LE MAL ACTUEL
;5 III. — Dilficultés inliérentos à la pratique de la loi morale.
Assiirémeot, la culture des véiùtés morales n'est pas exempte de difficultés, et elle a été la source de fréquents abus. Partout et dans tous les temps, ou a dû réunir la pratique de la loi morale à celle des religions. Chez certaines races patriarcales, l'ordre social s'est toujours maintenu sans effort quand les fonctions du magistrat et du prêtre ont été exercées par le père de famille. Il en a été autrement dans les empires riches et puissants. Ces mêmes fonctions ont dii être attribuées séparément à des corps de gouvernants et de clercs. Or, en ce qui touche le soin des âmes confiées à leui's soins, les clergés ont parfois perdu le dévouement. Oubliant leurs devoirs, ils sont devenus des agents de corruption ou d'antagonisme, et ils ont poussé les sociétés à leur ruine. Mais ce genre de désordre ne doit pas être reproché aux seuls membres du clergé : il se retrouve chez les gouvernants qui, plus souvent encore, ont amené par leurs vices la décadence despeuples. La propension à l'égoïsme et à la tyrannie est si prononcée chez les hommes, qu'il y a toujours eu pou d'autorités strictement soumises à leur devoiu. L'autorité paternelle, que Dieu a pourvue, avec une libéralité merveilleuse, d'amour et de dévouement, a elle-même ses défaillances. Celui qui ne tiendra pas compte de ces infirmités organiques de la nature humaine,
sera toujours conduit, eu traitant les questions sociales, à des conclusions erronées. Eu effet, selon mes observations réitérées, ceux qui s'égarent le plus dans ces questions, s'attachent à l'idée de la perfection originelle (1). Ils se persuadent que la valeur morale de l'homme augmente en proportion des conquêtes qu'il fait dans l'ordre matériel et intellectuel.
Au reste, le maniement des hommes et la pratique de la vie suffisent, chez les esprits droits, pour dissiper cette erreur sur laquelle j'insisterai plus loin ; il n'est donc point à craindre qu'elle devienne le principal obstacle à la réforme. Une erreur plus dangereuse vient de ceux qui, admettant l'existence du vice originel et la prépondérance de Tordre moral sur l'ordre matériel, cherchent le progrès, non dans une meilleure pratique, mais dans' le renouvellement des doctrines.
(1) Plus je recherche la cause de nos révolutions et des maus qu'elles entraînent, plus je la trouve dans les sophismes qui ont infecté notre nation à la fin du xviii' siècle. Le plus dangereux de ces sophismes a été répandu par J.-J. Rousseau. L"autcur l'a résumé lui-même dans les fermes suivants : « Le principe fondamental de toute morale, « sur lequel j'ai raisonné dans tous mes écrits..., est que « l'homme est un être naturellement bon. aimant la justice 0 et l'ordre; qu'il n'y a point de perversité originelle dans Il le cœur humain, et que les premiers mouvements de la i< nature sont toujours droits. « (J.-J. Uousseau, Lettre à Christophe de Deaumont, archevêque de Paris.) — (N'ote de 1872.)