Échos de Suisse
Chaque été j'ai coutume, suivant la mode parisienne, de jeter la plume au vent et de m'évader quelque part, pour quelque temps, loin de la Ville-poussière.
Mais le rêve que je caressais depuis longtemps était d'aller me promener à travers la Suisse, par monts et par vaux, sans autre but que de me dégourdir les jarrets, de prendre un bain d'air et d'aller à l'aventure devant moi, pour mon seul agrément.
Ce qui m'a décidé l'année dernière à me mettre en route de ce côté, c'était l'occasion qui s'offrait de faire d'une pierre deux coups.
En quittant Paris dans la dernière quinzaine d'août, il me serait loisible d'assister,
au retour, vers la mi-septembre, à la grande Revue qui devait clore les manœuvres militaires dans l'Est.
Peut-être, lecteur, vous demandez-vous si je ne prémédite pas, en vous offrant, inconnu de vous, ces Echos de Suisse, de vous assommer du ranz des vaches, ou de vous imposer la relation des menus détails de mon voyage, ou encore de recommencer contre vous la classique description de la Suisse ? Autant vaudrait aujourd'hui découvrir l'Amérique.
Rassurez-vous; mes intentions sont moins noires et plus modestes.
En fixant sur ces pages, avec des notes prises à la volée, mes impressions de chaque jour, pendant ce beau voyage de trois semaines, favorisé par un temps splendide, j'écris . . . surtout pour mon plaisir. Et pourquoi ne l'avouerai-jepas,s'il est vrai, comme on le dit, que cette manière en vaut bien une autre ?
J'écris pour revivre à loisir les heures enfuies à la vapeur, pour phonographier dans mes souvenirs le mystérieux écho des
harmonies naturelles, pour évoquer dans leur fraîcheur et leur netteté les images, les sensations, les pensées qui naissent des choses vues.
Ce plaisir-là n'a de l'égoïsme que l'apparence, car il se double du vague espoir de vous le faire partager, au moins en partie.
Je cède, en un mot, au besoin, à la démangeaison qui pousse chacun à raconter ce qui le touche ou l'intéresse.
Si je ne réussis pas à piquer votre curiosité, à toucher vos cordes sensibles au bon endroit, encore me tiendrai-je pour satisfait si je puis vous donner quelques conseils et indications utiles, pour le cas où vous voudriez, à votre tour, faire celui de Suisse.
C'est par ces indications que j'entre en matière.
Le préambule obligé d'un voyage de ce genre, si l'on veut en prévenir la fatigue, consiste à s'entraîner progressivement à la marche, tout en exerçant sa faculté d'atten-
tion, à s'habituer à observer ce qu'on rencontre, à regarder ce qu'on voit tous les jours sans, pour ainsi dire, s'en apercevoir.
On ne se doute pas de ce qu'un examen un peu attentif des choses et des gens peut y découvrir de nouveaux reliefs ou d'intéressantes remarques.
Parcouru de la sorte, Paris devient d'une inépuisable originalité ; c'est la cité merveilleuse. Ses défauts sont d'être assourdissante, agitée, loin de la nature. On y trouve trop de pierres, trop de murs ; il y
manque l'air transparent, le ciel bleu, l'herbe verte.
Ces longues promenades dans les rues de Paris sont la meilleure préparation aux courses dans la montagne. En assouplissant les muscles, en aiguisant l'appétit, en exerçant l'accommodation visuelle, en développant le sens de l'esthétique, elles vous aiguillonnent pour un prompt départ.
Mais avant de partir, une première question se pose :
Quel itinéraire adopter ?
Votre choix devra être déterminé, à la fois par le temps que vous aurez à consacrer à votre voyage et par la méthode que vous voulez adopter.
Voulez-vous vous contenter de traverser la Suisse et de jeter un coup d'œil d'ensemble sur ce qu'elle offre de plus remarquable ?
Préférez-vous diviser votre exploration en plusieurs saisons ? La première année, par exemple, visiter l'Oberland, la seconde, la Suisse romande ou française, la troisième, la Savoie et le Mont-Blanc ?
Allez-vous, au contraire, chercher là-bas, au lieu de mouvement et d'exercice, le repos et le calme dans un bain d'air prolongé ? Affectionnez-vous quelque station en vogue, avec des promenades autour ? ou quelque coin retiré, l'un de ces sites enchanteurs, si nombreux et si variés, à chacun desquels on se dit en passant, comme Mignon : « C'est là que je voudrais vivre ? »
Vous n'avez que l'embarras du choix.
Pour mon compte, j'avais pris le premier parti et arrêté, en conséquence, l'itinéraire
suivant, après avoir recueilli, de ci de là, les conseils les plus compétents.
Je dus d'abord renoncer au bénéfice des billets circulaires délivrés par les Compagnies des chemins de fer de l'Est et de Lyon, à cause de mon intention dem'arrêter quelque temps, au retour, sur le théâtre des grandes manœuvres et de m'écarter ainsi de la voie directe de Paris-Belfort, par Troyes.
Ce dernier itinéraire, habituellement suivi, m'était du reste plus connu. Aussi devais-je mettre à profit cette occasion de suivre les vallées de la Marne et de la Biaise, en me rendant de Paris à Belfort par la ligne d'Avricourt et l'embranchement de Blesmes à Chaumont.
De Belfort, par Délie, je gagnerais Bâle.
Là, je prendrais un billet circulaire pour la Suisse, comportant les principales stations et excursions suivantes :
Zurich, avec pointe sur Schaffhouse et la chute du Bhin.
