APPROBATION
Rode r, le V' mars 1904.
Cher Ami,
Vous avez été bien inspiré en réunissant dans un joli petit volume les divers travaux que vous avez déjà publiés séparément en vue de l’amélioration et du perfectionnemen t du plain-chant par les méthodes grégoriennes.
Si je m’étais reconnu plus d’autorité en la matière, je vous aurais dit le premier : « Colligite fragmenta , ne perçant. »
Il me souvient, en effet, et non sans quelque orgueil, (car, quoique vrai profane dans l’art divin de la musique, j’ai été heureux plus d’une lois de vous encourager et toujours de vous applaudir), il me souvient, dis-je, du mouvement que vous suscitâtes en faveur du chant grégorien a Rodez et dans le diocèse, il y aura bientôt douze ans.
Le vénéré cardinal Bourret, qui admirait votre talent, s'inspira aussitôt de vos connaissances musicales, pour réglementer les chants liturgiques dans un beau mandement*
C’était pour nous l’âge où, sans préoccupations ni responsabilités, on reposait en paix, comme des enfants heureux, sous son manteau protecteur.
Vous reveniez alors de Rome avec l’auréole des docteurs et la réputation d’un brillant disciple de Dom Pothier. Vous aviez puisé aux grandes sources des meilleures traditions ecclésiastiques, et dans l’ardeur de votre zèle, vous vouliez communiquer à tout prix vos méthodes et vos richesses au diocèse tout entier. L’entreprise était hardie et l’exécution difficile. Les esprits ont ici plus de peine qu ailleurs a se dépouiller des vieilles habitudes : facilement ils se défient des nouveautés, même quand elles apportent des ameliorations réelles ; on veut les juger à l’œuvre avant de leur donner crédit.
Cependant votre persévérance obtint des résultats appréciables ; sous votre direction une élite grégorienne se forma, et le diocèse est aujourd’hui, grâce à vous, un champ tout préparé à la restauration demandée par le pape Pie X. Le Motu Proprio de ce zélé Pontife consacre votre œuvre et récompense largement tous vos etïorts. Il est aussi la meil-
Heure réponse aux quelques sourires sceptiques qui accueillirent vos premiers essais et auraient pu arrêter l’élan de moins intrépides que vous.
Vous étiez donc tout indiqué pour répondre aussitôt a l’appel du Souverain Pontife invitant tous les talents et toutes les bonnes volontés à le seconder dans la restauration du chant et de la musique sacrés.
Soyez assuré que vos « Echos Grégoriens » résonneront agréablement à son oreille ; qu’ils seront entendus et appréciés dans ce concert universel que Home prépare à la louange « de l’incomparable Pontife auquel la tradition ecclésiastique des siècles attribue les mélodies qui ont pris •son nom ».
Vous prétendez n’apporter qu’une petite pierre à la grande œuvre de restauration si heureusement inspirée par la piété et le bon goût de Pie X, dont le Pontificat, tout l'annonce, sera des plus féconds : les vrais connaisseurs, j’en suis sûr, protesteront contre votre modestie ; en tout cas, •comme ces artistes anciens qui gravaient des géants sur le diamant d’un anneau, vous avez su mettre en relief sur votre pierre toutes les gloires, toutes les grandeurs, toutes les supériorités des mélodies grégoriennes.
La musique religieuse doit avant tout parler à l'ame, •l’élever au-dessus des sens, lui révéler les grandeurs de Dieu, la sainteté de la religion, la beauté de son culte : elle doit prendre tous les accents de la prière et s’inspirer toujours des sentiments les plus nobles, les plus purs, les plus divins.
Ainsi entendue, elle possédera à un plus haut degré les •qualités propres de la liturgie avec laquelle elle doit faire un tout harmonieux.
Plus tpie les autres, la méthode grégorienne conduit à ce résultat ; c’est ce que vous vous efforcez de faire compren- •dre dans votre intéressant travail, c’est ce que rediront victorieusement vos Echos.
Mgr Francqueville, heureux d’encourager tous les talents et toutes les initiatives utiles, désire vivement que vos Echos soient partout entendus ; il bénit votre œuvre et vous félicite de manier si heureusement la plume et la truelle.
Je suis heureux, cher ami, de vous transmettre ces précieux témoignages d’affection et d’estime, et de me dire de vos amis le plus cordialement dévoué.
GELY, v. g.
