‹ Économistes financiers de 18e siècleChapitre 113 sur 201 · JEAN LAW · texte numérisé non relu

JEAN LAW

SES ÉCRITS ET lES OPÉRATIONS DU SYSTÈME.

Jean Law naquit à Édimboiirg, ep 1671. Quelques-uns de se§ )3iographes^ prétendent qu'il descendait, par sa mère, de la célèbre maison d'Argyle , qui , après avoir soutenu la cause de Charles I", sp rallia au gouvernement de Cromwell , et ne cessa plps, depuis cetj;^ époque, de prendre parti contre les Stuart. H est certain que, mp).-T gré cette alliance illustre, William Law, son père, e^^erçait |;out simplement, h Edimbourg, le njétier d'orfèvre , giuquel se rattachaient, dans ce tenjps-là, des opérations de change jet d'escomp/^ 3n.alpgue§ à celles que fopt les banquiers d'aujourd'hui. Le commerce d'argept, toujours si profitable à ceux qpi s'y livrent avec prudence , pe ta|:4^ pas à enrichir le père de Lavy, et i| njourut jeune , laissant îia lamjlte en possession de deux terres considérables en Écpsse. Jeappe iCjjpfjpbelI, §î3i veuve , eut à cœur de donner à l'aîné de cette fanaille, qui éfait Je^ff Law, une éducation d'autant plus distinguée, qu'il se faisait repiar^r quer déjà par une intelligence précoce et une aptitude singulière ^ toutes les connaissances dont le calcul est l'élérpept principal. CombJjé, en outre, par la nature, des plus grands avantages extérieurs, Law devint, à vingt ans, un gentleman accompli. En même temps qu'il excellait dans tous les exercices du corps, il brillait par une taijle

^M. de Senovert, dans le Discours préliminaire de son édition des œuvres de Law, en 1790; — M. Thiers, dans sa Notice sur Law et son système , insérée dans la première et unique livraison de V Encyclopédie progressive, iS^6, in-S».

Duclos s'exprime ainsi sur ce point, fort peu important d'ailleurs: «Law était Écossais, gentilhomme ou non, mais se donnant pour tel, comme tous les étrangers. »

imposante, parla noblesse de sa ligure, par l'élégance de ses manières, par le charme et par la facilité de son élocution. Un jeune homme ainsi élevé, devenu libre de sa personne et maître d'une partie de la fortune paternelle , ne pouvait se plaire longtemps dans la triste capitale de l'Ecosse : Law ne tarda pas à l'abandonner, et à se rendre à Londres.

Il paraîtrait qu'il séjourna quatre ou cinq années dans cette ville. Le dernier de ses biographes* raconte qu'il employa son temps à jouer, à plaire aux femmes , et à étudier les secrets du commerce et du crédit. Nous inclinons à croire que la première de ces occupations l'emporta de beaucoup sur la seconde. Il eut, en effet, force intrigues amoureuses, se lia avec tous les étourdis de la haute société de Londres, dissipa au jeu la plus grande partie de son patrimoine , et finit par tuer, dans une rencontre particulière, un certain M. Wilson, qui ne se trouvait pas content de ses procédés. Les lois anglaises étant fort sévères sur le duel , Law fut traduit devant les tribunaux , condamné à mort , et n'échappa que par la prison à la peine capitale. Il eut le bonheur de pouvoir mettre fin à sa captivité par la fuite , et se sauva sur le continent.

Pendant le séjour de Law à Londres , un grand événement avait eu lieu, la création de la banque d'Angleterre, en 1694. Il est probable qu'il commença par fixer à un assez haut degré l'attention d'un homme que la nature avait fait calculateur. En quittant les bords trop hospi4f taliers de la Tamise, Law s'était réfugié en Hollande. Quand il eu! gagné Amsterdam, il se retrouva en présence d'une banque nouvelle, qui avait presque un siècle d'existence, dont le mécanisme était à peu près inconnu de toute l'Europe , et chez le peuple le plus commerçant du monde. Ce spectacle, la perte de sa fortune , et la satiété de jouissances qui ne conservaient plus le charme de la nouveauté, imprimèrent dès cette époque à la vie de Law une autre direction. Sans renoncer aux plaisirs, il résolut de les mener de front avec l'étude et les affaires ; sans renoncer au jeu , dans lequel il avait trouvé une méthode prompte de se ruiner, il arrêta le ferme dessein de n'y plus chercher que la méthode de s'enrichir. Pour exécuter ce plan , il s'attacha, d'abord, en qualité de commis, au résident anglais à Amsterdam. Dans cette position , il amassa promptement toutes les connaissances commerciales qu'il était jaloux d'acquérir; et, satisfait de ce

* M. Thiers.

côté, il quitta la Hollande pour aller étudier à Venise, à Gênes, à Florence , à Naples et à Rome , le commerce et le crédit. En même temps, une constance de bonheur au jeu, qui demeura toujours une énigme pour les contemporains, et, selon toute apparence, d'habiles spéculations sur les fonds publics \ avaient relevé la fortune de l'Écossais, et lui permettaient de voyager en grand seigneur.

Vers 1700, Law, doué de beaucoup d'intelligence naturelle, et surtout d'un génie éminemment propre à l'action , crut avoir fait une grande découverte en économie sociale. Il possédait du moins, sur les choses qui sont le fondement de la vie humaine , et sur lesquelles roulent les plus graves affaires du monde, c'est-à-dire l'ensemble des intérêts matériels de la société , des lumières bien supérieures à celles de ses contemporains ; car il avait compris le besoin de s'en instruire, tandis que les autres ne se doutaient même pas qu'elles valussent la peine d'être étudiées. De magnifiques dehors, de l'esprit, de la richesse, et la conscience de son mérite, ouvrirent alors son cœur à l'ambition. De ce moment , il se crut appelé à jouer le rôle de réformateur : on verra comment une volonté forte et une moralité facile lui en garantirent le succès.

Il se présentait justement pour Law une occcasion d'essayer ce nouveau rôle en Ecosse même, sa patrie. Une banque y avait été établie en 1695, mais elle n'avait pu se maintenir ; et l'on essayait de la relever sur un autre plan. Law recueillit toutes ses idées économiques, et les résuma dans un mémoire intitulé : Considérations sur le numéraire et le commerce y qu'il alla présenter lui-même au Parlement d'Ecosse. Quoique nous devions revenir sur ce Mémoire, qui est le principal ouvrage de l'auteur, il est indispensable d'énoncer, dès à présent , en quoi consistait la découverte à laquelle celui-ci ne cessa d'attacher la plus haute importance.

Les études de Law s'étaient surtout concentrées sur la monnaie, ce qui n'avait rien d'extraordinaire de la part du fils d'un banquier. Or,

* M. de Senovert dit que Law jouait sur tous les effets publics de l'Europe, et que lorsqu'un gouvernement faisait une faute, il savait en profiter; qu'il était, en outre, gros joueur dans le sens ordinaire, et gros parieur. Et cet éditeur ajoute : « On sait aujourd'hui que parier est un jeu qui a ses règles particulières, il y a fort longtemps que ce genre dHndustrie est introduit en Angleterre , et l'on assure que quelques Français y ont fait de grands progrès. * (OEuvres de Law, édition de 1790, Discours préliminaire, en note.)

Voyez la X« lettre sur les Banques, page 652 de ce volume : elle confirme l'opinion exprimée par M. de Senovert, sur l'origine d'une partie de la fortune de Law,

en réfléchissant profondément sur la matière, il en était tenu à se persuadëf* que les métaux pt^édëux ne rem()lissaient que par abus le rôle d'agents de la circulation, ^elon lui, la monnaie par excellence, c'était le papier, parce qu'il manque de valeur intrinsèque. Voilà sa doctrine économique fondamentale, et, malheureusement, l'espèce d'idée fixe et faussé vers laquelle il fit graviter toutes les forces d'un esprit supérieur! Et si l'on doit, quant à présent, nous croire sur parole, on ne tardera pas à rencontrer, dans le cours de cette Notice, les preuves graduelles et irrécusables de la proposition que nous venons d'avancer.

Quoique la chimère de l'Ecossais consistât réellement à proscrire les métaux précieux, et qu'il ne voulût, dans le commerce, d'autre monnaie métallique que celle indispensable aux plus minimes échanges, il n'avouait pas cette proposition en termes explicites dans son Mémoire au Parlement, et il se conteiltalt de présenter un système de banque territoriale qui eût produit cet effet, en créant un papier dont le cours devait être obligatoire. Soit que ses compatriotes aient aperçu le piège , ou qu'ils ne s'en soient préservés que par hasard , toujours est-il qu'ils repoussèrent le projet. Law l'envoya en Angleterre, où il ne fut pas mieux accueilli ; mais ce double échec ne rebuta pas son énergique volonté. Il se remit à parcourir l'Europe, et, pendant près de quinze années consécutives , c'est-à-dire jusqu'au moment où il se fixa tout à fait en France , il poursuivit de ses idées tous les hommes dont il pouvait espérei* (juelque assistance pour les faire Valoir. Ses vues se trouvaient tnême secondées à merveille paf le genre de vlfe qu'il avait embrassé. Sa profession de joueur l'appelant à se promener sans cesse de capitale eu capitale , le mettait en relation pérpétuelh avec les courtisans et les diplomates de tous les pays. Or, il tirait de ces rapports la double utilité , et de gagiier l'argent de ces messieurs, et de s'établir dans leur opinion comme un homme fort habile ei matière de finances et de crédit. Il se servait, en outre, de leur intermédiaire pour faire passer des Mémoires aux ministres, et cettt tactique savante avait fini par accréditer son nom dans presque tou! les cabinets de l'Europe.

En 1708, la guerre malheureuse de la succession, jointe à l'incapacité profonde des trois contrôleurs généraux, qui avaient bien hérité du portefeuille de Colbert, mais non de l'habileté de cet homm« d'État, avait apporté un inextricable désordre dans nos finances Chamillart était aux abois, et n'aspirait plus qu'à quitter le poste qù

lui avait été confié. Law, bien instruit sous ce rapport, accourut de Bruxelles lui offrir ses services*. En Ecosse et en Angleterre, il avait pu ne pas être écouté, mais en France, à cette époque, il ne devait pas même être compris. Ce désappointement fut suivi d'un autre. Law avait déployé à Paris un luxe de prince, et réalisé au jeu des bénéfices considérables. M. Thiers, qui n'a fait, d'ailleurs, que prêter le charme de sa diction aux récits des contemporains, nous apprend qu'il taillait le pharaon chez la Duclos, célèbre courtisane de ce temps. « Il n'entrait jamais au jeu, ajoute le même biographe, avec moins de 100,000 livres. Pour atriver à compter plus vite, il avait fait fabriquer des jetons en or de 18 louis. Il se lia avec plusieurs seigneurs de la cour, et surtout avec le jeune duc d'Orléans, qui aimait les esprits inventifs, et qui parut disposé à adopter ses idées. » Mais, soit que le grand train d'un étranger eût déplu par le contraste qu'il offrait avec la misère publique, soit que le lieutenant de police d'Argenson n'aimât pas la science de gagner toujours aux jeux de hasard, ou qu'il ne crût pas à cette science, Law se vit bientôt signifier l'ordre de quitter Paris et la France, immédiatement.

