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EN FRANCE, LE MAL EST VENU DE L'OUBLI DU DÉCALOGUE

La France est dix fois moins riche que l'Angleterre en bassins houillers, et elle est placée, en ce qui concerne le commerce maritime, dans des conditions beaucoup moins favorables. A la vérité, elle l'emporte sous ce double rapport, sur la plupart des grandes nations du Continent; et, en conséquence, elle a adopté plus que celles-ci les mauvais exemples de l'Angleterre en agglomérant outre mesure, en certains lieux, les manufactures à la houille. Cependant le mal introduit vers 1815 sous cette forme dans l'or-

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dre matériel est peu important, lorsqu'on le compare à celui qui avait déjà euvahi l'ordre moral.

Eu effet, la situation relative de la France et de l'Angleterre s'était complètement renversée depuis le milieu du xvu» siècle. A cette dernière époque, les deux premiers Bourbons avaient triomphé de la corruption et de l'antagonisme semés, au xvie siècle, sur l'Occident par les clercs et les souverains taudis que l'Angleterre, sous les gouvernements de la république ou des Stuarts, restait plongée dans le mal. Au commencement du xix"^ siècle, tout était changé. En Angleterre, l'antagonisme social avait été peu a peu guéri par une nouvelle dynastie; les mœurs avaient été restaurées sous la salutaire influence des humiliations subies dans la guerre d'Amérique, des bons exemples donnés par Georges III, de la ferveur religieuse conservée par les dissidents, et de l'émulation inspirée par ces derniers aux membres des Églises officielles d'Angleterre et d'Ecosse. En France, au contraire, rien n'avait encore remédié au mal propagé par l'ancien régime en décadence et par la révolution. Les entreprises militaires du premier empire avaient momentanément apaisé l'antagonisme social; mais elles avaient laissé le champ libre à la corruption propagée par le scepticisme.

Les maux inhérents au régime manufacturier et aux théories économiques des Anglais se

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trouvèrent donc importés brusquement, après le rétablissement de la paix générale, dans une société où l'ordre moral s'était constamment affaibli depuis le règne de Louis XIV. Dans ces conditions, les plus salutaires pratiques de la Coutume ne [purent longtemps résister au développement delacorruption intérieure et à l'invasion des erreurs de l'étranger. On s'explique donc que le laps de temps d'une seule génération ait suffi pour créer, à côté de l'antagonisme politique qui avait désolé la précédente époque de décadence, l'antagonisme social que nos ancêtres n'avaient point connu.

Je ne sais si les historiens pourraient signaler ailleurs une succession aussi constante de mauvaises influences, opposées à une tendance persistante vers le bien. Pour moi, au milieu des dures épreuves dont je recherche la cause, je n'éprouve qu'un sujet d'étonnement : c'est que les bonnes traditions de nos ateliers ruraux et urbains aient résisté en beaucoup de lieux, avec les antiques vertus de notre race, à tant de maux déchaînés sur la patrie ; c'est qu'il existe encore des patronsdévouésetdes ouvriers respectueux, c'est enfin que le jury international de 1867 ait pu voir au travail, sur notre sol, tant d'hommes dignes des plus hautes récompenses. Puissent mes concitoyens cesser un moment leurs stériles débats, étudier la pratique des Autorités sociales gardiennes de la Coutume, et chercher auprès d'elles les vrais éléments de la réforme !

LE RESPECT DE DIEL', ETC. 16o

COMMENT s'est PERDU, E\ FRANCE, LE RESPECT DE DIEU, DU PÈRE ET DE LA FEMME.

J'ai décrit en termes géuéraux les envahissements successifs de la corruption sous l'ancienne monarchie, puis sous les révolutions de notre temps, et j"ai montré que ces deux régimes ont offert plus d'analogies que de contrastes. Abordant ensuite plus spécialement mon sujet, j'ai indiqué la connexion intime qui s'est établie, pendant ces deux siècles de décadence, entre l'oubli du Décalogue et l'abandon de la Coutume. Pour toucher de plus près à la conclusion, j'ai encore à insister sur le résultat principal de cette longue époque de corruption : sur la violation habituelle des devoirs qui se rapportent à Dieu, au père et à la femme ; en d'autres termes, sur l'oubli des six commandements, non sanctionnés par le Code pénal, qui imposent les trois formes principales du respect.

