Mgr E.-A. Taschereau, archevêque de Québec
tendre : Augustin, Augustin, que vas-tu faire ? Espèrestu pouvoir dans un petit vase, enfermer l'immensité de l'Océan ? "
Venant aujourd'hui, à l'occasion du mystère glorieux qui nous rassemble, vous dire quelque chose du bonheur céleste, il me semble entendre résonner à mes oreilles les paroles mystérieuses qui jetèrent le grand Augustin dans l'étonnement et la stupéfaction. Il me semble entendre saint Paul lui-même, «aint Paul ravi au troisième ciel, m'avertir de ma témérité, lorsque voulant lui-même un jour décrire aux Corinthiens la vision qu'il avait eue, l'apôtre des Gentils ne put trouver sous sa plume que ces paroles qui trahissaient bien son impuissance : '' Non, l'œil de l'homme n'a rien vu, l'oreille de l'homme n'a rien entendu, le cœur de l'homme n'a rien senti de ce que Dieu prépare à ceux qui l'aiment. "
Pourtant; mes Frères, je veux vous parler du ciel, ne serait-ce que pour vous convaincre davantage qu'aucun mortel ne peut déchirer le voile qui dérobe à notre \aie cette cité glorieuse dont Jésus-Christ nous ouvre aujourd'hui les portes. Je veux vous en parler dans l'espoir que plus sera profonde en nous la conviction de notre incapacité à décrire de si hautes merveilles, plus notre désir sera grand de connaître un jour les beautés ineffables et de goûter les joies inénarrables de cette patrie céleste qui a été faite pour nous.
Le ciel, vous dirai-je donc avec nos saints Livres, c'est Dieu lui-même : Ego ero merces tua ; c'est la trinité des Personnes divines s'unissant intimement à nous et aux puissances de notre âme et les rassasiant de béatitude : le Père en donnant à notre être l'éternelle durée ; le Verbe, en donnant à notre intelligence de voir Dieu comme il le voit lui-même ; l'Esprit-Saint, en donnant à notre cœur d'aimer Dieu comme lui-même l'aime. Vie éter-
nelle, lumière absolue, amour infini ; telles sont les trois pensées que je me propose de développer brièvement.
Pour être heureux, véritablement heureux, il ne suffit pas de vivre ; il faut que la vie dont nous jouissons soit pleine, immuable, éternelle. L'horreur instinctive que nous éprouvons pour la mort, cette aspiration ardente pour l'immortalité que nous ressentons et qui s'agite sans cesse au fond de nos cœurs, c'est la preuve manifeste que nous n'étions pas faits pour mourir.
Or, mes Frères, cette vie que nous traînons sur la terre, mérite-t-elle bien le nom qu'elle porte ? Est-ce une vie ? ou n'en est-ce pas plutôt que le rêve ou l'image fugitive ? Ah ! si déjà vous avez laissé derrière vous, comme autant de feuilles emportées par le vent, les années si belles, mais si éphémères de votre jeunesse ; si parvenus, vous ne savez trop comment (tant la course a été rapide), au midi de votre existence, vous êtes déjà entrés dans le déclin des ans, vous avez pu vous persuader et vous pouvez répondre avec moi que la plus grande des erreurs, c'est de compter sur cette pauvre vie terrestre qui, dans la meilleure hypothèse, est encore bien fragile et bien courte ! Tous les jours vous voyez s'en aller une à une les illusions qui vous avaient bercés un instant peut-être ; tous les jours vous sentez, par les souffrances physiques et morales qui s'accumulent sur votre tête, que vous vous courbez de plus en plus vers la tombe, et que la terre d'où vous êtes sorti ne tardera pas à vous engloutir comme elle a fait de tant d'autres depuis six mille ans.
Oh ! mes Frères, marcher vers cette tombe qui à chaque instant se creuse sous nos pas, qui est là, qui nous regarde, qui nous appelle et nous dit : " J'attends ton
heure, et je me prépare à te recevoir ; " encore une fois, est-ce une vie ? ou plutôt n'est-ce pas en réalité une mort de tous les jours ?
