aux autres travaux
La population rurale est donc à la somme de toutes les autres comme 6:5.
En cette situation, la moitié au moins (6/11) des produits est consommée par la classe agricole elle-même.
L’autre moitié est donnée par échange aux classes industrielles , commerçantes , gouvernementales.
Par réciprocité , ces dernières donnent à la classe agricole moitié au moins de leurs produits ou de leurs services.
Ainsi , par l’échange mutuel des produits , la France entretient sur son sol une population nombreuse de travailleurs exploitant la terre et se livrant à de nombreuses industries , se suffisant à. eux-mêmes , vivant dans l’indépendance de l’étranger, sinon pour l’universalité des objets de consommation , au moins pour ceux qui sont de première nécessité : c’est là le caractère spécial de notre situation.
Les échanges que nous faisons avec les autres contrées ont certainement une notable importance, mais ils ne sont pas comparables à ceux qui sont faits sur le marché intérieur.
RÉSUMÉ ET CONCLUSION. 493
En 1835, nous achetions les produits étrangers pour une somme de 520,270,000 fr. , un peu moins que 1/18 de notre production.
Ces produits se classaient ainsi :
Objets nécessaires à l’industrie. . 378,000,000 fr.
— de consommation naturelle. 101,000,000
— fabriqués 41,000,000
Dans la même année nous exportions des marchandises françaises.
Pour une somme de 377,413,023 fr.
Savoir : En produits naturels. . . 152,000,000
En produits manufacturés 425,000,000
Nous noterons, pour achever d’exposer notre situation , que la métropole et les colonies ont la possibilité de satisfaire elles-mêmes à presque tous les besoins du pays, que la France peut conséquemment assurer son travail; elle peut faire acheter ses produits par ceux dont elle consomme les denrées; elle peut vouloir que tous ceux qui lui fournissent des objets d’approvisionnement, que tous ceux qui lui donnent des marchandises, soient assujettis à sa loi, soient assimilés à la famille française, concourent tous à sa défense et à sa grandeur.
Elle ne peut atteindre ce but qu’en accordant une préférence aux travailleurs qui s’associent à sa fortune ; elle ne peut même faire prospérer sur son sol le plus grand nombre de ses productions qu’en leur concédant les bénéfices qui résultent d’un système protecteur bien entendu. La conservation du travail en France n’cst assurée qu’à ce prix. Nos lois ont adopté
ce principe , presque toutes les industries françaises ont été protégées.
L’agriculture , la plupart des industries , la navigation notamment , ont été défendues contre la concurrence étrangère , par la prohibition quelquefois , par des tarifs plus ou moins élevés le plus souvent.
Ce système qui fut pour ainsi dire perpétuellement celui de la France, a été de nos jours violemment attaqué. On prétend lui substituer celui de la liberté absolue du commerce.
On dit qu’elle nous ferait obtenir tous les produits étrangers à bon marché , qu’elle ne nuirait pas au travail national , que si quelques industries succombaient sous les efforts de la concurrence étrangère , d’autres prendraient de l’extension et les remplaceraient avec avantage; nous produirions ce que nous savons le mieux produire , nous obtiendrions par échange ce que les autres nations créent avec facilité ; la prospérité de la France prendrait un immense développement. Mais sous le régime de la protection , la population de la France s’est accrue do 1 h à 15 p. 0/0 de 1815 à 1 835 ; de plus de 20 p. 0/0 de 1815 à 1845; sa production industrielle s’est accrue de plus de 38 p. 0/0 de 1815 à 1835; elle a pris un essor encore plus considérable de 1835 à 1845. L’agriculture a suivi la même impulsion ; sous ce régime , les prix de tous les produits industriels ont été diminués dans une proportion considérable; ceux des produits agricoles ne sont pas élevés, bien que notre sol ait nourri une population accrue d’un cinquième ( Voir page 273.)