Cette nouvelle défaite ne rendit pas Law infidèle au plan qu'il s'était tracé. Pendant que la bassette, le pharaon, et les spéculations sur les effets publics continuaient d'accroître sa fortune, il continuait lui-même à chercher un gouvernement qui voulût bien expérimenter ses théories. On rapporte que Victor Amédée, duc de Savoie, auquel il soumit ses projets, lui répondit qu'il n'était pas assez riche pour se ruiner. Il alla trouver l'empereur à Vienne, et n'obtint pas plus de succès. Mais, durant cet intervalle, le destin prit en quelque sorte le soin de relever ses espérances. L'impitoyable mort, frappant à coups précipités sur la famille du grand roi, approcha la couronne tout près de la tête de Philippe d'Orléans. L'âge du vieux monarque et celui de son dernier rejeton ne permirent guère à Law, en 1714, de douter que le prince qui aimait, comme dit M. Thiers, les esprits inventifs, ne

* M. Thiers fait venir Law une première fois dans notre pays vers 1695, et il ajoute qu'il visita la France, toute brillanle des prospérités dues àVadminisIration de Coiberl. Nous n'avons retrouvé aucune trace du voyage de Law à celte époque; mais ce (pi'il y a de certain, c'est que Colbert était mort depuis dix ans en 1695, et que la situation du royaume était alors si peu brillante, que, des 1689, Louis XIV était obligé de convertir en espèces tous les meubles d'argent que le célèbre artiste Ballin avait exécutés pour le i)alais de V-ersailles. Déplus, Vauban affirmait, en 1698, que la dixième partie du peuple était réduite à la mendicité. Quand respecteronsnous donc les faits, en écrivant l'histoire?

fût à la veille de voir, de manière ou d'autre, le pouvoir royal tomber entre ses mains. Il se tint donc aux aguets, tout prêt à profiter d'un événement, dont l'attente ne fut pas de longue durée.

Le 1*' septembre 1715, Louis XIV descendit dans la tombe. Stric^ observateur de l'étiquette monarchique, il ne manqua pas à l'usage de sermonner son successeur, quoique ce successeur ne fût qu'un enflant : il lui recommanda de ne pas l'imiter dans sa passion pour la guerre, et lui fit entendre de belles paroles sur la vertu de l'écono-î mie. Mais l'agriculture était ruinée, le commerce et l'industrie n'exis-i taient plus que de nom, et le Trésor était littéralement vide : l'éclat brillant de ce règne, semblable à la lueur funeste que jette un incendie, s'était éteint, pour ne plus laisser apercevoir à l'œil consterné que les débris de toutes les richesses qui lui avaient servi d'aliment. Law sa-^ vait tout cela, et la justesse de son coup d'oeil lui montra de suite, 1 dans cette conjoncture, dans son habileté, et dans la bienveillance du J: prince qui allait saisir les rênes de l'État, le présage certain de la gloire et de la grandeur qu'il rêvait depuis quinze ans. Aussi s'empressa-t-il de faire passer en France toute sa fortune, qui montait à 1 ,600,000 livres, et d'y arriver lui-même. -

Il n'est pas plutôt à Paris qu'il sollicite l'honneur d'être reçu au Palais-Royal, et l'obtient sans peine. Rientôt ses visites de cour se transfor^^ ment en conférences sérieuses, où il discute ses idées économiques avec le régent. Enfin, soit que Philippe se laisse fasciner par le prestige des considérations que développe son adroit interlocuteur, soit qu'il lui suffise de reconnaître dans ses projets l'intérêt seul de la Couronne, dont il n'est séparé que par une fragile existence d'enfant, l'année qui avait vu mourir Louis XIV n'achève pas son cours, sans que l'adoption des idées de Law soit résolue. Tout rend vraisemblable, néanmoins, qu'ici, comme devant le Parlement d'Ecosse, cet audacieux novateur ne dévoila pas entièrement la théorie singulière dont il méditait l'application. On ne peut guère admettre qu'il ait proposé au régent, et plus tard à son conseil, sans réticence aucune, de substituer la monnaie de papier à la monnaie métallique. Les hommes du dix-huitième siècle furent à leur insu, selon nous, les instruments d'une utopie qu'ils ne connaissaient même pas; et la moralité peu sévère de l'ami du prince prolongea leur aveuglement, en livrant d'immenses richesses à leur cupidité.

Avant d'aborder l'histoire matérielle de cette grande déception, qu'on rencontre au berceau d'un siècle qui mérita plus tard d'être

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appelé le siècle des lumières, il faut, de toute nécessité, revenir à son principe générateur, à la doctrine, à la conviction, à la foi économique de Law. Comme ce n'est pas à tort que les diverses opérations qu'il nous reste à décrire furent baptisées du nom de Système, on doit, pour comprendre ce système, en demander la clef à l'inventeur. A défimt de cette précaution, nul intérêt ne s'attacherait aux événements; ils resteraient inintelligibles, et n'apparaîtraient que comme un tissu de fourberies encore plus insensées que coupables.

Dans le Mémoire au Parlement d'Ecosse, ou les Considérations sur le numéraire, Law disait :

«La valeur des choses n'est pas en raison de leur usage plus ou moins nécessaire, mais eu raison de leur quantité plus ou moins grande, comparée à la demande qu'on en lait. L'eau est d'un grand usage , mais de peu de valeur, parce que la quantité de l'eau est de beaucoup supérieure à la demande. Les diamants sont de peu d'usage, et pourtant d'une grande valeur, parce que la demande surpasse de beaucoup la quantité existante des diamants.

«La valeur des choses varie par deux causes distinctes, lapins ou moins grande abondance des produits, et la plus ou moins grande abondance de la monnaie. De ces deux causes, l'une échappe à l'action de l'homme, tandis que l'autre peut être soumise à son empire. 11 ne dépend pas de l'homme que la quantité du blé, du vin, etc., se maintienne toujours en équilibre avec les besoins, mais il dépend de lui que la somme de la monnaie demeure toujours dans un juste rapport avec la demande, pourvu que cette monnaie n'ait pas de valeur intrinsèque, qu'elle ne consiste point dans l'or ni dans l'argent.

« Il y aurait dans ce fait un immense avantage, car la monnaie est le principe du travail, de la culture et de la population. Les pays riches sont ceux où il existe beaucoup de monnaie ; les pays pauvres, ceux où elle est rare.

« Rien n'est plus propre à remplir la fonction de la monnaie, que le papier. Aux avantages que présentent, sous ce rapport, les métaux précieux, il joint d'autres qualités qu'ils ne possèdent pas. 1" On le compte et on le transporte plus facilement ; 2" la matière ne coûte rien, ou presque rien, tandis qu'il faut acheter fort cher l'or et l'argent ; 5" enfin, par cette raison, on ne l'exporte pas, et l'offre peut toujours égaler la demande. « Ce dernier point a la plus haute gravité.

c( En effet , il y a lutte perpétuelle entre les propriétaires des choses et les détenteurs de l'argent. Les premiers font la loi aux seconds, quand les denrées et les marchandises de toute nature sont rares ; et ils la subissent, au contraire, quand elles deviennent communes. Cependant, la justice et l'intérêt général veulent que la valeur, ou le prix des choses, ne dépasse jamais la limite des frais de production. Or, il n'y a qu'un moyen pour atteindre ce résultat : c'est de faire que la somme de la monnaie soit constamment en équilibre avec la quantité des choses , hypothèse qui se réalisera du moment que l'on pourra fournir, sur des garanties réelles, du numéraire à tous ceux qui en réclameront. Si la monnaie, sous forme métallique, rend ce desideratum une chimère, rien n'est plus facile que son accomplissement, avec la monnaie sous forme de papier*.»

» Toutes ces idées sont éparses dans les divers écrits de Law. Voyez Considéra-

Après l'exposé de ces théories, Law proposait, comme moyen d'ap- | plication, l'établissement d'une banque territoriale qui aurait mis ert circulation du papier ayant cours obligatoire, jusqu'à concurrence d'une certaine portion de la valeur des terres du pays. Cette banque n'aurait donné et reçu que des billets; et, pour que la somme du numéraire ne devînt jamais supérieure aux besoins, elle aurait repris la monnaie, à titre de placement, des mains de tous ceux qui n'auraient pas trouvé à en faire emploi. De cette manière, ajoutait-il, la monnaie ne sera jamais ni trop chère, ni à trop bon marché, et le travail sera sans cesse en mouvement.

Quand Law vint en France pour la seconde fois, il ne modifia qu'en apparence le fond de ces doctrines. Il ne proposait plus, il est vrai, de créer des billets qui eussent cours obligatoire entre les particuliers ; mais il demandait que le gouvernement se rendît l'entrepreneur d'une banque qui aurait eu pour réserve tout le numéraire provenant de l'impôt, et qui aurait été la caissière de l'État, en ce sens que son papier eût été légalement recevable du roi aux sujets, et des sujets au roi. Si ce n'est là le véritable projet soumis au régent par Law, dans les conférences secrètes du Palais-Royal, on n'en trouve pas d'autre, du moins, dans les deux Mémoires qu'il adressait à ce prince vers la même époque.

Cette analyse des théories patentes de Law ne suffirait pas encore à l'explication du Système^ si nous n'ajoutions quelques mots relatifs au régime économique des monnaies en ce temps-là.

Au lieu de considérer la monnaie d'or et d'argent comme une marchandise tirant sa valeur, de même que tous les autres produits, de la nature des choses, les légistes, qui n'ont pas peu contribué à obscurcir les notions du sens commun dans le monde, avaient, depuis des siècles; accrédité l'opinion qu'elle n'était qu'un signe arbitraire, imaginé par le souverain pour représenter le prix de tout ce qui entre dans le commerce. De ce principe faux, on avait tiré la conséquence, trèslogiquement absurde, que la monnaie devait toujours être reçue pour la valeur qu'il plaisait au prince de lui assigner ; et que, par exemple, quel que fût le nombre de livres servant de diviseur à un poids de 8 onces d'or ou d'argent, appelé marCy chacune de ces livres devait toujours être prise sur le même pied dans les échanges. C'est sur cette

lions sur le numéraire, pages 465, 409 et 510 de ce volume, el notamment le chapitre vu du même ouvrage ; — voyez, surtout, les Lettres sur le nouveau Système des finances.

