‹ Echos et glanuresChapitre 20 sur 51 · Mgr E.-A, Taschereau, archevêque de Québec · texte numérisé non relu

Mgr E.-A, Taschereau, archevêque de Québec

que dans la personne des légionnaires romains ; la masse des indifférents est représentée par les spectateurs étrangers, toutes les passions par les Pharisiens et le peuple. La vertu et l'innocence y ont aussi des représentants : Jean, le disciple bien-aimé, Marie, Tauguste Mère de la Victime.

Approchons-nous, et nous mêlant à la foule, tâchons de recueillir quelques-uns des enseignements qui découlent de ce sacrifice étrange à force d'être grand, par lequel un Dieu expie dans sa personne adorable le crime de l'humanité déchue.

Le silence de ce drame sublime ne fut pas sans interruptions. Quelques paroles, l'Evangile nous l'apprend, sortirent de la bouche divine : paroles d'enseignement suprême, paroles qui ont traversé les siècles, qui font constamment le tour de l'univers, qui arrivent aux oreilles de tous les peuples, qui demeurent dans la mémoire publique, que rien n'affaiblit, que rien n'arrête, mais qui conservent et conserveront toujours sur les intelligences, sur les cœurs et sur les consciences le même empire irrésistible et divin ; paroles précieuses et puissantes, ce sont elles que je veux méditer avec vous en ce moment. Nous les rappellerons ensemble avec amour, parce que ce sont les dernières paroles d'une agonie qui fut notre ouvrage, et que tous les jours nous renouvelons par nos péchés et notre impénitence. Nous les écouterons avec respect, car ce sont les paroles d'un père mourant qui a donné au souvenir de ses enfants ses dernières pensées comme les derniers battements de son cœur. Nous les recueillerons de la bouche divine avec tous les sentiments que peut inspirer la pensée d'un Dieu qui nous aima à la vie, à la mort, jusqu'au supplice et jusqu'à la croix.

Mais avant d'entrer dans cette méditation, demandons d'abord à la croix sainte que je viens de nommer les in-

spirations dont nous avons un si grand besoin pour que nos esprits soient éclairés et que nos cœurs soient touchés de la grâce du repentir. 0 crux, ave!

Pater dimitte illis ; non enim sciunt quid faciunt. Mon père, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu'ils font. "

C'est un usage antique et consacré dans les sociétés humaines, que le jour où ils prennent possession de l'empire, les rois signalent leur avènement par des bienfaits : le premier acte de la souveraineté est un acte de miséricorde.

Pour Jésus-Christ, le jour où il prend possession de son empire, c'est le jour de sa mort ; son trône, c'est sa croix^ et du haut de ce trône, voulant lui aussi inaugurer son règne par la miséricorde, il publie une amnistie universelle comme nos crimes et un pardon illimité comme sa charité ! Il avait dit : ^' Vous aimerez vos ennemis comme vousmêmes ; vous pardonnerez non pas sept fois, mais soixantedix fois sept fois. " Cette morale étrange pour les Juifs, et qui allait devenir de rigueur sous la loi de grâce, il la. sanctionne aujourd'hui par le plus auguste des exemples : il demande la vie pour ceux qui lui infligent la mort.

S'il y a dans cet auditoire un homme qui ait été offensé et qui conserve dans son cœur le désir de la vengeance ;. cet homme que je ne connais pas, mais que Dieu connaît, et que sa conscience dénonce à lui-même, qu'il vienne au pied du Calvaire ; qu'il contemple Jésus-Christ, et qu'il se juge ! qu'il jette les yeux sur ce Dieu outragé comme ne le fut jamais aucun homme, mourant dans les tortures d'une agonie qui n'aura jamais d'égale sous le soleil, et qui, au moment le plus horrible de cette agonie, élargissant, pour ainsi dire, sa miséricorde à l'égal de l'ou-