Sous ce régime notre commerce extérieur a pris un
HKSUMK Kl CONCLUSIOfS. 495
grand essor , son mouvement a presque triplé de 1815 à 1845 ; le chiffre de notre commerce spécial , importation et exportation réunies , s’élevait en 1815 à la somme de 621,613,000 :
Importation des objets nécessaires à l’in-
dustrie 139.752, <100 t'r.
— des produits naturels. .... 41,929,000
— des objets fabriqués 17,785,000
Total 199,466,000 fr.
Exportation des produits uaturels 138,066,000
— des produits manufacturés. . 284,081,000
Total 422,147,000 fr.
Le mouvement de notre commerce spécial en 1845 était de 1,704,300,000 fr. ( Voir page 279.)
Ce fait prouve que notre système de douanes n’a pas été maintenu avec trop de rigueur ; il en est un autre qui démontre de la manière la plus péremptoire que nos tarifs ne donnent pas à nos produits une protection exagérée, qu’ils n’empêchent pas les marchandises étrangères de faire une concurrence victorieuse aux nôtres : après la chute de l’empire et la cessation du blocus continental , quand le commerce extérieur put renaître, la balance du commerce fut extrêmement favorable à la France, depuis elle le fut de moins en moins.
Les chiffres que nous venons de présenter prouvent, en effet, qu’en 1815 nos exportations furent plus que doubles de nos exportations ; en 1827 , elles les dépassent encore de 92 millions; en 1840 la position change;
en 1842 nos importations dépassent les exportations de 98 millions; en 1845, ladiflérence en notre défaveur semble n’être plus que de 12 millions, mais cela tient à ce que nous avons fait passer l’Algérie sous le régime de nos colonies , et que , par ce moyen , nous avons pu nous réserver ce marché. Nous avons pu nous vendre à nous-mêmes pour 89 millions d’objets qui sont consommés sur le sol de l’Afrique au lieu de l’être en France.
Les progrès de l’industrie de nos voisins , les concessions que nous avons successivement faites aux nations avec lesquelles nous commerçons ont amené ces changements ; il n’est pas un traité de commerce qui ne nous ait été funeste ; ils accroissent la prospérité de nos rivaux et ne nous procurent aucune compensation ; ils détruisent une partie de notre travail et ne font naître aucun travail qui puisse remplacer celui qui est annulé.
Le traité de 1786 accrut dans une proportion considérable l’importation des produits manufacturés que nous livre la Grande-Bretagne, et n’augmenta pas sensiblement la vente des produits de notre sol.
Le traité de 1822 mit la marine américaine sur le pied d’égalité avec la nôtre; aussitôt elle tendit à exclure notre pavillon : en 1820, les navires français employés dans l’intercourse obtenaient 50 p. 0/0 du tonnage ; en 1825, ils n’avaient plus que 13 p. 0/0; en 1845, ils étaient réduits à 4 p. 0/0.
Pendant ce temps , notre commerce , au lieu d’obtenir des avantages , se trouva placé dans une position de plus en plus défavorable ; en 1827, la France reçut
RÉSUMÉ ET CONCLUSION. 4 97
des États-Unis pour 53 millions de marchandises, et leur en vendit pour 76 millions; en 1837, elle leur acheta pour 66 millions, et leur vendit pour 158 millions; en 1840, au contraire, elle leur acheta pour 118 et ne leur vendit plus que pour 80 ; en 1845, elle leur acheta pour 140 millions et ne leur vendit que pour 96. Les facilités que nous donnons à leur navigation leur servent à écraser la nôtre , et en même temps à importer chez nous une plus grande masse de produits.
Le traité de 1826 eut des effets analogues : les navires anglais employés dans l’intercourse, en 1825, prenaient 36,31 p. 0/0 du tonnage , les tiers 18 p. 0/0 , les Français 45,69 p. 0/0 ; en 1845, les Anglais prenaient 81,07 p. 0/0 du tonnage, les tiers 1,41 p. 0/0, les Français 17, 52 p. 0/0. Pendant ce temps notre commerce , au lieu de conquérir des avantages , vit les relations changer à son détriment : en 1827 nous achetions à 1? Angleterre pour 13 millions et lui vendions pour 58 ; en 1842 nous lui achetions pour 112 millions et lui vendions pour 92 ; en 1845 nous lui achetions pour 84 et lui vendions pour 109.