Les efforts les plus brillants de l'ancien régime en décadence s'employèrent contre Dieu et la religion. Ils créèrent cette célèbre école de scepticisme à laquelle toutes les cours de l'Europe, sauf celle du souverain des Turcs, voulurent se rattacher. Ces aberrations, sans précédents connus, eurent pour fin des résultats également inouïs : le gouvernement de la Terreur; la spoliation, l'exil et les massacres du

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clergé ; l'abaudon du christianisme pour les cultes officiels de la Raison et de l'Être suprême.

Les catastrophes qui suivirent la révolution française furent pour l'Europe entière un salutaire avertissement. Les classes dirigeantes, et eu particulier celles de l'Angleterre, de la Prusse et de la Russie, comprirent leur erreur et revinrent aux croyances. La France, plus durement frappée que les autres nations, s'associa de plus en plus à ce mouvement à mesure que les épreuves de 1815, de 1830 et de 1848 venaient montrer plus clairement les voies de la vérité. Depuis lors, les laïques les plus émiuents, les clercs catholiques, régénérés par la persécution révolutionnaire, et les dissidents, rétablis dans tous leurs droits, ont ramené à la foi une. partie des classes dirigeantes, de, celles surtout qui gouvernent les domaines ruraux et les grandes manufactures. Il se produit même des exemples de sainteté et de dévouement chrétien qui fournissent déjà un enseignement à l'Europe, et qui poi'tent quelques étrangers perspicaces à entrevoir le retour de l'ascendant moral que la France posséda deux fois : an temps de saint Louis et de saint Thomas d'Aquin ; au siècle de Vincent de Paul, de Coudé et de Descartes.

Malheureusement beaucoup de causes empêchent jusqu'à présent que cette tendance amène, eu France et en Europe, des résultats décisifs. La classe la plus nombreuse et la moins

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éclairée, après s'être imbue des erreurs révolutionnaires, reste, selon son rôle habituel, fidèle à la routine établie : elle continue, avec plus de passion que de discernement, l'impulsion donnée par les lettrés du xviiie siècle. Un enseignement peu judicieux de l'histoire laisse trop ignorer à nos jeunes gens que leurs ancêtres ont dû leurs plus grands succès à la religion chrétienne. Le scepticisme scientifique des Allemands, venant en aide à l'ancien scepticisme français, s'attache avec ardeur à détruire toute notion de Dieu par l'autorité des sciences physiques .: cette nouvelle forme de l'erreur trouve un milieu favorable dans une société oh les classes dirigeantes ont étrangement exagéré l'importance du monde matériel ; elle se propage aisément, sous l'influence d'un mauvais système d'éducation, parmi les jeunes générations, trop soustraites à l'apprentissage de l'atelier et même à l'enseignement du foyer domestique. Enfin, les mœurs inculquées à notre race par deux siècles de tyrannies royales ou populaires neutralisent, en France, les bienfaits de la religion dominante. Beaucoup de catholiques, au lieu de faire alliarice avec tous les chrétiens pour combattre les diverses nuances du scepticisme, provoquent dans leur propre Église une véritable guerre civile. Ils épuisent leur zèle à discuter avec violence des questions que des traditions vénérables et -la pratique actuelle des autres nations ont toujours reléguées au second

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plan. Us veulent introduire dans le gouvernement de l'Église les habitudes d'intolérance et les formes bureaucratiques de notre vie civile. Abusant des principes d'unité et de hiérarchie qui sont la force de l'Église, ils provoquent la bureaucratie romaine à envahir les attributions des évêques, des chapitres et des simples ministres. Sous leur influence, l'antagonisme social et l'esprit d'uniformité tendent à troubler l'Église comme l'État. Cette guerre intestine entraîne de déplorables conséquences. Ceux qui voient les dangei's du scepticisme hésitent cependant à se mettre en communauté de foi avec des hommes si passionnés. Ils s'inquiètent des résolutions que prendrait, à l'égard de dissidences plus tranchées, une majorité pénétrée de tels sentiments. Ils craignent que la restauration des croyances ne ramenât plus tard les massacres et les bûchers.