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ingénieuse théorie, puisée à la source du Droit romain, et ayant cours en France depuis Philippe le Bel, que s'appuyait le fait de V augmentation et de la diminution alternatives de la monnaie. Augmenter celle-ci, c'était tailler plus de livres dans le marc d'or ou d'argent; la diminuer, c'était, au contraire, en tailler moins *. On verra bientôt que cette méthode systématique d'imprimer tirte variation perpétuelle à la mesure générale de la valeur, et de porter sans cesse la fraude et le désordre dans toutes les transactions sociales, n'eut pas une médiocre part aux expériences de Law, qui avait eu d'abord le mérite de la flétrir daiis ses écrits.

Louis XIV avait laissé une dette de 2 milliards 412 millions à son successeur ^ Elle se composait, avec tous les intérêts exigibles, du capital des rentes constituées, de celui des offices sans nombre créés depuis la mort de Golbert, et de plus de 600 millions d'effets royaux qui perdaient 80 ou 90 pour 100 sur la pince. L'impôt s'élevait à la somme de 160 millions ; mais il n'y avait plus à espérer qu'un recouvrement de quatre ou cinq millions sur les trois derniers mois de l'année 1715. Plus de la moitié des revenus des deux exercices suivants se trouvait consommée par avance, et le numéraire de toutes les caisses publiques ne dépassait pas 800,000 livres. Il fallait, en un mot, beaucoup plus de 90 millions pour acquitter les seuls intérêts, échus et courants, de la dette publique. Quant à la situation du pays, oh peut juger de ce qu'elle était à cette époque, par la peinture déplorable qu'en avait faite le maréchal de Vauban, dès 1698 \ Dans ces graves conjonctures, on proposa la banqueroute, sur le motif que le prince n'était pas tenu des dettes du feu roi , et qu'il avait reçu la couronne franche, libre et quitte de tous les engagements de ses prédécesseurs. On a fait grand bruit de la noble résistance du duc d'Orléans à ce conseil. L'éloge des scrupules du vertueux élève de l'abbé Dubois témoigne de la candeur de la muse de l'histoire ; mais la vérité est que la politique eut beaucoup plus de part que la morale au rejet de cette mesure. Le régent avait compris que la banqueroute à décou-

^ La première de ces expressions, augmenter la monnaie , présente le même sens que celles-ci : l'élever, la hausser, la surhausser ou l'affaiblir, et la seconde, diminuer la monnaie , se prend dans la même signification que les mots : la baisser, l'abaisser, ou la rendre plus forte.

* Voyez Dutot, chap. i^% art. 5. — Cet auteur a extrait ce chiffre d'une publication officielle de 1720, dont il est donné un extrait dans le Mercure de France du mois de septembre de la même année.

^ Voyez la Dime royale, page 54 de ce volume.

vert était un très-mauvais moyen de consolider le crédit public, qui équivaut à la possession de la pierre philosophale pour les gouvernements dissipateurs ; et Law, devenu son conseiller intime en matière de finances, lui avait persuadé, d'ailleurs, qu'à l'aide de ce mot mystérieux, le crédit, il changerait subitement la face du royaume et délivrerait la Couronne, à l'avenir, de toutes les espèces de dépendances que lui imposait le besoin de se procurer de l'argent. Or, ces idées plaisaient d'autant plus à Philippe , qui voulait rester premier ministre, s'il ne devenait roi, que le clergé, la noblesse et le parlement avaient repris dans les affaires de l'État, depuis la mort de Louis XIV, toute l'influence que ce prince avait su leur enlever. Toutefois, comme les circonstances ne permettaient pas une application immédiate des plans de l'Écossais, la non-adoption de la banqueroute générale n'empêcha pas de recourir à l'expédient des banqueroutes partielles, et de la violence contre les gens d'affaires, qui ne s'enrichissaient que grâce à l'impéritie du gouvernement. On commença par réduire à 250 millions les 600 millions d'effets royaux répandus dans le public sous le nom de promesses de la caisse des emprunts, billets de Legendre, billets de V extraordinaire des guerres, de V artillerie, de la marine, et autres, en les convertissant en un seul papier qui reçut la dénomination de billets d'État. On avait promis de ne plus toucher aux espèces, qui se trouvaient à 28 livres le marc, et un mois après cette déclaration, on les porta à 40 livres. Enfin, un tribunal exceptionnel, appelé chambre de justice^ fut rendu maître de la liberté et de la vie de tous les traitants, comptables et fournisseurs. Les recher ches devaient s'étendre jusqu'à l'année 1689. Des édits infâmes conviaient les domestiques à dénoncer leurs maîtres, et portaient peine de mort contre ceux qui médiraient des délateurs. Au lieu d'opérer la réforme dans l'impôt, on organisait la terreur contre les hommes : d'argent, et elle n'eut d'autre résultat que de les dépouiller d'une partie de leurs rapines, au profit des hommes de cour.

Il n'existait plus de secrétaires d'État depuis la mort du vieux roi et le pouvoir exécutif était aux mains de six Conseils, qui relevaient du Conseil supérieur de la régence. Il résultait de ce notable changement dans l'administration du royaume, que les projets de Law nei pouvaient être exécutés qu'avec l'assentiment du Conseil des finances, présidé par le duc de Noailles. Il fut donc convenu, entre le régent et Law, que celui ci soumettrait ses idées à ce Conseil, et que s'il ne pouvait les y faire prévaloir, ce qui arriva en effet, ce serait à l'aide du

temps et de moyens détournés qu'aurait lieu l'application du Système.

Le 2 mai 1716, Law obtint le privilège de créer une banque particulière. Le fonds de cette banque fut de six millions divisés en 1,200 actions de 5,000 livres chacune. Le montant de ces actions, payables au porteur, fut fourni un quart en argent et trois quarts en billets d'État \ La banque escomptait le papier du commerce, se chargeait de la caisse des négociants au moyen des virements de parties, et stipulait le payement de ses billets en écus d'espèces ou de banque^ c'està-dire d'un poids et d'un titre certains. Elle eut un succès qu'on s'explique. D'abord, le régent lui accordait une haute protection; ensuite, c'était un établissement très-utile dans un pays dévoré par l'usure, en proie à la plus effroyable misère, et où la persécution même, dirigée contre les Traitants , venait de rendre les espèces plus rares que jamais ; enfin , il annihilait l'énorme préjudice que causait au commerce intérieur et extérieur l'instabilité perpétuelle de la monnaie. Par l'effet des stipulations en écus de banque^ la mesure de toutes les valeurs, l'argent, devenait fixe; et, par conséquent, quiconque se servait de cette mesure n'avait plus à craindre d'être lésé dans ses transactions. Du reste, il en était des billets de la banque de Law comme de ceux de la Banque de France aujourd'hui, nul n'était contraint de les recevoir. Mais cette circonstance, précisément, ne souriait pas au fondateur. Aussi, le 10 avril 1717, fit-il rendre, par le Conseil, un arrêt qui ordonna que tous les comptables publics prendraient le papier de la banque en payement des contributions, et l'échangeraient à vue contre des espèces. S'il n'y avait pas encore là de violence contre les particuliers , il y en avait l'indice , et les esprits clairvoyants l'aperçurent. La circulation des billets demeura concentrée dans Paris et quelques grandes villes : il fallait mettre un nouveau ressort en jeu pour l'étendre.

On sait qu'à cette époque le commerce de long cours n'avait lieu que par le moyen de compagnies privilégiées. Colbert avait, en 1664, créé celle des Indes et plusieurs autres, dont la décadence fut rapide dès qu'elles ne purent plus se soutenir avec les fonds de l'État. Le trafic de la Louisiane, grande province de l'Amérique du nord, traversée par le Mississipi , qui débouche dans le golfe du Mexique, avait été

* La faculté de solder le prix de raclion un quart en argent et trois quarts en billets d'État est une circonstance grave, dont M. Thiers ne parle pas. Elle prouve que les intérêts de la Banque furent, dès l'origine, liés à ceux du gouvernement. ( Voyez la notice de M. Thiers, Encyclopédie progressive, page 63. }

m NOTICE HISTOKIQUE

concédé à Crozat, dont le nom est resté célèbre dans les fastes du négoce. C'était un pays sauvage, récemment découvert par un Français, et où il existait à peine un germe de colonie. Crozat ne demandant pas mieux que de se démettre de son privilège, Law fut admis à lui succéder, par lettres patentes du mois d'août 17^7. Elles l'autorisaient à former une société en commandite, qui prendrait le nom de Compagnie d'Occident, h^ roi donnait à la Compagnie |a pleiue propriété de toutes les terres de la Louisiane, et de tous les forts, armes, canons, munitions et vaisseaux q^^ Sa Majesté pouvait posséder dans ce gouvernement; en outre, le monopole du commerce de cette contrée pendant vingt-cinq ans, et celui de la traite des castors du Canada. Et il lui était attribué , pour armes , « un écusson de sinople , à la pointe ondée d'argent, sur laquelle sera touché un fleuve, au naturel, appuyé sur une corne d'abondance d'or, au chef d'azur semé de fleurs de lis d'or, soutenu d'une face en devise aussi d'or, ayant deux sauvages pour supports, et une couronne tréflée, » La colonisation et le commerce étaient tout à la fois l'objet de la société. Son capital fut fixé à la somme de cent millions, et divisé en 200,000 actions, de 500 livres chacune, payables seulement en billets d'État \

On a vil qu'il existait dans le public pour 250 millions de hillels d'État. Ces effets royaux, malgré la révision à laquelle ils devaient le jour, ne jouissaient pas de beaucoup plus de crédit que les précédents. Ils perdaient 66 à 72 sur la place. Une partie, toutefois, avait été s.e loger dans les actions de la banque et formait sop capjtaL Une autre partie, plus considérable, trouva une issue dans les actions de la Compagnie d'Occident, car l'édit de création disposait qu'elles ne pourraient être payées qu'en cette n^onnaie. Ces billets, portant intérêt à 4 pour 100, représentaient, pour la compagnie, un revenu annuel de quatre millions, dont la première année devait servir de fonds-capital à son entreprise, et les suivantes solder l'intérêt des actionnaires sur le pied aussi de 4 pour 100. Le seul avantage offert aux détenteurs des billets d'État consistait donc dans l'expectative des bénéfices commerciaux de la Compagnie d'Occident. r-

* M. ïhiers se trompe quand il avance que l'action d'Occident devait être acquittée un quart en espèces, et trois quarts en billets d'État. Cette disposition n'était relaUv« qu'aux actions de la Banque.

