Bilan économique
n est infiniment plus difficile d'établir le bilan de l'économie totale d'un pays que celui des payements, car il s'agit ici de l'importance de la production et de la consommation, des recettes et des dépenses de l'ensemble du peuple, et des rapports qui existent entre ces éléments. Dans tous les Etats, de grandes difficultés se présentent aux économistes qui s'imposent la tâche de dresser un tableau exact de la situation économique de la nation. Chez nous, elles sont encore augmentées par la division politique de la Suisse en 25 Etats. Ce morcellement entraîne une telle diversité dans la cote des impôts que, contrairement à ce qui se fait ailleurs, nous devons renoncer à nous baser sur le montant des contributions pour calculer le revenu du peuple.
1. Production et consommation. En revanche, deux circonstances facilitent l'établissement des données ayant trait à la production. C'est d'abord la petitesse de notre territoire; il est évident qu'il nous est plus facile de nous rendre compte de notre activité nationale et de l'étudier sous toutes ses faces que ce n'est le cas quand il s'agit d'un
grand Etat. Puis, grâce encore à cette même circonstance et à la spécialisation relativement prononcée de nos industries, nous pouvons, mieux qu'ailleurs, admettre que,^ pour nombre d'articles, les importations correspondent à la. consommation. C'est certainement le cas, en premier lieu, pour toutes les marchandises que la Suisse ne produit pas. elle-même, pour les matières premières textiles et minérales, pour la soie et le coton, pour la houille et les métaux^ et, dans une forte proportion, pour la laine et le lin. Toutes les denrées coloniales, les produits du midi, et, jusqu'à ce jour, le sucre provenant des pays de l'Europe centrale, peuvent être classés dans cette catégorie. A ce propos, il est avantageux que la statistique commerciale suisse, abandonnant la pratique surannée de la plupart de& autres pays, exclue complètement des chiffres du commerce spécial de la Suisse (à l'exportation et à l'importation) les marchandises étrangères simplement réexportées après avoir séjourné chez nous. En cela, notre statistique com-^ merciale diffère de celle de maint pays de la zone tempérée ; elle ne connaît, par exemple, ni les exportations de café,, ni celles de coton. En ce qui concerne les autres articles de consommation, la formule est:
Production + importation — exportation = consommation.
Afin que nos calculs soient aussi justes que possible, il est donc nécessaire que nous connaissions, outre les chiffres relatifs aux importations et aux exportations, ceux de la production indigène ou ceux de la consommation. Dans la plupart des cas ce sont les renseignements relatifs à la production indigène qui servent de base aux calculs.
2, Statistique de la production. Abstraction faite de quelques articles monopolisés, tels que la poudre à canon, l'alcool, le sel, la Suisse ne possède pas de statistique générale sur la production. Le recensement par métiers de 1888 et les recensements du bétail sont les seules publications officielles ayant trait à l'ensemble de notre pays. H est vrai que ces dernières, complétées par la statistique
commerciale, jettent un jour très concluant sur la puissance productive de Tagriculture en Suisse.
Cependant, nous devons à l'initiative de particuliers et de corporations un certain nombre d'indications qui contribuent à élucider ces questions. La statistique de t industrie du bâtiment pour les années de 1889 à 1899, publiée par la Société suisse des Arts et Métiers, mérite d'être citée en première ligne; en 1899 elle a été suivie d'une statistique complète sur les métiers en Suisse.
Quant aux autres sources de revenus, les relevés des principales industries, broderie, filatures et tissages de soie, de coton et de laine, brasseries, fabriques de ciments, etc., nous fournissent des renseignements précieux. La nécessité de légiférer sur certaines branches de l'industrie a donné à la Confédération l'occasion de tirer au clair la situation de certaines industries: distilleries, fabrication de tabacs et cigares, fabrication des allumettes. Les statistiques des services publics de transport, des postes, télégraphes, chemins de fer, sont établies par le Département fédéral dont ils relèvent.
Le revenu si important que notre peuple sait se procurer par le commerce qu'il pratique tant en Suisse qu'à l'étranger, n'est déterminé d'aucune manière. Nous en sommes réduits, pour cette rubrique, à utiliser avec circonspection tous les renseignements qui nous paraissent dignes d'être pris en considération et à faire appel à nos propres estimations.
