Mot de M. Micholet
méditerranéenne groupée et comme attentive autour d'elle !
Et ce dernier mot nous amène à une différence plus décisive encore : les trois presqu'îles asiatiques plongent dans le vague indéfini de la mer des Indes; elles n'ont rien devant elles, sinon le long et monotone voyage jusqu'au pôle. Les presqu'îles européennes au contraire font face à cette belle côte salubre, fertile, habitée du massif africain, qui leur fait écho, qui répercute leurs voix. Elles apparaissent ainsi comme fermées sur elles-mêmes, emprisonnées dans leur golfe et forcées de tourner sans cesse dans cet étroit espace, s'entrecroisant, se heurtant, mélangeant les génies multiples que leur apportent les trois continents qui les enserrent. Tandis que l'Asie offre quelque chose de puissant, mais en mémo temps de lourd, d'engorgé, d'immobile, d'indéfini ; la simple configuration de l'Europe nous fait voir en elle non-seulement l'image de la mobilité, mais un merveilleux organe de circulation et de vie, un admirable agent de combinaison, de réduction, de condensation. A ce titre ou peut dire que
les destinées des deux génies et des deux civilisations asiatique et européenne étaient d'avance écrites sur la carte, et, en effet, l'histoire de l'esprit confirme et vérifie ce que la géographie vient de nous prédire.
C'est cette histoire, Messieurs, que nous prendrons hardiment pour matière dans les leçons qui vont suivre. Dans les grands aspects qui suggèrent à l'homme ses premières conceptions du monde et de la vie; dans la langue, gardienne des premières et décisives divisions de sa pensée; dans la grammaire, qui note pour ainsi dire le pas et l'allure de son intelligence; dans la littérature, la morale, la religion, où se reflètent ses passions dominantes et où s'épanouit son plus haut idéal, dans la politique dans la hiérarchie sociale^ dans la vie mondaine, où donc encore?... Nous irons partout chercher et saisir à leur origine les traits communs , qui forment la physionomie générale et comme le type d'une race ou d'un siècle. Plus tard, quand l'architecture comparée vous mettra en présence des monuments eux— mêmes, fils aussi de ces grandes forces morales que vous
aurez étudiées dans leurs autres œuvres, vous aimerez à reconnaître et à distinguer ces mêmes types, et vous observerez avec intérêt Pair de famille qui rapproche le génie limpide d'un Homère, de la claire architecture du temple grec. Plus d'une fois, l'essor de ces considérations générales nous entraînera en apparence bien loin de votre art spécial et pratique; au fond, ce sera pour nous en rapprocher dans un ordre de rapports plus élevé. Quatre siècles avant notre ère, un de vos confrères, Pitthaeus, disait déjà que l'architecte devrait exceller dans tous les arts et dans toutes les sciences; et, il y a un an, je me rappelle avoir lu cette phrase dans un petit cahier rouge où Delacroix laissait tomber ses pensées entre deux esquisses : « On n'est un grand artiste qu'à la condition d'être universel. » Le programme nécessairement limité et positif d'un enseignement classique ne saurait se conformer à la lettre à ces nobles axiomes; mais il doit en prendre l'esprit en vous ouvrant au moins quelques points de vue généraux par-dessus vos études spéciales; il doit surtout le faire pénétrer dans l'artiste qui, lui,
est libre, en étendant sa curiosité par delà l'horizon ordinaire de son art, en lui inspirant les vastes désirs et les longues pensées qui le ramènent par le grand tour aux œuvres condensées et fécondes, et sans lesquelles il ne se fait rien que de médiocre et de servile. Je croirai mon but atteint si cet humble enseignement, composé d'échappées rapides sur l'histoire des sociétés humaines, vous laisse le goût des vues générales et l'ambition de pénétrer plus avant dans ce que, à regret, il ne peut qu'effleurer.
IMPRIMERIE L.-TOINON ET C% A SAIN r-GhHM AIN.