DE LA GRANDE PYRAMIDE
MOKSlETr» ,
Eu li»*nt, dans U journal de* Débats , le compte que tous avez rendu du Mémoire de M. Birch sur la caisse de momie trouvée dans la troisième pyramide, j’oi été surpris de voir que vous n’aviez pas encore connaissance d’on fait non moins important pour l’histoire des premières époques pharaoniques que celui sur lequel vous appelez à bien juste titre l’attention du public. Je veux parler des inscriptions hiéroglyphiques trouvées dans la grande pyramide , et contenant des noms royaux. Comme il parait que la nouvelle de cette decouverte intéressante , qui est même antérieure à celle du sarcophage de Myeérinus , est encore très peu répandue en France , je me rend» avec beaucoup de plaisir & la demande que vous m’avez faite, de vous communiquer ce que j’en sais , et de vous transmettre ces inscriptions elles - memes , telles que je les ai copiées à Londres.
On parle depuis long-temps des grandes recherche* que M. le colonel Vyse a faites avec tant de succès sur les pyramides, et qu’il va publier incessamment à Londres. Ce fut ver» la 6n de l’année passée qu’on découvrit dans la grande pyramide, au-dessus
de la chambre du Roi et de celle appelléc par le* Anglais chambre de Davison , quatre autre* chambres encore, l'une au-dessus de l’autre, toutes très basses et entièrement vides.
La chambre la plus haute est à voûte pointue, comme celle de la chambre dite de la Reine, ce qui prouve jusqu’à l'évidence, ce que M. Jomard avait déjà soupçonné pour la chambre de Davison , savoir que toutes ces pièces ne servaient qu’à décharger l’énorme poids qui pesait sur la chambre du Roi, et qui , sans cette précaution que les architectes égyptiens prenaient dans tous les cas semblables, en auraient infailliblement écrasé le plafond. J’avoue cependant que je ne saurais imaginer quel était le but d’un si grand nombre de plafonds interposés, puisqu’il parait qu’un seul aurait suffi. Les six plafonds sont, ainsi que toute la chambre du Roi , construits en granit ; mais les parois des cinq pièces les pl os basses sont en pierre calcaire. C’est sur ces blocs calcaire* qu’on a trouvé des inscriptions hiéroglyphiques , tracées au pinceau en couleur rouge et d’une manière cursive et rapide, au point de ressembler à des signes hiératiques.
Cependant ceS hiéroglyphes n’étaient point destinés à orner précisément le* chambres où ils se trouvent; car ils ne présentent pas de suite et ne composent pas de véritables inscriptions d’une certaine étendue. Dans la plupart ils ne se trouvent pas même dans leur position naturelle , mais sens dessus dessous, ou couchés (1 ), et
chaque bloc a «a légende à lui qui ne se continue pas sur le bloc suivant. On pourrait h
supposer que ces blocs formaient autrefois une série qu’on aurait dérangée ensuite ,
et que nous aurions là des matériaux appartenant originairement à un monument plus
ancien encore que la grande pyramide; .nais cette conjecture ne soutient pas l’examen,
si l'on examine de plus près les inscriptions. Elles contiennent presque toutes des signes
appartenant à des noms ou à des titres de rois , qui ne sont pas toujours complets ,
mais qui n'offrent pas de traces d’une inscription postérieurement fragmentée. Le
caractère mènia de l’écriture s’oppose aussi décidément à une hypothèse semblable.
Il est bien évident que ces signes furent tracés sur les blocs, dans les carrières mêmes d’où on les tirait, et qu’ils n’avaient pas d’autre but que de mentionner le nom du Roi qui faisait exploiter ces carrières. 11 ne manque pas d’exemples qui confirment cet usage.
Quel est donc le nom que nous lisons Sur les pierres de la grande pyramide, tirées , comme leur qualité le prouve , des carrières de U chaîne Arabique ? C’est précisément le nom de K hou fou , le même qu antérieurement déjà ChampoUion et Rosellini avaient regardé comme correspondant au nom de Suphià ou Soophu de Manéthon et d’Eratosthène, et au nom de ce Cheops , qui, selon Hérodote, fit tirer des carrières de la chaîne Arabique les immenses matériaux nécessaires à la construction de la grande pyramide.
