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CHAPITRE XIX

Classification des applications. — On désigne sous le nom d'installations privées celles qui ont leurs générateurs d'électricité placés dans des locaux dépendant des établissements à éclairer. Les éclairages réalisés dans les ateliers, les manufactures, les théâtres, les gares, les magasins, les maisons d'habitation, etc., constituent des installations privées. Les usines électriques qui fournissent le courant à un pâté de maisons ou à une série d'ateliers contigus rentrent dans la même catégorie, si les conducteurs ne traversent pas la voie publique.

On appelle stations centrales les usines qui desservent un nombre plus ou moins grand de maisons ou d'établissements indépendants les uns des autres. Ces usines vendent de la lumière à rélectricité comme les compagnies gazières vendent la lumière au gaz ; leur canalisation, qui a une importance capitale au point de vue des frais de premier établissement, traverse les rues et les places publiques, soit sur des poteaux, soit en sous-sol, soit au-dessus ou le long des maisons. Elles sont soumises à des règlements de police différents pour chaque localité, mais ayant tous pour but commun d'éviter les accidents et de faire participer l'industrie de l'éclairage électrique aux charges municipales.

Premières installations d'éclairage électrique. — Avant 1873, la lumière électrique avait déjà reçu de nombreuses et importantes applications dans les théâtres, les phares, les opérations stratégiques, les fêtes populaires, les grands chantiers, etc., etc.; mais il n'existait aucune installation permanente d'éclairage obtenu au moyen de cette lumière. Il a fallu que M. Gramme inventât sa machine et Tétudiât spécialement en vue de l'éclairage, pour que la nouvelle lumière artificielle s'implantât définitivement dans les usines, dans les constructions privées et sur la voie publique.

Travaux des chemins de fer du Nord de l'Espagne. — Parmi les anciennes installations provisoires, nous citerons seulement celle réalisée, sous l'initiative de M. Lechatellier, par M. Bukaty sur les chemins de fer du Nord de l'Espagne. M. BrûU a fait, sur cette application, un rapport détaillé auquel nous empruntons les quelques lignes suivantes :

« La Compagnie des chemins de fer du Nord de l'Espagne, au commencement du mois de janvier 1862, a fait faire de sérieuses expériences avec les régulateurs de lumière électrique du système Serrin. Les résultats ayant été satisfaisants, elle a fait l'acquisition de vingt régulateurs que Ton a expédiés dans les montagnes de Guadarrama, avec les piles et les matières nécessaires pour leur alimentation.

« Les premières installations étaient mises en activité au mois de mars 1862; au mois de juillet, il y en avait huit, et la lumière a été employée régulièrement jusqu'au 15 octobre. A cette époque, la durée de l'éclairage s'élevait en total à 3 717 heures. Après trois mois d'interruption causée par le froid rigoureux et les intempéries, on a repris, au mois de février 1863, les travaux de nuit et l'emploi de la lumière électrique, qui fonctionna continuellement dans dix chantiers jusqu'au 12 juin, époque de l'achèvement des travaux.

« La durée de l'éclairage, dans cette période, est de 5 700 heures. La durée totale, pendant les deux époques, est de 9 417 heures. La lumière a toujours été belle et régulière ; elle éclairait les chantiers avec profusion, sans blesser pourtant les travailleurs par son intensité. On a employé deux genres de ré-

INSTALLATIONS PRIYËES. 63^

flecteurs, hyperboliques et paraboliques; les réflecteurs hyper-^ boliques doivent être préférés. La dépense par heure des matières consomoQées a été de 2 fr. 90 par lampe. L'économie réalisée par Tapplication de l'éclairage électrique sur les torches est d'environ 60 pour 100. Si l'on considère en outre la gène causée par la fumée des torches concentrée dans les profondes tranchées remplies de travailleurs, les pertes de temps pour entretenir leur combustion, leur faible clarté, on verra la grande et incontestable supériorité de la lumière électrique. La crainte de produire dans des temps égaux moins de travail pendant la nuit que pendant le jour n'est pas fondée. En été, l'ouvrier, n'étant pas accablé par la chaleur du jour, travaille avec plus d'énergie et produit davantage; pendant les nuits froides, il travaille pour se réchauffer; dans aucun cas, le service de nuit n'est inférieur au service de jour. »

Ateliers de la Société Gramme. — La première installation permanente de l'éclairage à l'électricité a été réalisée en décembre 1873, à Paris, dans l'atelier de la Société Gramme. La lumière était fournie par un seul foyer qui remplaçait 25 becs de gaz. Pendant dix années, la marche a été régulière et le prix de revient n'a pas dépassé 0 fr. 60 par heure, tous frais compris. La salle éclairée avait environ 12 mètres sur 12 mètres et 5 mètres de hauteur.

