LES PAUVRES EN HABIT NOIR
Le travail a manqué partout ; les foyers sont éteints et le garde-manger est vide. Les enfants pTeurent durant la nuit ; ils ont froid, ils ont faim et les parents tâchent de les calmer enleurfaisant partager un espoir qu'ils n'ont pas. Cela dure depuis bien des jours et bien des nuits; la souffrance
Les pauvres en habit noir 81
augmente et devient insupportable : on ne peut pas laisser mourir toute celte famille.
Il faut aller tendre la main.
Cela est dur, mais inévitable.
Le plus souvent, c'est la mère qui se sacrifie ; car, dans toutes ces circonstances, la femme est plus courageuse que l'homme. La pauvre femme s'est donc mise en route, bien mal vêtue pour affronter le froid terrible qui glace même les mieux couverts. Ses doigts se bleuissent, ses dents claquent dans sa bouche, ses pieds s'engourdissent et peuvent à peine la soutenir ; n'importe, il faut qu'elle attende, en 'dehors du seuil pendant qu'on cherche s'il y a quelque chose à donner, pour revenir lui dire, la plupart du temps, qu'il ne reste plus rien.
La journée est longue, dure, cruelle. Mais, en fin de compte, la femme, le soir, n'arrive pas chez
82 Les pauvres en habit noir
elle les mains vides. Elle peut apaiser la faim de ses enfants et acheter, sinon du bois, du moins une bougie où l'on se réchaulîe les mains, et qui enlève à la misère ce que les ténèbres lui ajoutent d'horreur.
Le lendemain, s'il n'y a pas de travail, eh bien! elle recommencera. C'est une chose affreuse et triste ; mais il y a toujours celte consolation : on sait que personne ne laisse mourir de faim le pauvre qui demande, et la force morale reçoit de cette idée un grand appui.
Mais il y aune autre misère bien plus effrayante, une souffrance bien plus terrible encore que cellelà : c'est la souffrance, c'est la misère du pauvre qui ne demande pas. Celui-là, vous le coudoyez tous les jours dans la rue ; il est mis comme vous, "VOUS le saluez, vous lui parlez. Il sourit rarement; il rira plutôt aux éclats et de ce rire nerveux qui ne procède pas des sources ordinaires.
Les pauvres en habit noir 83
Il est parti de chez lui depuis le matin ; voilà trois jours qu'on n'a pas mangé et qu'on est sans feu dans la maison. Il erre par les rues, plein du désir de rentrer pour avoir des nouvelles, et craignant, d un autre côté, de reparaître les mains vides devant les siens. Il marche ; il va, vient et retourne, un peu sans savoir ce qu'il fait, espérant, désespérant, puis reprenant l'espoir. Il a cherché de l'emploi, il s'est adressé partout ; sans trop insister, cependant, car on est toujours porté à redouter un peu les gens que la nécessité a l'air de presser ; et il est rare qu'on ne fasse pas attendre très-longtemps ceux qui ont besoin desuile, tandis qu'on tient à satisfaire sur-le-champ les indépendants qui paraissent pouvoir attendre. 11 sait bien que s'il allait tout d'un coup exposer sa misère, on lui offrirait une pièce d'argent ou du pain. Mais c'est un acte qui aurait une conséquence terrible pour son avenir et celui de sa famille. Il est en-
84 Les -pauvres en habit noir
tendu que les personnes d'une certaine position ne peuvent pas demander, et doivent mourir plutôt que de s'adresser à la charité publique.
Etrange contradiction des préjugés humains! Le pauvre vole et il est déshonoré ; il demande et reçoit, c'est tout naturel, et personne ne songe, pour cela, à l'humilier. Le riche filoute, escroque ; s'il est assez habile pour ne pas se brouiller avec la justice, on le considère, on l'honore. Mais que, dans un moment de détresse, à bout de tous moyens, il demande un morceau de pain pour empêcher sa famille de mourir, il est, pour ainsi dire, déshonoré, et cet acte, si simple en lui-même, restera contre lui pendant toute sa vie.