De Zurich à Gœschenen (au pied du Saint- Gothard), soit par les lacs de Zurich, de
Zug et d'Uri et les lignes d'Arth-Brunnen et Flûelen-Gœschenen, soit (au moyen d'un long détour dans les Grisons), par Wesen, Ragatz, Coire, Reichenau, Disentis et Andermatt.
J'ai vivement regretté que le temps m'ait manqué pour suivre ce dernier itinéraire, chaudement recommandé par mon ami P.
Il m'eût permis de visiter ce qu'il y a, d'après lui, « de plus beau en Suisse », c'està-dire : à quelque distance de Ragatz, le torrent de la Tamina, la crevasse, les bains et le village de Pfaeffers, et surtout, au-delà de Coire, la formidable via Mala, (l'ancienne route d'Italie), qu'on suit jusqu'à Thusis, avant de descendre à Reichenau, au confluent torrentiel des deux Rhins.
Avis aux amateurs de beautés sauvages, que n'effraient pas six à sept heures de marche à pied de Coire à Andermatt.
Je ménage au lecteur, du reste, à défaut de cette excursion que je n'ai pas faite, et à titre de digression (à la suite de ma visite aux gorges similiaires de l'Aar), la très alléchante description de la crevasse dePfaeffers
et de la Via Mala, que j'ai reçue de mon ami P.
Je me réserve aussi de dire les raisons qui m'ont décidé, en quittant Zurich pour gagner Gœschenen, à passer par Einseideln (entre les deux itinéraires ci-dessus), pour reprendre le premier à Brunnen.
Du Saint-Gothard je reviendrai, par le lac des Quatre Cantons, à Vitznau et au Righi.
De là, à Lucerne ; excursion au Sonnenberg et au Burgenstock.
Alpnach et le col du Brunig.
Meiringen et les gorges de l'Aar.
Le lac de Brienz et la cascade du Giessbach.
Interlaken ; excursions à Grindelwald et Lauterbrunnen.
Lac de Thun ; Berne.
Fribourg et le viaduc de Granfrey.
Lausanne ; excursions à Vevey, Territet, etc.
Genève et son lac.
Neuchâtel et le Jura Bernois.
Retour par Delémont et Délie à Belfort, etc.
S'il est nécessaire d'être fixé d'avance sur le chemin qu'on doit suivre, il ne l'est pas moins de savoir ce qu'il faut emporter.
Le viatique du touriste doit être simple
et léger.
Dans vos poches, une bonne jumelle de théâtre et un Guide, celui que vous voudrez : Joanne ou Gonti (celui-ci un peu plus léger). C'est un vade-mecun excellent, vous dirigeant avec précision dans le dédale des rues et les défilés des montagnes, vous dispensant presque partout des guides vivants et patentés.
Ne vous embarrassez pas d'autres livres.
Les lexiques et manuels franco-allemands sont inutiles.
Lisez, si vous voulez, avant de partir, quelque bon ouvrage sur la Suisse. Que les nouveaux ne vous fassent pas oublier les anciens, celui, par exemple, d'Alexandre Dumas, ou même celui de Desbarolles, son fidèle compagnon de route.
Le titre du dernier semble un peu para-
doxal : « Voyage d'un artiste en Suisse, à raison de 3 fr. 50 par jour. » (11) Cela ressemble fort à l'énoncé d'un problème insoluble. Mais, quoique l'édition de ce livre soit déjà ancienne et qu'il soit survenu, depuis, de notables changements dans les modes de transport et la tenue des hôtels, il renferme encore nombre d'indications utiles, où les petites bourses trouveront leur compte.
Il est entendu, d'ailleurs, qu'il ne faut partir qu'a\ ec un portefeuille suffisamment garni. Cinq ou six billets de cent francs peuvent suffire, si vous avez des habitudes modestes. Mais emportez davantage pour vous prémunir contre tout souci et faire, à l'occasion, quelques emplettes.
La menue monnaie suisse est légère, mais incommode, les pièces de cinq, de dix et de vingt centimes ressemblant trop à nos pièces d'argent de cinquante centimes. Nos pièces de cuivre ne sont acceptées que dans la Suisse française.
En général, suivant la boutade d'un touriste que j'ai rencontré à Bâle, quand vous voyagez en pays étranger, il ne faudrait
vous préoccuper ni de sa monnaie ni de sa langue. Il vous suffirait de savoir traduire trois mots : manger, coucher, changer.
Rien n'est plus faux, pour le dire en passant. Demandez à M. Francisque Sarcey son opinion sur l'insupportable inconvénient d'ignorer la langue du pays où l'on voyage.
Un mot enfin du bagage et des vêtements.
Pas de gros bagage surtout ! C'est un luxe inutile, encombrant, dont le transbordement fait perdre un temps précieux. Autant vaudrait se river un boulet aux pieds.
Comme le sage, le bon touriste porte tout avec lui.
Tout, c'est-à-dire : un complet en laine, un léger couvre-chef, des souliers à fortes semelles, un parapluie et une valise ou un sac de soldat.
Ce sac est très commode, mais d'un usage restreint et relativement cher. Une valise en toile et carton suffit.
Elle doit contenir : un pantalon et une flanelle de rechange, très peu de linge (on vous blanchit partout en 24 heures), les
menus objets de toilette, un coin libre pour les emplettes de route. Et c'est tout.
En route maintenant pour les « vallons de l'Helvétie », en prenant par la vallée de la Marne !
Paris, le 1" mai 1892.
P. Mon val.