(Il n'y a qnc 1 rs inscriptions n a * 8, 19, so, * 5 , a 5 , s6, s 7, qui se trouvent dans aae position naturelle; Ica a** ta t 18 et si à sa sont consécutifs ; le reste est renversé. (Noie de M. Lep*
ait» S. )
Je m’abstiens ici de tout raisonnement ultérieur sur ce fait, dont on sent facilement toute l’importance. Mai» il faut observer qu’outre le nom de Kkouphou, nous rencontrons dans le» mêmes chambres un second cartouche , celui que Ro&clliiii lit $«nschoufou (I ) et qui , selon lui , correspond à Chéphrcn , frère et successeur de Chéopa, d'après Hérodote, et au Suphis 11 de Manélhon et d’Eratoslhcne. Quant à la lecture et à rintcrprétatioQ du cartouche en question par ÇQU’UjO^OT ? frère de Suphis, je ne saurais partager l’opinion de mon excellent ami M. Roaellini. Le mot GO N y frère, a se» hiéroglyphes à lui qui ne changent jamais; notre groupe au contraire est composé d’un bélier précédé du pelitvaseùansc qui, dans cette position, exprime toujours le nom phonétique du dieu Chnouphis dont le bélier est le symbole. Au lieu de ce vase seul, on trouve quelquefois le vase suivi de la voyelle ou y et assez souvent encore de lu lettre II qui nous explique la forme grecque de AvcSpiç. En conservaut ta forme simple SHVÜ , nous devons lire le cartouche ce qui nous rappelle aussitôt le
dixième roi d’Eratosthènc , ’Avauoiiûpiç , un des prédécesseur» des deux Saophi*. L' \ ajouté au commencement, a \ ont une liquide, n’a rien de surprenant.
Je n’en dirai pus davantage sur la question relative aux deux rois de la grande pyramide , ce sujet devant être traité eu sou lieu daus uuc prochaine publication. Je me bornerai à ajouter quelque» mots sur les légende» que j’ai copiées avec le plus grand soin, d’aprè» les fac-similé qu’en u rapportés M- Vyse. Ce généreux voyageur a fait cadeau de cette précieuse collcctiou de 28 grandes feuilles , au Musée Britannique , où e.lle est accessible à tous ceux qui s’y intéressent , comme il lui a aussi abandonné la célèbre trouvaille qu’il a faite daus la troisième pyramide. La hauteur moyenne de chaque hiéroglyphe, dan» le» originaux, est à peu près de 5 à 6 pouce». Je laisserai aux différentes inscriptions l'ordre qu'elles occupent dons le carton de M. Vyse.
Aucune inscription n'a été trouvée dans la chambre dite de Davison. Dan* celle de Wellington on a trouvé la légende u° 1 sur la dernière pierre vers le nord de la paroi Ouest; dans la chambre de Nelson les n° 2, 5 , 4, sur U seconde pierre de la paroi Ouest, et les n° 5 et 6 sur la première pierre de la même paroi ; dans la chambre de Lady Arbuthnot les n° 7 et 8 sur des pierres de la paroi Sud, et les n* 9 à 12, sur de» pierres de b paroi Nord de la même chambre. Toutes les autres légende» ont été copiée» dan» la chambre du colonel Campbell, savoir les n" 13 à 21 sur la paroi Sud, les n* 22 à 25, sur la paroi Nord, et les n° 26 à 28. sur la paroi Est.
Eu rapprochant le» différente» inscriptions , on s'aperçoit bientôt qu'elles appartiennent presque toute» à deux légendes royales qui se répètent plusieurs fois, et que nous trouverions sans doute toujours complètes , si nous avions le» hiéroglyphes qui doivent
Lu nom de Zcwâup!», dan* l'édition du Syocellr donnée par Goar , ne doit sa première syllabe qu’a une répétition de la syllabe precedente, qui mt la dcroièie du mot i? 39 iÀc*at*- Les manuscrits oc connaissent pas cette leçon. ( Note de M . Lepùus.) J’ai vérifié l'asaertion de t l'auteur, sur les nus. de la Bibliothèque royale (Ancien foods , n" 1764 «* T")*
se trouver sur les côtés inaccessibles des blocs inscrits. L’une des deux légendes nous donne le nom et quelques titres du roi À' hou fou, l’autre ceux du roi Nou-Khouf (1). Je transcris ces deux légendes (pl.IT.A el B.) en hiéroglyphes linéaires ordinaires, comme je crois pouvoir les lire. Oo reconnaîtra facilement dans les inscriptions 5. 6. 7. 8. 17. 18. 19. 20. la première légende, celle de Khoufou, et dans les inscriptions 1.3. 4. 9. 10. 1 1. 12. 23. 24. la seconde, celle de Nou-Khouf. On remarquera aussi qu’on ne rencontre jamais les deux noms sur la même paroi de la même chambre -, mais dans toutes Ica chambres, on trouve les deux noms à la fois, excepté dans la chambre de Welliugton qui ne présente qu’une seule légende , celle de Nou-Khouf. Il faut par conséquent admettre que les matériaux portant les deux noms ont été employés en même temps dans la construction, ce qui ne prouve cependant pas encore qu’ils aient clé extraits aussi à la même époque.