trage, laisse échapper de son cœur cette parole miséricordieuse en faveur de ses bourreaux : '' 0 Père, s'écrie-t-il, vous voyez au fond de mon âme, tout ce que la malice humaine y accumule de douleurs déchirantes. Eh bien ! il est une angoisse plus poignante que ces angoisses, un sacrifice qui dépasse ces sacrifices, une douleur que je redoute au-delà de toutes les douleurs, ce serait de voir ma mort vengée sur ceux qui me la font souffrir. Par ce sang répandu qui coule de toutes mes veines, grâce pour mes persécuteurs et mes bourreaux, grâce pour ceux qui m'outragent en ce moment, pour ceux qui m'outrageront ■dans toute la longue série des siècles, grâce pour tous, grâce éternelle : car ils ne savent pas ce qu'ils font. "

Mes Frères, ce touchant exemple donné si solennellement par Jésus-Christ, la religion vous en propose et vous en demande l'imitation. A moins de vouloir profaner le plus grand jour qui jamais ait lui sur le genre humain, vous ne pouvez refuser à Notre-Seigneur expirant le pardon qu'il vous demande pour ceux qui vous ont offensés. Sachez qu'en vertu de la croix, Jésus-Christ lui-même a passé dans votre ennemi. Vous ne sauriez vous venger de lui sans vous venger de votre Dieu, et votre vengeance n'arriverait au cœur de votre frère qu'en passant par le cœur de Jésus-Christ.

Le pardon des injures, l'amour de nos ennemis, voilà le grand enseignement renfermé dans ces admirables paroles : *' Mon Père, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu'ils font. "

Mais avançons, et nous allons voir que cette miséricorde du divin Sauveur éclate d'une manière bien plus

admirable encore dans le langage qu'il tient au bon larron : *' Hodie mecum eris in paradiso. Aujourd'hui même vous Bcrez avec moi dans le Paradis. "

Sur le Calvaire, deux croix s'élèvent aux côtés de celle du Sauveur. Sur l'une et sur l'autre, ce sont deux criminels. Mais si aux yeux des hommes les deux semblent également coupables, devant Dieu leurs dispositions sont bien différentes. L'un de ces criminels blasphème, et insulte au Fils de Dieu : ''Si tu es le Fils du Dieu vivant, ose-t-il dire d'un ton ironique, descends de la croix, et en te sauvant toi-même, sauve-nous avec toi. " L'autre criminel use d'un reste de forces pour rendre témoignage à Jésus- Christ. Il reprend le compagnon de son supplice, et se tournant vers le Fils de Dieu : " Seigneur, demande-t-il en suppliant, lorsque vous serez dans votre royaume, souvenez-vous de moi. " Et Jésus-Christ lui répond : " En vérité, je vous le dis, aujourd'hui vous serez avec moi dans le Paradis. "

Quelle merveille d'amour ! Cet homme que la société a rejeté de son sein, que la loi a proscrit, devient tout-àcoup, au seul contact du Christ, un pénitent, un apôtre et un martyr. Et sur lui, sans retard, descend comme une rosée bienfaisante la promesse la plus douce, le pardon le plus généreux.

Voilà, mes Frères, jusqu'où s'étend la miséricorde de Dieu. C'est une miséricorde immense, infinie ; elle ne connaît d'autres bornes que celles que nous lui posons nous-mêmes ; elle ne s'arrête à d'autre limite que l'impassibilité du tombeau. Les crimes auront beau succéder aux crimes, les péchés se multiplier, s'entasser les uns sur les autres, la miséricorde reste plus haute encore et domine notre malice et notre ingratitude. Elle nous offre le pardon jusqu'à notre dernier soupir.

