‹ Économie socialeChapitre 49 sur 82 · LES NATIONS NE SONT FATALEMENT VOUÉES NI AU PROGRÈS NI A LA DÉCADENCE · texte numérisé non relu

LES NATIONS NE SONT FATALEMENT VOUÉES NI AU PROGRÈS NI A LA DÉCADENCE

§ I. — Réfutation du progrès fatal.

J'ai maintenant à combattre deux théories contradictoires et également inexactes, qui compromettent la réforme sociale en donnant aux esprits une confiance exagérée, ou en les jetant dans le découragement.

Suivant une première opinion, l'homme est naturellement porté au bien ; il suffit d'abandonner à leur libre arbitre les sociétés humaines pour leur assurer les moyens de perfectionnement. Et, comme les faits démentent jourtiellement cette théorie, on cherche à la défendre en attribuant le mal aux gouvernements, qu'on déclare enclins à corrompre les nations pour les mieux dominer. On tire de là cette conclusion •qu'on peut se jeter avec confiance dans les révolutions qui soustraient périodiquement les classes populaires à l'autorité des classes dii'igeantes.

Les deux idées connexes sur lesquelles s'appuie cette première théorie, la perfection originelle des individus et la bienfaisante influence

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des révolutions, sont réfutées et par l'observation de la nature humaine et par les événements qui se sont produits en Europe depuis deux siècles. Le mal ne s'introduit pas seulement dans le monde par la corruption de l'autorité ; car les peuples qui se préservent le mieux de la contagion sont précisément ceux qui restent le plus attachés à leurs gouvernements. Conmie je l'expliquerai plus loin, le mal provient surtout de l'inexpérience et des mauvais penchants de la jeunesse. Les peuples qui s'élèvent de nos jours au premier rang sont aussi ceux chez lesquels l'éducation domestique et l'ascendant de la vieillesse sont le mieux fondés sur la loi, les mœurs et la coutume.

Assurément l'ordre moral et matériel est compromis lorsque les classes dirigeantes, cédant aux vices que la prospérité fait naître, ne restent pas à la hauteur de leur tâche ; mais il ne saurait subsister dans une société où les nouvelles générations ne sont point soumises à une sévère discipline. L'état de nature, tant prôné à la fin du siècle dernier, est une idée chimérique dont l'expérience a fait justice. Quant aux révolutions, elles ont été rarement un remède pour les peuples dont les classes dirigeantes s'étaient dégradées et avaient cessé de se dévouer au bien public. Elles n'ont jamais été fécondes qu'à la condition d'être suivies d'une longue période de bonnes mœurs et de stabilité gouvernementale. Cette vérité se trouve mise en évidence

par les succès que les Anglais obtiennent depuis 1688 et pai" les dui'es épreuves que nous subissons depuis 1789.

§ If. — Réfutation de la décadence fatale.

La seconde opinion ne procède plus, comme la première, d'un principe faux; mais elle tire d'au principe vrai de fausses conséquences. Constatant que la tendance au mal est inséparable de la nature humaine, elle conclut que les grandes nations qui ont pu se constituer, grâce au concours momentané de certaines iutluences bienfaisantes, sont, à la longue, condamnées à la décadence et à la destruction, aussi fatalement que les existences individuelles sont vouées à la décrépitude et à la mort.

Cette assimilation se trouve dans la littérature de la plupart des peuples. Selon l'impression commune, il existerait des nations jeunes, ayant devant elles un long avenir, et des nations vieillies, qui, après avoir joué un l'ôle prépondérant parmi leurs émules, doivent prochainement s'éteindre. Les premières auraient pour caractères principaux de fermes croyances religieuses, l'ascendant de la vieillesse et des autres autorités naturelles, la tempérance et la simplicité des mœurs, la force physique et le courage guerrier, la confiance dans l'avenir, enfin la puissance d'expansion qui fait incessamment déborder la race par la conquête ou la colonisation.