Le traité de 1842 conduisit encore aux mêmes résultats; en 1841 nous achetions à la Belgique pour 89 millions et lui vendions pour 45 ; en 1845 nous lui achetions pour 117 millions et lui vendions pour 57.
Ainsi l’on voit que nos tarifs , considérés d’une manière générale , sont abaissés à l’extrême limite , les marchandises étrangères exercenten quelque sorte une pression sur nos barrières; le moindre changement, la moindre faveur accordée à l’étranger, la moindre
surcharge imposée à notre industrie , le moindre perfectionnement conquis par nos rivaux font pencher la balance en leur faveur.
Nous dissipons notre richesse accumulée , nous aliénons notre capital.
A la vérité l’exportation des métaux précieux n’est pas plus forte que leur importation ; les états de douanes constatent, au contraire, qu’en 1845 nous importions 79 millions de francs de plus que nous n’exportions ; mais l’exportation n’est pas soumise à une visite aussi rigoureuse que l’importation, et d’ailleurs le numéraire est loin de constituer seul le capital. Nous pouvons payer l’excédant de nos achats par d’autres valeurs; il en est dont la sortie n’est pas et ne peut pas être constatée , ce sont les titres divers qui représentent des propriétés de toute nature.
L’expérience est donc faite : les faits longuement observés attestent que la production française serait arrêtée par l’effet de la concurrence générale. Nos prix sontplus élevés que ceux de l’étranger , ils ont été haussés par des causes d’infériorité inhérentes à notre production , et non pas seulement par l’établissement des tarifs protecteurs. Ceux-ci n’ont été qu’une conséquence ; ils peuvent réagir sur les prix , mais ils n’ont pas été la cause déterminante et première de la cherté, ils n’ont pas été décrétés sans raison. L’agriculture n’a pas été protégée sans nécessité , et l’industrie ne l’a pas été seulement parce que l’agriculture l’avait été , ou réciproquement : si telle chose était arrivée , personne n’aurait trop à se plaindre , et la révolution qu’on entreprendrait pour détruire une telle
RÉSUMÉ ET CONCLUSION
situation n’aurait pas les avantages qu’on promet; car si chacun achetait à meilleur marché , il vendrait à plus bas prix , il ne gagnerait rien. Mais en outre, si l’élévation de nos prix n’avait pour cause qu’une faveur sans motif , elle n’aurait pas subsisté ; la concurrence intérieure aurait suffi pour faire disparaître une cherté qu’aucune circonstance réelle ne déterminait; si elle a duré , c’est que primordialement la production était dans les conditions d’infériorité.
L’analyse rigoureuse des conditions du travail en France explique cette infériorité, et fait reconnaître que sous le régime de la liberté , cette contrée ne serait ni si populeûse , ni si productive , ni si puissante.
L’agriculture n’a pas à sa disposition une terre qui, par sa fertilité , puisse lutter avec les contrées les plus favorisées ; cette terre n’est pas assez vaste, eu égard à la population, pour qu’on puisse la laisser reprendre par un long repos sa fécondité épuisée ; elle n’est pas affranchie d’impôts ; elle ne peut être livrée au système de grande culture qui épargne les bras et les plus grandes dépenses; elle ne peut être cultivée par des mains asservies et mal rétribuées. Toutes ces circonstances ont une telle influence sur la production , que la différence de prix entre les produits agricoles de la France et ceux de certaines contrées est plus considérable que la rente même de la terre. On ne saurait leur faire subir une révolution radicale ; elles dérivent de la situation de la France ; elles sont amenées par la condition de son existence même : si on les altère, on sape les bases sur lesquelles reposent la constitution et la nationalité française.
