LE PISTOLET DE VOLTA
L'orage du 4 avril 1866 a été remarquable à la fois par le nombre de coups de foudre qui ont éclaté sur Paris et par Tabsence d'accidents réels. Pour montrer combien le feu du ciel était bénin, nous avons fait dessiner le passage du tonnerre, en nous conformant aux indications d'une jeune ouvrière qui Ta vu descendre Tescalier d'une maison de Montmartre, et qui tremblait encore en cherchant à nous dépeindre l'effroi qu'elle avait éprouvé lorsqu'elle s'était trouvée en présence d'un aussi étrange visiteur.
Comme les nuages étaient très-bas, une foule de maisons ont subi l'influence des masses d'électricité qui enveloppaient alors la capitale. Tous les paratonnerres ont fonctionné, s'il est permis de s'exprimer ainsi, à toute vapeur. Mais nos tiges officielles ne sont point les seules qui aient travaillé à détruire la tension
des nuages. Les gouttières et les tuyaux de décharge des eaux ont dû également livrer passage à d'immenses quantités de matières fulgurantes; mais malheureusement, pour économiser des bouts de tuyaux, les propriétaires se dispensent trop souvent de conduire les plombs jusqu'à terre. Peut-on faire un crime au fluide si, dans ce cas, il est obligé de sauter sur les objets métalliques qui sont le plus près, s'il quitte les conduits des eaux pluviales pour se porter sur les tubes en plomb, qui terminent la canalisation du gaz?
La masse d'électricité mise en mouvement lors de cet orage d'avril 1866 était si grande que les tuyaux de plomb ont été fondus dans plusieurs endroits, et qu'il en est sorti une gerbe enflammée.
Presque partout l'effroi du public a été immense en voyant ces gerbes enflammées. On s'est empressé d'écraser les tuyaux pour empêcher la flamme de rentrer dans les tubes. A Plaisance, où s'est passé l'accident que nous avons représenté, on a poussé la frayeur jusqu'à éteindre tous les becs de gaz du quartier. Cette précaution tout à fait puérile montre jusqu'à quel point on est arriéré en matière d'électricité. Combien cependant de ces trembleurs auraient pu voir, sur le théâtre de M. Robin, l'expérience analogue connue sous le nom de pistolet de Volta.
A l'Académie, la surprise n'a peut-être point été moins vive. Elle a produit l'explosion d'une discussion qui n'a malheureusement pu aboutir à aucun résultat. En l'écoutant, nous ne pouvions nous empêcher de sourire. Nous songions malgré nous aux machines Lenoir,
Foudre descendant un escalier.
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qui, marchantpar l'explosion électrique du ga:i à chaque coup de piston, auraient dû au moins familiariser nos savants avec des phénomènes désormais si vulgaires.
On ignore si profondément l'histoire de l'électricité, que nul n'a songé à rappeler le3 remarques relatées par Franklin dans ses lettres à Dalibard. On a oubliéque l'inventeur des paratonnerres a démontré que les tuyaux de décharge des eaux pluviales attirent les effluves électriques et guident la chute de la foudre! Pas un académicien n^a songé que de l'autre côté du Rhin on se sert des paratonnerres reposant sur ce principe.
On dirait que la commission des paratonnerres a oublié que Reimart, savant prudent d'outre-Rhin, a craint que les pointes hardies de Franklin ne conspirassent trop souvent avec les nuages. Il s'est borné modestement à garnir les maisons de bandes de fer, que les conduites des eaux pluviales remplaceraient fort bien si on les amenait jusqu'à terre.
Ce qui empêche trop souvent des physiciens instruits de comprendre la foudre, c'est que le souvenir des tourbillons de Descartes, étouffés sous le rire des encyclopédistes, les importune.
Mais les phénomènes s'éclaircissent singulièrement quand on assimile les courants des orages à ceux de la télégraphie électrique, quand on arrive à comprendre
que la masse du fluide inconnu doit être considérée comme identique à elle-même en tout point du périmètre qu'elle parcourt. Qu'il s'agisse du cercle, moitié terrestre moitié aérien, qui va de Notre-Dame à la place de la Bastille, que ce soit la ligne immense qui réunit deux fois les deux pôles, les phénomènes sont d'une parfaite identité. Dans aucun cas, Ton n'a le droit de dire que la matière fulgurante est concentrée dans les endroits où se montrent les étincelles, les déflagrations, les lueurs. Mais elle traverse avec difllculté la matière : il en résulte des frottements qui se nomment chaleur, lumière, secousse physiologique, etc., etc. La lutte du fluide et des molécules trahit le passage du tonnerre. C'est ainsi que l'eau bouillonne et gronde dans les points où le lit d'un fleuve est fortement encaissé par quelque obstacle situé le long des rives.
La construction des chemins de fer aurait dd familiariser depuis longtemps avec les allures des courants naturels, car la foudre que nous avons vue circuler dans les ruisseaux de Paris se précipite bien plus souvent encore sur les rails. Que de fois les voyageurs épouvantés se trouvent enveloppés de véritables tourbillons électriques ! Les journaux de Toulon nous apprennent qu'un phénomène, inexplicable sans cette théorie, a été constaté dans le passage d'un train de la ligne de Marseille. Les voyageurs semblaient circuler dans un océan de flammes, tant les éclairs qui les escortaient étaient rapides et brillants ! Cependant personne n'éprouva la moindre mésaventure. Un savant américain, M. Henry, a presque vu, pour ainsi dire, le fluide
circuler dans Tintérieur des rails ; en effet, il apercevait des étincelles lumineuses jaillissant de chaque jointure. Le 21 juillet 1841, un remorqueur et quelques wagons qui se trouvaient près de Malines parurent un instant tout en feu : un garde de la ligne aperçut de brillantes gerbes de lumière s' élançant de chacun des angles. Le témoin de ces faits merveilleux appela à son secoui*s quelques-uns de ses camarades qui s'approchèrent de ces wagons pour les toucher et qui ne tardèrent point à s'enfuir en s'apercevant qu'ils recevaient de violentes secousses.
Il n'est pas toujours prudent de s'approcher de ces étranges foyers naturels, quoique les effets soient en général peu redoutables, bien moins que les suites ordinaires du passage d'une foudre déchaînée errant au hasard dans l'espace. Ainsi, au mois de juin 1846, les courants emprisonnés dans les rails furent assez énergiques pour causer la mort d'un piéton marchant paisiblement le long du chemin de fer d'Arles à Avignon. Quelquefois les aiguilleurs sont exposés à recevoir des secousses dont ils ne peuvent deviner l'origine. C'est ce qui arriva, au mois de mai 1866, à un homme qui travaillait à une plaque tournante sur un des chemins de fer qui avoisinent Bordeaux. Un aiguilleur du Vésinet reçut également une secousse violente en 1847; mais comme il entendit l'explosion, il ne fut pas exposé à croire qu'il avait été victime d'une mauvaise plaisanterie. Tous les foudroyés ne sont pas d'une humeur aussi accommodante.
Un terrassier qui travaillait, dans le courant de mai
1866, à une table tournante sur un des chemins de fer voisins de Bordeaux, fut touché par un coup qui lui parut asséné par une main humaine ; on dut l'arrêter dans sa colère, car il rendait un malheureux responsable des faits et gestes de la foudre.
Aucune de ces décharges n'est réellement à craindre, à moins qu'on ne passe en ce moment derrière un foudroyé trop soupçonneux ou trop mauvais coucheur. Mais, à mesure que l'on s'éloigne du rail, le danger augmente, et l'on a vu, hélas ! ces décharges complémentaires allumer l'explosion de poudrières ! ! !