Nous exposons ci-dessous d'une manière sommaire les données ainsi obtenues. Jusqu'ici, la solution de cette question a été tentée à deux reprises; une première fois, en 1892, par le Dr T. Geering, une seconde fois, en 1897, par le professeur A. Kraemer. Par suite des progrès rapides de l'industrie en général, de l'industrie du bâtiment en particulier, ces deux essais ont aujourd'hui perdu de leur valeur. Nous nous voyons donc dans l'obligation de faire xm nouveau compte; nous l'attribuons à l'année 1899, que
Ton peut considérer comme la plus favorable de cette période récente de prospérité. Il va de soi que c'est sous la réserve la plus expresse que nous présentons ces chiffres.
Les estimations faites en 1892 par le Dr T. Geering sont portées en compte pour 1890; celles de 1897, établies par le professeur A. Kraemer figurent pour Tannée 1895.
3. Tableau du bilan de 1^ économie politique de la Suisse pour les années 1890, 1895, 1899:
Doit
Montant des im-fbrut. . .
portations . .Inet . . .
Recettes nettes =
Capital + main d'œuvre .
Total net 1800 (1990) 2120
brut 2000 2193 2360
Avoir
Production de Tagriculture ...
Production en marchandises f brut
diverses l net
{Industrie 450 Métiers 300 Travail à domicile, etc. . 80
Commerce et trafic
Commerce et trafic de ^ numéraire . . . / dont \ Chemins de fer ...
Postes et télégraphes .
Industrie des étrangers Production du capital engagé à l'étranger
Total net 1800 (1990) 2120
brut 2000 2193
Oeering et Hotz» Economie politique de la Snisse. 11
4. Fortune et revenu du peuple suisse. Si Ton estime la fortune du peuple suisse à environ 18 milliards de francs, l'intérêt annuel, pour les années précitées, serait de 6,„ '^?25; '^mVo; ce qui ferait un revenu de 372, 432, 364 fr. par tête de population et de 1724, 1890, 1646 fr. par ménage.
Il est possible que les cMflFres de la production des métiers et ceux du revenu du peuple soient un peu forcés pour Tannée 1895 et trop faibles pour 1890. Depuis 1895 jusqu'en 1900, la production dans ces domaines a progressé de telle façon que les cMflfres 950 et 980 que nous portons sur le tableau ci-dessus ne correspondent pas complètement à cette extension.
Il va de soi que nous n'avons pas fait entrer dans les totaux de la production des métiers et de l'industrie la valeur totale des produits terminés, mais seulement l'augmentation de valeur acquise par les matières premières et les produits qui reçoivent chez nous un complément de main-d'œuvre. Si nous avions procédé autrement, nos calculs seraient faux pour nombre d'articles; les peaux, par exemple, seraient comptées une deuxième fois dans l'estimation des cuirs, et les cuirs dans celle des chaussures.
Si l'on consulte les chiffres de production des autres pays, comme, par exemple, ceux de la statistique de la production de l'Allemagne pour 1897, on est frappé, d'une part, de la pauvreté du sol suisse en ce qui concerne les matières premières utilisées dans les industries, et, d'autre part, du développement extraordinaire des forces économiques de notre pays si peu favorisé par la nature.
5, Extension de la consommation. La consommation est proportionnée à la production et suit une marche progressive ininterrompue. On le remarque particulièrement pour les marchandises qui, telles que le sucre, la viande, le vin, la bière, le tabac, les fruits du midi, etc., tiennent le milieu entre les articles de première nécessité et ceux de luxe. Avec sa consommation annuelle de plus de 20 kg de sucre par
tête de population (y compris la réexportation de 4 à 5 kg sous forme de lait condensé, chocolat, etc.), la Suisse vient immédiatement après l'Angleterre et les Etats-Unis (30 à 40 kg par tête, grâce à la forte consommation de thé et de conserves de fruits). La consommation de cette denrée dans les Etats producteurs de sucre de l'Europe centrale dépasse à peine la moitié de celle de la Suisse par suite des fortes taxes dé consommation qu'on y prélève. Quant à la consommation de viande, la Suisse n'est dépassée que par l'Angleterre. Si l'on consomme plus de vin en France, en Italie et en Espagne que chez nous, notre consommation de bière est, en revanche, beaucoup plus forte que celle de ces payslà. Pour ce qui est du tabac, la Suisse vient immédiatement après la Hollande et les Etats-Unis.
