‹ Eaux-fortes et tailles-doucesChapitre 19 sur 23 · AUX MEMBRES DE L'ASSOCIATION CANADO-AMÉRICAINE · texte numérisé non relu

AUX MEMBRES DE L'ASSOCIATION CANADO-AMÉRICAINE

Religion est le premier mot qui figure dans vos armes. Et vous n'en pouviez pas trouver de plus noble. C'est le vocable auguste par excellence, puisqu'il assigne à la vie son devoir essentiel et lui marque son objet. Par religion, il ne faut pas entendre ici ce sentimentalisme vague qu'on ne peut réduire en formule doctrinale, et qui, en dehors de tout système, prétend réunir les hommes dans une commune et facile adoration d'un Dieu imprécis, et presque inexistant, à force d'être impersonnel. Il ne s'agit pas davantage de ces cultes nombreux, où le rayon divin se brise en mille fractions, et n'arrive plus aux âmes qu'imparfait et décoloré, vidé de son essence surnaturelle.

Pour nous, la religion c'est le catholicisme, et le catholicisme c'est la vérité intégrale. Rendons-nous assez grâces à Dieu de nous avoir placés, dès nos origines, dans le sein de la vérité ? Tandis que cer-

tains esprits n'y arrivent qu'après des recherches pénibles, des années de luttes et de prières — tel un Newman, par exemple — et que beaucoup d'autres ne réussissent jamais à s*y fixer et passent leurs jours dans de perpétuelles fluctuations, nous, la lumière totale a brillé sur notre berceau ; elle guide nos pas dans la vie, et nous laisse entrevoir ce qu'il y a par delà les horizons de la terre. L'esprit humain étant fait pour la vérité absolue, la plus grande grâce que Dieu puisse lui accorder est de l'incorporer, immédiatement et pleinement, à la seule religion qui émane de Lui comme de sa source, et qui nous transmette sa clarté et sa vie essentielles. Et cela est l'effet du mystère de la prédestination, qui ne suppose aucun mérite préalable de notre part, et ne s'explique que par la volonté et la bonté infinies.

Or, cette vocation n'a pas pour objet de faire de nous des êtres passifs. La foi surnaturelle éveille en notre âme une puissance visuelle qui doit s'exercer dans le domaine immense de la Révélation. Pourquoi avons-nous des yeux si ce n'est pour en cultiver l'acuïté, pour en étendre le champ d'action, et pour aller puiser dans le monde extérieur les images sensibles qui se transforment en nous et composent notre patrimoine intellectuel ? Et pourquoi Dieu a-til allumé dans notre esprit le flambeau de la vraie foi, si ce n'est pour que nous nous en servions afin de le mieux connaître ? En d'autres termes, notre appel à

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Tordre surnaturel nous fait un devoir de travailler, d'abord et avant tout, à acquérir le plus possible de vérités religieuses, et à pénétrer toujours plus profondément dans la sphère sublime au centre de laquelle Dieu habite. Sans doute, il y a dans l'Eglise des hommes particulièrement voués, par état, à l'étude des sciences sacrées : ce sont les évêques et les prêtres. Mais aucun laïque n'a le droit de se désintéresser des spéculations métaphysiques et morales que la religion propose à notre intelligence. Et chacun doit avoir à cœur d'exercer d'abord son esprit sur ces problèmes infinis dont le moindre charme n'est pas le mystère insondable. Si c'est là un devoir personnel et impérieux dont nul d'entre nous ne peut se croire dispensé, c'est aussi la mission que vous vous êtes assignée collectivement quand vous avez pris pour devise le mot de Religion, « L'homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui tombe de la bouche de Dieu. » Cette parole immatérielle — verbe lumineux et fécond — doit circuler dans vos rangs, inspirer vos délibérations, devenir votre aliment. Par la plume, par l'action, le contact direct, par les multiples moyens que l'organisation met à votre disposition, les plus éclairés d'entre vous doivent s'efforcer de faire arriver, jusqu'aux extrémités de ce grand corps que vous formez, de plus amples connaissances religieuses. Et l'Eglise peut compter que vos cours et vos villas seront autant de

foyers d'où rayonnera son esprit, d'où s'épandra un peu de son âme apostolique. A côté de sa milice d'avant-garde et de son armée régulière, constituée par toute la hiérarchie de son clergé, elle voit en vous un bataillon de volontaires toujours prêts à transmettre ses ordres jusqu'aux fidèles les plus éloignés de son centre d'action. Par votre intermédiaire, ses enseignements doivent se répercuter, et comme se refléter à travers tous les membres de votre imposante personne morale. Adveniat regnum tuum ! que ce soit là votre façon de travailler à l'extension du règne de Dieu et à aider l'Eglise à accroître ses conquêtes spirituelles ! Vous avez accès dans des milieux sur lesquels le prêtre peut n'avoir qu'une influence lointaine et intermittente. Grâce à vous, son sacerdoce, sa mission de lumière seront toujours vivants et agissants parmi vos légions fraternelles.