C'est un préjugé; tout le monde paraît s'en moquer, et, cependant, tout le monde est forcé de le subir. De même, celte pluie fine dont on rit et dont on dit : «Ce n'est rien, w finit néanmoins par tremper aussi bien que la plus forte averse.
Les pauvres en habit noir 85
Ce n'est pas tout.
Le pauvre ordinaire ira demander du travail avec un habit troué, un chapeau sale ou des bottes déchirées, personne ne s'en étonnera. Mais que l'homme qui est censé vivre à l'aise se présente pour offrir ses services, dans un costume seulement un peu râpé, on y trouvera de suite les traces, les conséquences de quelque vice, et on éconduira le solliciteur, quelquefois poliment, le plus souvent avec un brusque sans-gêne.
Dans ce monde, pour une certaine classe, du moins, et quoi qu'en dise le proverbe, c'est bien réellement l'habit qui fait le moine. Et, pour un grand nombre de ces météores qui brillent dans nos salons et sur les rues, la question est de savoir s'ils iront d'abord emmieller le tailleur et se procurer un superbe costume powr aller éblouir le chapelier, le bottier et le bijoutier, ou bien s'ils
86 Les pauvres en habit noir
commenceront par séduire le bijoutier afin de se faire appuyer par une grosse cliaîne d'or, ou ua superbe solitaire auprès de leurs autres victimes.
Généralement, on commence par le costume complet, qui, à lui seul, en impose plus qu'une épingle en diamant sur une chemise déchirée ou sur une cravate qui ressemble aux vieux drapeaux suspendus dans les cathédrales.
On dit, d'ailleurs, en vous voyant : Quel costume sé\ère! ce doit être un homme économe et rangé !
Le pauvre, lui, subit les conséquences de ces sottes idées; et, pendant qua sa famille meurt de faim, il est obligé de s'acheter un chapeau neuf; car c'est peut-être de ce chapeau que va dépendre l'avenir des siens.
Et ce n'est pas là une des moins poignantes douleurs.
Les pauvres en habit noir 87
En attendant, il vend une à une ses hardes de dessous. Il a mis sa montre au mont-de-piété, et, quand on lui demande l'heure, il peste contre l'orfèvre qui, dit-il, l'a depuis huit grands jours pour la réparer. Bien des petits souvenirs ont. passé depuis quelque temps. On a commencé par les choses les moins utiles et auxquelles on tenait le moins, pour en arriver, successivement, aux choses les plus chères et les plus indispensables. De tout, on n'a conservé que l'extérieur ; le reste est allé entre les mains des brocanteurs et des fripiers-
Si triste que soit cette position, elle n'est pas, toutefois, désespérée. Mais il vient un jour plus triste encore, c'est celui où il n'y a plus rien à vendre. On aura peut-être une ressource pour un mois au plus, car le boulanger et le laitier iront bien encore jusque-là : ces gens ont généralement bon cœur. Est ce leur état même qui en est la
88 Les pauvres en habit noir
cause? Je l'ignore; mais ce que je sais, c'est que, de tous les fournisseurs de la famille, le boulanger et le laitier sont ceux qui persistent le plus longtemps après que l'argent a cessé de se montrer.
Mais cela même vient à prendre fin. Le boulanger et le laitier se sont lassés comme les autres : il n'y a plus rien à manger, il fait froid et les enfants pleurent.
Le pauvre homme part ; car ici, la femme, malgré son courage, n'y peut plus rien. Où aller? A qui s'adresser? Il a déjà parcouru toute la ville ; il a déjà demandé à tout le monde. Sur la rue, il rencontre des amis avec lesquels il lui faut causer en souriant tandis qu'il a la faim dans les entrailles et le désespoir au cœur.