Oui, tant qu'il y aura un battement dans nos cœurs.

et un souffle sur nos lèvres, nous pourrons lever le regard et dire à Jésus-Christ comme le larron pénitent : '' Souvenez-vous de moi, " et si nous le disons dans les mêmes sentiments que lui, nous mériterons d'entendre : '' Aujourd'hui vous serez avec moi dans le Paradis. "

Cette parole de grâce prononcée par le divin Sauveur, l'Eglise notre mère a reçu le pouvoir de la faire entendre et de l'appliquer à ses enfants. Voilà un homme qui a péché, qui a oublié sa conscience, son devoir et son Dieu. Qu'un prêtre prononce sur lui les paroles sacramentelles : '' Je vous absous de vos péchés ; " c'en est fait. Cet homme, quelque coupable que vous le supposiez, est réhabilité et pour toujours. — Mais, mon Père, croyez-vous donc que Dieu en effet m'a pardonné ? Oui, cela est sûr, indubitable comme votre présence et comme la parole divine elle-même. — Mais j'ai péché si longtemps ? Ne faites pas à Jésus-Christ cette injure de croire que vous avez plus de puissance pour vous perdre qu'il n'en a pour vous sauver. — Mais mon âme a été tellement flétrie par les passions, le mal est entré si avant dans les dernières profondeurs de mon être ? Qu'importe : le sang de Jésus-Christ a tout purifié, et a fait de vous un être nouveau. Vous avez maintenant, aux yeux du ciel, toute la jeunesse d'une vertu conservée, toute la fraîcheur d'une âme sans souillure. La parole du prêtre au confessionnal n'est pas moins puissante, elle n'est pas moins efficace que la parole de Jésus-Christ au larron pénitent qui, du haut de sa croix, se tourne vers lui et se reconnaît coupable.

Après cela, mes Frères, dirons-nous encore que le salut est difficile ? Difficile, quand il suffit de le vouloir sincèrement ? Difficile, quand un seul regard de repentir sur Jésus-Christ mourant peut nous obtenir le pardon de nos péchés ? Difficile, quand Jésus-Christ lui-même, non con-

tent d'avoir expié nos fautes par son sang, a confié à des milliers de prêtres le pouvoir de les effacer chez tous ceux qui les confessent et qui en éprouvent un sincère regret ? Ah ! si nous ne nous sauvons pas, si le sang de Jésus- Christ reste pour nous vain et stérile, c'est à nous qu'il faut nous en prendre, c'est notre lâcheté seule qu'il faut accuser. Dieu, de son côté, n'a rien omis pour nous aplanir la voie du Ciel. Nous venons de le constater, et nous allons nous en convaincre encore davantage en continuant ce tableau des miséricordes infinies.

^^ Mulier, ecce filius tuus, et... apostolo dixit : Ecce mater tua. Femme, voilà votre Fils. Puis il dit au disciple : voilà votre Mère. "

Au pied de la croix, une femme était debout. A la majesté, et tout ensemble à la violence de sa douleur, il est facile de reconnaître dans cette femme une mère. C'est la mère même du divin Crucifié ! Elle est là au pied de la croix pour recevoir de son fils mourant la mission la plus douce pour elle, comme pour nous la plus consolante.

Tout s'enchaîne dans les paroles du Fils de Dieu, et ces mots entrecoupés de longs silences qui accompagnent son agonie, révèlent un ensemble tout divin. Il commence par prier, et sa prière obtient le pardon des pécheurs. Puis, de cette grâce conquise par la prière, il fait une application solennelle dans la personne du bon larron. Maintenant il lui faut choisir une âme généreuse à qui confier les droits de son sang, les mérites de sa mort et les bienfaits de sa miséricorde ; ce dépositaire, ce sera sa Mère. C'est Marie qu'il va investir du plus auguste des ministères, celui de représentante de sa charité auprès des hommes.

Il fallait pour cet office tout miséricordieux un cœur qui fût tout entier compassion et amour. Où trouver cela, si ce n'est dans un cœur maternel ? Marie est donc sur le Calvaire pour y être constituée la mère de tous les hommes. Le Rédempteur, oubliant un instant les douleurs et les atrocités de son supplice, abaisse sur elle ses regards et lui dit : " Femme, voilà votre fils. " Puis se tournant vers le disciple bien-aimé qui personnifie en lui le sacerdoce, et dans le sacerdoce, l'humanité elle-même : '' Fils, voilà votre Mère. " Et ainsi par ce contrat divin scellé sur le Calvaire du sang de Jésus-Christ, Marie est donnée à tous les hommes, et tous les hommes sont donnés à Marie.