Voyez, sur ce point, Dutot, chapitre ni, art. 1, — Pàris-Duvernay, Examen des fiéflexions politiques sur les Finances, tonje I, page 212 ; — Forbonnais, Recherches et considérations sur les Finances, tome VI , page 274, et la notice de Jlf. ïhiers, Encyclopédie progressive, page 67.

Ces combinaisons eurent d'abord très -peu de succès. Le papier résistait à se jeter dans les actions d'Occident, quoique Law y eût placé les 6 millions de billets d'État, capital de la banque. Elles ne mirent pas moins de vingt mois à gagner le pair, en epèces. La banque prospérait toujours; mais on ne saurait admettre, avec M, Thiers, que, dans le principe, l'or et l'argent s'y soient accumulés à vue d'œil. Ce qui prouve le contraire, c'est qu'au commencement de 1718, la faculté, dont elle était investie, de puiser dans les caisses de l'État, était devenue un embarras pour le gouvernement. Il se plaint que les comptables de province retiennent les deniers royaux par devers eux sous prétexte de l'acquittement éventuel des billets, et il se livre, pour remédier à cet abus, à des mesures qui sacrifient les intérêts de la banque à ceux du Trésor, pendant qu'il était facile de concilier les uns et les autres si la banque eût regorgé d'argent. Puisqu'il lui fallait une réserve en province, ne pouvait-elle pas en calculer la somme, la verser au Trésor, et s'en faire assigner la valeur sur les caisses publiques de chaque localité? D'ailleurs, fût-il certain, comme M. Thiers le donne à entendre, qu'elle eût émis pour 50 à 60 millions de billets dès la première année de son établissement, ce fait ne prouverait encore l'abondance du numéraire dans ses caisses, qu'autant que le doute ne serait pas admissible sur la question de savoir si ce papier n'avait pas été fabriqué, en partie, pour les besoins du gouvernement.

Avec l'année 1717 se termine le prologue du drame extraordinaire qui devait plus tard fixer l'attention de toute l'Europe. Mais pendant qu'il s'était joué, il se passait dans le royaume un autre spectacle non moins curieux. Aux points de vue politique, religieux, administratif et financier, on n'y avait jamais vu de si nombreux et de si rapides changements. En vingt-huit mois, les ministres avaient été remplacés par des Conseils; les jésuites, tout-puissants et persécuteurs sous Louis XIV, étaient en disgrâce et persécutés à leur tour par les jansénistes ; on avait effectué le visa des effets royaux, haussé la dénomination des monnaies, établi une chambre de justice contre Tes traitants, diminué l'intérêt des rentes sur la Ville sans remboursement de capital, et fait la promesse, qu'on ne tint pas, de réduire les pensions. On avait réimprimé le Télémaque par ordre du régent; on essayait, comme fantaisie, l'application de la dîme royale dans plusieurs provinces, et chaque jour amenait une longue Déclaration dont le préambule pompeux, satire amère du régime économique que subissait la France , n'apportait que des palliatifs ridicules aux maux

sans nombre que ce régime avait engendrés. Une seule entreprise louable avait été conduite à bien , l'ordre dans la perception de l'impôt. Quant à son inégalité choquante et aux vices épouvantables de son assiette, ils subsistaient toujours. Le visa avait donné lieu à d'infâmes manœuvres; la chambre de justice était tombée plus bas, dans l'opinion, que les concussionnaires mêmes qu'elle poursuivait, et la plus forte part des restitutions qu'elle avait prononcées, au lieu de profiter à l'État, devint la proie des favoris, des maîtresses et des créatures du régent. En résumé, au commencement de 1718, on avait à peine affaibli les dettes, quoiqu'on eût mis à contribution tous les secrets du grand art de la banqueroute, et le déficit continuait d'être effrayant.

L'institution des Conseils particuliers n'avait été qu'une concession faite aux circonstances par le régent. Il revint aussitôt qu'il le put à l'ancien mode des secrétaires d'État, et mit d'Argenson, le même qui avait été lieutenant de police sous Louis XIV, à la tête des finances. Mais il ne lui confia ce poste que nominalement, et Law eut, en réalité, la direction principale des affaires. Cette participation occulte de l'Écossais au pouvoir eut pour première conséquence de faire prononcer une refonte générale des espèces, avec nouvelle augmentation. Le marc d'argent fut porté, au mois de mai 1718, de 40 à 60 livres. Il se trouvait ainsi plus que doublé depuis la mort de Louis XIV. L'édit * ordonnant cette mesure prétexta, comme de coutume, la cause du bien public. C'était, disait-on, un nouveau débouché qu'on voulait fournir aux billets d'Étal; et voici en quoi consistait l'avantage offert aux détenteurs de ce papier. De l'édit sur la refonte naissait l'obligation de porter les vieilles espèces aux hôtels des monnaies ; mais il était permis de joindre à son argent deux cinquièmes en billets d'État. Il arrivait donc que, lorsqu'aux termes de la loi on se dessaisissait, en faveur du fisc, de 8 écus de 5 livres, ensemble 40 livres ou un marc d'argent, il était facultatif d'y ajouter 16 livres en billets d'État, ce qui opérait bien la tradition de la somme totale de 56 livres au profit du Trésor. Or, quand celui-ci avait reçu cette valeur, il vous rendait en échange 9 écus 1/3 nouveaux, dénommés pièces de 6 livres, qui faisaient 56 livres également. Mais la valeur intrinsèque de ces 56 livres, le poids d'argent qu'elles contenaient, étant inférieur de 1/15 au poids d'argent que vous aviez livré vous-même, vous perdiez, d'abord, cette portion de votre numéraire, et vous donniez, ensuite, vo-

* En date du 20 mai 1718.

tre papier, vos billets d'État, pour lien. En résumé, l'État gagnait, par cette honnête opération, 6 2/3 en argent et 26 2/3 en papier, en tout 33 1/3 pour 100, sur les fonds portés aux hôtels des monnaies ^

Le procédé, quoiqu'il ne fût pas neuf, causa cette fois beaucoup de rumeur. A force de déceptions, le public finissait par entr'ouvrir les yeux à la lumière. Law avait pour ennemis les financiers et le Parlement, parce qu'il n'avait pas dissimulé que ses réformes menaçaient les profits des uns et l'existence de l'autre. Les premiers jetèrent les hauts cris contre un expédient dont ils étaient les inventeurs, et la Robe saisit avec joie une occasion de donner l'intérêt général pour appui à ses ressentiments personnels. Usant du droit qui leur avait été rendu par la régence, les magistrats se réunirent le 20 juin 1718, et décidèrent qu'il serait remontré au roi que l'édit prescrivant la refonte et l'augmentation des espèces était une mesure tout à la ïok préjudiciable à rÉlat, au commerce et à la fortune de chaque particulier. Le Parlement avait raison; mais son arrêt n'en fut pas moins cassé, le même jour, par un arrêt du Conseil, comme attentatoire à l'autorité royale. De plus, trois membres de ce corps, enlevés par une escouade de mousquetaires, furent conduits dans une prison d'État. Alors un nouvel orage gronde au Palais, et il éclate le 18 août. La Cour, toutes les chambres assemblées, annule l'édit sur la refonte, défend aux sujets de recevoir les espèces neuves, et à tous les comptables publics de porter de l'argent à la banque et d'accepter ses billets. Le 21, second arrêt du Conseil, qui met encore à néant cette nouvelle protestation; le 26 , le Parlement est mandé aux Tuileries : il s'y rend à pied du Palais, et, dans un lit de justice tenu en présence du jeune roi, les volontés de Law reçoivent la sanction de l'enregistrement *.

Les actions d'Occident avaient peu monté dans cet intervalle. On doit dire même que la nature des choses s'y opposait. Il était rationnel qu'on ne considérât pas comme très-lucratif le commerce de la Loui-

' Voyez Pàris-Duverney, Examen des Réflexions politiques sur les finances , tome I, page 217; — M. Bailly, Histoire financière, chapitre xvii.

^ Nous n'éprouvons pas plus de sympathie que M. Thiers pour le Parlement; mais nous n'admettons pas, avec cet écrivain, que l'opposition de ce corps au Système ait été tout à fait personnelle. Dans tous les cas, il n'était pas permis de citer l'arrêt du 18 août 1718, sans faire mention des graves circonstances qui l'avaient provoqué. L'exemple de Dutot, coupable d'une pareille omission, ne méritait pas d'être suivi par M. ïhiers, et nous dirons au second de ces historiens, comme Pàris-Duverney au premier: « Pourquoi l'auteur a-t-il passé sous silence des faits publics et si marqués?

Est-ce par ignorance? On ne peut le croire Ils sont consignés, d'ailleurs, dans le

Recueil des arrêts qui regardent le Système, et qu'il paraît dans son livre avoir tant de fois consulté. » {Examen des Réflexions apolitiques, tome I, page 221.)

siane et du Caiiatlî», auquel un habile négociant venait de renoncer*. D'ailleurs, pour entreprendre ce commerce, il fallait des capitaux, et l'on savait bien que la Compagnie n'en possédait d'autres que l'intérêt des billets d'Étal, dû par le gouvernement. Or, ce n'était pas avec quelques millions, dont le payement était douteux, qu'on pouvait armer des vaisseaux, les charger de marchandises, et réaliser d'importants bénéfices sur les retours. Et, comme cette idée ne dépassait l'intelligence de personne, il n'y avait personne encore qui ne comprît que les actions ne fussent un mauvais placement. Mais elles pouvaient, au contraire, en devenir un bon, si on leur attachait un n venu certain, un revenu réel. C'est à quoi Law s'efforça d'arriver.

Tout le monde sait qu'à cette époque, à l'exception des tailles, près que toutes les autres branches du revenu public étaient mises en ferm< et concédées par adjudication. Le prix du bail appartenait à l'État,"^ et le surplus couvrait les dépenses et le bénéfice du fermier. Par suite de cet usage, la Compagnie d'Occident ayant offert 2 millions 20,000 livres de plus pour la ferme du tabac, elle en devint adjudicataire le 4 septembre 1 718, et un mouvement de hausse s'opéra dans les actions. Mais le mois de décembre vit s'accomplir de beaucoup plus graves événements.

