CHAPITRE V
Eaux salines des Pyrénées.
Les eaux salines des Pyrénées peuvent être divisées en salines simples et salines séléniteuses.
Les éléments principaux des premières sont les chlorures de sodium et de magnésium ; elles renferment, en outre, des sulfates de soude, de chaux , de magnésie, du carbonate de chaux, un peu de silicate de soude, et probablement des traces d'iodures et de bromures. Quelques-unes de ces eaux sont remarquables par leur abondance et par leur richesse en matériaux salins : telles sont celles d'Estramé et de Fon-Dame dans les Pyrénées-Orientales.
Les sources salines séléniteuses sont , comme l'indique leur nom, riches en sulfate de chaux; elles contiennent de plus un peu de chlorure de sodium , de sulfate de magnésie, de carbonates de chaux et de magnésie. Quelques-unes de ces sources renferment une quantité suffisante de fer pour qu'on puisse les considérer comme devant jouir a la fois des propriétés des eaux salines et de celles des eaux ferrugineuses ( celles d'Audinac, d'Aulus, de Barbasan sont dans ce cas). Les eaux salines séléniteuses lais-
sent dégager à leur griffon une quantité notable d'azote mêlé d'acide carbonique.
Le passage des eaux salines simples aux salines séléniteuses a lieu, non d'une manière brusque , mais par une série d'intermédiaires qui est telle qu'il est des eaux ( celles d'Ussat, par exemple), qui pourraient être classées avec autant de raison parmi les salines simples que parmi les séléniteuses. Parmi les sources salines simples, il en est quelques-unes qui sont si peu chargées de sels que, si l'expérience n'avait pas appris qu'elles jouissent d'une efficacité réelle et incontestable dans le traitement de certaines affections, on aurait d'excellentes raisons pour ne pas les classer parmi les eaux minérales : telles sont les eaux de Ganties, du Bugatet, de Nizors (Haute-Garonne), dans lesquelles l'analyse indique l'existence d'une si faible quantité de principes actifs qu'elles semblent être , sous ce rapport, inférieures à beaucoup d'eaux potables. Cependant les eauxde Ganties jouissent d'une grandiréputation dans le pays où elles se trouvent, et passent pour faciliter singulièrement la guérison des ulcères. Je me suis demandé souvent, quand je les examinais, si l'on n'eût pas obtenu d'aussi bons effets en employant de la même manière une eau potable quelconque.
Les eaux du Bugatet ralentissent , dit-on , les mouvements du cœur, et sont éminemment sédatives.
Les eaux de Nizors jouissaient aussi, à ce qu'on
assure, des mêmes propriétés que celles de Ganties.
Toutes ces eaux rendent la peau des baigneurs douce et onctueuse au toucher : cette propriété leur est probablement communiquée par la matière organique qu'elles tiennent en dissolution. Ce qui m'a le plus frappé , quand j'ai examiné les eaux de Ganties et celles de Nizors, c'est le dégagement considérable d'azote qui a lieu au sein de ces eaux. A Ganties , d'énormes bulles gazeuses partent à chaque instant du fond de la source et viennent crever à sa surface. Le gaz qui se dégage ainsi est de l'azote mêlé avec un peu d'acide carbonique. Celui que j'ai retiré des eaux de Ganties renfermait 95 p. % d'azote et 5 p °/° d'acide carbonique.
Les eaux salines simples sont surtout employées en bains; celles d'Ussat, que je classerai parmi ces dernières, passent pour être sédatives, hyposthénisantes, ce qui est dû, au moins en grande partie, à la température un peu basse à laquelle on administre les bains.
Les eaux salines séléniteuses sont employées en bains dans les lieux où elles sont thermales (Bagnères-de-Bigorre). Quand elles sont froides, on les utilise surtout en boisson (Encausse, Àudinac, Aulus).
Ces eaux sont légèrement purgatives,' et conviennent par conséquent pour le traitement des affections chroniques des voies digestives. Plusieurs de ces eaux (celles d'Encausse surtout) passent pour être fébrifuges. Enfin celles qui contiennent du fer
conviennent dans le traitement de la chlorose et des autres maladies qui réclament l'emploi de la médication ferrugineuse.
DSSAT (Ariége).
Les bains d'Ussat sont certainement les plus remarquables de tous ceux de ce genre qu'on trouve dans les Pyrénées ; aussi les décrirai-je avec soin , tandis que je ne ferai qu'indiquer les principales propriétés de la plupart des autres.