Mais le catholicisme n'est pas seulement une théorie.

« Verba quœ locutus sum nobis^ spiritus et vita sunt. Les paroles que je vous ai dites sont esprit et vie. » — C'est l'affirmation de Notre-Seigneur. La religion éclaire l'esprit et dirige la volonté. Il ne nous servirait de rien d'avoir la lumière si nos actes ne rendaient pas témoignage à la lumière. La foi a pour conséquence nécessaire la pratique. La doctrine a son contre-coup dans la morale. L'Evangile

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est certes le plus magnifique idéal qui ait été révélé aux hommes. Mais l'Eglise n'a que faire de ceux qui, en présence de cette loi haute et sublime, se contentent d'une admiration stérile. Il faut au contraire, que ces formules, moulées par le Verbe fait chair, passent dans nos actions, animent notre conduite, deviennent en quelque façon notre substance : si bien que toute notre vie prenne saveur et paraisse pénétrée de moelle évangélique.

S'il ne nous est pas permis de rester inerte à l'égard de la vérité, si notre ambition la plus haute doit être de l'explorer et de tâcher de nous en assimiler les éléments surnaturels ; de même faut-il faire de bon cœur à nos convictions les sacrifices qu'elles réclament, et mettre l'harmonie la plus parfaite entre nos croyances et notre activité extérieure. C'est le malheur de trop de soi-disant chrétiens de donner des exemples qui sont en contradiction avec la foi qu'ils professent. Ayez du moins, vous autres, la logique de vos doctrines ; et que la religion ne soit pas seulement pour vous un système spéculatif, un vaste théâtre ouvert à l'évolution de la pensée, mais encore et surtout une morale, uue règle de vie, la voix qui vous inspire et la main qui vous guide, au sein de la famille, dans le règlement des affaires, et dans les relations sociales.

Un autre mot, très grand aussi, figure sur votre programme et flotte dans les plis de votre bannière, c'est celui de patriotisme. Je ne m'étonne pas de la place que vous lui donnez à côté de la religion, car il en est le produit direct.

Dans l'antiquité, le peuple le plus attaché à son sol et à ses traditions ancestrales fut incontestablement le peuple juif. Et c'était aussi la seule nation du monde qui possédât la vérité religieuse et adorât le vrai Dieu. Et de nos jours, où donc a pris naissance la chimère de l'internationalisme, où le rêve insensé de la suppression des frontières entre les peuples, rêve qui se formule dans le cri brutal de « sans patrie », a-t-il éclos et jouit-il d'une étonnante faveur, si ce n'est dans les groupements les plus dénués de tout idéal surnaturel et de tout sens chrétien ? Le Christ-Jésus a d'ailleurs pris soin de répondre à l'avance à ceux qui pourraient accuser son Evangile d'ignorer le sentiment si fort qui lie l'homme à sa terre natale ou à son pays d'élection. Du haut du mont des Oliviers, regardant la ville qui ourdissait lentement son crime et se préparait à être déicide, il laissa s'exhaler ces accents, les plus sublimes assurément que jamais l'amour de la patrie ait inspirés à un cœur humain : « Jérusalem, Jérusalem, qui tues

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les prophètes et qui lapides ceux qui te sont envoyés, combien de fois ai-je voulu rassembler tes enfants comme une poule rassemble ses poussins sous ses ailes, et tu ne l'as pas voulu ! »

Dites-moi s'il n'aimait pas son pays, celui qui a poussé vers lui un tel cri de maternelle tendresse ? Dites-moi si la religion catholique ne consacre pas le vrai patriotisme, quand son Divin Fondateur en a laissé les plus immortels élans ?

Pour nous, Canado-américains, ce mot de patriotisme a un sens particulier et assez complexe. Il importe donc de le bien préciser, de le définir nettement, pour voir tout ce qu'il renferme, et pour nous rendre compte des devoirs qu'il nous impose.