A part la faveur de voir ses billets reçus dans toutes les caisses public ques, la banque, appelée ftang^tie ^eneVa/e, n'avait été jusqu'alors qu'uïj établissement privé. Par un arrêt du 4 décembre, qui portait que lé|roi avait remboursé en espèces^ aux actionnaires leur capital de 6 mil-? lions, versés par eux en billets d'État, convertis plus tard en action» d'Occident, elle fut déclarée BANQUE royale. Le changement dans les mots en entraînait un beaucoup plus sérieux dans l'es choses.

Ce n'est pas tout : Dutot s'était borné à une simple réticence; mais M. Thiers altère les faits. « Ce fut, dit-il, l'édit qui donnait à ces billets (aux billets de la banque) la faculté de payer les impôts, et qui enjoignait aux officiers chargés des caisses publiques de les échanger en espèces, à la volonté des porteurs, que le Parlement résolut d'annuler. Par un arrêt du 18 août ilil* il cassa le dispositif de cet édit, etc. »

L'arrêt qui donnait aux billets de banque la faculté de payer les impôts, etc., avait été rendu le 10 avril 1717, et ne subit, à cette époque, aucune opposition de la part du Parlement. On conviendra, au surplus, qu'elle aurait été un peu tardive au mois d'août 1718. On ne pouvait donc, avec bonne foi, présenter cet arrêt comme le prétexte unique de la résistance des magistrats. Elle fut, au contraire, déterminée principalement par celui du 20 mai 1718, préjudiciable à l'État, au commerce, et à la fortune des citoyens, comme le déclarait le Parlement.

Voyez la Notice de x\L Thiers, page 60.

^ Voyez, ci-devant, page 447.

'^ Pàris-Duverney n'admet pas ce remboursement en espèces ; et il est fort peu pro* bable, en effet, que le Trésor, dont les caisses étaient toujours vides, ait pu fairecette opération.

* Ce millésime ne peut être qu'une faute d'impression.

Il suffisait d'un arrêt du Conseil, pour que la banque fabriquât des billets; et par conséquent le nombre en devenait illimité.

Dans l'origine, les billets devaient être libellés payables en écusde banque, et ils purent être faits en écus de banque ou en livres tournois à l'avenir^

La banque royale fut dotée de cinq comptoirs, et dans les grandes villes de France où ils étaient établis, l'usage de la monnaie d'argent fut restreint aux payements qui n'excédaient pas 600 livres ; l'emploi de l'or ou des billets de banque devint obligatoire dans toutes les transactions d'une valeur plus élevée.

Au commencement de 1719, donc, tous les rouages du Système étaient exécutés. Law avait proclamé dans ses écrits : V que le numéraire était le principe de la richesse; 2° qu'il dépendait du gouvernement de maintenir l'équilibre entre l'offre et la demande de la monnaie, ou de faire que celle-ci ne fût jamais ni trop chère ni à trop bon marché. La banque royale, qui pouvait créer du numéraire à volonté, répondait au premier de ces deux points ; les actions de la Compagnie d'Occident, ressort dont il se réservait de développer la puissance, devaient satisfaire à l'autre. En outre, la résistance du parlement avait été vaincue par le lit de justice tenu dans la demeure royale. Ce corps n'opposait plus à Law qu'une simple force d'inertie impuissante à traverser ses projets. Il persévérait à ne pas enregistrer les arrêts du Conseil; mais celui-ci, les réputant pourvus de cette formalité, procédait avec vigueur à leur exécution. Le triomphe de l'Écossais eût donc été définitif, s'il n'avait eu, dans ce moment même, à lutter contre un obstacle encore plus dangereux que le précédent.

Il y avait dans le monde financier d'alors quatre hommes qui passaient pour fort honnêtes, et qui étaient incontestablement très-habiles. C'étaient quatre frères, du nom de Paris, nés dans une méchante auberge du Dauphiné ou de la Savoie, et devenus millionnaires par leur intelligence, mise au service de l'État. Ils étaient opposés au Système par certains motifs personnels, peut-être, mais encore plus, tout porte à le croire, par la ferme conviction que Law exposait la fortune publique à de grands dangers. Pour contrarier les plans de l'Écossais, on peut dire qu'ils lui empruntèrent ses propres armes.

Les frères Paris, qui avaient pénétré les desseins de Law dès la création

* L'on conçoit de quelle gravité était une pareille disposition : elle annulait tout le bien qu'avait produit la banque générale, en rendant la monnaie fixe. Cependant M. ïhiers n'en dit pas un mot quand il arrive à l'institution de la banque royale, et cela après avoir fait ressortir, avec autant de force que déraison, toute l'utilité de la première, par rapport à Vinceriitude de la monnaie. (Voyez Notice sur Law^ pages 63 et 71.)

de la Compagnie d'Occident, en août 1717, soumissionnèrent, au mois de juin 1718, le bail des fermes générales, ou l'entreprise du recouvrement des impôts appelés aides, Irailes et gabelles. Mais, au lieu de faire valoir ce bail, conformément à l'usage, par leur simple crédit individuel, ils appliquèrent à son exploitation l'idée de commandite de la Compagnie d'Occident. Cette dernière avait créé 200,000 actions de 500 livres chacune, représentant un capital de 100 millions; les frères Paris émirent les leurs au prix de 1,000 livres, et au nombre de 100,000, ce qui produisait le même capital. Mais si, par ce moyen, les actions des fermes coûtaient plus cher que les actions d'Occident, ce n'était qu'en apparence toutefois, et non en réalité. Le revenu de V Occident èVà\i presque tout éventuel; le revenu du papier de Vanlisystème (car l'on donna ce nom à la société des fermes) était positif, certain. Le premier ne garantissait que 4 pour lOOaux capitalistes; le second leur en assurait 1 2 ou 15 : on conçoitque la concurrence était redoutable. Aussi les actions de Y anli-système comprimaient-elles fortement l'essor de leurs rivales. Mais Law, égal aux frères Péris en habileté, avait encore, pour déjouer cette attaque, la faveur du régent, et la volonté forte qui caractérise tout novateur épris de la chimère qu'il a conçue.

Le 22 avril 1719, il parut un arrêt du Conseil, dont les détails sont de la plus haute importance dans Thistoire du Système. Il nous apprend, en effet, 1° qu'il avait été fabriqué jusqu'alors pour 71 millions de billets de banque, savoir pour 12 millions de livres, argent de han%\ que, et pour 59 millions de livres tournois; 2° que les billets de la seconde espèce étaient beaucoup plus recherchés par le public que ceux de la première, et que, par ce motif, on en porterait la somme jusqu'à la valeur définitive de 100 millions.

Ainsi donc, tandis que la banque générale , établissement privé , n'avait, durant les trente-deux mois de son existence, émis tout au plus que pour 12 millions de billets, il n'avait pas fallu cinq mois à la banque royale pour en créer la valeur de 59 millions. Le fait est significatif! Ainsi donc, encore, après avoir fondé la banque en partie pour remédier aux inconvénients de la variation perpétuelle du numéraire, on prétendait que les billets tournois^ monnaie essentiellement variable, obtenaient plus de faveur que les billets argent de banque, monnaie fixe, certaine, d'un poids et d'un titre déterminés! On conviendra que l'événement est extraordinaire, et qu'il ne suffit pas d'un arrêt dii Conseil pour y ajouter foi. Mais ce n'est pas tout, et l'arrêt contenait, de plus, les dispositions suivantes :

« Interdiction de tout transport d'espèces dans les villes où la banque a de; comptoirs, si ce n'est pour le service de cet établissement.

SLR LAW. 453

« Ordre aux comptables publics, dans les mêmes \illes, de tenir leur caisse en billets, sous peine de supporter la perte sur le numéraire métallique, en cas de diminution de la monnaie.

c( Autorisation pour les créanciers, dans les mêmes villes également, de ne pas considérer comme valables les offres de leurs débiteurs , si elles ne sont faites en billets, et de ne recevoir les métaux précieux qu'à titre d'appoint. »

Enfin, l'article 3 ne fait pas mystère de la théorie dont toutes ces mesures pressent l'application, et il est conçu en ces termes :

«Comme la circulation des billets de banque est plus utile aux sujets de Sa Majesté que celle des espèces d'or et d'argent, et qu'ils méritent une protection singulière, par préférence aux monnaies faites des matières qui sont apportées des pays étrangers, entend Sa Majesté que lesdits billets stipulés en livres tournois ne puissent être sujets aux diminulions qui pourront survenir sur les espèces, et qu'ils soient toujours payés en leur entier*.»

Voici comment cette dernière disposition concourait au but de toutes les autres, l'extension du papier. Soustraire les billets à l'éventualité de la diminution monétaire, c'était les rendre préférables à l'argent, en ce sens qu'ils vaudraient toujours un nombre certain de livres, tandis qu'au contraire 100 écus de 6 livres, par exemple, ou 600 livres, ne représenteraient plus qu'une somme de 500 livres pour leur possesseur, si l'on venait à baisser l'écu d'un sixième. Il y avait donc là encore un moyen subsidiaire, très-adroit, de forcer Foret Targent à prendre le chemin de la banque pour s'y convertir en billets.

L'arrêt du 22 avril ayant rendu la machine du Système complète, Law ne songea plus qu'à mettre toute sa puissance en jeu, et à lui faire produire les grands résultats qu'il avait promis au régent. C'est alors que de mystérieuses confidences répandues adroitement dans le public semèrent partout le bruit vague que les destinées les plus brillantes attendaient la Compagnie d'Occident, et que son papier ne tarderait pas à acquérir une énorme valeur. Ce papier, dont le capital nominal était de 500 livres, ne valait toutefois que oOO livres sur la place. Pour détruire le fâcheux effet de cette circonstance, LaAv acheta 200 actions au pair, et paya comptant 40, 000 livres, sur le prix de 100,000 livres qu'elles représentaient, avec stipulation que cette somme serait perdue pour lui s'il ne remplissait pas son engagement dans un délai prochain et déterminé. Cette opération, qui est connue sous le nom de marché à prime dans la langue de la Bourse, fit d'autant plus de bruit, qu'à cette époque elle était tout à fait neuve en France. Les actions d'Occident commencèrent à éveiller l'attention des spéculateurs; et, dans les premiers jours de mai, elles avaient gagné le pair de 500 livres, ou leur taux nominal.

* M. Tbiers garde encore le plus complet,silence sur cet arrêt. Noie 2, page 65i.

