‹ Economie forestière (volume 2)Chapitre 22 sur 99 · II. — Les baliveaux sur taillis · texte numérisé non relu

II. — Les baliveaux sur taillis

La reserve de baliveaux, pratiquée do tout temps dans les forêts du domaine, était devenue obligatoire dans les autres depuis le milieu du xvi® siècle. On espérait, en la généralisant, apporter un remède à la disparition rapide des anciens défends restés en futaie jusqu'alors. Los ordonnances fixaient le nombre des arbres à réserver à buit ou dix par arpent (seize ou vingt par beclare) ; en réalité ce nombre était assez variable dans les règlements spéciaux aux différentes forêts ou aux différentes circonscriptions. Les arbres, une fois réservés, devenaient futaie au même titre que les défends (cette règle ancienne est rappelée par l'ordonnance do iGll) et on ne pouvait y toucher qu'en vertu de lettres patentes spéciales. L'interdiction découper les baliveaux fut établie dans les forêts ecclésiastiques dès le début de la période qui nous occupe (1537, ISîiS, 1583, etc.), et elle souleva de générales, violentes et tenaces oppositions contre lesquelles les forestiers restèrent trop souvent impuissants. De nombreuses autorisations, parfois générales, d'abattre les baliveaux furent accordées aux bénéficiaires ecclésiastiques, et le respect des réserves en arbres épars ne fut pas mieux observe que celui des cantons destinés à croître en futaie.

On aurait tort, du reste, de croire que les anciens règlements no comportaient pas une coupe réglée des baliveaux. Nous avons vu celle-ci régulièrement autorisée dans les forêts privées. Dans les bois du domaine, elle le fut aussi très fréquemment par les règlements spéciaux à chaque région ou à chaque forêt. Tantôt on indiquait une limite d'âge (cent à cent vingt ans par exemple) que les arbres ne devaient pas dépasser, tantôt on autorisait la coupe d'un nombre fixe d'arbres (huit par exemple) lors de chacune des coupes du taillis.

les plus formelles des onionnanees royales, se trouve dans son Théâtre (Tagricullure el tncsfurje des rliamps (VII lieu, clifip. VI I) publia avec Tapprobalion du roi Henri l\'. ninjin:l il rst deilié. ('el uiivivif^'C, si reinartpiable à d'autres égards, laiss^ à désirer el esl fnrt coucis cil ce (pii concerne les forêts. U eut plus de 20 éditions de llim» à Ku.'i.

Il est certain qu'avec des révolutions aussi courtes que celles en usage dans la plupart des taillis au xvi^ siècle, la réserve do baliveaux ne pouvait guère donner de bons résultats. Froidour s'élève avec énergie contre les révolutions Irop courtes des taillis à baliveaux : « L'expérience a fait voir et montre encore tous les jours que les baliveaux réserves do menues broussailles (coupées à dix ans ou moins) ne peuvent venir à profit, mais au contraire demeurent toujours rabougris, tortus et bossus, et ne peuvent s'élever, parce que, n'étant pas pressés, au lieu do pousser un brin droit sans nœuds et sans branches, ils croissent et viennent à la manière des pommiers. On a trouvé le moyen de pourvoir à cet inconvénient en donnant aux bois tallis un àgo plus considérable. » [Instruction,!^ page 7.) Cet âge plus considérable est celui de 15 à 20 ans. On trouvera qu'il est encore bien court, étant données nos idées actuelles.

Il convient cependant de faire ici une remarque d'importance capitale sur les forets à baliveaux, c'est-à-dire celles qui sont destinées à fournir à la coupe des arbres, et particulièrement des chênes, ayant cru à l'état isolé. Cette production s'obtient par le passage fréquemment répété découpes qui :

l*" Maintiennent l'isolement en coupant les tiges surabondantes;

2^ Assurent le recrutement des arbres en dégageant chaque fois, par une opération de recépage plus ou moins radicale, les somis ou rejets d'avenir qui se trouvent, mélanges aune souille, dans l'intervalle des arbres et dont la coupe précédente a provoqué la naissance.

La régénération se fait donc à la fois par semis et par rejets qui croissent confondus pendant une période de première jeunesse, jusqu'à la première coupe qui suivra leur naissance. Le rôle des rejets augmente à mesure que les intervalles des coupes sont plus longs; les senn's sont d'autant plus abondants que les coupes se répètent à de plus courts intervalles sur le même point.

Si la prôilucliondes recépages périodiques du sous-bois a une grande importance, si les arbres doivent n'occuper qu*unc partic du terrain (la moitié ou les deux tiers, au plus, parexemple), il devient indiqué d'allonger la révolution des coupes de recépage, c'est-à-dire Tàge d'exploitation des taillis. On y est amené par cette triple considération :

1^ Les taillis, plus âgés, donnent un rendement plus avantageux;

2^ Les baliveaux prennent des hauteurs de fût plus grandes et ont ainsi une plus forte proportion do leur volume en bois précieux;

3^ Les baliveaux, plus élevés, nuisent moins à la croissance du taillis.

