CHAPITRE IV
Des Colonies.
S'il est contre la justice de subjuguer une nation barbare pour la policer, c'est une question de morale que nous ne déciderons point. Nous savons bien que ce n'est pas dans cette intention que les nations européennes ont fait leurs premières conquêtes, et l'esprit de prosélytisme s'en est mêlé avec plus de zèle que de charité.
Les Espagnols ont fait la découverte de l'Amérique, et leur cruelle politique a cru ne pouvoir se l'assujettir et se l'assurer qu'en exterminant les naturels du pays. Il fallut les remplacer par des Espagnols. qui accoururent avec avidité, et dépeuplèrent le pays de la dominatior pour aller peupler le riche pays des mines : c'est l'époque et la cause de la décadence de la puissance espagnole, qui depuis a langui avec les titres pompeux des pays qui reconnaissaient ses lois. Si l'Espagne avait en Europe tous ses Espagnols Américains, l'Amérique, sous une domination étrangère, leur serait bien plus avantageuse \
beaucoup à ceux de nos médecins qui envoient leurs malades mourir au loin pou s'en débarrasser. (Voyez, sur l'émigration considérée comme remède à l'excès de 1: population, le Cours d'économie politique de M. Rossi, tome 1, pages 354 et su! vantes.)
* Il (Melon) répète dans plusieurs endroits que l'Espagne serait plus puissante san: l'Amérique. Il se fonde sur la dépopulation de l'Espagne, et sur la faiblesse où c<
Il est deux sortes de colonies : l'une où la nation n'établit des forteresses et des comptoirs que pour s'assurer un commerce avec les nations voisines, sans vouloir les assujettir : alors il ne va d'habitants que ceux qui sont nécessaires pour les armements, les garnisons et les comptoirs. Ce commerce doit être exclusif en faveur des Compagnies qui l'ont établi, parce qu'il ne doit y avoir d'habitants que ceux qui sont à leur service. C'est à peu près la forme des colonies dans les Indes; et la ville de Pondichéry, peuplée de cent mille habitants, n'a qu'environ mille Français.
L'autre sorte de colonie est celle où la nation en assujettit une autre, et fournit à la repeupler. C'est la forme de presque toutes les colonies Américaines, et particulièrement de celle des Espagnols. C'est là où le commerce peut être exclusif en faveur de la nation, mais non pas en faveur d'une Compagnie, parce que ce serait réduire les colonies à une servitude de commerce qui le détruirait.
Lorsque le chevalier Guillaume Petty, Anglais, a écrit que les colonies étaient préjudiciables à l'État, sans doute qu'il n'a voulu parler que de ces dernières ; car les raisons qu'il en donne ne sont applicables que là. Il élève si haut, dans le reste de son livre, le commerce maritime, qu'il doit favoriser les forteresses et les comptoirs, fondements solides et nécessaires de ce commerce.
Sa proposition est une suite d'un paradoxe qui la précède immédiatement, où il veut démontrer, par le calcul, qu'il serait avantageux à la nation anglaise d'abandonner entièrement l'Irlande et les montagnes d'Ecosse, et d'en transporter les habitants dans les plaines de l'Angleterre, d'une production suffisante pour les nourrir. De là l'induction d'abandonner les colonies plus éloignées , est facile à tirer.
Quelques-unes de ses preuves sont prises uniquement de la forme
royaume a langui longtemps. Cette idée, que l'Amérique affaiblit l'Espagne, se voit dans presque cent auteurs; mais, s'ils avaient voulu considérer que les trésors du Nouveau-Monde ont été le ciment de la puissance de Charles-Quint, et que par eux Philippe II aurait été le maître de l'Europe, Si Henri le Grand, Elisabeth et les princes d'Orange n'eussent été des héros , ces auteurs auraient changé de sentiment. On a cru que la monarchie espagnole était anéantie parce que les rois Philippe III, Philippe IV et Charles II ont été malheureux ou faibles. Mais que l'on voie comme cette monarchie a repris tout d'un coup une nouvelle vie sous le cardinal Alberoni; que l'on jette les yeux sur l'Afrique et sur l'Italie, théâtres des conquêtes du présent gouvernement espagnol, il faudra bien convenir alors que les peuples sont ce que les rois ou les ministres les font être. Le courage, la force, l'industrie, tous les talents restent ensevelis, jusqu'à ce qu'il paraisse un génie qui les ressuscite. Le Gapitole est habité aujourd'hui par des récollets, et on distribue des chapelets au même endroit oii des rois vaincus suivaient le char de Paul-Émile : qu'un empereur siège à Rome, et que cet empereur soit un Jules-César, tous les Romains redeviendront des Césars eux-mêmes. (Voltaire, loc. cit.)
im MELON.
du gouvernement d'Angleterre. Parmi les autres il y en a dont nous nous sommes servis, pour faire voir le dommage que les colonies du Mexique et du Pérou causent à l'Espagne; mais nous avons indiqué en même temps la manière sage dont d'autres nations peuplaient insensiblement leurs colonies; et parle mot de peupler ^ nous n'entendons que l'envoi de la quantité d'habitants nécessaire pour contenir les nations ennemies, américaines ou européennes, et pour entretenir un commerce dont les richesses dédommagent la nation de la perte de ses habitants.
