sorte d'extase.

Pourtant quand je regarde fuir les rives américaines, s'effacer la silhouette de quelques amis venus pour me dire adieu, j'éprouve comme un regret. Tout un ordre d'impressions que je n'avais pu suffisamment prévoir m'absorbe, me rend distrait, tout triste.

Les choses prennent une grâce attendrie que je ne leur connaissais pas. Jamais le ciel ne m'avait paru si doux que ce matin, l'air si léger. Quelle souplesse de mouvement et quelles jolies colorations dans les écharpes laineuses suspendues au flanc des falaises du New Jersey ou s'enroulant autour des gigantesques constructions de la métropole, mettant un peu de flou, de vaporeux délicat dans ce décor si éminemment réaliste !

Pour sentir mes attaches profondes avec la terre où j'ai uniquement vécu, il me fallait en partir. . .

15 octobre. — En Mer.

. . . L'atmosphère toujours brillante, étincelante, a quelque peu fraîchi. L'océan est calme, de ce calme relatif et mêlé d'inquiétude qui lui est propre. Pas de secousses ni de formidables trépidations. Un bercement plutôt harmonieux et très doux, très régulier aussi. Notre navire vogue paisible sur cette plaine qui ondule, se creuse en mobiles coquilles d'émeraudes teintées d'azur.

Moi qui craignais la mer, me voici bien rassuré. Je vais, je viens, je me promène sur le pont tout comme sur la terre. Nous glissons sur les flots. Et rien ne m'empêche de contempler à loisir leur infinité si étonnamment riche en variations. Vraiment

je m'apprivoise avec cette puissance que je croyais brutale. Elle se fait tendre, presque maternelle. Sera-t-elle ainsi longtemps ? Ne va-t-elle pas se réveiller féroce, se soulever contre nous ? Je ne la redoute plus. Même il ne me déplairait pas de l'entendre gronder sourdement, de la voir se mettre en colère. L'océan doit être si pittoresque de ses tempêtes î Et le paquebot offre un si sûr abri ! Cela serait étrange et délicieux, se tenir chaudement blotti à l'intérieur, tandis que les vagues en fureur viendraient inutilement battre les hautes parois d'acier :

Suave ^ mari magno turhantibus œquora ventis ^ . . .

Déjà nous nous connaissons les passagers de première. Tous sont d'une parfaite urbanité. Comme ces américains sont toujours sérieux ! Au cours de deux ou trois premières conversations je remarque leur esprit d'investigation, de recherche. Ils ont une curiosité intellectuelle assez vive. Je les crois désireux de s'instruire, de se cultiver. Ils découvrent peu d'idées ; leur intuition est presque nulle. Mais ce sont d'opiniâtres chercheurs, des assimilateurs très habiles. Et on les voit apporter à tout travail, de pensée ou autre, ces facultés méthodiques qui les distinguent surtout. Ils posent beaucoup de questions,

1. Lucrèce. De naturâ rerum. Lib. II. — Je donne à ce vers de Lucrèce un sens un peu différent de celui qu'il a dans le texte. Mais cela n'a pas d'importance.

vont glanant de droite et de gauche, observent assez consciencieusement la vie, et se composent ainsi un patrimoine spirituel dont ils savent tirer parti en gens merveilleusement pratiques.

Vers midi, la mer est violette. Aussi loin que le regard peut porter se déroule la nappe d'améthystes, constellée de cristaux. Je contemple l'immensité calme aux riches teintes veloutées. Ce spectacle a quelque chose de rassérénant. Mon esprit flotte en des sensations imprécises. . .

16 octobre.

. . . Un oiseau au duvet gris et brun s'est embarqué avec nous. Maintenant que la terre est si loin, il pleure son aventure inconsciente. Je le vois se poser tout près de moi. Ses yeux sont efifarés, son petit cœur bat très fort. Il n'est pas chez lui. Pas de feuillage ici, aucun grain de mil, pas de frère ailé non plus. Et les brises mannes sont trop fortes pour sa frêle poitrine habituée aux vivifiantes senteurs des bois. Comme il a l'air exilé ! Ah î pourvu qu'il n'aille pas s'envoler de désespoir, s'engloutir dans les flots redoutables !

Cher petit être, reste avec nous ! Ton domaine n'est-il pas encore assez grand et assez beau ? Les mâts te serviront d'arbres. Tu pourras voltiger tout le jour à travers les mille cordages, te faire un nid

dans un creux de voile. Nous serons bons pour toi, te jetterons des miettes en abondance. Demeure. Ta chanson nous plaira tant. Il doit y soupirer un son connu. Cela sera si charmant entendre vibrer, dans ta voix, un écho du « pays ».

C'est le soir. L'on me présente un jeune artiste qui s'en va étudier la peinture à Paris sous la direction des maîtres.

Dès le premier jour j'avais remarqué la physionomie de cet enfant. Il s'y reflétait une telle vie intérieure. Ses yeux semblaient suivre un beau songe. Et l'air de réserve, de distinction simple épandu sur toute sa personne, m'avait ravi.

On nous laisse seuls. Nous causons. Le jeune homme s'épanche en confidences discrètes. On ne l'a pas compris en son milieu par trop utilitaire. Ses intimes, ses proches, n'entendaient rien à ses aspirations vers l'idéal. Mais est-il puissance humaine capable d'éteindre dans une âme l'étincelle divine de l'art ? L'être privilégié qui la reçoit ne se résigne-t-il pas à tous les sacrifices pour l'aviver plutôt, pour la rendre immortellement brillante ?

C'est le cas de ce noble enfant. Touché de (c ce dangereux amour des choses intellectuelles » dont parle un auteur \ il a tout quitté pour y être fidèle. Et le voici libre enfin de vivre son rêve de beauté.

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