L'autorité du père n'est pas mieux établie que celle de Dieu ; elle n'offre même pas, comme celle-ci, un commencement de restauration. Ébranlée au xviiie siècle par la corruption des mœurs de la monarchie absolue, détruite légalement par la Convention, elle a été déclarée directement incompatible avec l'intérêt public. Elle a été privée de la liberté testamentaire, c'est-à-dire de la sanction qui lui appartient chez tous les peuples civilisés. Depuis lors le père est, devant ses enfants, dans la situation

OÙ serait, devant ses sujets, le souverain privé de tout moyen de réprimer la rébellion. La littérature agit dans le même sens que la loi ; elle combat sans relâche la vieillesse et l'âge mûr, par des assertions que dément la raison, mais que peu d'hommes s'attachent à réfuter. De là des désordres sociaux qui, jusqu'à ce jour, sont une spécialité pour notre pays. Chez les classes inférieures de la société le mal se révèle avec cynisme. Au-dessus, les apparences sont mieux gardées ; mais la réalité n'est pas meilleure : forte de son droit à l'héritage, la jeunesse se révolte souvent contre la discipline du foyer. Elle refuse de remplir à son tour l'es devoirs de la Coutume envers les ouvriers de l'atelier paternel. Elle prétend même jouir, dans l'oisiveté et la débauche, de la l'ichesse créée par le travail des aïeux.

La perte du respect de la femme devient également un trait fort apparent des mœurs actuelles. L'adultère, introduit d'abord ouvertement au Louvre par les derniers Valois, rétabli à Versailles par Louis XIV, fut propagé par son successeur dans la haute noblesse et la finance, et même parmi les lettrés, qui se flattaient de réformer la France par leurs exemples et leurs leçons. En même temps qu'elle perdaient la véritable influence qui naît pour elles de la chasteté, les femmes troublaient la société par de scandaleuses interventions dans les affaires pu-

170 l'invasion du mal ou la COBRUPTION.

bliques et privées. Ce désordre a singulièrement contribué à la corruption de l'ancien régime et à l'impuissance de la révolution. En 1788, il fut signalé par un observateur perspicace (1) comme un des principaux obstacles à la réforme ; et, de nos jours, il a pris des caractères encore plus pernicieux. Lorsque le Code du 25 septembre 1791 eut, pour la première fois chez un peuple civilisé, établi en principe que la séduction n'est ni un délit ni la violation d'un contrat, les mœurs reçurent aussitôt une fâcheuse atteinte. En même temps les mauvais exemples du Directoire firent pénétrer la corruption dans des classes qui jusqu'alors étaient restées intactes. Depuis ce temps, le mal envahit chaque Jour plus profondément les villes et les campagnes. Le sentiment délicat qui, chez les An^lo- Saxons, assure aux femmes, lorsqu'elles sont obligées de parcourir seules les voies publiques, le respect et, au besoin, la protection de tous les hommes, manque presque complètement aux Français. Trop souvent il est remplacé par une importunité grossière, qui fournit des effets comiques à certaines peintures de mœurs, et qui n'excite guère l'indignation des honnêtes gens. A Paris, le mal dépasse aujourd'hui toutes les limites atteintes chez les autres peuples civilisés; il a repris certains caractères qu'on ne connaissait plus, depuis les décadences d'A-

(1) JefTerson, Mélanges politiques, I, 332.

PRATIQUES DE LA COUTUME. Hl

thènes ou de Rome ; et il s'est tellement incorporé à la population que les unions deviennent de plus en plus stériles, et donnent d'ailleurs un bâtard sur trois naissances. L'esprit d'égalité a fait passer sur toutes les classes le niveau du mal : tandis que les oisifs subventionnent une armée de courtisanes, les ouvriers renoncent au mariage ; et, dans certains corps d'état, le concubinage est en quelque sorte devenu une pratique professionnelle.

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