L'établissement d'Ussat est situé sur les bords de l' Ariége , sur la route de Foix à Ax , à 12 kilomètres de cette dernière localité. Cet établissement est entièrement neuf; les eaux y ont été aménagées par M. François d'une manière toute particulière qui mérite d'être signalée avec quelques détails (1).
Les bains d'Ussat sont alimentés par des sources salines thermales dont les principaux éléments minéralisateurs sont les sulfates de chaux, de magnésie, de soude; les carbonates de chaux de magnésie
(1) J'ai emprunté cette description à un rapport qui a été lu, cette année même, à la Société de médecine, par une commission composée de MM. Gaussail, Filhol.Dieulafov, rapporteur. MM. François et Vergé ont bien voulu, en outre, me fournir quelques renseignements.
et une matière organique qui leur communique une onctuosité remarquable. Ces eaux, dont le point d'émergence est perdu sous d'anciennes alluvions recouvrant le pied de la berge droite de la vallée, formaient derrière l'ancien établissement, un lac souterrain, au niveau duquel étaient établies des baignoires sans fond, composées de 90 centimètres d'ardoises perdus, par leur partie inférieure, dans le gravier. Les eaux étaient retenues dans ces bains, à un niveau de 41 à 45 centimètres, par une vanne de charge communiquant avec un canal de vidange qui permettait de faire écouler l'eau des baignoires dans l'Ariége.
Les baignoires n'étaient séparées de la rivière que par une zone assez étroite (32 mètres) d'alluvions très-perméables et qui ne s'opposaient pas complètement au mélange des eaux thermales avec l'eau froide. Dans les fortes crues, le niveau de l'Ariége étant à 2 mètres plus haut que celui du lac souterrain , il y avait mélange de l'eau minérale avec celle de la rivière; sur les trente-trois baignoires qui existaient dans l'établissement, quatorze étaient envahies par l'eau froide. Dans les basses eaux le niveau de l'Ariége étant inférieur à celui du lac, la majeure partie de l'eau thermale se perdait dans la rivière, et l'eau ne s'élevait plus dans les baignoires qu'à 35 centimètres. Les bains offraient doncdès variations notables, soit dans la température.
soit dans l'abondance de l'eau.
La vidange des baignoires n'avait lieu que deux
fois dans les vingt-quatre heures, et il fallait deux heures et demie pour les remplir de nouveau. Il y avait d'ailleurs impossibilité de laver les baignoires, et par conséquent accumulation, sur le fond de sable, de toutes les impuretés laissées par chaque baigneur. Tel était l'état des choses en 1838, lorsque M. François entreprit de capter les sources dans la montagne elle-même, de les mettre à l'abri de tout mélange, soit avec les eaux de l'Ariége, soit avec d'autres sources froides, et d'empêcher l'épanchement de l'eau minérale vers la rivière.
Pour atteindre ce but, cet habile ingénieur lil établir, dans l'intérieur de la montagne, des galeries souterraines qui permirent de mettre l'eau minérale à l'abri de tout mélange avec les sources froides.
Pour empêcher les eaux de l'Ariége de s'épancher vers les eaux thermales, M. François, ayant observé qu'il y avait un point d'équilibre entre les eaux chaudes s'épanchant dans l'Ariége et les eaux froides envahissant les bains, eut l'heureuse idée de rendre permanent cet état d'équilibre, qui n'était produit que par hasard et de loin en loin , en substituant aux eaux de l'Ariége, qui formaient ainsi un barrage liquide dont l'action inégale avait pour effet, tantôt de retenir l'eau thermale sans se mêler avec elle, tantôt de ne la retenir qu'en partie et de permettre son écoulement partiel dans la rivière , tantôt enfin de la refouler et de se mêler avec elle, un barrage liquide dont le niveau fût invariable et
calculé de manière à établir cet état d'équilibre que produisait momentanément à certaines époques l'eau de l'Ariége. En un mot, il substitua, suivant l'heureuse expression de M. Dieulafoy , l'action d'une Ariége artificielle et facultative à celle de la rivière elle-même.
En même temps, une commission nommée par le préfet de l'Ariége, sur la proposition de M. François (1), décida qu'un nouvel établissement serait construit ; qu'il serait aussi rapproché que possible de la montagne; que les eaux thermales y seraient aménagées de telle manière qu'il y aurait des températures graduées et constantes ; qu'on établirait divers systèmes de douches, etc. Toutes ces améliorations ont été effectuées depuis , sous la direction de M. François.
