‹ Eaux-fortes et tailles-doucesChapitre 17 sur 23 · LA MER ET LA MONTAGNE · texte numérisé non relu

LA MER ET LA MONTAGNE

Cher ami,

Vous avez raison de me reprocher mon silence. Voilà une éternité que je ne vous ai écrit. Moi, qui avais pris la douce habitude de venir causer avec vous presque chaque semaine, comment ai-je pu me négliger à ce point, laisser passer des jours et des mois sans vous donn.er signe de vie? A dire vrai, vous n'avez pas été plus maltraité que les autres, car je n'ai écrit à personne, tous ces derniers temps. Non seulement je n'ai pas envoyé de lettre, mais tous ces travaux que j'ai de commencés, et dont vous connaissez au moins vaguement l'essence, sont restés en plan : hélas ! mes manuscrits n'ont pas avancé d'une ligne. J'ai été pris d'une paresse, d'une torpeur, qui m'a fait tomber la plume des mains, au commencement de l'été. Voici déjà octobre, et je me réveille à peine de l'espèce d'engourdissement qui m'a saisi avec la belle saison. Engourdissement n'est peut-être pas le mot, car mon esprit a travaillé durant ce temps, et même beaucoup. J'ai lu d'abord ; et puis j'ai fait un long séjour à la mer. En août, je

me suis établi dans les montagnes. Sur la plage comme à travers les sommets, tout en me laissant aller à ce que Macaulay appelle si bien les halfdreaming moods of mind^ — j'ai éprouvé une foule de sensations fines dont je pourrai peut-être tirer parti un jour ; j'ai vu s'ébaucher des idées qui ne demanderaient qu'à être serrées de plus près, fixées plus nettement, pour fournir la matière de quelque article de journal ou de revue. A quoi donc ai-je pensé ? En quels rêves me suis-je perdu ? Vous n'attendez pas que je le dise. Cela me serait bien impossible. Il y a là, tout au fond de moi, comme un monde en germe. Le temps seul fera croître et mûrir cette végétation latente. Je ne saurais décrire de quoi elle se compose exactement ni ce qui en forme la base. Mais ce que je puis affirmer, c'est que cette réserve spirituelle me sera utile dans un avenir plus ou moins lointain. Et vraiment, de ce contact avec l'océan et les bois, de la contemplation des deux plus grands spectacles qu'il y ait ici-bas, il me semble que je suis sorti tout renouvelé. Certes, j'aime passionnément mon cabinet d'étude, avec ses silences, sa lumière un peu voilée, ses livres choisis, ses œuvres d'art qui sont une autre expression de la pensée humaine. Je m'y plais ; j'y reviens toujours avec charme. Quelles que soient les agitations que les événements de la vie, les choses du dehors me fassent éprouver, je retrouve ici le calme infini, la paix qui

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