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Les secondes présenteraient les caractères opposés, et surtout l'indilTérence en matière de religion, le mépris de la vieillesse, le relâchement des liens de famille, l'abus du luxe et de la richesse, le sentiment d'une chute prochaine, la stérilité et l'alfaibUssement physique de la race manifestés par l'impuissance à peupler les colonies et à recruter les armées. Une fatalité que l'homme ne saurait dominer obligerait les nations à disparaître après avoir passé par ces deux âges, de même que l'eau d'un fleuve doit couler de la source à l'embouchure pour se perdre enfin dans la mer. On reproduit souvent cette image dans le langage usuel en affirmant qu'aucun peuple « ne saurait remonter le courant de la civilisation ».

Cette théorie semble d'abord plus conforme que la première à l'histoire ; mais elle n'est pas moins démentie par le raisonnement et par l'expérience. L'assimilation faite entre les individus et les sociétés ne saurait être adoptée avec son sens littéral ; car dans l'ordre physique, cellesci ne vieillissent pas et restent dans des conditions parfaites de stabilité. Dans l'ordre moral, au contraire, l'équilibre tend sans cesse à être troublé. La mort, qui moissonne surtout l'âge mûr et la vieillesse, enlève sans cesse aux sociétés humaines des trésors de sagesse et d'expérience ; tandis que les naissances, qui comblent ces vides, y infusent constamment l'imprévoyance et la présomption. Cette dernière cause

d'affaiblissement agit également sur tous les peuples, au lieu que la premièi'e pèse surtout sur les plus avancés. Combien de fuis ceux de nous qui ont vécu un demi-siècle u'ont-ils pas eu à gémir en voyant s'évanouir, par la mort des hommes de bien, les principales forces vives du pays !

Les sociétés les plus prospères sont évidemïnent celles qui, sous cette double influence, ont le plus à perdre et le moins à gagner. Cependant cette difficulté n'est pas absolue, et elle ne s'accroît pas, pour une nation, avec le nombre des siècles de son histoire. Les peuples, à mesure qu'ils s'élèvent, sont assurément i^lus exposés à tomber; mais ils peuvent trouver dans leurs suc- 4'ès mêmes des forces nouvelles pour combattre le danger . Beaucoup de populations sans histoire, ou récepiment établies sur un sol vierge, ne peuvent sortir de la barbarie ; tandis que de vieilles races européennes réussissent à se maintenir aux premiers rangs. D'autres peuples, comme les Français des derniers Valois, après avoir longtemps décliné, donnent enfin des signes nouveaux de jeunesse et de virilité. La tradition d'un passé glorieux, loin d'être pour eux une cause de faiblesse, est, au contraire, une cause d'émulation.

L'objet spécial de, cet ouvrage est de rechercher les ressources qui aident les peuples à maîtriser l'esprit du mal. Je prouvert^i que celles-ci se ti'ouvcnt surtout dans les régimes

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sociaux où chaque citoyen a le pouvoir de dompter ehez ses enfants le vice originel (l),en leur transmettant les habitudes de travail et de vertu créées par les ancêtres (2). J'affirme dès à présent que cette tâche n'est pas plus difficile pour les vieilles métropoles que pour les colonies qui se forment sous nos yeux.

§ III. — Danger des deux faux dogmes de la fatalité.

Les théories qui présentent « le progrès ou la décadence » comme des éventualités dominant la volonté des hommes, sont, à première vue, moins dangereuses que plusieurs autres doctrines accréditées de notre temps; et pourtant on ne saurait trop les redouter. Les maux qui désolenten ce momentlasociétéeuropéenne proviennent, eu effet, de deux sortes d'esprits égarés: de ceux qui regardent comme inutile toute digue opposée à l'envahissement fatal de la corruption;' de ceux qui se livrent au vice sans remords, avec la pensée que « l'œuvre de la civilisation )> s'accomplit indépendamment des efforts individuels. Il faut combattre ces deux erreurs, qui se réfutent d'ailleurs l'une l'autre par leur simple rapprochement.