La Hollande a ses colonies dans les Indes, et c'est par ce commerce qu'elle a soutenu sa révolte et sa souveraineté : elle ne s'est point dépeuplée pour peupler les îles de Java ou de Ceylan. A mesure que la liberté de sa religion et de son gouvernement attirait chez elle une surabondance d'iiabitants que son petit terrain aurait eu de la peine à nourrir , elle augmentait ses possessions étrangères ; mais tous ces grands établissements n'occupent pas quatre-vingt mille hommes, parce qu'elle n'envoie pas pour habiter ou cultiver la terre, mais seulement pour défendre ses forteresses , ses magasins et ses vaisseaux.
L'Espagne s'est dépeuplée tout d'un coup par ses colonies américaines, et par l'expulsion des Maures : sans doute qu'elle crut ne point perdre de citoyens, quelque éloignés qu'ils fussent, lorsqu'ils demeuraient toujours sous sa domination; et les Maures ne furent regardés que comme des infidèles toujours prêts à troubler l'État par des guerres de religion.
Les Portugais possèdent le Brésil, dont la Compagnie occidentale de Hollande avait autrefois fait presque toute la conquête sur eux. Cet établissement paraissait alors aux Hollandais plus solide que celui des Indes; et un comte de Nassau en avait accepté le gouvernement. Cependant il subsista peu; les Portugais le reprirent sur cette Compagnie, malgré ses dépenses imprudentes pour s'y soutenir.
L'esprit républicain compte avec plaisir les fautes des monarchies ; l'esprit monarchique compte celles des républiques, et le calcul en est à peu près égal. La Compagnie orientale de Hollande a chassé les Portugais d'une grande partie de l'Inde. Les Portugais ont chassé du Brésil la Compagnie occidentale , qui en a succombé. Cette importante colonie, par sa situation et par son abondant terroir, fait la plus grande richesse de la nation, dont elle n'a jamais affaibli l'intérieur par une dépopulation précipitée.
Dans les premiers voyages des Français aux Indes, ils bâtirent le Fort-Dauphin dans l'île de Madagascar, la plus grande île que nous connaissions; les sauvages commençaient à s'apprivoiser avec nos
échanges, lorsqu'ils aperçurent dans leurs nouveaux voisins l'esprit d'une domination prête à les subjuguer. Ce faible établissement fut aisément détruit par leurs attroupements; et ceux des nôtres qui échappèrent, publièrent, pour se disculper, que ces barbares indisciplinables avaient empoisonné les fontaines, et qu'on ferait d'inutiles tentatives pour y revenir. Nos Français attendaient-ils de la docilité de ces peuples qu'ils présenteraient des mains soumises aux chaînes qu'on leur apportait de si loin?
Ce que nous connaissons de cette île remplit parfaitement toutes les conditions à souhaiter pour une colonie. L'air salutaire, les abordages faciles, les ports assurés, et un terroir fertile ; sa situation près de la côte orientale d'Afrique en ferait aisément le plus commode entrepôt pour le commerce de l'Inde. Les îles de Bourbon et Maurice ne dédommagent point de cette perte, et nous ne pouvons pas douter que, lors de la suspension de la Compagnie d'Ostende, elle n'ait fait examiner les Mémoires sur l'île de Madagascar.
L'Angleterre et la France conduisent leurs colonies à peu près dans les mêmes principes; ils y envoient à temps et peu à peu les ouvriers nécessaires, sans que l'État en souffre, parce qu'ils lui sont superflus : alors le progrès des colonies est lent, mais il est assuré et toujours utile. A faire le parallèle des colonies américaines des deux nations, l'anglaise, plus ancienne, est plus formée et plus animée, surtout depuis la Compagnie de l'Assiento, Les interlopes enrichissent la Jamaïque; mais la situation, le terroir et l'étendue de la Louisiane, qui tient au Canada, sont d'une plus grande espérance.
On dit que lorsque les Maures furent chassés d'Espagne, ces malheureux demandèrent inutilement la permission d'habiter les landes de Bordeaux. Si le zèle de la religion a fait rejeter des Juifs et des Mahométans, il doit faire recevoir des catholiques. Cependant quatre mille Allemands appelés en France à grands frais, et destinés à remplir de nouvelles colonies projetées, le projet étant sans exécution , furent misérablement renvoyés dans leur pays, sans qu'on s'avisât d'une autre destination pour eux; les matériaux d'un édifice devenu odieux étaient jugés indignes de servir à quelque chose d'utile \
Défricher de nouvelles terres, c'est conquérir de nouveaux pays sans faire de malheureux. Les landes de Bordeaux à Bayonne ont vingt lieues de diamètre : le législateur qui les peuplerait rendrait un plus grand service à l'État que celui qui, par une guerre meurtrière,
* Allusion au Système. Les pauvres Allemands, destinés à coloniser la Louisiane, moururent sur la terre étrangère, ou ne rentrèrent dans leur patrie que plus malheureux qu'ils n'étaient avant de l'avoir quittée.
s'emparerait de la même quantité de terrain; mais il n'aurait pas aux yeux du vulgaire une gloire si brillante, parce qu'elle serait acquise sans péril militaire, sans perdre aucun citoyen, et sans s'attirer la jalousie de ses voisins.