VI. Résumé
La production totale de l'agriculture suisse a été évaluée, pour 1906, d'après les prix élevés de ses principaux produits, le lait, la viande, les fruits, etc., à 730 millions de francs, ce qui constitue à peu près le tiers de la production indigène. L'agriculture nourrit directement le 32% de la population, et elle fournit en outre les vivres les plus indispensables et d'importantes matières premières telles que le bois, les peaux, etc., à une fraction égale ou supérieure de l'ensemble de la population.
Nous devons importer annuellement pour plus de 400 millions de francs de vivres, soit environ le 40 % de la consommation totale. Si l'on déduit de cette somme le montant de nos exportations de produits agricoles (90 à 100 millions de francs), nous constatons un déficit annuel, en vivres, de 300 millions de francs (1906: production indigène, environ 716 millions, et importations, 411 millions = 1127 millions, dont il faut déduire notre exportation de 128 millions; restent 999 millions, dont 283 millions de francs d'importation nette).
Pour apprécier notre agriculture à sa juste valeur, il faut tenir compte des observations suivantes:
a) Tandis que l'industrie tire ses matières premières presque exclusivement de l'étranger et se voit ainsi obligée de payer un fort tribut au dehors, les produits agricoles constituent un gain net réalisé par le travail du peuple exploitant son sol. Dans ces circonstances, il devient évident
que si Ton veut comparer l'agriculture à l'industrie, il ne faut compter, pour cette dernière, que la plus-value acquise par la matière première, tirée presque exclusivement de l'étranger, grâce au travail de l'homme. En calculant ainsi, on' constate que le montant des productions industrielles atteint à peine celui des produits du sol.
b) Le nombre des habitants auxquels l'agriculture fournit les moyens de subsistance est beaucoup plus élevé que celui des ouvriers occupés par l'industrie. Si le cultivateur vit dans des conditions plus modestes que l'ouvrier, son métier, plus sain au point de vue physique comme au point de vue moral, contribue plus que tout autre au développement des forces vitales de la nation.
Statistique : 1° Des personnes occupées au travail de la v terre (agriculture, élève du bétail, horticulture, sylviculture, mines) :
Nombre des personnes . . . 1159,373 l'145,719 l'154,163 1*133,865 l'109,910
0 0 (le la population totale . . 46,» 8 42,93 40,55 38,86 33,85* \
2° Des personnes occupées dans le commerce, dans l'industrie ou dans les services de transports:
Nombre des personnes . . . l'100,465 l'2O2,102 l'359,650 l'416,092 l'836,530
°/o de la population totale . . 43,84 45,04 49,04 48,53 55,39
Selon une estimation approximative, le 18 % Peut être attribué à l'industrie, le 23!/2% aux métiers, le surplus au commerce et aux services de transport. Il est évident que l'évolution continue à se faire dans un sens défavorable à l'agriculture.
Entre ces deux groupes principaux de notre population il existe actuellement en Suisse, comme dans d'autres pays
* La sylviculture et le travail des mines occupent plus de 1 %..
civilisés, une opposition d'intérêts très prononcée : la population industrielle, l'ouvrier, le citadin, le consommateur en général, a grand intérêt à payer le moins cher possible les denrées nécessaires à l'alimentation. La population agricole, de son côté, cherche à assurer un rendement stable à ses produits. Ce but, elle cherche à l'atteindre, entre autres, par l'obtention d'une législation sévère sur les denrées alimentaires et d'un tarif douanier protectionniste contre l'étranger et d'un autre côté par l'organisation des producteurs ruraux en sociétés coopératives ayant pour but la stabilisation ou l'élévation des prix de leurs produits.
Il importe de ne pas perdre de vue en recherchant, dans chaque cas, la solution de ce conflit, que la Suisse n'est guère capable de faire vivre des produits naturels de son sol plus de 2 millions d'habitants. Si elle compte actuellement 3 V2 millions d'habitants et si cette population, malgré sa densité, consomme une quantité moyenne si considérable de produits nullement indispensables à l'existence (sucre, spiritueux, viande, tabac, etc.) et, en général, peut vivre sur un pied très large, elle le doit principalement au développement puissant des autres branches de son activité professionnelle, et tout spécialement de l'industrie.