CONCLUSIONS
Pour l'élevage et l’utilisation des animaux, le progrès nous apporte donc, comme en toutes choses d’ailleurs, ses biens et ses maux. Nous avons parlé longuement de ses inconvénients, il convient de lui rendre justice en signalant ses bienfaits. Ils sont sans doute appréciables puisque les éleveurs, qui sont en général gens très avertis, préfèrent s’exposer aux accidents que nous avons signalés plutôt que de renoncer aux avantages que les méthodes modernes leur procurent. Au point de vue purement économique, ils y trouvent encore leur compte.
Quant à nous, médecins, passons en revue les moyens qui sont à notre disposition pour lutter contre les maladies de la civilisation animale.
Un examen quelque peu approfondi nous montre que la médecine est une arme encore bien imparfaite. Si elle a fait quelques acquisitions définitives, nombreux sont les cas où elle se montre absolument déficiente. Aussi nous nous bornons souvent à suivre les préceptes du sceptique Montaigne : « Je laïsse faire nature, et présuppose qu'elle ne soit garnie de dents et de griffes pour se déffendre des assaux qui lui viennent, et pour maintenir cette contexture de quoi elle fuit la dissolution. Je crains, au lieu de l’aller secourir ainsi comme elle est aux prises bien étroites et bien jointes avec la maladie, qu’on secoure son adversaire
ne
au lieu d’elle et qu’on la recharge de nouveaux affaires. » Dans ces conditions, la prudence nous oblige, comme le conseillait Hippocrate, à imiter les moyens d'action de la nature plutôt qu'à les contredire avec violence ; c’est ce qui explique le succès des purgatifs et des toniques généraux en regard des médications jalousement spécifiques.
En effet, comment agir sur ce que nous ne connaissons pas ? Pour nous en tenir à la médecine vétérinaire, et même aux maladies dont nous avons parlé, avons-nous une notion précise de ce que peuvent être la fièvre vitulaire, l’hémoglobinurie du cheval, l’eczéma ? Il est vrai que pour le traitement de la fièvre vitulaire, le hasard nous a favorisés.
Nietzsche a fait entendre à ce propos quelques paroles étrangement vraies: « Nous disons « explication » pour nous distinguer des degrés de connaissance et de science plus anciens, mais nous ne faisons que des « descriptions ». Nous décrivons mieux, — nous expliquons tout aussi peu que tous nos prédécesseurs. Nous avons découvert de multiples successions là où l’homme naïf ou le savant de cultures plus anciennes ne voyaient que deux choses : ainsi que l’on dit généralement, la cause et l’effet, nous avons perfectionné l’image du devenir, mais nous n’avons pas poussé l’image au delà de l’image. La suite des causes se présente en tous cas plus complète devant nous ; nous déduisons : il faut que telle ou telle chose ait précédé pour que telle autre suive, mais par cela nous n’avons rien expliqué. La qualité, par exemple, dans chaque phénomène chimique, apparaît, avant comme après, tel un « miracle », de même tout mouvement en avant ; personne n'a « expliqué » le choc. D'ailleurs comment saurions-nous expliquer ! Nous ne faisons
qu'opérer avec des choses qui n'existent pas, avec des lignes, des surfaces, des Corps, des atomes... » et nous pourrions ajouter de l’influx nerveux, des antigènes, des anticorps, des ultra-virus, des chocs anaphylactiques, toutes choses qui nous permettent d'y voir un peu plus clair mais qui constituent sans doute une image bien grossière de la réalité. Et si Nietzsche montre une telle méfiance à l’égard des sciences en général, que dirait-il de la médecine, qui a pour ohjet la matière vivante dont non seulement nous ne connaissons que de rares propriétés, mais encore dont ces propriétés si péniblement observées varient dans le temps et l’espace. Il y a une vingtaine d’années, de l'avis même des praticiens, la maladie de Carré débutait d’une façon à peu près constante par des pustules sur la peau de l’abdomen ; aujourd’hui nous n'observons presque jamais ce symptôme. mais par contre l’affection revêt un caractère de gravité qu’on lui reconnaissait moins souvent à cette époque. Et cette fameuse pneumonie franche du cheval, avec ses symptômes classiques et cent fois décrits par les auteurs, un vétérinaire peut sans peine à notre époque compter les jours où il lui est donné de la rencontrer.
C'est pourquoi les sciences médicales sont souvent considérées comme un art. Le médecin en est réduit à la pratique d’un empirisme relatif et ce qui fait la noblesse de sa fonction, c’est qu'il est obligé de recomposer sa science en présence de chaque malade. Chaque fois qu'il lui sera donné d'exercer son ministère, il aura donc à offrir une part active de lui-même — et aussi, pour le cas qui nous occupe, tous les excellents moyens de prophylaxie qui ont été élahorés par l’Hygiène, et surtout par la Bactériologie, cette jeune branche de la médecine : aujourd’hui les éle-
veurs savent parfaitement dépister l'avortement épizootique par exemple, grâce à la séro-agglutination.
Et puis la matière vivante, qui peut en évoluant présenter de nouvelles prises à la maladie, est également capable d’acquérir des forces neuves. Nous touchons-là au problème complexe que Charles Nicolle a appelé « le destin des maladies infectieuses ». C’est sans doute grâce à une résistance lentement conquise, que l’homme s’adapte relativement bien à la vie en société et à l’usage courant de poisons tels que l’alcool et le tabac. On peut de même imaginer une accoutumance progressive des animaux aux conditions nouvelles de l’élevage et une résistance héréditaire à l’auto-intoxication latente qu'elles entraînent. De ce côté encore il nous est permis de placer un espoir.
Vus Vu :
Le Doyen, LE PRÉSIDENT DE LA THÈSE, ROUSSY. TANON.
Vu et permis de l'Académie :