(1) « La verge et la correction donnent la sagesse; mais « l'enfant qui est abandonné à sa volonté couvrira sa mère « de confusion. » [Proverbes, xxix, )o.)

[i) " Ne dédaignez pas les discours des vieillards; car ce <i qu'ils vous disent, ils l'ont appris de leurs pères, n {Ecclc- " siastique, vui, II.)

28 LES ID.ES l'RÉCONÇCES ET LES FAITS.

Comme les autres aberrations de l'esprit humain, ces théories absolues de la décadence et du progrès trouvent une apparence de justification dans l'iustahilité des nations. En général, celles-ci ne restent point stationnaires : dès qu'elles ne s'adonnent plus au bien, elles font le mal; elles tombent dès qu'elles cessent de monter.

§ IV. — Les alteinances de progrès et de décadence dans l'histoire.

Chaque fois que j'ai tenté d'établir une classification dans l'histoire d'un peuple, j'ai été amené à prendre comme subdivisions essentielles les époques de réforme ou de corruption. Ces deux grandes alternances se manifestent dans l'histoire de toutes les nations qui ont eu une longue durée. Elles sont la vraie cause des avènements de dynasties que l'on prend d'ordinaire pour base des systèmes historiques.

C'est ainsi que j'aperçois depuis le xvi" siècle, dans l'histoire de notre pays, trois alternances tranchées : la corruption des derniers Valois; la réforme de Henri IV et de son successeur; la corruption de Louis XIY, du Régent et de Louis XV. Cette dernière époque se continue; car les honnêtes intentions de Louis XVI sont restées sans résultat. Depuis 1780, notre histoire n'a été qu'une lutte impuissante de l'esprit de réforme contre la corruption propagée depuis 16GI. Celte impossibilité de faire prévaloir le

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bien sur le mal, ou la vérité sur l'erreur, est le caractère distinctif de notre temps. Les optimistes eux-mêmes ne sauraient le méconnaître à la vue de dix révolutions qui ne sont qu'une forme de décadence. Le désoi'dre est grand en effet; car tous ceux qui, depuis trente ans, ont vécu dans l'intimité des gouveruauts ont pu les entendre déclarer qu'on ne saurait entreprendre aucune réforme fondamentale sans blesser l'opinion et sans compromettre ainsi la paix publique.

Or, dès qu'on entre dans l'étude des faits historiques, on comprend que ces grands phénomènes de corruption ou de réforme sont le résultat, non d'une force aveugle, mais de la prépondérance accordée par les classes dirigeantes au vice ou à la vertu, à l'erreur ou à la vérité. Au milieu de ses égarements, l'opinion publique elle-même incline toujours vers cette conclusion. Les peuples ne se résignent jamais à voir, dans leur élévation ou dans leur chute, la volonté d'un inexorable destin. Ils découvrent avec un tact sur les vrais agents du sort qui leur est fait; leur amour ou leur haine conserve ou trouble la paix publique, renverse ou fonde les dynasties.

La vraie théorie du progrès ou de la décadence me parait donc être celle qui voit une connexion nécessaire, d'une part entre Tharmonie sociale et les réformes, de l'autre entre les révolutions violentes et la corruption.

§ V; — La prospérité ou la souffrance liée à la pratique ou à l'oubli de la morale.

En résumé, les peuples jouissent de leur libre arbitre : ils ne sont fatalement voués ni au bien ni au mal; et l'on ne saurait discerner dans l'histoire d'aucun d'eux une succession inévi- ■ table de jeunesse ou de progrès, de vieillesse ou de .décadence. Quel que soit leur passé, ils restent maitres de leur avenir. Ils peuvent toujours compter sur le succès, même après une longue période d'abaissement, s'ils reviennent à la pratique des lois morales. Au contraire, leur prospérité prend lin dès qu'ils laissent tomber ces lois en oubli.

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