Il parut, dans le même mois, un édit qui annonçait que la Compagnie d'Occident succédait aux privilèges de celles de la Chine et des Indes Orientales. Comme, dès la fin de l'année précédente, elle avait acquis les droits de la Compagnie du Sénégal, qui était en possession de faire seule la traite des nègres et le commerce des cuirs, morfil, poudre d'or, etc. , depuis le cap Blanc jusqu'à la rivière de Serra-Leone; elle réunissait donc à elle seule le monopole du commerce de l'Asie, de l'Afrique et de l'Amérique. Cet accroissement d'attributions exigeant un nouveau titre, la Compagnie d'Occident dut s'appeler désormais Compagnie des Indes; et il lui fut permis de créer 50,000 actions nouvelles pour indemniser les sociétés qu'elle remplaçait, payer leurs dettes, et trouver les capitaux nécessaires à l'exploitation de son vaste monopole. Ces 50,000 actions émises, comme les premières, au taux nominal de 500 livres, représentaient, par conséquent, un capital de 25 millions. On était tenu de verser 10 pour 100, ou 50 livres, à titre de prime; mais on avait vingt mois pour solder le principal, en vingt termes égaux. Ces actions, payables en numéraire, et qu'on nomma les Filles, ne purent être souscrites que par ceux qui représentaient un nombre quatre fois aussi considérable d'actions d'Occident. Ces habiles combinaisons firent tout à la fois rechercher les Filles avec ardeur, et hausser le papier d'Occident. Celui-ci, comme l'autre, valut 1,000 livres , ou gagna 100 pour cent à la fin de juillet.

Les choses ne sont pas plutôt en cet état, que Law, par un nouvel arrêt du Conseil, en date du 25 du même mois, confère, pour neuf ans, à la Compagnie des Indes le bénéfice de la fabrication des monnaies. L'État lui vendant cet avantage pour la somme de 50 millions, payable, de mois en mois, en quinze termes égaux, il fallait une troisième création d'actions pour remplir ce capital, et celle-ci eut encore lieu d'après le même système que la précédente. Le nombre fut 50,000, le capital nominal 25 millions, les termes de payement les mêmes ; mais le taux d'émission fut fixé à 1,000 livres, valeur courante de tout le papier des Indes sur la place. Il était d'ailleurs nécessaire qu'il en fût ainsi pour se procurer les 50 millions promis au gouvernement. Ces nouvelles actions furent appelées les petite,^ Filles. La Compagnie des Indes, afin de mieux en assurer le placement, publia qu'à partir du 1" janvier 1720, elle distribuerait 12 pour 10( dedividendeoud'intérêt à ses actionnaires \ En même temps, elle m

* Il y avait eu en tout 500,000 actions de créées. A 500 livres chacune, c'était ui capital nominal de 150 millions, dont l'intérêt, à 12 pour 100, représentait 48 mil lions, et, par suite, la somme que la Compagnie promettait de payer.

« Cette promesse était hardie, mais elle n'était pas impossihle à tenir,» dit M. Thiers et le même écrivain en donne pour preuve les calculs suivants :

SUR LÂW. 455

permettait de souscrire qu'à la charge de justifier, pour chaque action nouvelle, la possession de cinq des créations antérieures. Non-seulement, les petites Filles eurent la même vogue que les Filles , mais tout le papier des Indes décupla bientôt sa valeur nominale, et l'action d'Occident, qui s'était payée, en 1717, 500 livres en hillets d'État, valant 150 à 160 Vivres numéraire , eut cours pour 5,000 livres à la fm du mois d'août 1719.

Cette hausse était le signai qu'attendait Law pour frapper son dernier coup. Le voile qui couvrait encore le but financier du Système, le seul peut-être qui eût été révélé au régent, fut alors déchiré tout à fait. Les faveurs successives prodiguées à la Compagnie des Indes eurent leur explication dans l'arrêt du Conseil, en date du 27, qui apprenait au public et l'attribution du bail des fermes générales à cette Compagnie, et les offres par elle faites au roi, de lui prêter, à 3 pour 100 d'intérêt, la somme de 1,500 millions destinée au remboursement de la plus forte partie de la dette publique, les rentes perpétuelles et la finance des offices les plus onéreux à l'État. Le Trésor payant 4 à ses créanciers, on voit que l'opération avoit pour conséquence d'alléger ses charges d'un quart, ou de lui procurer un béné-

Trois millions dus à la Compagnie pour les billets d'État, fonds de rOccident,

ci 5,000,000

Bénéfice sur les monnaies, ci 4,000,000

Prolits du commerce, ci 10,000,000

Total 17,000,000

On voit que tout cela ne fait que la somme de 17 millions ; mais ce n'est pas là-dessus que porte notre remarque. Nous ne profiterons même pas de la légèreté avec laquelle chiffre M. Thiers, et nous rétablirons ici deux omissions commises par cet historien. Il était réellement dû à la Compagnie 4 millions pour l'intérêt des billets (VÉtat; à rétablir, par conséquent, un million, ci 1,000,000

Bénéfice de la ferme des tabacs, oublié par M. Thiers, ci 2,000,000

Total, donc 20,000,000

L'on pourrait contester peut-être, sauf la partie relative aux hillets cfÉtat, tous les éléments de ce calcul, puisés dans la Notice de M. Thiers, mais on ne parlera que du dernier, c'est-à-dire des profits du commerce. Quels étaient donc les capitaux réels de la Compagnie des Indes pour effectuer 10 millions de profits dans le cours de l'année 1720? Elle n'avait pu mettre dans le commerce de la Louisiane (voyez plus haut, page 4i6) que 4 millions, en supposant qu'ils lui eussent été payés par le Trésor. Les acquéreurs des Filles avaient vingt mois pour solder le capital de 27,500,000 livres qui en était le prix ; et celui des peliles Filles, de oO millions, payables dans le même délai, appartenait à l'État. Gela prouve, jusqu'à la dernière évidence, que la Compagnie ne pouvait faire en 1720, ni de longtemps, 10 millions de profits nets sur un capital de 31,300,000 livres, qu'elle ne possédait même pas, et que si la promesse était hardie, elle était, surtout, impossible à tenir. II ne faut pas oublier, d'ailleurs, que la Compagnie avait à supporter des dettes et d'énormes frais de premier établissement. (Voyez Notice sur Law, pages 73 et 92.)

fice annuel de 15 millions. Un autre arrêt, du 31, prononça donc la suppression des rentes et d'un certain nombre d'offices, en ordonnant aux intéressés de rapporter leurs titres au Trésor, qui devait leur délivrer en échange des assignations payables à vue, sur le caissier de la Compagnie des Indes, en espèces ou en hillels.

Comme il serait ridicule de discuter la question de savoir s'il existait en France , à cette époque , un capital disponible de la somme de 1,500 millions, pour rembourser les créanciers de l'Etat, il devient évident que ce n'était pas une offre sérieuse que celle de payer en espèces, insérée dans l'arrêt du 31 août. Elle n'était donc là que pour la forme, et Law comptait sur la banque pour faire les fonds du remboursement. Il n'apercevait aucun péril dans ce projet, V parce qu'il était convaincu que l'abondance du numéraire est le principe de la richesse, et 2" parce qu'il se croyait le maître d'en prévenir l'excès par la valeur des 300,000 actions nouvelles qu'il allait jeter sur la place. Cette opération de pure finance se liait admirablement, au contraire, à son dessein principal de substituer la monnaie de papier à la monnaie métallique. Aussi M. Thiers ne nous semblet-il pas avoir compris l'auteur du Système, quand il ne lui prête d'autres vues que celles d'alléger les charges de l'Etat par une réduction, plus ou moins importante, des intérêts de la dette publique. «

« Le plan de Law était hardi et grand, dit cet écrivain ; il acquittait l'Etat, et allégeait les charges annuelles, en réduisant l'intérêt de 80 millions à 45. Les 35 millions dont il le dégrevait étaient suppléés par le profit de 15 miliionsi qu'on enlevait aux fermiers, et par les produits éventuels du commerce. L'opé ration consistait donc à rembourser les créanciers avec 5 pour 100 par an, e avec des profits et des monopoles abandonnés jusque-là aux traitants et au: compagnies de commerce. Cet intérêt de 5 pour 100, ces profits et ces mono pôles pouvaient bien produire, comme on le verra tout à l'heure, la somm annuelle de 80 millions dont les créanciers jouissaient auparavant. Ainsi, on les forçant à leur conversion (celle de leurs titres en papier des Indes), on ne les fraudait pas; on substituait à un crédit usé un crédit tout neuf; on élevait un établissement qui, réunissant à la fois la banque, le commerce, l'administration , devait former la plus grande puissance financière qui eût encore existé ' . »

Il ne manque à la couleur de ce tableau que d'être vraie.

Le plan de Law était hardi, et grand si l'on veut, mais par d'au-^très raisons que celles que M. Thiers en donne, et parce qu'il renfermait, avant tout, la tentative d'une révolution économique, que cet historien n'y a pas aperçue. L'admirer au point de vue financier seul J c'est, au contraire, le dépouiller de tout son prestige, de toute soi^ audacieuse originalité, pour le rabaisser au niveau de la conceptioni

' Notice sur Laiv, pages 78 et 79.

la plus vulgaire et la plus mesquine. Et nos preuves, à cet égard, sont dans les détails suivants :

S'il n'est pas douteux que les intérêts de la dette publique pussent s'élever à la somme de 80 millions, il est certain également que, depuis les dernières années du règne de Louis XIV et l'époque de la régence, aucune partie de cette dette n'était constituée à un intérêt supérieur au taux de 4 pour 100. La Compagnie des Indes, en prêtant 1,500 millions à l'Etat à raison de 3 pour 100, n'allégeait donc ses charges, en réalité, que de 15 millions, et non de 35, comme le dit M. Thiers. Or, si la réduction de l'intérêt était nécessitée par les conjonctures, il n'y avait pas besoin de l'intermédiaire de la Compagnie pour atteindre ce but, et il suffisait, comme par le passé, d'une simple ordonnance du gouvernement. Nul doute, par suite, que Law n'eût adopté cette méthode plutôt qu'une troisième création d'actions, s'il n'avait eu, pour ne pas la mettre en usage, le motif spécial d'assurer le triomphe de sa doctrine économique.