Depuis l'agrandissement considérable de ses ateliers, la Société Gramme a installé, pour son usage personnel, les dynamos les plus perfectionnées et des brûleurs de toutes provenances dont elle étudie la valeur commerciale tout en éclairant ses divers locaux: ajustage, montage, bobinage, laboratoire, magasins, bureaux et embaUage.

Fonderie Ducommun, à Mulhouse. — A la suite d'une visite faite en avril 1874 par M. Steinlen dans l'atelier Gramme, les successeurs de M. Ducommun se décidèrent à éclairer leur fonderie par la nouvelle lumière et ils commandèrent, à cet effet, â dynamos Gramme du type normal et 4 régulateurs Serrin.

L'essai, retardé pour divers motifs, ne fut fait qu'en janvier 1885.

Son succès fut complet.

Voici comment nous signalions cette application dans les précédentes éditions de cet ouvrage :

c La fonderie Ducommun est de construction récente. Elle est bien disposée pour l'éclairage à l'électricité, quoique rien n'ait été approprié spécialement à cet effet. (La construction était entièrement terminée lorsqu'on s'est décidé à y installer la lumière électrique.)

« C'est une grande halle, sans mur de refend ni cloison verticale, ayant 56 mètres de longueur intérieure et 28 mètres de largeur. Deux grands chariots roulants, destinés à la manœuvre des châssis, des pièces moulées et des poches remplies de fonte en fusion, circulent automatiquement d'une extrémité à l'autre du bâtiment. A 5°*,50 du sol, au niveau même des chariots, règne sur les deux côtés un plancher de quelques mètres de largeur. Le toit est à deux versants, la charpente peu encombrante; les murs sont blanchis à la chaux.

« Les régulateurs Serrin sont placés sur de petites consoles légèrement en saillie sur les planchers latéraux. On les aborde au moyen d'une échelle, comme cela a lieu pour lés lanternes publiques de l'éclairage au gaz. Les foyers sont élevés à 6 mètres du sol, leur écartement est de 21 mètres dans le sens de la longueur et de là mètres dans le sens de la largeur.

c Les machines Gramme sont placées dans l'annexe où se trouvaient déjà la chaudière et la machine servant an ventilateur. Le moteur ayant été largement calculé pour le but qu'il devait atteindre, il a été inutile de le modifier et on a pu, sans inconvénient, lui faire actionner simultanément les appareils électriques et le ventilateur des cubilots. L'installation est d'une grande simplicité : les machines Gramme sont placées au premier étage sur une même ligne et elles reçoivent leur mouvement d'un arbre intermédiaire unique.

< Toutes les pièces sont facilement accessibles, et le service d'entretien, qui se réduit d'ailleurs à quelques précautions de propreté, peut se faire pendant la marche aussi bien que pendant le repos. La machine motrice est du type Sulzer; sa marche est très régulière et la consommation de combustible est faible.

c L'éclairage est général et d'une intensité constante ; à n'im-

porte quel endroit du local, il est aisé de lire un écrit placé à distance normale des yeux. Il n*y a presque pas d'ombres portées, grâce aux jets croisés de lumière émanant des quatre lampes.

« L'installation complète a coûté, en chiffre rond, lOOOOfr.; c'est ce qu'aurait coûté environ l'installation de 250 becs de gaz. La lumière totale, produite par l'électricité, dépasse 400 becs. »

Ateliers Sautter, Lemonnier et C**, à Paris. — C'est également à nos précédentes éditions que nous empruntons les détails de l'installation de MM. Sautter et Lemonnier, installation qui est bien augmentée aujourd'hui, mais dont nous voulons seulement conserver la place parmi les premières applications permanentes.