Ah ! la touchante maternité, mes Frères ! Maternité d'autant plus belle, et d'autant plus précieuse pour nous qu'elle est le fruit de plus de douleurs et de plus de larmes ! Voilà donc que, grâce au dévouement héroïque de Marie, nous avons tous en religion une Mère qui ne nous manquera jamais. De même qu'ici-bas la mère est placée entre la faiblesse des enfants et la sévère majesté du père pour soutenir l'une par sa bonté et adoucir l'autre par sa tendresse, de même Marie se trouve élevée entre la majesté de Dieu et le néant de l'homme, entre la justice de l'un et la misère de l'autre, pour désarmer, pour bénir, pour pardonner, pour sauver.

Ne craignez donc pas de sa part ni l'indifférence, ni l'oubli, ni la dureté qui repousse. Nous lui avons coûté trop cher pour qu'elle ne mette pas tout en œuvre en notre faveur, pour qu'elle n'emploie pas à nous sauver toutes les ressources de sa puissante et salutaire influence. Elle est notre mère, et nous sommes ses enfants ! Que pourrais-je ajouter à cette parole sans m'exposer à en affaiblir la force et la sublime signification ? Ah ! par l'intérêt sans bornes que Marie nous a voué, par les cruels sacrifices

qu'elle s'est imposés, par l'engagement solennel qu'elle a contracté au pied même de la croix, sous les regards mourants de son Fils, de nous aimer comme une mère aime ses enfants, je vous en prie, mes Frères, ne repoussons pas son amour en le rendant stérile, ne désespérons pas son cœur maternel en nous perdant. Dès aujourd'hui revenons à la conscience de notre devoir, et au respect des lois de Dieu ; dès aujourd'hui, reprenons au pied de la croix, dans les larmes purifiantes du repentir, notre innocence et tous nos droits.

Le Fils de Dieu vient de léguer aux hommes ce qu'il a de plus cher au monde. Entrant alors en communication mystérieuse avec son Père, pendant trois heures il se tait. Puis, tout-à-coup, il rompt ce silence prolongé par un cri de détresse : '' Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'avez-vous abandonné ?" Et ensuite, sachant que les volontés divines ont été accomplies et pour réaliser un dernier mot de l'Ecriture, Jésus s'écrie : " Sitio ; j'ai soif ! "

Que signifie, mes Frères, l'étrangeté de ce langage sur les lèvres d'un Dieu ? Ah ! c'est ici que se révèle l'un des mystères les plus touchants du cœur de Jésus-Christ. A la lumière de cette science divine pour laquelle l'avenir n'a aucun secret, il voit passer devant lui toutes les générations futures ; il les contemple toutes au pied de la croix ; et, dans cette multitude d'hommes dont il accomplit la rédemption au prix de tant d'angoisses, qu'aperçoit-il ? 0 peine cruelle ! 0 spectacle navrant même pour le cœur d'un Dieu ! Il aperçoit la foule innombrable des ingrats, des rebelles, des impénitents, qui mépriseront le fruit de ses souffrances et se moqueront de son sang. Il va mourir pour fermer l'enfer, et cependant l'enfer est là devant ses yeux, toujours ouvert et toujours menaçant.

Cette vue trouble son âme ; la douleur s'empare de tout son être ; son cœur se serre, une angoisse pénétrante comme un glaive acéré déchire son âme dans ce qu'elle a de plus intime ; c'est comme une nouvelle et plus pénible agonie dans cette agonie déjà si longue et si cruelle.

Ce qu'il lui reste de vie se ranime dans son cœur, et du plus profond de lui-même s'échappe ce cri de sa tendresse et de sa désolation : " Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'avez-vous abandonné ? " Puis il ajoute : '' Sitio, j'ai soif. "

J'ai soif ! Plainte mystérieuse et divine ! Ce n'est pas tant le supplice de la croix que l'amour des âmes qui l'arrache à Notre-Seigneur. C'est de nous, mes Frères, c'est de notre salut éternel qu'il a soif. O hommes, qui que nous soyons, que Jésus-Christ a tant aimés, noble chef-d'œuvre de ses mains, plus noble prix de son sang, n'entendronsnous pas ce cri du Cœur de Jésus s'adressant à la terre et au ciel, à son Père, à son Eglise, à tous les peuples, à tous les siècles ? Ne se trouvera-t-il personne qui veuille soulager cette soif des âmes qui le tourmente et le consume ?