M. Thiers ajoute qu'on ne fraudait pas les créanciers de l'Etat, en les forçant d'opérer la conversion de leurs titres en actions des Indes. Cette assertion est encore plus hardie, que le projet même de Lawî On a vu que le capital nominal de chacune des actions créées jusqu'à ce jour était de la somme de 500 livres. Il en était de môme, comme nous le dirons tout à l'heure, pour les 300,000 nouvelles que l'auteur du Système destinait au remboursement de la dette publique. L'on admet bien que, si la conversion n'eut eu d'autre résultat que de forcer les créanciers du gouvernement à recevoir, en échange d'un titre-capital de 500 livres sur le Trésor, un autre titre de pareille somme sur la Compagnie des Indes, et que cet autre titre eût produit 4 pour 100 d'intérêt certain, les plaintes des rentiers eussent été sans fondement. Mais ce n'est pas ainsi que les choses devaient avoir lieu*, et qu'elles se passèrent en effet. La Compagnie des Indes ayant émis ses dernières actions au prix de 5,000 livres, il arriva que le créancier du Trésor dut livrer un capital de 5,000 livres contre un de 500 livres, et troquer, par la suite, 200 livres de revenu contre 20 livres d'intérêt. Si M. Thiers n'appelle pas cela de la fraude, c'est qu'apparemment ce mot a dans son esprit une signification que nous ne connaissons pas.

Faisons remarquer enfin que, pour l'État, il n'y avait aucun avantage à ce que le bail des fermes générales fût plutôt aux mains de la Compagnie des Indes qu'en celles des frères Paris, et que l'État ne gagnait rien encore à ce que les profits et les monopoles, abandonnés antérieurement aux actionnaires des Compagnies du Sénégal, de la Chine

et des Indes Orientales, fussent dévolus aux actionnaires d'une société unique, qui s'appelait la Compagnie des Indes. Tous ces faits étaient des changements, mais non des réformes.

Après qu'il eut été convenu que la Compagnie des Indes se rembourserait, sur le produit des fermes générales, de l'intérêt des 1,500 millions qu'elle allait avancer au gouvernement, Law songea à réaliser cet emprunt. Ses moyens consistèrent, ainsi qu'on l'a expliqué déjà, dans l'émission d'actions nouvelles. Il en régla le nombre à 300,000, qui, livrées au public au taux de 5,000 livres, quoique le capital nominal restât flxé à 500 livres, devaient fournir 1,500 millions, ou la somme totale de l'emprunt. Toutes ces actions furent déclarées payables par dixièmes, de mois en mois, en espèces ou en billets de banque ; et , comme l'on n'était tenu qu'au versement du premier dixième pour devenir souscripteur, il suffisait, par conséquent, de posséder 5,000 livres pour arrher dix actions. Cet arrangement, analogue à ce qui avait eu lieu lors de la création des Filles et des petites Filles, était calculé dans l'intérêt de l'agiotage, parce que l'agiotage était indispensable au placement des actions. On peut dire que le succès dépassa les espérances que Law lui-même avait conçues.

En effet, le 13 septembre, il jette sur la place le tiers de son emprunt, ou 100,000 actions, et elles sont souscrites avec fureur; la même chose a lieu pour le second tiers , le 28 septembre ; la même chose encore pour le troisième et dernier tiers, le 2 octobre; de sorte que la totalité de l'emprunt est couverte, et les 300,000 actions répandues dans le public dans l'espace d'environ vingt jours. Ces nouveaux effets prirent le nom de cinq-cents, parce qu'ils avaient pour titre le certificat de payement de la somme de 500 livres, que les acquéreurs étaient tenus de verser en souscrivant. Joint aux 100,000 actions à' Occident, aux ^0,000 Filles et aux 50,000 petites Filles, tout ce papier, qui était au fond de même nature, représentait un capital nominal de 300 millions, dont l'agiotage devait bientôt élever la valeur jusqu'à la somme de douze milliards. L'action circulait pour plus de 8,000 livres, dès les premiers jours d'octobre. Un arrêt du Conseil, rendu le 20, amena une nouvelle hausse. Le versement du second dixième des cinq-cents de la première création était exigible, et déjà beaucoup de souscripteurs se trouvaient dans l'embarras pour le solder. Afin de prévenir la baisse qui pouvait résulter de cet incident, l'arrêt du 20 octobre rendit les époques de payement trimestrielles, et les prorogea, savoir la première au mois de décembre 1719, la seconde au mois de mars, et la troisième au mois de juin 1720.

H se rencontre ici une preuve nouvelle que le Système ne tendait

pas à une simple conversion de la dette publique en papier des Indes, comme M. Thiers l'admet. N'est-il pas incontestable que, si Law n'eût point eu d'autre pensée que celle-là, il n'y avait pas besoin de mêler le public à cette alï'aire, et qu'il suffisait de délivrer des actions ou des coupons d'actions des Indes aux créanciers de l'Etat, jusqu'à concurrent de la valeur de leurs titres sur le gouvernement? Mais, au contraire, il fait prononcer, le 31 août, la suppression des rentes et des offices, et il ne met pas même un mois à distribuer les 300,000 actions auxquelles avaient droit, par préférence, les titulaires de la dette publique. Or, comme la liquidation de cette dette entraînait de longues formalités, il devait arriver, et il arriva, en eflét, que les créanciers de l'Etat ne purent acquérir les actions que de seconde main, ou furent forcés de les payer au prix exorbitant qu'elles avaient atteint sur la place. Il est vrai que, le 26 septembre, un arrêt du conseil déclara que les effets royaux et les bordereaux de liquidation, ou récé" pissés de remboursement du Trésor, seraient seuls reçus en payement, tant des 200,000 actions qui restaient à émettre, que des 100,000 délivrées le 13 du même mois. Mais tout porte à croire que cette mesure n'eut pas de suite \ et l'on comprend d'ailleurs qu'elle ne pouvait être utile qu'aux possesseurs de billets d'État ou autres effets analogues, et aux créanciers liquidés. Et, quant à la masse, qui ne l'était pas, il fallut bien qu'elle se contentât de recevoir des billets de banque, avec l'alternative, ou de se passer des actions ou de les payer le prix, de plus en plus exagéré, auquel les joueurs les poussaient.

Le discrédit successif de tous les effets royaux émis par Louis XIV avait depuis longtemps donné naissance à une industrie, dont le siège principal était dans la rue Quincampoix, habitée par des banquiers, des gens d'affaires, et des prêteurs à la petite semaine. Cette classe d'hommes avait pris une grande part aux négociations de V Occident, des Filles et des petites Filles, et la rue Quincampoix s'était improvisée en une espèce de Bourse où l'on trafiquait du papier vieux et nouveau. L'affluence y devint prodigieuse à partir du 13 septembre, jour de l'ouverture de l'emprunt de 1,500 millions. L'hôtel de Nevers, siège de la Compagnie des Indes, délivrait les certificats de cinq-cents; mais

' C'est là le point de détail le plus obscur de l'histoire du Système. M. Thiers admet que l'arrêt du 26 septembre fut maintenu. Cela ne nous paraît pas probable, car ce maintien aurait entravé tout à la fois la négociation des deux derniers tiers de l'emprunt de 1,500 millions, et le versement successif des dixièmes du premier tiers. L'opinion de M. Thiers peut s'appuyer, à la vérité, sur un passage de Forbonnais ; mais ce passage manque de clarté, il semble même détruit par un autre, et Pàris-Duverney, beaucoup plus explicite que ce dernier écrivain, ne parle point de l'arrêt du 26 septembre, qui n'est pas, non plus, mentionné par Dutot.

c'était la rue Quincampoix qui avait, en quelque sorte, mission de contresigner ces titres et de leur imprimer cette qualité, variable et fugitive, qu'on nomme la valeur. Elle s'en acquitta si bien, qu'à force de ventes et de reventes du papier, soit au comptant, soit à termey soit à prime, les actions atteignirent, à la fin de novembre, trente-six à quarante fois leur capital nominal, ou le prix de 18 à 20,000 livresM Chose plus extraordinaire encore! elles se soutinrent à ce taux pendant à peu près quinze jours, et ce ne fut que le 15 décembre qu'elles commencèrent à fléchir.

Pendant que l'agiotage donnait lieu aux scènes les plus étranges dans la rue Quincampoix, qu'on avait surnommée le Mïssissipï, la banque ne restait pas inactive. Il avait été dit, par l'arrêt du 4 décembre 1718, qui avait rendu la banque royale, qu'il ne serait pas créé au delà de la valeur de 100 millions de livres en billets. A la fin d'octobre 1719, il en existait pour 520 millions, à la fin de novembre pour 640 millions, et, par arrêt du 29 décembre, il fut ordonné que la fabrication se poursuivrait jusqu'à concurrence de la somme d'un milliard.

Depuis le succès des dernières souscriptions, Law jouissait en plein de la faveur populaire : il n'était pas moins idolâtré par la ville que par la cour. La presse de l'époque ne tarissait pas sur la grandeur d% son génie, et sur les merveilles de la régence. Elle donnait avec ingé-f^^ nuité le nom de commerce aux opérations de la rue Quincampoix ; elle conviait la province à recueillir sa part des trésors du 3Iîssissipi\ et prenait même la peine de lui expliquer Vargot des agioteurs. Le pinceau et le burin avaient reproduit les traits du Directeur de la banque et de la Compagnie des Indes. Les muses française et latine brûlèrent l'encens au pied de cette image ; il fut même question d'élever une statue à l'habile Écossais, et l'enthousiasme gagna jusqu'à l'Académie des sciences, qui appela dans son sein l'auteur du Système.

Lorsque s'ouvrit l'année 1720, toute cette ivresse durait encore, et Law, ramené dans le giron de l'Église par l'abbé de Tencin, prêtre simoniaque, fut nommé, à la place de d'Argenson, contrôleur général des finances. Il était littéralement devenu, dans l'espace de quatre

' Ce prix est peut-être exagéré. On ne le trouve pas dans la presse du temps, et Dutot, Pàris-Duverney, ainsi que Law lui-même, ne font pas monter les actions à plus de 10,000 livres. Dans tous les cas, elles ne s'élevèrent à ce taux que dans la première quinzaine de décembre 1719, et restèrent toujours, à partir du i^"" janvier 1720, audessous de 10,000 livres. M. Thiers s'est trompé en les cotant, à cette dernière époque, fort au-dessus de cette valeur. C'est ce qui résulte de plusieurs pièces officielles, insérées dans le Mercure de France (1720). — Voyez Law, Mémoires jusUficalifs, p. 646 de ce volume, et Lettres sur le nouveau Système des finances, p. 654, ibid.

années, d'Écossais, Français par la naturalisation ; de protestant, catholique; d'aventurier, seigneur des plus belles terres du royaume, et de banquier, ministre d'Etat, selon la remarque de Voltaire. Il faut reconnaître qu'une fortune aussi brillante n'était pas de nature à dissiper ses illusions, et que tout le poussait, au contraire, à consommer la grande^évolution économique dont la pensée agitait son esprit depuis plus de vingt ans.