Le temps n'est plus où l'on pouvait nous regarder comme des exilés, perdus en terre étrangère. Le temps n'est plus où l'on était tenté de comparer notre sort à celui des Hébreux à Babylone. Elle a passé, la génération larmoyante, qui était toujours prête à entonner au-dessus de nos têtes, comme si nous n'eussions été qu'une tribu errante, le Super flumina Babylonis ! Que nous soyons nés ici, ou que nous y soyons venus à un moment quelconque de notre existence, puisque nous y sommes, c'est que la Pro-^ vidence l'a voulu. Que l'on ne parle pas de hasard à ce sujet. Comme l'a si bien dit Lacordaire : « Le hasard, c'est le nom de la Providence, quand elle ne veut pas signer. » — N'essayons pas non plus à lancer

des oracles fort problématiques, et à spéculer en l'air sur le rôle de précurseur qui peut nous être assigné en ces milieux. Ce sont là des thèmes que nous croyons être en dehors de notre compétence ; car nous ne nous reconnaissons aucunement la qualité prophétique.

Ce qui est bien certain, c'est que nous sommes établis ici, et que nous y trouvons notre vie, et que nous y jouissons d'une pleine liberté religieuse et civile. Nos groupements sont devenus stables et homogènes. Il n'y a pas de barrière qui s'oppose à l'avancement des nôtres et à leur pénétration pacifique. Dans tous les domaines, religieux, politique et social, nous pouvons avoir accès si notre mérite personnel est d'ailleurs assez éclatant, et qu'il s'impose avec force à l'attention de l'Eglise et du pouvoir. Ces dernières années en ont fourni la preuve dans tous les ordres ; et il n'y a pas de raison pour que l'avenir ne nous soit pas plus favorable encore.

Or dans ces conditions, quel est donc pour nous le symbole et le signe de la patrie? Quel est notre drapeau ? N'est-il pas trop clair que c'est le drapeau américain ? — Mais quoi ! ce drapeau nous protège ; nous vivons et nous prospérons à l'ombre de ses plis ; le pays sur lequel il flotte nous donne la vie matérielle, nous permet même de nous enrichir ; nous y avons tous les droits de libres citoyens ; nous y adorons notre Dieu dans la forme traditionnelle ;

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nous y avons nos églises et nos écoles, florissantes et intangibles à toute immixtion venue du dehors. Et si le drapeau qui nous laisse jouir de tout cela, si ce signe auguste avait besoin de nos bras et de notre sang, nous ne saurions pas les lui accorder ? — Ah ! une pareille disposition indiquerait de notre part une tournure d'esprit tellement déplorable, une si étrange défaillance de cœur, que vraiment je ne la considère pas comme possible. Nous sommes de trop noble sang pour nous engager jamais dans une telle voie, et pour n'être pas prêts à donner à ce pays, en retour des biens qu'il nous verse et des libertés qu'il nous assure, notre loyauté et notre fidélité inviolables.

Mais, est-ce à dire qu'il faille renoncer pour cela au culte du souvenir ? Est-ce à dire qu'il faille oublier tout ce que nous avons goûté là-bas, dans la patrie première et ancestrale, de profondes et mystiques émotions ? Est-ce à dire surtout que, pour faire acte de bons et fidèles serviteurs de la patrie américaine, nous soyons obligés de nous dépouiller de tout ce que nous avons essentiellement? de renoncer à notre âme et à notre langue ?

Cela, messieurs, jamais !

Dieu et la nature nous ont donné une âme spéciale, qui s'appelle l'âme latine. Cette âme nous informe, nous individualise, nous constitue dans l'être et la personnalité. Elle est le produit d'une lente sélection opérée à travers les races les plus cultivées et les

plus brillantes de l'antiquité classique. C'est la fleur charmante de civilisations très vieilles. Elle nous arrive, chargée de tout ce que le monde grécoromain, dans de longs âges de pensée et d'art, avait élaboré de subtile finesse intellectuelle et d'atticisme très pur. Le christianisme, en la pénétrant de son esprit, de bonne heure et dès son éclosion, quand elle allait sortir toute fraîche du moule où les éléments anciens préparaient et combinaient un monde nouveau, oui, le christianisme, en imprégnant l'âme latine au berceau de sa vertu infinie, lui a communiqué des aptitudes singulières, et Ta inclinée surnaturellement vers la vérité idéale et vers le beau sous toutes ses formes.