La production industrielle en général n’est pas plus en position de lutter avec celle des peuples les plus heureusement dotés ; les plus grandes industries , comme la filature et le tissage du lin , du chanvre , du coton , de la laine , la fabrication du fer, etc. , sont hors d’état de soutenir la concurrence avec tous les étrangers. Les conditions du travail français ne sont pas favorables : ce qui lui manque , c’est la houille abondante , de qualité supérieure , partout répandue , et conséquemment partout à bon marché ; c’est du minerai de fer gisant à côté du combustible, facilement réductible, riche et pur, donnant conséquemment de la fonte et du fer bons et à bas prix ; c’est le génie de la mécanique , l’ardeur aux affaires, l’âpreté au gain, l’assiduité, l’acceptation d’une discipline hiérarchique , un caractère persistant, des pensées rares mais fixes, un immense besoin de consommer, un esprit national exclusif, énergique ; l’amour d’un gouvernement fort , constant, perpétuant les traditions avec une immuable volonté. A toutes ces qualités inhérentes aux personnes , il faut joindre une position insulaire qui assure sans frais la sécurité des frontières et permet de faciles communications; et enfin, toutes les faveurs que la fortune, la politique , une situation exceptionelle , les qualités naturelles peuvent faire conquérir et accumuler : c’est une marine supérieure à toutes les marines du monde, une série de positions militaires qui dominent les mers et enchaînent la terre, des colonies ouvrant des débouchés immenses et fournissant des produits de toute nature , une influence commerciale sans borne, des privilèges partout obtenus par la force et l’habileté , des
RÉSUMÉ ET CONCLUSION 501
capitaux accumulés en grande abondance, et par cette raison n’exigeant qu’un faible intérêt.
Ces conditions manquent à la France ; elles existent toutes chez une rivale avide , égoïste , qui ne veut pas de partage. La France ne pourrait l’emporter sur les marchés lointains, elle ne pourrait soutenir la lutte acharnée qui lui serait suscitée sur son propre marché.
Assurément toutes nos industries ne sont pas inférieures aux industries similaires de l’étranger , il en est au contraire qui ont une incontestable supériorité sur leur rivale : les vins , les soieries , les articles de goût et de modes que confectionne notre capitale, sont présentés comme ne redoutant aucune concurrence , comme destinés à être fournis en quantités considérables sous le régime de la liberté , comme suffisants pour remplacer les industries supprimées et dont les revenus se comptent par milliards. Parmi ces produits, le plus grand nombre, comme les vins et les soieries, au moins celles de qualité ordinaire , ont besoin de protection elles-mêmes; presque tous ne peuvent être créés qu’en des circonstances rares, exceptionnelles, leur création est donc essentiellement bornée ; elle ne pourrait suffire à remplacer les industries qui auraient fui devant la concurrence. Si elle le pouvait, le monde serait dans l’impossibilité d’acheter tant de choses agréables mais futiles ; les États divers, auxquels nous nous adresserions, ne sauraient fabriquer tous les objets utiles que nous leur demanderions et tous ceux que réclameraient les nouveaux producteurs chargés de notre approvisionnement, pour 11e recevoir en échange
502 ÉCONOMIE rHATIQliE DE LA KKANUE.
que nos marchandises de luxe ; nous serions , d’ailleurs, restés stationnaires, tandis que les industriels, nos rivaux , auraient accru considérablement leur richesse et leur puissance : le raisonnenement, les faits historiques, l’expérience de nos jours sont d’accord pour prouver que nous ne pouvons espérer une compensation aux pertes que nous ferait éprouver l’abolition du système protecteur.
La liberté commerciale est réclamée surtout dans l’intérêt de notre marine ; mais des preuves sans réplique établissent que le régime de concurrence anéantit totalement nos transports maritimes. Lui accorderaiton une protection exclusive? alors ce n’est plus la règle de franchise universelle qu’on réclame ; et d’ailleurs, malgré la faveur qu’on lui accorderait, notre navigation ne pourrait survivre à la perte du plus grand nombre de nos industries, elle n’aurait plus rien à importer dans notre pays appauvri , rien à en exporter. Entreprendrait-elle de se charger du transport des marchandises confectionnées ou consommées par les autres peuples, et remplacerait-elle ainsi, par un travail éminemment utile, des travaux détruits? mais elle ne peut lutter avec les marines étrangères , même quand il s’agit de l’approvisionnement de nos ports; elle pourrait bien moins encore s’interposer entre les producteurs et les consommateurs étrangers.