Outre la viande, la Suisse consomme dans une forte proportion du lait, du fromage, des œufs, du pain de froment et quantité d'articles qui ne sont pas absolument indispensables à l'alimentation. On peut donc affirmer que la vie matérielle y est aussi bonne qu'au Danemark et que dans les Pays-Bas, et supérieure à celle des autres pays de l'Europe centrale.
On a essayé d'expliquer la grande extension de la consommation en Suisse par le mouvement des étrangers, mais cette manière de voir ne peut se soutenir. Que sont, en effet, les 8 à 10 millions de journées-pension des étrangers en Suisse, comparativement aux 1200 millions de la population indigène. Si les chiffres des importations sont en augmentation quand la saison des étrangers bat son plein, les tableaux des importations trimestrielles ou mensuelles prouvent surabondamment que, même pour les mets de choix (p. ex. la volaille, le gibier, etc.), les importations ne sont, en réalité, que très peu inférieures en hiver à celles qui s'effectuent à l'époque où nous hébergeons de nombreux hôtes étrangers.
A la fin de l'année 1888, les personnes âgées de plus de 15 ans formaient le 67,8^0 de notre population (Aile-
magne 65 7o; France 73 7o)- Comme on le voit, la classification de la population selon Tâge n'explique pas davantage l'importance de la consommation en Suisse. Il faut, en rechercher les causes dans la vigoureuse productivité de notre économie politique qui fournit au peuple le moyen de bien se nourrir, et dans les taxes peu élevées, surtout en ce qui concerne les substances animales si précieuses pour l'alimentation. La spécialisation de notre agriculture (élevage et industrie laitière) a également une part prépondérante dans la situation que nous venons de caractériser. Il n'est pas étonnant que de tous les pays de l'Europe centrale le Danemark et les Pays-Bas, les principales contrées d'élevage des pays de la Baltique et de la Mer du Nord, accusent une consommation analogue à celle de la Suisse. 6. Caisses d'épargne et assurances. Malgré la forte consommation, il existe au sein du peuple suisse un sage esprit d'économie en prévision de la vieillesse et des maladies. Les sommes déposées dans les caisses d'épargne se montaient à 483 millions de francs à la fin de 1881 ; elles étaient de 985 millions fin 1897, et depuis lors, le premier milliard a sans doute été de beaucoup dépassé (Allemagne : 1883, un peu moins de 27^ milliards; fin 1897, 6V4; d'après les renseignements les plus récents de 1897/1900, IOV2 milliards de francs). — Les assurances sur la vie de la population suisse se chiffraient par 683 V2 millions de francs de capital assuré, et par 2V2 millions de francs de rentes, à la fin de l'année 1900, alors qu'en 1886 le capital assuré n'était que de 365,^ millions, et les rentes de 1,07 million. Les polices de capital assuré étaient au nombre de 129,289, d'un montant moyen de 5287 fr.; dans ce nombre ne sont pas comprises 17,734 (environ) petites assurances d'un capital moyen de 6024 fr., ni 4485 assurances-rentes d'un montant moyen de 553 fr., pour lesquelles il a été versé 28,, millions de francs de primes; en outre, les primes payées pour les assurances contre les accidents se montaient à 10,3^ millions, celles contre les incendies à 16,47 millions. L'assurance-vie
se monte donc en Suisse à fr. 206.31 par tête de population. A cet égard, la Suisse est donc mieux assurée que n'importe quelle autre nation continentale. L'Allemagne nous suit le plus près avec 178 fr. par tête de population, puis la Scandinavie avec 168 fr. et TAutriche avec 101 fr. La Grande-Bretagne seule nous surpasse avec 523 fr. de capital assuré par unité de population.
Cette sage prévoyance individuelle a besoin d'être complétée par des mesures qui la rendront générale; nous avons nommé Vassurance sociale publique, que le peuple suisse a repoussée provisoirement par la votation populaire du 20 mai 1900. Dans ce domaine, la Suisse a été de beaucoup distancée par d'autres Etats, et particulièrement par l'Allemagne (assurances en cas de maladie, d'accidents, de vieillesse ou d'invalidité).
La réalisation de l'assurance sociale dans toutes les directions sera sans doute la tâche de la génération future. Ce progrès dans le domaine de l'organisation de la société sera le plus beau fruit de notre conception démocratique des institutions populaires. Dans notre libre Helvétie, le peuple aura toujours à cœur de ne pas laisser un luxe inouï coudoyer sans pitié la misère et la pauvreté; autant que faire se pourra, il s'eflfbrcera de procurer à chaque individu l'existence honorable dont tout être humain est digne.