LA MER ET LA MONTAGNE
surpasse tout sentiment, je m'y retrempe pour les luttes et les heurts inévitables. Pourtant, il y a des jours où tous ces entours familiers, ce décor intime ne me font plus la même impression, où je n’entends plus la voix, le battement d'âme de mes ouvrages favoris; des jours où tous mes bibelots n'opèrent plus sur moi leurs idéales suggestions. J'en étais là quand je les ai quittés pour la mer et la montagne.
A présent, ils me parlent comme autrefois : c'est que je leur apporte un esprit rafraichi par les grands
horizons, et que la nature m'a redonné ce sens subtil qui rend apte à percevoir la palpitation de cette matière où les écrivains et les artistes ont déposé de leur âme.
Des deux, de l'océan ou de la montagne, lequel agit le plus favorablement sur la pensée ? — Question délicate, cher ami, que je me suis posée souvent depuis mon retour, et à laquelle je n'ai pas donné encore de solution. Ces deux forces me furent tellement bienfaisantes qu'il y aurait ingratitude de ma part à exprimer une préférence. Je leur dois à chacune un regain d'activité cérébrale qui m'a fait rouvrir mes cartons avec une sorte de fièvre. Pour peu que dure cette ardeur, le reste de l'automne et l'hiver seront remplis de bons travaux. J'entrevois pourtant une réponse qui concilie tout. La mer et les monts ont des qualités qui se corrigent et se complètent. Ne faut-il pas subir tour à tour la double
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influence de leurs énergies pour obtenir la cure d'âme? L’océan élargit la pensée, il la prend, la berce, l’étend jusqu'à l'infini; la montagne l'élève, lui donne l'essor. Au bord de la mer, il semble que tout notre être va se dissoudre; c'est comme une dispersion, un anéantissement de la personnalité. L'on sent que l'on n'est rien, rien qu’un atôme en face de cette toute puissance inquiète et harmonieuse. Et cela fait rentrer en soi, supprime toute prétention, cela surtout fait prendre en pitié l’ambition des hommes, leurs mesquines rivalités. Le drame de l'existence finit par se réduire à des proportions infimes et vaines. Et cette sensation est bonne et calmante. Mais à la longue, elle énerverait peut-être les ressorts de l'action... La montagne recueille et groupe les facultés, les pousse à l'exercice. L'océan a cet écueil de trop porter au rêve ; la montagne est inspiratrice d'énergie... Et alors, pour que ces merveilles naturelles opèrent en nous le meilleur effet, il ne faut s'attacher exclusivement ni à l’une ni à l’autre, mais goûter un peu des deux.
Du reste, cher ami, je vous attends à la prochaine saison. Venez. Nous irons voir la grande charmeuse, et de là nous monterons dans le voisinage des étoiles. Et vous me direz si j'ai eu raison. Adieu.
Aux Membres de l'Association Canado-Américaine