Il est donc vrai que sous la loi du libre-échange la conservation des grands travaux de la France est impossible. On pourrait croire qu’ils reprendront leur activité, quand, par l’exportation d’une partie du numéraire, le prix de l’argent sera augmenté, parce qu’alors
KliSUMii Kï CONCLUSlOiV
la quantité d’argent qui ne pouvait autrefois satisfaire nos producteurs , suffira pour payer leurs frais ; s’il en était ainsi, la liberté ne donnerait pas des bénéfices périodiquement renouvelés ; ils ne seraient qu’une seule fois perçus. Pour un si mince avantage, il ne faudrait pas causer de si profondes perturbations, et faire naître à leur suite tant de misères ; mais on n’obtiendra pas même ce résultat négatif. Les conditions d’infériorité du travail se seront plus accrues que la valeur relative du numéraire; les capitaux, les outils, les machines, la clientèle, l’habileté, les ouvriers seront perdus; leurs rivaux auront conquis de nouveaux avantages. La régénération du travail ne peut être espérée.
Mais en supposant que la liberté des échanges ne portât pas atteinte à nos industries, en supposant que si elle suspendait l’activité de quelques-unes , le développement qu’elle donnerait aux productions, qui sont comme l’apanage de la France , nous indemniserait suffisamment de tous les travaux perdus, en supposant que , si elle diminuait la quantité du travail , ce ne serait que pour un temps limité , le principe de liberté absolue n’aurait pas encore conquis le droit d’être inscrit dans les lois de la France; il faudrait qu’il satisfît encore à d’autres conditions. 11 ne suffit pas de conserver son travail, il faut le perfectionner , lui permettre de s’élever à l’égal de ses rivaux , et de livrer à aussi bon prix les produits , sans perturbation , sans souffrances.
Il faut lui permettre de s'étendre, de s’avancer dans des voies jusque-là ignorées, de faire naître sur le sol de nouveaux producteurs; on conquiert ainsi des in-
dustries qu’on ne possédait pas, et on donne , en outre, aux travaux existants toute l’extension qu’ils auraient acquise par l’exportation , puisqu’ils doivent approvisionner les producteurs qui viennent d’apparaître. Cela est indispensable : quand tout marche, rester stationnaire, c’est devenir relativement moins puissant.
Il faut encore rémunérer les travailleurs comme l’exige le degré de civilisation du pays, ses principes politiques, le caractère humain, éminemment sociable, amoureux d’égalité, l’esprit de sagesse et de prévoyance , les règles de morale qui ont présidé à ses institutions.
Il faut choisir les genres de travaux qui donnent le plus d’avantages moraux et physiques, qui contribuent le plus aux perfectionnements subséquents de l’industrie , qui assurent à la France en temps de guerre les moyens d’alimentation et de défense , et lui donnent les hommes qui sont les soutiens de son indépendance et de sa grandeur. Isolée en Europe par des principes, par des questions de délimitation, par les souvenirs et les ressentiments qu’a laissés dans l’esprit des peuples un demi-siècle rempli de commotions prodigieuses , par les conquêtes qu’elle a faites et surtout par les spoliations qu’on lui a fait subir, elle doit d’abord entretenir de nombreuses armées qui bravent les coalitions, des flottes qui puissent, sinon conquérir l’empire de l’Océan, au moins y défendre les principes de liberté , et servir de point de ralliement à tous les pavillons qui un jour viendront s’unir au sien pour combattre de tyranniques prétentions.
