‹ Eaux-fortes et tailles-doucesChapitre 8 sur 23 · L'ÉGLISE ET LES ARTS · texte numérisé non relu

L'ÉGLISE ET LES ARTS

En même temps que le christianisme a été pour les âmes la source d'un renouveau moral, il a ouvert les intelligences à un ordre de beautés encore inconnu, et jeté dans le monde des formes d'art parlant au cœur et s'harmonisant bien avec les aspirations des peuples que sa doctrine avait régénérés. La religion catholique a été le principe d'une nouvelle esthétique éminemment féconde. Loin de se désintéresser jamais de la beauté plastique, elle en a fait éclore des manifestations originales et diverses. Pendant des siècles même, l'Eglise a été la seule école, la seule maîtresse d'art qu'il y eût dans tout l'univers civilisé, — école aux vues larges et éclectiques, respectueuse des monuments de l'antiquité, puis se faisant peu à peu créatrice de modèles inspirés par son idéal pur et spirituel, et, quand souffla le vent de la Renaissance, s'appliquant, par ses grands papes Jules II, Léon X, à faire servir encore ce mouvement à la plus grande gloire de Dieu.

Entrons dans tel des grands musées d'Europe, — et voulez-vous que ce soit au Louvre ? Voici, je crois bien, la collection d'art la plus considérable

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et la plus choisie, la mieux composée qu'il y ait au monde. L'on n'admet pas n'importe quelle œuvre dans ce palais désafiFecté. Lorsqu'il y avait en France des rois, c'était au Louvre qu'ils habitaient. Et il fallait avoir ses quartiers de noblesse pour y pénétrer à leur suite ou être reçu à leur audience. En changeant de destination, le vieux château historique est resté tout aussi exclusif. Seuls maintenant les rois de l'art peuvent en occuper les salles ou les galeries somptueuses. Il ne suffit pas qu'une œuvre soit ancienne pour avoir le droit d'y figurer. Si, par-dessus son archaïsme, et sa valeur je dirais documentaire, elle n'a pas un réel mérite intrinsèque d'exécution, on ne l'y verra jamais. Et quant aux modernes, il faut qu'un artiste soit mort depuis au moins dix ans avant que l'une ou l'autre de ses compositions soit appelée à prendre place dans ce royaume éminemment aristocratique ? Il faut que la réputation d'un maître ait subi la redoutable épreuve du temps et ait été en quelque sorte consacrée par la postérité avant que les « barrières du Louvre », pour rappeler le vers célèbre de Malherbe, s'ouvrent pour accueillir ses réalisations. L'on peut donc affirmer que toutes les pièces de ce musée sont, à un degré ou à un autre, admirables. Un jugement si lent, si subtil et si profond a présidé à leur sélection qu'on est sûr d'avance que chacune porte ce cachet d'éternité qui distingue les chefs-d'œuvre.

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Or, au Louvre, les œuvres inspirées par l'idée chrétienne sont innombrables, depuis les miniatures et les enluminures de manuscrits jusqu'aux grandes toiles, et depuis les pierres simplement incisées jusqu'aux bas-reliefs et aux sculptures en ronde bosse. Et il faudrait y ajouter les mosaïques, les émaux, la numismatique, les figurines, les terres-cuites, les gravures sur bois et sur acier, et que d'autres trésors ! D'où tout cela vient-il ? Où ce musée a-t-il pris ces richesses religieuses qui font peut-être son plus grand charme ? Et je me place en ce moment au seul point de vue de l'esthétique générale, je considère la valeur purement objective de ces morceaux. Supposons que tout cela disparaisse, lui soit enlevé d'un coup. Quelle lacune alors, ou plutôt quel vide dans ces galeries si bien ordonnées, et si parfaitement représentatives de l'effort humain vers l'idéal au cours des âges ! Des siècles et des siècles d'art seraient par le fait même supprimés. — Eh bien î je le demande à nouveau : à qui donc faut-il rapporter tout cela comme à sa source ? Quelle fut la cause, sinon toujours efficiente, du moins exemplaire, de ces œuvres où se reflète le sentiment chrétien ? La réponse qui s'impose et dont notre cœur conçoit une si légitime fierté, est celle-ci : ces collections mystiques qu'admirent tous les connaisseurs, et sans lesquelles le Louvre perdrait ce je ne sais quoi qui le rend si délicieux à visiter pour les âmes éprises de beauté

absolue, éprises d'infini, — ces collections sont ou l'œuvre directe de l'Eglise, ou nées sous son inspiration et grâce à son initiative, ou bien elles ont été réalisées en conformité avec l'idéal que son génie a inventé et sur lequel elle conserve à jamais des droits inaliénables.

Comment ne pas attribuer à l'Eglise tout d'abord celles de ces œuvres qui sont chrétiennes par le sujet et qui furent exécutées par des mains religieuses, par des mains consacrées ? J'en prends une au hasard. Il y a, quelque part dans la galerie du Louvre, une toile pas très grande, mais absolument merveilleuse, quasi divine. Cela représente « Le Couronnement de la Vierge )). M. Taine, qui n'était pas précisément des nôtres, en a dit : « tout y est lumière ; c'est l'épanchement de l'illumination mystique ; par cette prodigalité de l'or et de l'azur, une seule teinte domine, celle du soleil et du ciel. Ce n'est point le jour ordinaire ; il est trop éclatant ; il éteint les couleurs les plus vives ; il enveloppe les corps de toutes parts, il les efface et les réduit à n'être plus que des ombres. En effet, il y a là des âmes ; la pesante matière a été transfigurée, son relief n'est plus sensible, sa substance s'est évaporée ; il ne reste d'elle qu'une forme éthérée qui nage dans la splendeur et dans l'azur ^ »

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