L'intérêt qu'il y a à reculer l'âge de coupe des taillis dans ce type de forêts où les deux productions, celle de la coupe d'arbres et celle de reccpage, de la futaie et du taillis, ont de l'imporlance, a clé reconnu dès le moment où l'on commença à s'occuper de l'aménagement des forêts avec quelque attention. Au Moyen-âge on avait coupe à cinq, six, et huit ans; au xvi* siècle, les ordonnances défendirent de couper à moins de dix ans; dès la fin de ce siècle et au cours du xvii^, on prit de plus en plus riiahilude de couper à 15, 18 et 20 ans dans les forêts à baliveaux (1). On voit ici la genèse d'un type forestier qui s'appellera plus tard le taillis-sous-futaie. Nos taillis-sous-futaie actuels ont une double origine, comme nous verrons un peu plus loin (2); l'une d'elles se trouve dans les taillis primitifs

(1) Plus lanl, an commcnromcnt ilu xviir siècle, la coupe à 25 ans, plus rarement à 30, deviendra ^îénérale dans les taillis communaux et ecclésiastiques. Le tail lis-sous- fui aie iioraalniiï constitué : il est né en France, clans les premières annt'îcs du xviii* siècle, et s'est répandu de là dans les pays voisins. Remarquons que si la chose existait dès l'époque de Louis XV, le mot n'apparut qu'un siècle plus tard. Ce que nous appelons des taillis-sous-futaie était tantôt des taillis, tant(M des hnuts-taillis, dos futaies sur taillis, ou même des futaies pour nos ju'édécesscurs, suivant l'à^je d'exploitation des sons-b »is et l'importance des réserves.

(2) Voir chapitre III, § 4.

DES PREMIERS RÈGLEMENTS A LA RéPORMATION DE COLBERT 135

dont OQ aallongé la durée de révolution en limitant le nombre des réserves.

Lorsqu'au contraire on attache peu d'importance à la production des reccpageSy qu'on considère ceux-ci comme de simples coupes d'amélioration, des éciaircissemenls, des expurgadeSj comme on disait déjà au xvii^ siècle, et qu'on demande le revenu de la forêt aux sujets réservés d'âges divers, non seulement on n'a aucun intérêt à allonger l'intervalle de ces recépages, mais il devient même avantageux de l'abréger . Plus ils seront fréquents, plus il se produira de semis, plus il sera facile de maintenir les semis obtenus, de recruter les arbres. Plus ils seront répétés, moins les coupes d'arbres, faites en même temps, seront intensives chaque fois. Ceux-ci pourront être plus rapprochés les uns des autres, plus nombreux, moins étalés, de fûts plus élevés et moins d'espace sera laissé à la souille. Les arbres occuperont presque toute l'étendue : ils sont l'élément important; on multipliera leur nombre jusqu'à l'extrême limite compatible avec la production et la conservation des semis. L'élagage naturel, la formation des fûts, résultera de l'action des arbres les uns sur les autres et non plus de la poussée d'une souille qu'on laisse vieillir en masse, dans les taillis-sous -futaie, jusqu'à 25 ou 30 ans. Ce type de forêt est bien plus ancien que le taillis-sous-futaie; il a disparu et nous le regrettons. C'est la FUTAIE CLAIRE (1). Il a cxisté saus doute en France, peut-être en Bourgogne,avant la réunion de cette province, mais nous la connaissons surtout par sa pratique en Lorraine (2) où, comme beaucoup de coutumes et d'idées anciennes, il s'est maintenu plus longtemps qu'ailleurs.

Les âges de coupe, dans le duché de Lorraine, n'étaient pas plus élevés, au début de la période moderne, que dans les pays soumis à l'autorité du roi de France. « Dans la gruerie d'Âmance,

(1) Voir Economie forestière, 2« volumcpages 327 et suivantes.