11 faut donner enfin toute sécurité au travail. Il n’en
ttÉSUMK ET CONCLUSION. 505
jouit point si la plus grande masse de ses produits et les objets obtenus en échange doivent traverser les mers, livrés à la discrétion d’une nation rivale, égoïste , avide , hypocrite dans ses déclarations de moralité , cherchant avec un soin assidu à mettre les apparences du bon droit de son côté , mais au fond n’ayant ancun scrupule, quand il s’agit de s’approprier les dépouilles d’un ennemi , de ruiner un concurrent.
On le dissimulerait en vain , dans la situation actuelle des États, la France ne soutiendrait qu’avec périls une guerre maritime avec l’Angleterre. On rappelle avec complaisance les époques où nous lui disputions le sceptre des mers : alors nous avions des ressources navales plus considérables ; celles de l’Angleterre n’avaient pas acquis les colossales proportions que les événements lui ont données.
Jamais le nombre de nos vaisseaux n’aété aussi faible, jamais celui des vaisseaux de la Grande-Bretagne n’a été aussi considérable (voir pages 431 et suivantes) : elle l’emporte sur nous par ses approvisionnements , ses officiers, ses matelots, plus encore que par ses vaisseaux armés , ses vaisseaux disponibles , ses vaisseaux en construction. Cette force navale est décuplée par cette innombrable série de colonies et de forteresses inexpugnables qui commandent à toutes les mers , ferment tous les passages , entourent le monde comme une ceinture, et s’étendent d’un pôle à l’autre, dans l’océan Atlantique comme dans les mers du Sud. Pour se mesurer avec avantage avec son éternelle antagoniste, il faut que la France se réconcilie avec les grandes puissances du continent et trouve
parmi elles une alliée ; qu’elle resserre les liens qu’elle a avec les peuples dont l’origine et les intérêts sont communs avec les siens ; qu’elle soit plus intimement unie avec l’Amérique; qu’elle fortifie sa marine, en lui assurant le transport des marchandises qui alimentent son commerce , et si les traités de réciprocité ne peuvent être dénoncés , qu’elle en neutralise les effets en favorisant le développement de la production dans ses possessions algériennes et transatlantiques, sans paralyser son travail intérieur ; qu’elle accumule dans ses arsenaux les objets d’approvisionnement de toute nature, au lieu de dissiper ses ressources en armements inutiles ; qu’elle relie ses ports par des chemins de fer, qui rendent ses équipages plus mobiles et qui les multiplient en quelque sorte ; qu’elle puisse ainsi les porter rapidement sur la Méditerranée et sur l’Océan , et convertir en un avantage évident l’interposition de l’Espagne entre l’une et l’autre mer qui maintenant est un grave inconvénient (1); qu’elle rehausse enfin sa puissance financière par une constante économie et une bonne gestion des affaires publiques.
Il faut faire plus : il ne suffit pas de donner sécurité à notre industrie , en l’abritant derrière nos forteresses, derrière nos canons, derrière nos armées; elle a à craindre d’autres dangers que les abus de la force : elle a à redouter les crises commerciales amenées par les plus aventureux producteurs du monde , les rabais subits faits , dans les moments de détresse
(1) J'ai développé cette pensée dans la discussion des chemins de fer de l'Ouest, f'oir le Moniteur du 3® avril 1846.
KÉSIMK ET CONCLUSION.
ou de surabondance, par les industries qui travaillent sur une échelle colossale et qui ont la facilité d’accabler à l’instant nos producteurs.
Un système de douanes sagement combiné peut seul donner des garanties suffisantes; il peut seul assurer au travail national les conditions que nous venons d’énumérer ; seul aussi il peut régler la distribution des richesses selon les exigences de la situation de la France , diriger la consommation selon son plus grand intérêt, et l’avantage de ses populations , conserver son capital et son revenu , maintenir en sa possession la richesse qu’elle a acquise , et lui donner celles que lui promet l’avenir.