Or, nous ne changerons pas l'ordre des choses, l'harmonie des lois intimes établies par la nature, ce qu'un auteur anglais appelle the eternal fitness of things. L'âme qui nous a été donnée, et qui ne ressemble à aucune autre, non seulement il ne nous est pas permis de nous en départir, non seulement personne, et pour aucune fin, n'a le droit de nous la ravir, mais nous le voudrions nous-même que nous ne pourrions pas nous en défaire ni en changer essentiellement. Nous pourrions la voiler, la diminuer, l'amoindrir ; nous pourrions emprunter aux autres des éléments qui, sans nous transformer, nous enlèveraient nos caractéristiques et notre individualité précises. Et ce serait pour devenir alors des êtres

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hybrides et innommables. Ne vaut-il pas mieux rester carrément et franchement tels que Dieu et la nature nous ont façonnés que de tenter cette chose impossible : modeler notre âme latine à l'image d'une âme étrangère ? Qu'est-ce que le véritable patriotisme aurait à gagner à cette futile et chimérique métamorphose ? L'amour du pays ne sera-t-il pas, au contraire, d'autant plus fort, qu'il partira d'un cœur resté intact, d'une âme qu'aucune influence dissolvante n'aura pu altérer ?

Ce que j'ai dit de l'âme s'applique aussi bien à notre langue, qui est son moyen d'expression, le crystal à travers lequel son essence se reflète et irradie. Est-il vraiment nécessaire, est-il seulement utile, pour prouver notre loyalisme au drapeau américain, que nous cessions de cultiver et de parler l'idiome sonore et magnifique que nous tenons de nos origines ? Mais, puisque ce drapeau même doit quelques-unes de ses étoiles et quelques rayons de sa gloire au sang et à la vaillance française, comment oserait-on nous demander en son nom de renoncer à notre doux parler de France ?

Je sais bien que la vie est une adaptation. Comme, en ce milieu, l'anglais prédomine dans la politique, les affaires et les relations sociales, ce serait se condamner à l'isolement et à l'inaction que de ne pas s'efforcer d'apprendre cette langue, et de la parler aussi purement que possible. Mais cela signifie-t-il

que la nôtre, si claire et si distinguée, si littéraire et si mélodieuse, doive lui céder la place et mourir ? Quand il y a affinité, et presque lien de filiation, entre la langue française et la langue anglaise, pourquoi voudrait-on aujourd'hui que celle-ci repoussât Tautre et la supplantât dans notre amour ? La langue anglaise est, en effet, toute saturée de nos vocables et de nos expressions : le français était déjà parfaitement organisé, il vivait de sa vie, il était riche en promesses d'avenir, lorsqu'il a dû prêter de sa merveilleuse surabondance au dégagement et à la formation de ce qui est devenu l'anglais moderne. C'est grâce à l'infusion du génie latin dans l'âme saxonne, pendant les trois siècles qui ont suivi la conquête normande, que la Grande Bretagne a pu, non seulement se créer des vocables, se tisser une langue littéraire, mais encore entrer si tôt dans le grand mouvement de la pensée européenne. C'est ainsi qu'elle a produit son plus grand poète, Shakespeare, dès l'époque de la Renaissance. Au lieu que si elle fût restée purement germanique, et sans contact avec cette âme latine qui portait dans ses flancs les richesses de l'antiquité classique, son développement intellectuel eût connu des retards et des lenteurs. N'est-ce pas seulement à l'aurore du dix-neuvième siècle que l'Allemagne a donné son efilorescence et vu éclore le génie qui la synthétise ?

Après tous ces témoignagnes de la philologie et

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de l'histoire, qui peut désormais affirmer que l'anglais a droit à toutes les préséances, et qu'il n'y a plus qu'à s'incliner devant Sa Majesté le Verbe Britannique ? Certes, nous reconnaissons la nécessité de le savoir et de le parler en ces milieux. Mais de là à prétendre qu'il doive régner uniquement, il y a un abîme. Notre langue française a tous les titres possibles à la survivance et à la gloire d'un long avenir parmi nous. La renier, ou même la laisser tomber, serait une lâcheté dont nos ennemis jubileraient sans doute, mais que les vrais américains blâmeraient dans leur cœur. Voulons-nous au contraire prouver que le fond de notre âme est fait de fidélité et de loyauté, et que nous ne trahirons jamais l'étendard étoile qui symbolise pour nous la patrie ? Enveloppons dans un même amour nos croyances divines, nos traditions ancestrales, et ce verbe, fluide et caressant, qui incarne tous nos souvenirs, toutes les noblesses et tous les apostolats.

J'en arrive au dernier mot de votre devise, au terme qui la complète et qui la couronne : celui de fraternité.

C'est l'Evangile qui nous a appris que nous étions tous les fils d'un même Père qui est dans les cieux.