Il faut cependant penser à ces choses. Il faut se direet se convaincre que ce peu de matière qui est notre corps, la nature ne fait que nous le prêter, qu'elle le réclamera bientôt pour d'autres formes et d'autres ouvrages, et que des débris de notre existence elle fera jaillir d'autres vies éphémères comme la nôtre. Il faut se dire ces vérités, se remettre sous les yeux ces terribles certitudes, et, comme le forçat du bagne, entendre sans cesse, suivant le langage de saint Augustin, le bruit de la chaîne de notre mortalité.
Voilà ce qui m'humilie, ce qui m'épouvante, ce qui m'écraserait et me conduirait au plus affreux désespoir, s'il ne m'était permis, en levant les yeux, d'entrevoir, dans un lointain mais radieux avenir, une vie meilleure, la vie véritable, la vie pleine, absolue, immuable, éternelle. Et quelle est cette vision qui se présente ainsi à mes regards de chrétien ? Quelle est cette existence future que j'aperçois de loin et qui m'apparaît, jusque dans mon corps, comme revêtue de gloire et de perfection idéale ? Est-ce un rêve ? Est-ce un mirage trompeur ? Non, mes Frères, ce que j'aperçois et ce qui me rend l'espérance, ce qui réjouit l'œil de ma foi, c'est le ciel. Le ciel, c'est-à-dire l'âme et le corps transformés, transfigurés par leur union avec Dieu qui est le foyer de toute vie, avec Dieu qui s'est défini lui-même : Ego sum qui sum : je suis celui qui est.
Et, en effet, Dieu au ciel vit lui-même en quelque sorte dans les saints ; il les pénètre de sa puissance, il leur communique sa propre vie. C'est pour cela que là-haut il n'y a plus de souffrance, plus de maladies, plus de vieillesse, plus de mort ; mais une jeunesse qui ne se
•dément pas, mais une vigueur qui ne faiblit pas, mais une beauté toujours resplendissante comme le visage du Christ sur le Thabor.
Voilà donc, mes Frères, la première condition de notre bonheur : la certitude d'une éternelle durée par notre union avec le Père, source de la vie.
Mais cela ne suffit pas : nous ne serions pas heureux dans le ciel, si notre esprit et notre cœur n'étaient pas en même temps. rassasiés ; si cette soif de vérité et d'amour qui nous tourmente, et que rien ici-bas n'apaise, ne pouvait enfin être assouvie. Or, au ciel, notre intelligence jouira, et dans un degré bien supérieur à tout ce que je puis dire, de la vérité substantielle par son union avec le Verbe de Dieu qui est la source féconde de la lumière, comme le Père est la source inépuisable de la vie.
Sur la terre, l'expérience le prouve, nous ne possédons jamais que quelques parcelles de vérité ; et cette possession précaire, partielle, imparfaite, nous procure déjà une jouissance bien douce. L'intelligence, déchue de sa première splendeur et tombée de son trône, y veut remonter à tout prix. Aussi rien ne lui coûte : veilles, travaux, recherches, longs et pénibles voyages, que ne faitelle pas pour atteindre le but qu'elle poursuit, la connaissance du vrai, du vrai dans les faits, du vrai dans les idées, du vrai partout ? Et quelle n'est pas la joie, la satisfaction, l'enthousiasme de tous les avides chercheurs d'inconnus, lorsque tenant enfin la solution d'un problème longtemps étudié, ils peuvent s'écrier avec un Pythagore, un Platon, un Archimède ou un Christophe Colomb : je l'ai trouvé, je l'ai trouvé !