Trois sortes de gens s'étaient jetés dans les opérations de la rue Quincampoix : le plus grand nombre se composait des simples, qui, en toutes choses, ne raisonnent jamais ; venaient ensuite les spéculateurs inhabiles,, qui ne réussissent qu'à se ruiner, et enfin les spéculateurs assez adroits pour ne courir qu'après des bénéfices certains. Lorsque ces derniers virent, à la fin de novembre, le papier des Indes monter à la somme de 20,000 livres, et toute sa masse représenter, à ce taux, l'énorme capital de douze milliards, ils jugèrent qu'il était temps de se retirer du champ de bataille et d'échanger, contre des valeurs réelles, des valeurs purement fictives, qui s'élevaient, entre les mains de plusieurs, à la somme de 50, de 60 et de 80 millions. Ayant pu, grâce à l'engouement du public et à de savantes manœuvres, maintenir cette hausse pendant toute la première quinzaine de décembre, ils écoulèrent de la sorte la plus grande partie de leurs actions. Mais, avec l'encombrement de la place, la baisse ne tarda pas à se manifester, la peur s'empara du grand nombre, et il n'y eut plus que les spéculateurs inhabiles qui ne soupçonnèrent pas que l'édifice du Système était sur le point de crouler.

Au commencement de 1720, Law se trouvait donc en présence de la terrible difficulté, qu'il avait certainement prévue, de soutenir tout à la fois l'action et le billet en concurrence avec la monnaie métallique, car on ne convertissait les actions en billets que pour porter les billets à la banque ; et, quoique celle-ci eut vu l'or et l'argent se précipiter dans ses caisses pendant les trois derniers mois de l'année 1719', elh^ était loin de pouvoir faire face au milliard de papier qu'elle avait déjà jeté dans la circulation. Dans cet état des choses, il est évident qu'il n'y avait d'autre alternative possible que celle, ou de renoncer au Système, ayant pour éléments inséparables l'action et le billet, ou de le pousser jusqu'à ses dernières conséquences, c'est-à-dire de proscrire tout à fait l'argent. Convaincu de la bonté de son

* En octobre, novembre et décembre, on porta l'argent à la banque parce que les billets étaient beaucoup plus commodes pour les négociations de la rue Quincampoix; par suite, le papier gagna, pendant deux mois environ, 5 et 10 pour 100 sur la monnaie métallique.

4é« NOTICE HISTORIQUE.

œuvre, Law n'hésita pas le moins du monde à prendre le dernier parti.

Dès la fin de décembre 1719, il fut défendu d'employer les espèces d'argent dans les payements supérieurs à la somme de 10 livres, et celles d'or dans les payements qui dépasseraient la somme de 300 livres. Toutes les lettres de change durent être acquittées en billets, et la banque fut autorisée à percevoir une prime de 5 pour cent pour la délivrance de son papier contre le numéraire. Par suite, tout payement, en matière d'impôt, devint passible du même droit additionnel de 5 pour cent, quand il n'avait pas lieu en billets. En même temps, l'on poursuivait, par des encouragements aux délateurs, par des visites domiciliaires, par des confiscations, et par toutes les violences imaginables, l'exécution du fameux arrêt sur la refonte, qui avait provoqué la résistance du Parlement. Enfin, le 28 janvier 1720, le cours forcé des billets, qui n'avait été tel jusqu'alors que dans les grandes villes ayant des hôtels de monnaie , succursales delà banque , fut étendu à tout le royaume.

On conçoit que l'ensemble de ces mesures pouvait bien modérer, mais non empêcher la dépréciation progressive du papier de la banque et de la Compagnie des Indes. On appelait reaiïsewr^ ceux qui, n'ayant plus de confiance ni dans l'action ni dans le billet, prodiguaient trèslibéralement ces deux espèces de valeurs contre les terres, les maisons, les métaux précieux, sous quelque forme qu'ils fussent, les diamants et les pierres précieuses. Pour opposer des obstacles à cette passion de réaliser, qui s'accroissait tous les jours, Law, après avoir frappé les monnaies d'une forte diminution, interdit, le 4 février, de porter des diamants, des perles ou des pierres précieuses; le 18, il fit revivre les vieilles ordonnances de Louis XIV contre le luxe, qui renfermaient dans les plus étroites limites la fabrication de tous les objets d'or et d'argent; le 27, il rendit l'emploi des billets obligatoire dans tous les payements au-dessus de cent livres, injonction qui était accompagnée, en outre, de la défense de conserver, sous peine de confiscation, plus de 500 livres d'espèces; et, par la déclaration du 11 mars, il démonétisa complètement les métaux précieux, en prohibant le cours des espèces d'or au 1^' juin, et en restreignant, au 1" janvier 1721, celui des espèces d'argent, à des livres, sixièmes et douzièmes d'écus, qui devaient être réduits à la valeur de nos pièces de 10 et de 5 sous actuelles.

Louis XIV n'aurait pas osé tenter un pareil despotisme à l'apogée de sa gloire; mais tous les esprits étaient frappés de stupeur, on se bornait à des murmures, et, selon la remarque de Duclos, la passion de l'or avait trop avili les âmes, pour que la haine universelle dont Law et le régent étaient devenus l'objet fût capable mal-

gré sa violence, d'un crime courageux. Il y a plus : l'auteur du Système put faire écouter tranquillement la justification publique de cette incroyable tyrannie, dans trois lettres où il accusait la multitude d'ignorance, et proclamait que« la loi était nécessaire pour sauver les hommes de leurs propres mains. »

Ce fut par la déclaration du 1 1 mars \ jointe à l'arrêt célèbre du 5 du même mois, qui attribuait une valeur fixe de 9,000 livres à l'action, et qui statuait qu'un bureau serait ouvert pour convertir à volonté, sur le pied ci-dessus, les actions en billets et les billets en actions, que Law posa la dernière pierre du Système, et réalisa complètement la pensée économique qui avait servi de mobile à toutes ses opérations. Il croyait avoir résolu ainsi le problème de pourvoir toujours la société d'une somme de monnaie qui ne fût jamais ni au-dessus ni au-dessous de ses besoins. Et c'était l'arrêt du 5 mars qui devait accomplir ce phénomène, en transformant la banque en une sorte de réservoir de numéraire, que le papier des Indes soutiendrait sans cesse à une hauteur convenable, parce qu'il lui servirait, tout à la fois, de conduit d'alimentation et de canal d'écoulement. La monnaie devenait-elle trop abondante? Elle irait à la banque se convertir en actions. Était-elle trop rare, au contraire? Ce seraient les actions qui iraient à la banque se convertir en billets. Mais, pour qu'il en fut ainsi, il ne fallait pas que la monnaie conservât sa valeur intrinsèque, qu'elle fût d'or ou d'argent; et cet autre point, la Déclaration du 11 mars l'avait tranché.

Nonobstant cette ingénieuse théorie, il n'y eut, par suite de l'arrêt du 5 mars, que les actions qui coururent à la banque se transformer en billets. Delà, nécessité d'accroître la fabrication de ces derniers; et leur somme, qui était d'un milliard en janvier 1720, fut portée bientôt à DEUX MILLIARDS 696 millions 400,000 livres! C'est alors que parut, le 21 mai, le plus mémorable de tous les édits relatifs au Système. Il prononçait pour le 1" décembre, à partir du jour même de sa date, la réduction graduelle de l'action à 5,000 livres, et des billets à moitié. Il n'y eut qu'un cri par toute la France pour protester contre cette mesure, et Law faillit être victime de l'explosion de tous les ressentiments populaires. \w fond, l'arrêt n'opérait pas la banqueroute, car le papier ne valait guère plus que ne déclarait la loi; mais il est certain qu'il constatait d'une manière officielle que cette banqueroute était déjà faite en partie, et que son achèvement devenait inévitable. Pour être tardive, l'indignation du public, dont ce coup de foudre terminait l'extase, n'était donc pas moins légitime.

* Elle n'est pas même citée par M. Thiers.

On a dit que Law était opposé à l'arrêt du 21 mai 1720. Cette opi nion est assez probable, car Ton n'aperçoit pas l'utilité que le System pouvait retirer de cet arrêt. Le plan de Law étant formulé complète ment, 1° par l'édit du 28 janvier, qui forçait le cours du billet pa tout le royaume; 2° par celui du 5 mars, qui monétisait l'action comme on a vu, et 3° enfin, par la déclaration du 11 du même mois, qui démonétisait l'or et l'argent au 1^*^ janvier 1721, il est évident qu l'auteur n'avait rien à ajouter à ces diverses mesures, avant qu'il eu expérimenté l'effet de la dernière. Celle-ci fut rapportée le 27 ; mai la confiance était tellement perdue, que les billets, qui n'étaient tombés d'abord qu'au tiers et à la moitié de leur valeur, baissèrent de 90 pour cent après cette révocation. Quant à l'action, elle se soutint quelque temps à 8,000 livres, parce que la banque la rachetait à ce prix.

Au point de vue économique, l'histoire du Système finit véritablement à l'arrêt du 21 mai 1720. Postérieurement à cette époque, Law, bien qu'il eût conservé la faveur du régent, ne fut plus le maître de ses opérations. On lui ôta le contrôle général des finances, et on ne lui laissa que la liberté de présider à la démolition de l'édifice qu'il avait bâti. La nature des choses amena rapidement la chute du papiei-billet et du papier-action; et le retour complet à la monnaie métallique fut décidé par un arrêt du 10 octobre, dont les calculs de détail impliquent la fabrication de plus de trois milliards de billets, tandis que le résumé ne mentionne que le chiffre de 2,696,400,000|] livres.

Quoique l'auteur du Système n'ait pas tout à fait négligé le soin de sa fortune en dirigeant les finances de l'État, il est certain que son âme fut beaucoup plus accessible au sentiment de la gloire qu'à celui de la cupidité. On doit reconnaître qu'il fut sincère dans ses convictions, et qu'il se proposa le bien public pour but : si Ton ne peut l'absoudre du reproche d'avoir employé la fraude et la violence comme moyens, il faut, du moins, se rappeler que cette méthode n'est pas à l'usage des réformateurs exclusivement. Law quitta la France au mois de décembre 1720. Il n'emportait que la somme de 800 louis, dont il devait la possession au hasard, ainsi qu'il le raconte dans ses Mémoires justificatifs. Tous ses biens furent séquestrés, et il mourut pauvre, à Venise, en 1729. o C'était le même homme» , a dit Montesquieu, qui le

visita dans cette retraite, « toujours l'esprit occupé de projets, toujours la tête remplie de calculs et de valeurs numéraires, ou représentatives. Quoique sa fortune fût mince, il jouait souvent, et assez gros jeu. »

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