Elle fut réalisée, comme celle de la maison Ducommun, au commencement de l'année 1875.

Voici ce que nous disions alors :

« L'éclairage à l'électricité avait sa place marquée dans les ateliers de MM. Sautter, Lemonnier et C***, les fabricants si connus de phares lenticulaires, d'abord parce que personne plus que ces messieurs n'est familiarisé avec l'usage des fortes lumières, et ensuite parce que, dès les premiers essais de M. Gramme, ils ont demandé et obtenu l'autorisation de construire dés machines de son système.

« L'installation de leur atelier leur permettait de se convaincre eux-mêmes et de démontrer aux visiteurs que ce mode d'éclairage était excellent à tous les points de vue, et que, dans certaines conditions de dispositions locales et pour certains genres de travaux, il devait être préféré à tous les autres.

« Les ateUers Sautter et Lemonnier se composent de deux travées de 30 mètres de longueur sur 25 mètres de largeur chacune; un plancher à 6 mètres du sol règne entre ces deux travées sur une longueur de 10 mètres. Au rez-de-chaussée sont les machines-outils : tours, raboteuses , fraiseuses , poinçonneuses , cisailles, forges, etc., etc.; les ajusteurs y travaillent les grosses pièces et l'on y fait le montage des machines. Au premier senties modeleurs, ferblantiers et ajusteurs travaillant le bronze et les pièces de précision; trois machines Gramme, donnant chacune une lumière équivalente à 150 becs carcels, éclairent l'atelier d'une façon suiBsante pour que tout autre mode d'éqlairage ait été

ut ÉCLAIRAGE A L*ÉLECTRICITÉ.

supprimé, aussi bien pour les ouvriers travaillant aux machinesoutils que pour les ajusteurs de précision.

c On pourrait croire que, dans un atelier de cette sorte, les ombres portées par les outils, par les courroies, par les colonnes sont une grande gène pour le travail, et que, partout où la lumière n'arrive pas directement, le contraste fait paraître l'obscurité plus grande qu'avec un autre mode d'éclairage. U n'en est rien. La lumière diffuse ou, en d'autres termes, la lumière réfléchie par tous les points éclairés est telle, qu'il n'y a point, à proprement parler, dans l'atelier, de recoin sombre et qu'un ouvrier distingue facilement les objets placés au fond de son tiroir.

«r La lumière électrique, pas plus là qu'ailleurs, ne blesse ni ne fatigue la vue des ouvriers ; ils perdent au bout de très peu 4e jours l'habitude de la regarder et sont tous très satisfaits d'un mode d'éclairage qui rend le travail de nuit aussi facile que le travail de jour. »

Usines Memer. — M. Menier a fait installer la lumière électrique dans ses divers établissements et eu a tiré un excellent parti, grâce à des dispositions particulières bien comprises. Trois dynamos Gramme furent installées dans la fabrique de caoutchouc de Grenelle dès le mois de novembre 1875. Au commencement de l'année suivante, 8 nouvelles dynamos furent mises en action à la chocolaterie de Noisiel et 3 dans la sucrerie de Roye.

Dans toutes ces usines, les régulateurs étaient suspendus de telle sorte qu'on pouvait les garnir de leurs charbons et les nettoyer au moyen d'un treuil de manœuvre placé à proximité.

Ce treuil est de l'invention de M. Henri Menier. Il se compose de deux flasques en fonte, montées sur un plateau de bois dur, et d'un tambour en caoutchouc durci. Les fils conducteurs sont attachés, l'un à la flasque de gauche, l'autre à la flasque de droite, et celles-ci communiquent métalliquement avec les extrémités du câble de suspension.

Ce câble est formé d'une enveloppe extérieure en toile, d'une gaine en caoutchouc, d'une première série de fils en cuivre tressés comme une mèche, d'une deuxième gaine en caoutchouc, et enfin d'une série de fils de cuivre tressés en corde et formant Taxe du câble.

L'enroulement sur le tambour se fait très aisément. Un petit rochet empêche la lampe de descendre seule.