L'Eglise, mes Frères, l'Eglise catholique a entendu cette plainte de son divin Chef ; elle l'a recueillie avec soin pour la transmettre non seulement à ses prêtres et à ses ministres, mais à tous ses membres, à tous ses enfants, à tous les fidèles qui comprennent le prix des âmes. Oui, dans le cœur de tout chrétien, de tout disciple de Jésus-Christ, doit se trouver cette soif ardente de gagner à Dieu les âmes de ses frères. Dans quelque condition que la Providence nous ait placés, n'avons-nous pas des proches, des amis, que nous puissions aider de nos conseils, encourager de nos exemples, soutenir de nos prières, remuer par nos larmes et nos supplications ? Devoir de charité sans doute, et que Jésus-Christ et l'Eglise nous imposent ; devoir de justice souvent, plus souvent que nous n'y avons pensé.

Que de scandales en effet, que d'exemples funestes, que de conseils pervers n'avons-nous pas donnés dans le cours d'une existence où le mal, peut-être, occupe plus de place que le bien ? Que celui d'entre nous qui peut, la main sur la conscience, se rendre le témoignage de n'avoir jamais nui à aucune âme, que celui-là se lève hardiment, qu'il s'avance vers la croix de Jésus-Christ et la prenne solennellement à témoin de l'innocence et de l'édification de sa vie ! — Ces scandales donc, dont nous avons été cause, ce tort que nous avons pu faire à des âmes pour lesquelles Jésus-Christ éprouve la soif brûlante de la plus miséricordieuse charité, nous pouvons, nous devons les réparer par une vie plus conforme aux préceptes d'un Dieu qui ■exige notre concours dans l'œuvre du salut des hommes.

Ne l'oublions pas, mes Frères, aujourd'hui c'est Dieu lui-même qui a soif des âmes ; mais un jour viendra oii toutes les âmes auront soif de Dieu, soif de Dieu dans le ciel où les élus s'enivreront de délices, soif de Dieu dans l'enfer où l'absence des joies divines sera pour les réprouvés un éternel tourment. Oui, dans quelques années, -dans quelques jours, dans quelques heures peut-être, ce sont nos âmes qui auront soif de Dieu. Préparons-nous dès maintenant, par notre piété, à étancher cette soif dont nous brûlerons, dont brûlent ici-bas les âmes les plus saintes. La mesure du zèle dont nous aurons usé à l'égard de Dieu, sera la mesure même de sa miséricorde envers nous.

Enfin, mes Frères, nous voici arrivés au moment suprême. Le Fils de Dieu, avant d'expirer, prononce sa dernière parole : '' Consummatum est ; Pater, in manus tuas commendo spiritum meum. Tout est consommé ; "ô mon Père, je remets mon âme entre vos mains. "

Sa mission est donc accomplie, et avant que de permettre à la mort d'étendre sur lui sa main glacée, il s'assure, par un letour rapide sur les prédictions divines, par un examen de toutes les volontés de son Père, que tout est vraiment consommé ; et il en prend solennellement l'univers à témoin.

Tout est consommé ! Les oracles avaient annoncé en lui un rédempteur ; ils avaient décrit à l'avance son supplice et sa mort. Ouvrez l'Evangile, et dites s'il est une seule des circonstances prédites par les prophètes qui n'ait reçu en Jésus-Christ son entier accomplissement.

Tout est consommé ! Il était venu comme le législateur de l'humanité. Encore une fois lisez l'Evangile, et consultez l'histoire de l'Eglise. Il n'est pas une vérité nécessaire au bonheur des hommes qu'il n'ait révélée, pas un dogme, pas une doctrine essentielle sur nos rapports avec Dieu qu'il n'ait enseignée, pas un besoin, pas une misère de la société ou de l'individu qu'il n'ait soulagée. L'œuvre divine est faite ; le christianisme est achevé, et la sagesse des siècles n'a rien à y ajouter, rien à y reprendre.