Quant aux quatre signes de l’inscription n* 19, je lésai rangés après le nom d« Khoufou, parce qu’ils se trouvent parmi d’autres fragments de la légende de ce roi sur la même paroi et qu’ils paraissent correspondre au titre qui suit le nom de Nou-Khouf. Le premier signe, le dos de chaise. S, et le dernier que je ne saurais expliquer, se retrouvent dans la légende de Nou-Khouf; les deux signes au milieu, savoir le poulet , OU, et le signe ressemblant à la branche d’arbre (comme dans le groupe de et d’autres,) sont remplacés dans la légende correspondante de Nou-Khouf par deux signes dont le premier ressemble parfaitement & ta forme hiératique de Y instrument, symbole de la solidité, et dont le second est peut-être une ancienne forme de la croix ansêc. Le signe qui termine l’inscription de Nou-Khouf n* 3 est le sceptre à tÙe de cucapka ; et des deux signes qui commencent cette ligne, on ne reconnaît que le second, représentant la partie supérieure du schcnt sur la corbeille , et désignant le roi de l’Egypte supérieure. Les hiéroglyphes qui précédent le nom de Khoufou -ont ;>lus intelligibles, parce qu'ils contiennent des titres de ce roi déjà connus par d’&utres monuments. L *ëper~ fier qui précède nous annonce le nom royal inscrit ordinairement sur l’étendard , k premier des cinq noms que chaque roi prenait en montant sur le trône (2 )• Le nom du roi Khoufou a été copié par Ricci sur une stèle à Ouadî-Mogara , dont j’ai vu k
(i) Le ma hiéroglyphique devrait toujours être transcrit par jamais par yj ; ce n'cit que dans l«* dialecte populaire que te primitif du dialeota sacré sert changé quelquefois -3J> changement que Tou retrouve dans l'histoire de presque toute* ln langues. (Note de U. Lcpsius )
(a) Le premier nom est procédé de Vépervier, Hàr ou Dieu ; le second , du titre: seigneur dt t'Eÿffie inferieurs si t'Egipte supérieurs , exprimé per le vautour et Tardas ; le troisième, du titre: t’Horue d’or uu ts Dieu irtplendiuant, exprimé par l’èpervier assis sur le symbole de l’or- Le quatrième et le cinquième nom sont renfermés dan» les deux cartouches et précédés des titres: seigneur des deux pays, ou Dieu bienfaisant , et fi/e de Hm. Les trois premiers noms sont ordinairement les mènit-a chex le» anciens rois jusqu’à Amenetnbé 11 ; ils oe différent que par les titres qui (es précèdent et que je viens d'indiquer* ( Note de M. Lcpsius. )
croquis à Florence. Le signe principal de ce groupe , dont nous ignorons encore la signification , a la forme que vous voyez , Monsieur , dons la transcription ci-jointe. 11 diffère tant soit peu du caractère tracé à la bâte sur les pierres de la pyramide , mais je ne puis douter que ce ne soit le même signe. Le poulet , ou, appartient à ce signe comme complément phonétique. Des deux signes suivants, on ne reconnaît que le premier, l’homme adorant au dessous d’un vase qui verse de l'eau. C'est le symbole du prêtre , O^HÊ, suivi peut-être, comme le titre de des rois-prêtres de
la 22** dynastie , du groupe &TTE, le premier, le grand-praire. Ce titre sacerdotal paraît en effet remplacer ici, d’après sa position , le titre ordinaire de CO'^'TEÎV -^H'T (1) qui cependant se trouve sur la stèle de Ouadi-Magam. Je ne cite pas ici le monument discuté par M. Rosellini, (2) parce que voua m’avez montré, d’après votre copie du même monument , que celte légende n’est pas complète et pourrait être interprétée dans un sens différent.
Voilà les faits et le peu de remarques que j’avais à vous communiquer , Monsieur, sur les inscriptions hiéroglyphiques de la grande pyramide. Vous voyez que je suis loin de pouvoir vous donner une explication satisfaisante des titres qui accompagnent les cartouches. Heureusement ce n’est pas là ce que les découvertes de M. Vyse offrent de plus important. Mais c’est une véritable conquête pour l’histoire du genre humain que le fait constaté que les signes , tracés il y a 5000 ans par la main d’ouvners sur les pierres des carrières de la chaîue arabique qui ont servi à construire la grande pyramide, nous donnent le nom hiéroglyphique du roi Chéops, auquel Hérodote attribue la construction de ce monument.
Agréez, Monsieur, etc.
Paris, le 29 décembre 1838.
R. L f. estes -
(i) Voy. les annales del'liut. arebéolog., i858, cah. I, p. nS. Depuis que j'ai écrit Han* le» A onales cette notice sur le groupe de VaieilL: et de la p/uafs,que je traduis par CQ*nftî-fjH r I roi de VEyypte mpèrieure et inferieure, j’ai trouvé , »ur de* monument» du Musée Britannique , d'autres exemples du pluriel de ce groupe qui proueeot encore que le groupe contient deux mois différents; et sur une grande tête en basalte noir, portant U cartouche prénom du roi Sthabak , il y a même cette expression: Le Socits dent te paye tnpirUur et te Hir (l’abeille ) dont te paye inférieur.
(?) Mon Stor., tom. I, p. i»8.