Les eaux minérales , captées à l'abri de tout mélange, sont reçues dans une galerie de distribution parallèle au pied de la montagne, à laquelle sont adossées quarante baignoires en marbre blanc de Carrare. Un système de retenue en tête des galeries permet de régler la température clans chaque baignoire dans une échelle de décroissement telle , que, du nord au midi, on a successivement une
(1) Celle commission était composée de MM. Vigueri. , médecin; Abadie , ingénieur hjdraulicien ; Dieulafoy , médecin ; Fontan , médecin ; François , ingénieur des mines ; Lemonier; Vergé, médecin , inspecteur des eaux d'Ussal , et Peyre, maire de Pamiers.
série de températures comprises entre 4î°,25 à 31°,25 centigrades.
Des barrages dans l'intérieur de la montagne \ retiennent 8*20 mètres cubes d'eau, 520 à la température de 31° à 41°, et 300 à une température de 30" qui ne sont pas encore utilisés, mais qui pourront servir à former des douches, et une piscine natatoire dont la température serait élevée, au moyen d'un filet d'eau , à 33°.
L'élévation du canal de fuite permet la vidange des bains, même dans les eaux les plus hautes; dans les eaux basses, pour éviter l'épanchement des eaux thermales vers la rivière, il a été établi un barrage de circonvallalion, à l'extérieur duquel, au moyen d'une déviation de l'Ariége , on a établi une ceinture de pression hydrostatique qui opère souterrainement la retenue des eaux minérales.
Les thermes ont été avancés sous le talus de la montagne, et une digue insubmersible, construite avec les déblais , met les bains à l'abri des inonda tions. Les baignoires nouvelles ont leur fond hermétique; elles s'alimentent par le bas de la paroi latérale contiguë à la montagne; elles sont munies d'un trop-plein à niveau variable qui permet de régulariser l'admission de l'eau pendant la durée du bain. La vidange de chaque baignoire est indépendante et peut se faire rapidement et à volonté.
L'ensemble de ces dispositions assure, pour le service de l'établissement, 520 mètres cubes deau minérale d'une température de 31 à 40° centigrades.
Telles sont les améliorations qui ont été obtenues, grâce à l'ingénieux système de M. François. Cette enceinte liquide, à l'aide de laquelle il s'est opposé à l'épanchement des eaux minérales dans l'Ariége , avait fait craindre à quelques personnes que l'eau de cette rivière ne se mêlât à l'eau thermale; mais la température constante de cette dernière, temperature qui est plus élevée qu'elle ne l'était avant l'exécution de ces travaux, prouve jusqu'à l'évidence qu'il n'en est rien.
Le nouvel établissement, construit d'après le programme qui a été proposé par la commission nommée par le préfet de l'Ariége, a été, dit M. Dieulafoy (1), « admirablement exécuté par M. l'ingé- » nieur François qui , dans l'accomplissement de » son œuvre , a eu à surmonter des difficultés sans » cesse renaissantes, difficultés imprévues, et par » conséquent plus difficiles à vaincre.
» Les travaux faits à Ussat ont été exécutés avec » une haute intelligence ; ils ont capté et amené » dans les baignoires l'eau pure , sans mélange et » sans altération. Tout en conservant leurs vertus, » ces bains en ont donc acquis de nouvelles, etc. »
Comme on le voit, les critiques dont ces travaux ont été l'objet, dans un ouvrage récemment publie, ne sont pas fondées (2).
(1) Rapport cité. Comptes-rendus Je la Société impériale de médecine, chirurgie et pharmacie de Toulouse , page 137.
(2) Les travaux d'Ussat sont l'œuvre des efforts combinés
Les eaux d'Ussat sont, comme nous l'avons déjà dit, employées spécialement contre les affections
<H persévérants de MM. le docteur Vergé, médecin inspecteur d'Ussat; Casimir Durieu, architecte, et Jules François, ingénieur en chef des mines. Ces messieurs ont agi sans connaissance de certaines indications que l'on dit antérieures à leurs travaux, dont il ne reste d'ailleurs aucme trace , et dont on cherche à se prévaloir dans l'ouvrage auquel je fais allusion.
La commission scientifique ne s'est réunie à Ussat qu'après l'aménagement des eaux qu'elle a approuvé dans son procèsverbal du 2'i juin 1840. Flic a également approuvé en principe la reconstruction des thermes d'Ussat; elle a indiqué quelques conditions générales de cette reconstruction ; mais plusieurs de ces conditions ont dl être écartées , les autres ont dû être respectées "
lin dehors de ces indications sommaires, dont le mérite doit revenir à tous les membres de la commission présidée par l'honorable docteur Viguerie, et non à l'un d'eux, comme teni à le faire croire l'écrit précité , l'élude cl la réalisation de la reconstruction sont le fait de M M. Vergé, C. Durieu et J. François.