Le Motu proprio de Sa Sainteté le Pape Pie X,. sur la restauration de la Musique sacrée , et rinstruction qui le suit ont marqué poui cet art la date la plus mémorable, et le principe d’une nouvelle et puissante évolution. En paraissant au début d’un pontificat qui s annonce si glorieux, ce document révèle dans son illustre auteur, à la fois, l’àme d’un artiste et la sagesse d’un administrateur : il annonce déjà un imitateur fidèle et un fervent disciple de saint Grégoire le Grand, l’immortel et véritable Mécène de f Église. En même temps, il est le sceau de l’autorité la plus haute, et la consécration officielle du mouvement des esprits, des recherches scientifiques et des importants travaux qui ont été faits dans la seconde moitié du dernier
siècle. Sans doute, le grand pape Léon XIII,. dont l’Histoire attachera peut-être un jour le
nom à ce siècle, parce qu’il en a illuminé le déclin du rayonnement de son génie et de sa sagesse, avait préparé la voie à son digne successeur : il avait encouragé, provoqué même les efforts tendant à cette restauration. Mais il était réservé à Pie X d’imposer comme une loi, pour l’honneur et la dignité du culte divin, ce qui n’avait été jusque là que de simple conseil. Il a voulu que le mouvement partît de la Ville Éternelle même, centre de lumière et d’action pour l’Église universelle. A côté du grand pontife qui nous gouverne, la Providence a placé un artiste dont le nom rivalise déjà avec ceux que la musique sacrée compte de plus illustres : Y abbé Pérosi, tout jeune encore, ne semble-t-il pas l’instrument que Dieu a mis entre les mains de son Vicaire pour restaurer le chant dans le Christ : Instaurare onmia in Christo...
Pour que ses ordres ne fussent pas lettre morte, le Souverain Pontife les fait exécuter sans retard dans les grandes basiliques romaines ; il convie l’univers catholique à une salutaire leçon de chant et de liturgie, en organisant un grand congrès pour célébrer le treizième centenaire de la mort de saint Grégoire. A ce concile musical se donneront rendez-vous des artistes de tous les pays du monde, principalement de l’Italie, et le 10 avril prochain, sous l’immense coupole de Saint-Pierre, 1000 exécutants feront entendre les suaves mélodies
grégoriennes et les ravissantes symphonies de Palestrina, que Ton a dénommées,—avec hyperbole sans doute, — la musique du ciel.
C’est le plus doux souvenir de notre jeunesse cléricale, et le plus grand honneur aussi, d’avoir été, à Rome même et dans le diocèse de Rodez, parmi les premiers ouvriers, au rang des plus modestes, il est vrai, de cette restauration qui s’accomplit aujourd’hui ; et nous sommes heureux d’avoir, quoique dans une sphère étroite, contribué à réaliser exactement et par avance le programme même tracé par le Souverain Pontife.
Ce programme était aussi conforme à la pensée et au sentiment du vénéré cardinal Bourret, qui avait, à un si haut degré, l’intuition des vraies méthodes, et un esprit largement ouvert aux progrès de toutes les sciences et de tous les arts. La preuve en est dans le mandement qu’il fit sur la Liturgie et le chant sacré , et dans le règlement d’administration diocésaine qui le suivit. Par quelles circonstances de tels efforts n’eurent-ils pas les résultats qu’on pouvait en attendre ? Nous n’avons pas à le dire. La mort de l’éminent prélat en fut certainement la première et principale cause. Le mouvement imprimé alors dans le clergé, dans les institutions religieuses et dans quelques paroisses s’est-il ralenti ou même arrêté,... nous ne le savons. Quel
utile concours eût apporté à l’œuvre une élite de jeunes prêtres formés à la Schola cantorum de Paris, qui devait être, dans le dessein de ses fondateurs, le Conservatoire de la musique religieuse en France î Et comme les quelques sacrifices, faits par le diocèse, pour y entretenir chaque année deux élèves, eussent été bien récompensés !
C’est ce qu’avait compris Mgr Germain, aujourd’hui archevêque de Toulouse, dont l’esprit pratique, le zèle et la piété avaient facilement saisi le côté utile de cette institution. Hélas ! la chaîne qu’on avait attachée à cette école n’a compté que deux anneaux, et elle a été rompue. Pourra-t-on la souder encore ?...
Mgr Francqueville a tant à cœur la dignité du culte ; il possède une intelligence si bien ornée de toutes les connaissances, un sentiment si vif du beau et du vrai, et un désir si ardent de seconder les vues du Saint-Siège, qu’il ne manquera pas, nous ne saurions en douter, de continuer l’œuvre de ses devanciers par les moyens qu’il jugera le plus efficaces.
La belle Maîtrise de la Cathédrale, privée d’indispensables subsides, ne sera-t-elle pas forcée d’abandonner plus ou moins l’étude et l’exécution des grands maîtres modernes, qu’elle portait à un si haut degré de perfection, sous la direction de M. Froment, le distingué maître de . chapelle ? S’il en était ainsi, ne pourrait-elle pas
se contenter d’un répertoire plus facile, dans lequel le « chant grégorien » n’aurait certainement pas le dernier rang ? Nos solennités y trouveraient, sinon autant d’éclat, du moins un égal caractère de piété, d’art et d’édification.