(2) La meilleure partie de ce qui va suivre sur les taillis primitifs lorrains, notamment la plupart des chi lires et des dates, sont empruntés à l'ouvrage de M.Guyot sur les Forêts lorraines avant 17 S9. Nous'gardons la responsabilité des arprériations et commentaires.

d36 LES MÉTHODES FORESTlÈnES d'aUTREFOIS

comprenant les forêts qui entourent Nancy, on revenait au même point tous les huit ou dix ans. » A Azerailles, Mondon, on coupait à vingt ans ; dans beaucoup de forêts communales les âges d'exploitation étaient de dix à vingt ans (1). On réservait, lors de chaque recépage, un nombre très élevé de brins de l'Age. Les plus anciennes ordonnances forestières, celles du duc Raoul (4 328-1 346), fixent ce nombre de brins de Tàge à 150 par hectare. Ce même chiffre se trouve dans une ordonnance du duc René II en IfiOG ; celle du duc Antoine (1519) prescrit 123 baliveaux de Tage. Un règlement do 1548 pour la gruerie de Lunéville ordonne « de laisser tous les cliesnes verts déjà réservés antérieurement pour servir de bois merricn à l'avenir », plus 150 chesneaux par hectare. Tous ces textes supposent que les arbres, une fois réserves, sont devenus futaies, et ne peuvent cire coupés que dans la forme des coupes extraordinaires. Un pareil régime, qui ajoutait à la réserve tous les dix ou vingt ans 150 brins choisis, amena rapidement les forêts à Tétat de FUTAIE CLAIRE, OU la souillc uc tenait plus qu'une place secondaire. Une fois la futaie conslituée, les ordonnances et règlements réduisirent le nombre des brins do Tàge à conserver lors de chaque recépage ; il n'était plus que de 80 environ par hectare au xvn^ siècle.

Ces forêts lorraines, souvent qualifiées de hautes futaies, ne ressemblaient en rien à nos taillis-sous-futaie actuels. Dans la suite des siècles on finit trop habituellement, cédantà de fâcheux entraînements, par réduire le rôle des arbres en limitant leur quantité par un maximum de nombre, d'âge, ou plutôt de

(1) Les foivfs domaniales, ab.strn«'lion faite (.Viiiic partie de celles aCfeclées aux Falines, roeiirenl, à partir du xvi" sièrle, dos âges d'exploitation assez avancés, de 20, 30 et inùmsiO ans. Ce drrnierû^'c était ai)|diqiié. en 1595, d'après M. Guyot (op. cil., ])age 200), dans le canton de la Menellc de la forêt des Eliciix, appartenant alors aux prinrcs de Salm. Cette forci, aujourd'hui domaniale, s'est transformée en uup sapinière |)ortant ])lus de :iOO m. c. i\ l'hectare; il subsiste cependant des vcsligj's des anciens taillis. Les forets réglées à 30 ou iO ans s'appelaient des hauts-taillis, hauts-hois, ou futaies. Les gruyers ducaux paraissent avoir voulu imiter, en créant ces exploitations, les hautes futaies domaniales françaises réglérsji 150 ou 200 ans, dans la mesure compatible avec les exigences du climat lorrain.

dimensions. On s'acheminait ainsi vers le taillis-sous-futaie, Taugmentation de la place cédée au taillis, la réduction de la réserve entraînant une prolongation do la périodicité des recépages conformément aux motifs indiqués plus haut. Cependant le taillis-sous-fulaiene s'est véritahlement implanté en Lorraine qu'au xviiie siècle ; il y est une importation française, conséculivedcsoccupationsdu duché dans la seconde moitié duxvii^siècle. Son introduction n'a pas constitué un progrès, elle a rendu nécessaires et aussi singulièrement plus difficiles les conversions des belles forêts à chênes dos terrains argileux frais. Ces conversions, si péniblement poursuivies de nos jours en vue de créer des futaies pleines, n'auraient sans doute pas été entreprises si les futaies claires anciennes avaient encore existé au commencement du siècle dernier (1).

(1) Le futaie olaire pout siipporlor, sans di^savantn'ïe, et a bcauronp do points de vue, la comparaison avec la futaie jdeine c(|nieiine. Elle présente sur coUe-ei rinapprcciable supériorité, sous les rudes climats lorrains, dune réf^énération fanle, malgré la rareté des fflandécs générales. (Voir Economie forestière^ lonie H. pages 331-333.)

Si le type de la futaie clairo. a disparu des forêts publirpics de ce côté des Vosges, il subsiste c :core ailleurs. Nous l'avons signalé dans certaines forets )>rivécs des Ardennes (tome II, page VM\). 11 est aussi dc'crit dans une noie très intéressante de M. Tlnspeeteur général des forêts (llément de Grandprey, reproduite dans la Revue des Eaux et Furets^ volume de 18'J8, page H. Voici comment s'exprime cette note :