Sous l'Ancienne-Loi, Dieu se faisait appeler du nom de Jéhovah : c'était le Dieu des armées, le Dieu vengeur et terrible. Sa Majesté infinie s*enfermait dans une gloire inaccessible, et « on ne pouvait la voir sans mourir ». Notre-Seigneur Jésus-Christ a, pour ainsi dire, supprimé la distance qui avait séparé jusque-là le ciel de la terre ; Il a rapproché de nous les lointains éternels, et même II nous a révélé que Dieu était notre père, et qu'il y avait, de Lui à nous, un véritable lien de surnaturelle filiation. Cette notion, l'une des plus extraordinaires et des plus douces que nous devions au Verbe fait chair, a pour conséquence nécessaire celle de fraternité entre les hommes. Si nous sommes les fils du même Père céleste, nous avons le droit de nous considérer mutuellement comme des frères et le devoir de nous traiter comme tels.

Hélas ! il faut bien avouer que, dans la pratique, il en va tout autrement. Le monde est un champ de concurrence effrénée, où ce sont les plus forts qui l'emportent au détriment des plus faibles. Quand le jeune homme quitte sa famille pour entrer dans ce que l'on appelle la vie, sa première impression est navrante. Il se voit comme dans un lieu de carnage. A la douce quiétude du foyer, succède à ses yeux une série de tableaux où paraît toute l'âpreté de notre nature, quand le sentiment divin ne la tempère et ne la fond : des égoïsmes aux prises, une soif d'honneurs

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et d'argent inspirant les actions les plus basses ou les plus cruelles, la société éliminant durement, et comme rejetant de son sein, ceux qui ont l'âme trop noble ou trop naïve pour se jeter dans ce conflit d'intérêts et de passions.

C'est l'éternel honneur du catholicisme de faire surgir, du sein de cet océan tumultueux créé par la recherche désordonnée des biens et des plaisirs de la terre, des oasis où se conserve et se perpétue l'esprit d'amour insufflé par Notre-Seigneur, et où l'homme rencontre, non plus des maîtres ou des rivaux intraitables, mais des frères unis dans une même sympathie, un même désir de s'entr'aider et de faire du bien. L'Association Canado-Américaine est née de cette inspiration. Le vœu de l'Eglise, au nom de laquelle j'ai l'honneur de parler, est que la fraternité chrétienne y fleurisse de plus en plus et répande au loin sa réconfortante influence. N'allez pas croire, messieurs, que votre rôle se borne à verser à un membre malade les bénéfices matériels auxquels il a droit, ou, après le décès d'un sociétaire, à laisser sa famille toucher la prime que sa prévoyance et ses économies lui avaient réservée. Oh ! que cela est peu de chose, en vérité. Les compagnies d'assurances en font tout autant et même davantage. Méritent-elles pour cela le beau nom de fraternelles ? Pensez-vous que l'Eglise vous prendrait sous son égide et déploierait autour de vos conventions la

majesté de ses cérémonies, si votre action devait se limiter à un tel objet ?

Non, — la raison d'être de votre existence est de promouvoir la charité du Christ parmi vous. Vous êtes frères ; et si vous n'avez pas la même chair et le même sang, vous puisez cependant la vie surnaturelle à la même source divine. Et cela crée entre vous des liens bien autrement forts que ceux que la nature peut former. Vous êtes frères ; et alors, avez-vous eu en partage les dons de l'intelligence? Distribuez-les généreusement. La lumière est expansive : c'est une loi de son essence. Imitez la lumière. Au lieu de garder pour vous les trésors que l'instruction a accumulés dans votre esprit, faites-en profiter ceux qui n'ont eu ni le temps ni les ressources nécessaires pour acquérir le savoir. Vous êtes frères ; et alors avez-vous été doués d'un cœur aimant et sensible ? Rayonnez-en autour de vous la sympathie ardente. Il y a tant de détresses cachées : découvrez-les délicatement pour les relever et les secourir. Soupçonnez-vous dans un tel des défaillances morales ? Faites-vous le médecin de son âme, et dirigez-le doucement vers les sacrements qui guérissent. Constatez-vous une décroissance de la foi dans tel esprit ? Rapprochez-le sans secousses et sans heurts du foyer auquel s'allume et se réchauffe notre croyance éternelle. Que pas une souffrance, pas une inquiétude, pas une misère n'ait son contre-coup au plus

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profond de votre être pour y éveiller le désir de l'atténuer et de la consoler. « Quis infirmatur^ et ego non infirmor? a dit le grand Apôtre. Quelle douleur humaine peut me laisser froid ou indifférent ? Ah! non, j'aime mes frères, et c'est pourquoi je saigne de toutes leurs blessures. La charité du Christ me presse tellement que mes entrailles s'émeuvent au moindre cri qu'exhale une misère. »

Puisse cet idéal de l'amour fraternel embraser aussi vos cœurs !

A propos: de Visions Gaspésiennes

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