LA FEMME
Vous pensez donc?...
BELLÉROPHON
Que vos maris ont fait peaux neuves, Et qu'en ce petit corps sonne leur grosse voix De beaux et grands parleurs qu'ils sont comme autrefois . Quoiqu'ils vivent encore, on peut vous dire veuves.
LES FEMMES Hélas! (Elles s^ éloignent en gémissant.)
BELLÉROPHON
Elles s'en vont, folles de désespoir.
Pauvres femmes! Le coup fut rude à recevoir. Mais quant à leurs maris, tout à leur éloquence. Ils ne se doutent pas les malheureux, je pense, Et ne se douteront jamais probablement De tout ce qui survint en eux de changement. En querelles jamais entièrement vidées, Ils vont continuer d'échanger leurs idées. Ils vivront une vie intense d^orateurs Au bord du même lac, ceint des mêmes hauteurs, D'où leur race sans doute a pris son origine. Et, comme le bonheur est ce qu'on l'imagine, Ils sont heureux, Pélops, peut-être plus que toi Qui cherches un empire et qui n'as plus de toit.
PÉLOPS
On m'a dit qu'outre-mer, en la lointaine Pise,
Un certain roi, portant le nom d'Œnomaos,
En des courses de chars, que lui-même organise,
Excite tour à tour à se rompre les os
Les nombreux prétendants à la main de sa fille,
Hippodamie, en qui toute la grâce brille.
L'oracle ayant prédit que son gendre serait
Cause de l'accident prochain dont il mourrait.
Mais comme il ne s'agit que de savoir s'y prendre.
Je compte, en vérité, que j'aurai le regret.
Vu l'enjeu qu'il y met, de devenir ce gendre.
BELLÉROPHON
Et si l'oracle était en défaut, par hasard. Tu pourrais au besoin l'aider de ton poignard?... Enfin, quoi qu'il en soit, Corinthe est sur ta route. Les gens t'y poseront des questions sans doute, C'est l'usage chez nous et je sais comme ils font. Conte-leur ta rencontre avec Bellérophon.
PÉLOPS C'est donc toi, le héros, tueur de la Chimère?
BELLÉROPHON
Tais-toi. N'éveille pas, près de la source amère Que garde avarement mon cœur inconsolé, Celle qui dort au fond du passé constellé ! On t'a dit que son corps, épouvante du pâtre, En sa forme unissait la chèvre et le lion ;
On t'a dit qu'elle avait la gueule du dragon,
Je le croyais aussi quand j'allai la combattre.
Je me souviens. C'était, dans le désert, un soir.
J'avais erré longtemps sans rien apercevoir
Et j'étais arrivé sur une abrupte cime
Qui finissait à pic au-dessus d'un abîme,
Qu'avait dû, dans les temps anciens, couvrir la mer.
Si bien que j'étais comme en plein ciel, un ciel clair,
Où brillait çà et là quelque étoile vermeille.
Soudain, un bruit léger me fit dresser l'oreille.
Un bruit qui ressemblait par son rythme au galop
Éloigné d'un centaure en marche sur le sable,
Quelque chose d'étrange et d'indéfinissable.
Où se mêlait aussi quelque secret sanglot,
Que je sentais monter de ma jeune poitrine,
Et je compris qu'EUe était là, me regardant.
J'en eus la vision claire et vive, en dedans
De mon être, et sentis son haleine divine.
Son beau visage triste et l'appel de ses yeux,
Tandis que frémissaient dans l'air ses blanches plumes
De cygne, que la nuit tachait de ses écumes.
Ses sabots de devant se dressaient vers les cieux.
Je n'avais qu'à jeter, oublieux de mon glaive,
Autour de son col fin mes deux bras éperdus.
Et nos deux cœurs battant ensemble, confondus,
Elle m'eût à jamais emporté dans son rêve.
Je fus lâche; j'eus peur que mon cœur m'eût trompé
Et, détournant les yeux, en hâte je frappai...
Elle me contempla d'un air plein de reproche,
Quelques gouttes de sang empourprèrent la roche...
Et de mon propre cœur, qui mourait dans mon sein,
Je compris que j'étais moi-même l'assassin. Voilà pourquoi, trop lourde et mal ensevelie, Je traîne dans mon corps une âme morte.
PÉLOPS
Oublie.
Ce ne fut qu'un mauvais rêve d'un soir d'été. Réveille-toi; remets debout ta volonté Qui, depuis lors, ne s'est plus jamais éveillée, Et reprends avec moi ta route émerveillée. L'acte seul vaut, le rêve est long, le temps est bref.
BELLÉROPHON
J'ai construit, pour voguer dans l'azur, une nef. C'est vers un but très haut que se gonfîent ses voiles.
PÉLOPS Où veux-tu donc aller ainsi ?
BELLÉROPHON
Dans les étoiles!
C'est là-haut qu'Elle attend enfin ce cœur ingrat Et, quand je l'aurai vue, Elle pardonnera.