A l'occasion de la première distribution des prix des écoles de Tusine, M. Menier a donné, le 20 août 1876, un banquet de 1&50 couverts, dans une tente de 65 mètres de longueur, 32°^, 50 de largeur et 7 mètres de hauteur. Le banquet et le bal, qui a suivi, ont été éclairés d'une manière féerique par 6 régulateurs de 150 becs. Un phare de 1 200 becs, placé à quelque distance de la tente, éclairait la campagne dans un rayon de plus d'un kilomètre.

Port du canal de la Marne au Bhin, à Sermaize. — L'éclairage électrique a été installé vers la fm de 1875 sur l'un des ports du canal de la Marne au Rhin, à Sermaize, port contigu à une sucrerie. On voulait continuer pendant les longues nuits d'hiver le déchargement, si pressé alors, des bateaux de betteraves et en conduire immédiatement le contenu à l'usine, sans mise en dépôt sur le terre-plein du canal. Il importait d'ailleurs que le terre- plein restât libre en tous sens pour la circulation. Ce problème spécial fut résolu grâce à une machine Gramme alimentant un régulateur de 200 becscarcels, placée près d'une des machines à vapeur de l'usine, à 70 mètres de distance de la lampe. Les ouvriers, qui déchargent souvent deux bateaux simultanément, peuvent travailler sans le moindre embarras. Ce fait a été constaté par l'ingénieur du canal et par le directeur de la sucrerie ; ce dernier nous a écrit qu'il était très satisfait de cet éclairage, que la machine Gramme atteignait à merveille le but qu'il s'était proposé, et lui économisait au moins 10 francs par heure.

11 est bon de dire que dans les sucreries la dépense occasionnée par l'éclairage électrique est à peu près limitée aux crayons de charbon des lampes, car la vapeur dont on se sert pour actionner le moteur peut encore être utilisée en sortant de l'échappement.

Éclairage des magasins. — La lumière électrique convient principalement aux magasins de nouveautés, parce qu'elle conserve aux couleurs leurs nuances les plus délicates, qu'elle per-

met de prolonger d'une heure ou deux, chaque jour, la période de temps consacrée à la vente, qu'elle rend la surveillance plus facile et plus effective, et, surtout, parce qu'elle supprime presque entièrement les risques d'incendie.

Les grands magasins du Louvre, ceux du Printemps, du Gagne-Petit, du Bon Marché, ont successivement transformé leur éclairage et sont aujourd'hui entièrement installés à l'électricité.

Eclairage du Louvre, — Le Louvre a donné l'exemple. Sous l'habile direction de M. Honoré, ses sous-sols ont été agencés dès 1878 pour recevoir une série de dynamos Gramme et Méritens, ainsi que toutes les machines à vapeur et les chaudières nécessaires à leur fonctionnement. La bougie Jablochkoff a été choisie et installée dans les divers étages, à l'exclusion de presque tous les autres genres de brûleurs. (Un très petit nombre de lampes à incandescence, alimentées par une dynamo Edison, ont été montées après l'installation générale etdistribuées dans les bureaux de l'administration).

La puissance mécanique totale utilisée à cet éclairage est d'environ 250 chevaux.

Le nombre des bougies, qui augmente d'année en année, dépasse actuellement 200. Tous les chandeliers sont du système Glariot que nous avons décrit page 384 et dont M. Honoré est très satisfait.

Il résulte d'une expérience déjà longue et faite avec tout le soin possible que le prix par heure de la bougie Jablochkoff, tous frais compris, est de 0 fr. &0, et que celui d'une lampe Edison de 16 bougies est de 0 fr. 05.

Ge^ prix donnent sur le gaz employé jadis une économie de plus de 30 pour 100.

Éclairage du Printemps. — G'est également au moyen de bougies Jablochkoff que les nouveaux magasins du Printemps, édifiés en 1882, sont éclairés. Les autres brûleurs n'y sont qu'à l'état d'exception. Nous avons déjà parlé de l'importance considérable de cette installation et donné quelques renseignements sur les dépenses occasionnées par la mise en place du matériel mécanique et du matériel électrique. Nous ne revenons sur ce

sujet que pour indiquer comment a été faite la répartition de la lumière et pour représenter la grande nef (Fig. 296) le soir, alors qu'elle est complètement privée de la lumière du jour.

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