« Lorsque l'Alsace était encore à nous, les forêts, dans un rayon de cinq kilomètres du Rhin, étaient soumises aux n'ipiisilions de bois d(; fascines pour travaux d'endiguage... Les ingénieur>! des Ponts el Chaussées di-signaient remplacement des coupes (dans de jeunes taillis de \\ à 10 ans) (jue leurs entrepreneuis exploitaient en recépant... Qnejipu's vieux préj>osés forestiers, animés du zélc professionnel, firent réserver, de leur propre autorité, les (semis de) chênes et orales qui s'étaient produits dans les fouillis. Ces petites réserves, dégagées tous lescimi ans, ont donné des (peuplements) qui ne laissent rien à désirer; je n'en ai rencontré mille part de plus bi.Nuix, sauf peut-être sur les bords de l'Adour. « Ayant pris le service de l'inspection de Ilaguenau en 18oS... j'aménageai toutes les forêts à proximité du Rhin à des révidutions de 5 à <S ans, avec réserve de tout ce (jui pouvait avoir ([uebiue avenir, surtoutdes essences chêne et orme. Ce que j'ai vu, comme ce «jui r(''sulte des réserves faites par les vieux préposés (honneur leur soit rendu I) uk^ «lonne la conviction que l'on aura dans quelques années des |)euj)lements aussi beaux que ceux (ju'ils ont créés, et que rien n'est plus facile dans des conditions semblal)l(»s, ipie d'établir de beaux perclus de '•*êne pédoncule en mélange d'ormes, de frêne, etc. Si ces essences existent en et dans le peu}>lenient, il suffit de les réserver lors du passade des coupes de seines ; si elles ne s'y trouvent pas, il suffira, pour les introduire, de jeter à la lée quelques poignées de graines sur le sol de la coupe... Les semis qui en suUeront languiront peut-être jusqu'à la coupe suivante. peut être aussi jusqu'à

138 LES MF.THODES FORESTIÈRES d'aUTREFOIS

Une modalité intéressante du taillis est signalée vers le milieu du xvii^ siècle par Froidour, commissaire réformateur dans le Languedoc.il existait dans cette province un très grand nombre de forets, surtout domaniales, soumises au traitement ^ds éclaircissements ow expurgades (1). Voici en quoi il consistait.

Supposons un bois nouvellement recépé, sans réserves. Lorsque la renaissance est âgée do 15 ans ou environ, on en fait un recépage général, réservant cependant un nombre très élevé des plus beaux sujets (de 1.000 à 1.500 par hectare). Quinze ans plus lard on revient, coupe tous les brins réservés lors de la coupe précédente, qui ont maintenant trente ans, ainsi que le recrû de 15 ans qui s'est formé depuis le dernier passage, en faisant parmi ce recrû une nouvelle réserve, égale à celle pratiquée 15 ans auparavant. Il y a là un type d'exploitation que nous quali- Gerions aujourd'hui de taillis simple. Si le nombre de brins de 13 ans réservés eût été moins considérable, c'eût été un taillis simple réglé à 15 ans, où Ton laissait des baliveaux destinées à être coupés à 30 ans, lorsqu'ils seraient devenus modernes. Mais étant donné le grand nombre des brins réservés, nous sommes en présence d'un taillis simple réglé à 30 ans, avec une coupe intermédiaire, une éclaircie, un éclaircissement à Tàge de 13 ans. On s'explique mal pourquoi ce mode de traitement est si énergiquement répudié par le commissaire réformateur qui le traite de « monstre en matière de forêts » ; le motif qu'il

une deuxième, mais à chaque dégagement ils gagneront une nouvelle vigueur et bientôt prendront définitivement le dessus. »

Les bois en question croissent sur des alluvions contemporaines formant une terre limoneuse très fertile.

(1) « Cette vente se fait lorsque le bois taillis a atteint 1 âge de dix, douze, quinze ou dix-huil ans, au([uel teuij>s le bois étant fort touffu et fort épais, on le coupe en réservant dj disliiife en distance, comme de huit en huit pieds, ou de dix en dix ou envir.)n, le piu«< bjau brin qui se trouve sur chacune souche, et lorsqu'il csl re i-eu à p uvil à /.•, ou le recoujjj d ; n.>uvcau, et m }me le bois réservé de la ](r«'C''iiiMite (• )upf^ (JmI se trouve à chacune souclio parm^' le jeune taillis-.. Cette f ii'oa de couji T le bjis «.'Sl b?auc:>up i)lus nuisible qu'utile, parce que le taillis qui re-roil sous la gr.iul ' qui'iîUi de jeuies arbres qu'on réserve ne peut pas jM'cjliter.. . Ci'tle vente, qui est très commune en cette province, et notammen dans les foresls du Uoy, n est point connue dans les Ordonnances, ♦.c'est en^din assez pour le ccmdamner. *' Instruction, 1, pages 17, 43 et 12.)

en donne serait qu' « il n'est pas connu des Ordonnances (1) ». Il juge cette raison péremptoire, mais il est pernois de n'être pas de son avis. Froidour était certainement un excellent forestier pour son époque, où les forestiers instruits étaient peu nombreux. Mais il était surtout, à ses débuts, comme tous les commissaires départis par Colbert, encore meilleur légiste que bon forestier : il le montre bien ici.

Page 1