Tout est consommé ! Jésus était venu enfin comme modèle de l'humanité. Une dernière fois ouvrez l'Evangile. Y a-t-il une vertu dont ce Sauveur très bon ne se montrele parfait idéal ? Qui jamais a su unir d'une manière aussi sublime l'humilité à la magnanimité, la douceur à la fermeté, la sévérité pour soi à la tendresse pour les faiblesses d'autrui ? Qui jamais se montra plus pur, plus dévoué, plus charitable, plus aimant ?

Modèle de l'humanité, législateur de l'humanité, rédempteur de l'humanité, Jésus a rempli à la lettre ces trois rôles décrits par les prophètes. Sa mission est achevée ; il ne lui reste plus qu'à remettre son âme dans le sein de son Père qui l'a envoyé. Une dernière fois il lève son regard

vers le Ciel, et s'écrie : '' O mon Père, je remets mon âme entre vos mains ! " Et ayant prononcé ces paroles, il pousse un grand cri, il aVjaisse sa paupière, il incline sa tête, il ordonne au dernier soupir d'expirer sur ses lèvres, et il meurt !

0 mort de Jésus-Christ, la plus grande, la plus sainte et la plus divine qui fût jamais ! Puissiez-vous être le modèle de la nôtre ! Puissions-nous, mes Frères, quand l'heure dernière et terrible sonnera pour chacun de nous, puissions-nous dire, nous aussi, avec vérité : '' Tout est consommé ! J'avais, commue chrétien racheté du sang de Jésus, une mission à accomplir, et je l'ai accomplie ; j'avais un Dieu à aimer, et je l'ai aimé ; le péché à éviter, et je l'ai évité ; l'Evangile à pratiquer, et je l'ai pratiqué ; mes actions à sanctifier et m.on âme à sauver !. . . Que me reste-t-il à faire, ô mon Dieu, si ce n'est de remettre cette âme créée par vous entre vos mains. "

Hélas ! mes Frères, il n'est que trop vrai, nous la dirons tous cette parole suprême, consummatum est, car c'est par elle que se termine bon gré mal gré toute existence humaine. Oui, un jour tout sera consommé ; famille, amis, plaisirs, fortune, illusions et vanités de la vie, tout se dissipera et tout s'évanouira pour faire place à la plus redoutable des réalités. Plus de-hberté alors pour le mérite, elle cesse avec la vie terrestre ; plus de propitiation, l'heure en sera passée ; plus de miséricorde, elle s'arrête aux bords de la tombe ; plus de temps, l'éternité sera là et il faudra l'envisager en face. 0 Jésus crucifié ! Au nom de votre agonie, ayez pitié de l'agonie de vos enfants ! O Jésus crucifié ! Au nom de votre mort, ayez pitié de la mort de vos enfants !

Mes Frères, quand un père va mourir, ses enfants se rassemblent autour de sa couche funèbre pour recueillir son dernier soupir et ses dernières paroles. C'est ce que

nous venons de faire. Il nous reste maintenant un suprême devoir à remplir, c'est d'aller contempler et adorer notre Dieu, le Père bien-aimé de nos âmes, sur ce gibet qui est en même temps son lit de douleur et son piédestal de gloire. Approchons-nous donc de la croix de Jésus-Christ, avec le repentir et l'amour dans le cœur.

En mourant, ce Dieu si bon, ce Père si tendre, nous a adressé une dernière prière : c'est de l'aimer et de nous donner généreusement à Lui. Nous accorderons cette consolation à un Dieu qui a lui-même poussé l'amour jusqu'à mourir pour nous ; nous ne résisterons pas à la prière et à l'appel suppliant d'un Père et d'un Sauveur. C'est la grâce souveraine que je demande au ciel pour vous. Ainsi soit-il !

Page 1