Et pourtant ces joies des grands esprits sont rares et
courtes ; et il reste toujours pour eux les ténèbres douloureuses de l'ignorance, les souffrances et les ténèbres plus douloureuses encore de la science. Après s'être donné les peines les plus grandes pour conquérir quelques rayons de lumière qui n'aboutissent qu'à montrer l'étendue de ce qui demeure inconnu ou incompris, après avoir parcouru impatiemment la terre et les mers, c'est à peine si ces hommes supérieurs parviennent à soulever un coin du voile qui dérobe la vérité à leurs regards. Le plus grand savant est semblable au voyageur qui, sur le rivage de la mer, ramasse péniblement quelques coquillages, quelques herbes flétries, tandis que l'océan étale devant lui, à perte de vue, l'immensité de ses flots inexplorés et lui cache soigneusement les trésors et les mystères qu'il recèle dans ses profondeurs. Les quelques vérités qu'il découvre, loin de remplir l'abîme creusé dans son intelligence, l'agrandissent encore et justifient cette parole de l'Esprit-Saint : '* Celui qui augmente son savoir, augmente son tourment. "
C'est le dernier mot de la science sincère. Elle étudie quelques phénomènes. Elle constate quelques lois du monde physique et du monde moral ; elle épèle, en contemplant les merveilles de la création, quelques-unes des lettres dont se compose le nom de Dieu. Mais Dieu luimême, mais le vrai infini, elle ne le voit pas ; elle n'en rencontre que des reflets et des ombres, trop peu pour la satisfaire, assez pour la faire soupirer après la lumière céleste.
L'homme ne souffre pas moins des ténèbres de la foi. Sans doute, la foi nous donne l'absolue certitude des choses invisibles ; et l'homme qui n'a bu qu'aux sources troublées de la science, quand il approche ses lèvres de la coupe de la révélation divine, s'y abreuve d'un flot incomparablement plus pur, plus riche, plus fécond, et que saint Paul appelle admirable. Mais la foi, par son essence
mémo, ne nous livre la vérité qu'enveloppée d'ol)scurités et de mystères. Par la foi, nous croyons, nous ne voyons pas. Quand donc aurons-nous le ravissement de la vision ? Quand sortirons-nous de ces ombres qui nous environnent de toutes parts ? Quand, semblable à l'aigle qui, abandonnant les sommets des monts s'élance par de-là les airs, fixe le soleil de son puissant regard et se baigne dans ses rayons enflammés, quand donc notre âme affranchie des ténèbres de l'ignorance, des lueurs pâles de la science humaine et des avares clartés de la foi, quand prendra- 1elle enfin son essor vers la lumière ? Quand fixera-t-elle de son regard le soleil de l'immuable vérité, et y trouverat-elle son éternel repos ? Quand donc, mes Frères ? — Au ciel. C'est là que nous verrons Dieu : Dieu tel qu'il est, Dieu face à face. Dieu sans voile et sans nuages, Dieu dans le rayonnement de son incomparable beauté. Et dans l'extase de l'intelligence ainsi enivrée de Dieu, les siècles passeront comme des instants. Nous ne compterons ni les jours ni les heures ; notre admiration aura l'indéfectible fixité de l'infini.
Le ciel, nous l'avons vu, c'est la vie ; le ciel, c'est la lumière : le ciel, c'est encore le repos et la paix du cœur rassasié d'amour. Lorsque Dieu donna le cœur à l'homme, il lui dit : " Tu aimeras ton Dieu de toutes les puissances de ton être, et tes frères comme toi-même. " Depuis ce jour, le cœur humain ressemble à la fleur des champs : il a besoin d'aimer, comme la fleur d'aspirer la rosée et de recevoir les rayons du soleil.
Cet impérieux besoin d'aimer et de s'attacher à quelque chose. Dieu l'a gravé en nous, afin que notre cœur s'élance vers lui ; qu'il soupire après lui, comme le cerf altéré sou-
pire après l'eau des fontaines, comme l'exilé soupire après la patrie, le naufragé après le port, comme l'âme juste que purifie le feu vengeur soupire après les collines éternelles.