Sans l’aide du système protecteur, les grandes sources de la richesse publique ne tarderaient pas à se tarir , la ruine et la décadence de la France seraient la conséquence immédiate d’une législation qui la laisserait désarmée vis-à-vis de la concurrence universelle. Nous pensons donc que la protection ne peut pas être délaissée encore. Mais si nous croyons qu’elle est indispensable, nous n’avons pas dissimulé qu’elle est un sacrifice imposé aux industries dont la supériorité est incontestée. Sans doute ce sacrifice n’est pas sans compensation : la puissance nationale est augmentée, partant la défense de tous les intérêts est plus efficace ; le marché national est assuré aux producteurs français , partant leur vente est plus sûre et bien souvent plus étendue qu’elle ne pourrait l’être sur les marchés extérieurs; enfin, des carrières nouvelles sont ouvertes aux populations françaises, partant l’encombrement de celles qui bientôt seraient parcourues par tous les
producteurs, est beaucoup moindre ; mais, nous le répétons , les lois de douanes imposent à quelques classes une perte réelle. Il faut donc la réduire à ce qui est absolument nécessaire , et ne consentir à la subir qu’autant qu’elle soit suivie d’un avantage réel. Dans chaque question de tarif, il faut chercher si la hauteur du sacrifice réclamé, si le temps, pendant lequel il doit vraisemblablement durer, trouve une juste compensation dans le travail qu’on donne immédiatement aux populations, dans les succès qu’on espère obtenir plus ou moins promptement. Quand une disposition de douanes doit être législativement arrêtée, un calcul est à faire, une balance à établir; ce ne sont pas là des débats qu’on puisse clore avec des principes généraux et absolus; ces discussions doivent reposer sur des faits bien précis et sur des chiffres bien constatés, et si des calculs consciencieux font voir la nécessité d’un droit protecteur, s’ils en font reconnaître les avantages actuels ou prochains, il faut le vouloir, et le vouloir efficace. Souvent les hommes chargés de l’administration en France se sont déclarés antagonistes de la liberté d’importation ; ils ont voulu une protection, mais justement assez peu élevée pour qu’elle ne puisse pas gêner l’introduction des produits étrangers; ils obtiennent ainsi la liberté réelle, plus une perception de droits. Ce n’est pas ainsi qu’il faut procéder, quand on n’est pas exclusivement animé par des vues fiscales; il faut à l’industrie une protection suffisante, qui n’éloigne pas trop l’aiguillon de la concurrence, mais qui rende possible la production. Qu’on n’oublie pas qu’en un grand nombre de cas la
RÉSUMÉ ET CONCLUSION
rivalité des producteurs nationaux est assez pressante pour activer le progrès, et que dès lors le chiffre des tarifs n’a plus de signification ; ce n’est plus lui qui détermine les prix : il ne reste là que comme une barrière, qui s’oppose aux invasions subites des étrangers, dans les moments de crise commerciales, barrière nécessaire qui, il faut oser le dire, peut parfois aller jusqu’à la prohibition des produits étrangers.
On a dirigé tout l’effort de la discussion actuelle contre les mesures prohibitives , mais au fond on trouve que le plus grand nombre de ceux qui les condamnent sont des hommes qui acceptent la protection contre leur gré , et qui la veulent au moins sans efficacité. Ainsi le soulèvement contre ce qui a l’apparence de la prohibition n’est en réalité qu’une attaque déguisée contre le système protecteur luimême ; elle est acceptable quand elle n’est établie qud dans des circonstances rares, exceptionnelles, quand il s’agit d’industries vastes et essentiellement utiles, et quand on n’a pas à redouter la constitution d’un monopole en faveur d’un petit nombre de producteurs : Alors, mais seulement alors, il faut l’adopter. Un exemple suffit pour montrer qu’elle a été utile en certains cas : l’industrie cotonnière, dont nous avons indiqué la situation, est née sous ce régime ; elle lui doit son agrandissement , et pendant qu’il existait, elle a , par le seul effet de la concurrence intérieure , abaissé ses prix dans des proportions excessives; elle commence à lutter avec avantage avec la formidable production de l’Angleterre, et en temps ordinaires, elle pourrait renoncer aux privilèges qui lui sont concédés ;
r»1 0 ÉCONOMIE PRATIQUE DE l.A FRANCE.
mais elle verrait sa situation compromise à la moindre crise qui forcerait nos voisins à vider leurs immenses magasins.