Nous ajouterons qu'il n'est pas exact, comme on l'a récemment affirmé dans l'écrit précité , que les travaux cTUssal ont rendu permanentes des infiltrations qui n'étaient que temporaires. Avant ces travaux, les eaux d'Ussat étaient circonscrites entre les limites de température de 29 à 34" centigrades. Un petit nombre de bains étaient supérieurs à 33".
Aujourd'hui les eaux sont entre les limites de 33 à 38" aux bains et 39 i/-, à 40" aux sources. Certes, ce n'est pas avec des infiltrations froides permanentes que l'on produit de tels résultats d'accroissement de température. L'auteur de l'écrit précité aurait dû se mieux renseigner, et revoir Ussat qu'il n'a pas visité depuis 1840, avant de produire de telles insinuations, qui ont plus d'un côté regrettable.
nerveuses; Le passage suivant, que j'emprunte à la brochure publiée en 1848 par M. Dieulafoy, pourra donner une excellente idée de leur action thérapeutique :
« La chaleur des bains allant en décroissant du » sud au nord forme une vaste échelle de gradua- » lion de température depuis 29°,5Réaumur jusqu'à » *35°; ce qui multiplie pour la médecine ses moyens » d'action. Dans les bains à haute température peu- » vent être traités les rhumatismes nerveux; on » pourrait même utiliser contre cette maladie la » chaleur des galeries qui est à 32° Réaumur, où le » malade, en respirant librement, se trouve plongé » dans des vapeurs chaudes qui assurent une abon- » dante diaphorèse. Les bains à basse température, a si recherchés à Ussat , sont éminemment sédatifs, » hyposthénisants. Par le séjour dans ces bains, le » pouls diminue de six à dix pulsations, phénomène ■» qu'a constaté plusieurs fois le docteur Fontan par » des expériences réitérées et comparatives faites » avec toutes les précautions convenables. MM. Pi- » lhes , Bécane , Vergés , vantent la vertu thérapeu- » tique des bains à basse température, dans les » cardialgies, les névralgies, les sciatiques avec » surexcitation nerveuse, les hypocondries accom- » pagnées de subinflammation des organes abdomi- » naux; rien ne peut être compare à leur action » sédative sur les métrites chroniques et sur cette » série de maladies des femmes qui, tenant à la » surexcitation de l'utérus, empêchent ses fonctions
DES PYRÉiNÉES. 487
» physiologiques. Cette action est si marquée et » tellement reconnue comme vraie que les eaux » d'Ussat ont la réputation de posséder une vertu » spécifique contre toutes les maladies qui tiennent » à l'organisation particulière à la femme. Dans sa » longue et brillante pratique, le docteur Viguerie, » de Toulouse, a reconnu comme exacte cette action » spéciale des eaux d'Ussat sur les maladies de » l'utérus.
» Voisin des eaux d'Ax , l'établissement thermal » d'Ussat peut rendre de grands services aux mala- » des qui y sont dirigés , en les préparant à l'usage » des eaux sulfureuses et en calmant l'exaltation » que ces eaux développent. »
La composition chimique des eaux d'Ussat a été déterminée par M. Figuier. D'après ce chimiste, un litre d'eau renferme :
Eau des bains.
Acide carbonique quant, indét.
Chlorure de magnésium 0 gr. 035
Sulfate de magnésie. 0 282
— de chaux 0 313
Carbonate de chaux . 0 274
— de magnésie 0 010
Perte 0 005
0 gr. 919
488 EAUX SALINES SÉLÉNITEUSES
Eau de la buvette.
Chlorure de magnésium 0 gr. 034
Sulfate de magnésie 0 280
— de chaux 0 300
Carbonate de chaux 0 262
— de magnésie 0 005
Perte.. .' 0 005
0 gr. 892
Il est peu probable que ces analyses représentent bien réellement la composition de l'eau d'Ussat. L'étude chimique de ces sources est complètement à refaire.
EAUX SALINES SELEMTEUSES.
bagnlb:s-de-bigûrre.
J'ai dit , en parlant des eaux salines séléniteuses e*i général , qu'on pouvait les subdiviser en salines séléniteuses simples et en ferrugineuses. On trouve à Bagnères-de-Bigorre des sources appartenant à chacune de ces subdivisions. *
Les eaux de cette station thermale se distinguent des sources analogues qu'on trouve dans les autres parties de la chaîne par leur haute température ; elles sont si abondantes et si nombreuses, qu'on a
Analyse dfS sources minérales de Bagnères-de-Bisorre.
SDBSTANCES
contenue* DANS i.rs soi'ruxs.