Que sont en effet nos affections de la terre, et que valent-elles pour remplir le cœur de l'homme ? Je ne parle pas ici de ces amours déréglées et de ces passions coupables que la raison est la première à condamner et à proscrire. Je parle de celles qui sont pures et saintes. Je suppose deux cœurs tellement unis par les liens d'une amitié légitime qu'ils se touchent par tous les points, comme dit Bossuet ; encore est-il qu'ils ne se pénètrent pas, et que la limite où l'union expire est douloureuse. Mais sans insister sur cette souffrance délicate qui accompagne les affections terrestres les plus pures, j'ajoute que recueil, le grand écueil, l'écueil inévitable de l'affection, c'est la mort, c'est la certitude que ce que nous aimons peut nous être ravi d'un moment à l'autre, qu'il nous le sera certainement un jour.
Ah ! voir ceux que vous aimez pâlir et mourir dans vos bras ! Voir ces yeux où brillait la flamme d'une chaude et noble tendresse s'éteindre dans la nuit du tombeau î Voir ces mains qui pressaient les vôtres demeurer immobiles et glacées ! ce cœur où votre image était peinte avec une auréole, cesser de battre ! cette âme qui s'était donnée, et associée à la vôtre, qui vivait de votre vie, tressaillait de vos joies, souffrait de vos souffrances, s'arracher soudainement à vos étreintes, s'en aller dans un monde où vous n'êtes pas, et vous laisser sur cette froide terre, désolé et perdu dans la foule des indifférents, traînant partout dans le monde désert l'ennui d'une inexorable solitude ! Voilà, mes Frères, de ces coups qui brisent le cœur, qui jettent un linceul sur tout le reste de la vie, et dont l'appréhension empoisonne déjà la douceur des jours heureux. N'est-ce pas là cependant l'expérience de tous les jours ? N'est-ce pas là
le sort fatal, l'inévitable destinée des affections terrestres ?
Mais sortons, si vous le voulez, de l'amour humain livré .sur cette terre à tant de vicissitudes, à l'inconstance, à la séparation, à la mort. Croyons-nous que l'amour divin lui-même, tel qu'il nous est donné de le goûter ici-bas, peut rassasier notre cœur ? L'amour pour Dieu qu'éprouvent les justes de ce monde est inspiré par la foi, soutenu par l'espérance, tempéré par la crainte : trois conditions •qui nous empêchent d'y trouver le repos complet du cœur. L'amour, pour être parfait, doit être sans trouble et sans remords, sans mélange et sans froideur, sans dégoût et sans fin. Or, tout cela ne se trouve qu'au ciel. Là en effet plus de foi, plus de nuages, plus de mystères ; on y voit Dieu tel qu'il est. Là plus d'espérance et plus de soupirs ; on y goûte l'adorable réalité, on s'y enivre des torrents du bonheur de Dieu même. Là plus de crainte, plus de périls, plus d'angoisses ;• on est au port, l'ancre du salut fixe à jamais le bienheureux au rivage de l'éternelle patrie. Là enfin plus de larmes, plus de peines, plus de sacrifices ; le ciel n'a qu'une loi, consolante et immuable, la loi de la charité ardente et pure dans l'union à Dieu, dans la lumineuse vision de Dieu, dans l'entière possession de Dieu.
Dieu lui-même se donnant à nous et rassasiant toutes les puissances de notre âme ; Dieu le Père nous communiquant la vie sans déclin, Dieu le Fils nous dispensant la lumière sans ombre, Dieu le Saint-Esprit nous plongeant dans l'amour infini : voilà le ciel ! Et c'en est assez pour combler tous nos désirs et pour épuiser toutes nos louanges. Nulle langue humaine n'en saurait donner une idée plus grande ni plus vraie.
A nous, mes Frères, de faire en sorte que ce ciel si beau, dont les portes s'ouvrent aujourd'hui au divin Sauveur de nos âmes, devienne un jour et pour jamais notre partage et notre gloire ! Ainsi soit-il.
Sermon sur la papauté