En définitive, nous n’avons rencontré aucune raison péremptoire qui puisse conduire la France à. proscrire le système à l’abri duquel s’est développée son industrie. Vainement on dit que si l’on veut conserver des barrières à la frontière, il n’y a pas de motif pour ne pas relever celles qui existaient entre nos provinces, entre nos villes : on ne pourrait, vraiment, après des siècles d’efforts pour constituer l’État indivisible, séparer encore les provinces françaises par des lignes de douanes ; la terre de France est désormais la terre d’égalité et d’unité, les séparations qui existaient entre les membres de la grande famille nationale sont à tout jamais anéanties, au grand avantage de tous. Dans l’intérêt public, il est fort inutile d’empêcher les libres transactions entre les divisions d’un même pays; si, par la liberté des échanges qu’elles font entre elles, l’une devient plus prospère que l’autre, si l’une s’élève beaucoup quand l’autre décline un peu, si Lyon ou Lille se développent quand Strasbourg reste stationnaire ou s’amoindrit, si le Havre ou Marseille prennent plus d’essor que Bordeaux, l’État n’en souffre pas, sa force générale n’a pas été amoindrie ; tous les perfectionnements ont profité à la grandeur de la nation entière et n’ont pas accru la force de ses ennemis. 11 en est tout autrement, si par suite de la liberté du commerce entre deux peuples, les avantages commerciaux ont été transportés de l’un à l’autre : celui pour qui la balance commerciale a été
RÉSUMÉ ET CONCLUSION'. 5H
défavorable est menacé dans sa prospérité , dans sa puissance , dans son indépendance , dans son existence. Comment, nous dit -on, la Belgique a été française , a vécu sous la même loi que vous , vous n’auriez pas admis une séparation industrielle entre elle et vous, vous avez trouvé bon que l’intimité la plus étroite régnât entre les deux États, et maintenant vous ne voulez plus de l’union douanière! Sans doute. Quand la Belgique était confondue avec la France, que son territoire était le nôtre , que notre loi était sa loi, que sa population entrait dans nos armées, que nos ennemis étaient ses ennemis , que ses villes , ses fleuves, ses ports, ses arsenaux, ses forteresses voyaient flotter les bannières françaises, qu’elle supportait nos charges, défendait l’empire et se trouvait couverte par les armes de l’empire , sans doute alors il nous importait peu que la richesse de la Belgique s’accrût en diminuant celle de certains de nos départements : la France n’y perdait rien , car la Belgique était la France; l’union était bonne et nous sommes tout prêts à l’accepter et à la provoquer. Mais on veut l’union des douanes et la séparation de tous les intérêts; on veut qu’un État voisin profite de tous les avantages que lui donne sa position , en n’exigeant pas que ces avantages concourent à la grandeur de la France, en admettant même qu’ils puissent être tournés contre elle , et qu’ils puissent , à un jour donné , menacer sa sûreté. C’est ce que ne sauraient concéder les esprits les moins exigeants ; et , en vérité , on éprouve de l’étonnement et des regrets d’être forcé d’exposer et de répéter de pareils raisonnements.
Nous nous arrêtons ici. II nous semble 'complètement démontré que le système de la libertée illimitée du commerce ne peut convenir à la France : il n’est compatible ni avec sa grandeur ni avec son indépendance; il compromettrait son travail , sa richesse , l’existence de ses populations , les bases réelles de sa puissance politique.
Par le système protecteur la France s’est maintenue grande entre les nations; elle voit sa prospérité s’accroître tous les jours, et elle s’assure dans l’avenir une situation heureuse et forte, fondée sur l’exploitation plus fructueuse de son sol et des conquêtes incessamment plus vastes dans le domaine des sciences et des arts. Par le système contraire , adopté dans les circonstances actuelles , la France ne peut manquer de déchoir ; en livrant ses lignes de défense industrielle , elle serait asservie plus sûrement que si elle livrait ses forteresses et ses armes.