Il entre quelque part oii on lui offre à dîner, et s'excuse en disant qu'il sort de table ; mais le véritable motif de son refus, c'est qu'il craint de
Les pauvres en habit noir 89
se trahir par sa voracité ; c'est qu'il a peur, surtout, de ne pas pouvoir résister à l'envie de glisser quelque chose dans ses poches pour les petits et leur mère ! S'il rencontre quelqu'un, il peut bien lui dire ; — «J'ai oublié ma bourse, et il me faut de suite cinquante sous ; faites-moi donc le plaisir de me les prêter. » Malheureusement, voilà deux mois qu'il use de ce petit stratagème, qui ne peut se pratiquer qu'une fois sur chaque individu.
Il revient chez lui, écoute à la porte et n'ose pas entrer parce qu'il entend pleurer. Il retourne sur ses pas et le voilà encore errant par les rues. Les douleurs physiques et morales qu'il endure lui donnent une espèce d'hallucination. Il voit passer devant ses yeux des nébuleuses faites de pièces d'argent. Il se baisse pour ramasser des louis d'or qui reluisent à ses pieds et qui s'enfoncent sous la neige à mesure que sa main s'approche. Il intro-
90 Les pauvres en habit noir
(luit fiévreusement ses doigts dans son gousset, certain d'y sentir le contact du précieux métal. Les rues lui paraissent immenses ou toutes resserrées ; le sol s'élève ou s'abaisse lorsqu'il veut y poser le pied. Tout ce qui l'entoure revêt des formes fantastiques et produit un bourdonnement étrange ; ses tempes se serrant et des sueurs froides perlent sur son front ; son œil commence à avoir cette fixité que l'on remarque chez les gens qui concentrent les dernières forces d'une raison qui leur échappe, pour tenter de dissimuler ce départ. 11 marche et parle avec cette précaution exagérée de l'homme à qui le vin commence à paralyser la langue et les jambes.
Dans cinq minutes, cet homme va se laisser cheoir ou plutôt se sentir écraser sous le fardeau qui l'oppresse. S'il est près de chez lui, tant mieux ; car voici ce qui va arriver. Dès qu'il sera
Les pauvres en habit noir 91
tombé, on le transportera à sa maison ; des étrangers— ce sont toujours des étrangers qui rendent ces services — le porteront sur son lit ; on demandera du vin, du bouillon, du vinaigre, je ne sais quoi ; la pauvre femme, qui n'a rien de tout cela, pleurera ; les enfants, en voyant ieui' père presque mort et leur mère se lamenter, vont pleurer encore plus fort. Qui sait? le plus petit, malgré tous les efforts de sa mère pour le calmer, va peut-être dire le mot atroce : j'ai faim ! L'horrible situation va être mise à nu : c'est inévitable. Les étrangers vont offrir les premiers secours, puis les amis, puis les parents. Bref, voilà une famille sauvée d'une mort effrayante et mise à l'abri de la faim pour un mois, ou peut-être plus. Pendant ce mois, il peut se produire bien des choses. Le temps marche vite, mais les événements vont vite aussi. II ne faut jamais être trop certain d'atteindre son but ; mais, d'un autre côté, il ne faut
92 Les pauvres en habit noir
jamais en désespérer quand on a encore un jour devant soi.
Cependant, il peut arriver — et il en est généralement ainsi — que le délire ne dirige pas la course du pauvre homme vers le voisinage de sa demeure. S'il y a une rivière, c'est presque toujours là qu'il descend. Y a-t-il, dans ces eaux sombres et froides, un magnétisme qui agit sur le cerveau ébranlé, un vertige attirant comme le vertige des abîmes ? Je ne sais pas, mais l'homme descendra vers l'eau.
Il se baissera, peut-être pour ramasser une de ces pièces d'or qui miroitaient tout à l'heure devant lui, ou s'élancera pour saisir une apparition qui passe devant ses yeux troublés, l'image de sa
femme, de ses enfants Il se produit un bruit
sourd : c'est fini. Dieu a jugé celte victime de la faim et des préjugés humains.
Les pauvres en hahit noir 93
Les jugements de Dieu sont plus justes que ceux des hommes.
Le lendemain, les journaux rapporteront ce triste accident, et, un mois après, les amis les plus proches même l'auront complètement oublié.