En publiant ce petit volume, recueil de divers écrits que nous avons composés à diverses époques sur le chant grégorien, nous avons voulu apporter notre pierre, — oh î combien modeste et mal taillée ! — au monument qui va être élevé par le Saint-Père à la gloire de saint Grégoire le Grand.
Au frontispice, nous plaçons le Motu proprio de Sa Sainteté, dont ces pages ne sont que le commentaire anticipé.
Nous le divisons ensuite en trois parties :
La première n’est autre que l’histoire détaillée des premiers essais de chant grégorien à Rome en 1890 et 1891. Ces essais, nous n’hésitons pas à le dire avec un légitime orgueil, ont été, dans cette ville, le point de départ de la restauration imposée aujourd’hui par le Saint-Père. Et qui sait si les échos de ces premières auditions, parvenus aux oreilles de l’évêque de Mantoue, ou, un peu plus tard, du cardinal Sarto, patriarche de Venise, ne l’ont pas converti et gagné, comme tant d’autres, à la cause grégorienne ?... Ce sera la gloire du Séminaire Français, où nous étions
alors humble maître de chœur , d’avoir été l’initiateur et le promoteur de ce mouvement, qu’il a continué depuis avec une ardeur sans défaillance, et un succès toujours croissant.
A la demande des Bénédictins de Solesmes, nous écrivîmes cette relation complète ; et, malgré les imperfections d’une plume de séminariste, le journal l'Univers lui lit les honneurs de la publicité dans son numéro du 28 mai 1891. Il nous a semblé que le récit des fêtes du XIII 0 centenaire de l’exaltation du Grand Pape au trône de Pierre devait servir d 'invitatoire aux grandes solennités qui vont célébrer le XIII e centenaire de sa mort et de sa glorification dans le Ciel!...
La seconde partie comprend une étude du chant grégorien et de l’œuvre des Bénédictins de Solesmes, parue dans la Revue du diocèse de Rodez en 1892. Quoique succincte, cette étude fait connaître d’une manière suffisante l’origine et l’excellence du chant grégorien, sa décadence après le moyen-àge, et l’œuvre de rénovation entreprise par les Bénédictins de France.
Nous la faisons suivre des Conseils pratiques , publiés également dans la Revue en 1893 sous forme de lettres à VOrganiste de campagne , dont tout le monde connaît le nom et a pu, en maintes occasions, apprécier la compétence et le zèle, et d’un Rapport, « Si j'étais vicaire /» où, avec une allure un peu enjouée,sont donnés des
conseils très pratiques à ceux qui ont le bonheur... d’être vicaires.
Enfin, la troisième partie comprend d’abord le discours de clôture du Congrès musical, qui eut lieu à Rodez au mois de juillet 1895, sous la présidence du cardinal Bourret et de M.
Guilmant, organiste de la Trinité a Paris et président de la Scliola canlorum.
Nous y ajoutons, comme complément, le discours prononcé à l’inauguration de 1 orgue de la chapelle du Saint Cœur de Marie a Rodez. Ces pages modestes, qui nous ont été plusieurs lois demandées, sont encore un hommage rendu au chant grégorien et à la musique palestinienne. Des esprits autorisés y ont vu des leçons utiles, qu’on sera peut-être heureux de recueillir.
Et maintenant, allez,faibles Echos Grégoriens , vous mêler aux concerts harmonieux et puissants qui vont retentir dans la Ville Éternelle et dans l’univers tout entier. Allez redire notie admiration, notre vénération profonde, notie filiale affection et notre entière obéissance au Vicaire de Jésus-Christ. - Peu nous importe qu’il vous entende, pourvu que Dieu vous ait pour agréables î — Allez redire au Séminaire Français et à ses incomparables Maîtres notre affectueux attachement et notre inaltérable reconnaissance. Allez vous répercutei aux monta-
gnes du Rouergue. Serez-vous assez forts pour réveiller des volontés endormies, conquérir de nouvelles sympathies, exciter le zèle des jeunes et vaincre les résistances des vétérans du sacerdoce ?...
Oui, car vous êtes, comme Jean-Baptiste le Précurseur, la voix, — où l’écho — de Celui qui crie dans toute l’Église, avec l’autorité de Dieu même, de Pie X, après Léon XIII : « Revertimini ad fontes sancti Gregorii. Revenez aux sources de saint Grégoire. »
Ch. Ginisty.
Cransac, le 11 février 1904.
jri G.