CHAPITRE VI
Des Compagnies exclusives.
Il y a deux cas où les Compagnies privilégiées sont nécessaires :
Premièrement, dans tous les établissements qui commencent, soit pour récompenser la découverte , soit pour encourager les entrepreneurs. C'est ainsi qu'ont commencé nos colonies américaines , pour rentrer dans la masse de l'État.
En second lieu, lorsque des particuliers réunis sous l'autorité souveraine ne sont pas assez forts pour soutenir un grand établissement, et que la concurrence peut le détruire , ou en rendre le commerce nuisible à la nation. Tels ont été les commencements des Compagnies en Europe.
L'exclusif dans un commerce se présente d'abord sous la face odieuse d'ôter la liberté ; mais lorsque la raison et l'expérience apprennent que cette liberté tourne toujours au préjudice de la nation, ^ alors l'exclusif devient sage. La Hollande et l'Angleterre ont été obligées de tourner leur commerce des Indes en Compagnies, avec privilège exclusif, toujours renouvelé depuis, et ces nations, si jalouses de toute sorte de liberté, et particulièrement de celle du commerce, ont encore porté l'exclusif à la traite des Nègres.
Lorsque nous étions obligés de recevoir des autres nations les marchandises des Indes , c'est nous qui fournissions à la dépense des vaisseaux de la marine qui nous les portait. Voilà le motif qui engagea M. Colbert à former notre Compagnie, en 1664. Le roi fournit des vaisseaux, des fonds, etc. Ses premiers mauvais succès ne rebutèrent point le ministre , pénétré de l'importance de cet établissement. Il forma une nouvelle Compagnie, à laquelle le roi fit présent de quatre
* On devait reproduire ce chapitre, car il appartient à l'histoire de l'esprit humain. Mais on doit encore plus répéter qu'il est déplorable qu'il ait été écrit par une plume française !
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millions qu'il avait prêtés. Il assista lui-même à la première assembla des directeurs , etc. Cependant , cette compagnie a traîné pendad longtemps : c'est qu'alors notre marine ne faisait que commencer nous n'avions point de forteresses dans les Indes , et nos voisins, déjà puissants dans le commerce maritime et dans les Indes , connaissaient l'importance de nous détruire.
Les progrès des Compagnies sont toujours lents ; elles se forment sur de légers établissements, faits souvent au hasard par quelques particuliers , que des événements heureux enhardissent. Mais dès que 1^, profit de leur navigation est connu , tous les commerçants , toutes leH nations y accourent à leur préjudice réciproque ; la concurrence , la mauvaise administration , les événements ordinaires de la mer, ou de la guerre , causent des pertes ; et de là les chutes de nos premières Compagnies, et de celles de nos voisins ; les unes et les autres ont été trop faibles dans leur source, pour résister à de violentes secousses. Mais ces mêmes accidents généraux peuvent tourner à l'avantage de celles qui, par leur degré de puissance, soutiennent des pertes; elles en sont dédommagées par l'augmentation qui arrive nécessairement à leur commerce du débris de celui des faibles.
La Compagnie occidentale de Hollande commença peu de temps après l'orientale, avec autant de fonds. Ses conquêtes furent d'abord plus brillantes ; elle avait de grands établissements sur les côtes d'Afrique, et possédait presque tout le Brésil. Cependant, elle fut obligée, en 1674, de faire une nouvelle compagnie pour payer ses créanciers en actions nouvelles ; et son commerce est actuellement réduit à une traite de Nègres dans le peu de terrain qu'elle possède en Amérique.
La Compagnie orientale d'Angleterre, à peu près de la même époque que celle de Hollande, succombait sans sa réunion avec une nouvelle compagnie , en 1698.
Ainsi, ce n'est ni le gouvernement monarchique, ni le gouvernement républicain, qui soutiennent les compagnies; c'est la solidité de leurs établissements ; c'est la sagesse de leur administration ; c'est les fonds qu'elles possèdent. Le vice intérieur d'administration , l'intérêt personnel des directeurs , l'ignorance ou l'injustice des supérieurs, les événements ; tout cela appartient à toutes sortes de gouvernements , parce que cela appartient à la nature humaine.
La Compagnie des Indes de Hollande est la seule qui s'est toujours maintenue avec splendeur sur son premier fonds \ sans aucun appel
^ Six millions quatre cent cinquante-neuf mille huit cent quarante florins.
nouveau. Mais ces grands succès sont Teflet d'un hasard qui Fa rendue unique souveraine du commerce de la cannelle , de la muscade et du géroile. Si le même hasard, ou si l'industrie offrait à quelque autre nation un terroir qui produisît ces mêmes denrées , la Compagnie de Hollande aurait bien de la peine à soutenir les frais immenses de la régie de tant de forteresses, et de petits établissements de détail. Depuis quelque temps, plusieurs nations de l'Europe sont en concurrence avec elle pour le poivre, qu'elle ne nous fournit plus.
Notre Compagnie est rétablie sur des fondements d'autant plus solides , qu'elle trouvera toujours en elle-même la consommation de ses retours , que nos voisins sont obligés de porter ailleurs. Elle a la propriété de l'importante ville de Pondichéry, qui lui assure le commerce de la côte de Coromandel et de Bengale. Elle a les îles de Bourbon et Maurice , et la quantité de fonds et de vaisseaux nécessaires à ce grand commerce et à celui de la côte d'Afrique, où elle rétablira sans doute la traite des Nègres, qui lui appartient avec le commerce du Sénégal, d'où elle a chassé les Hollandais par la prise du fortd'Arguin.
La circulation des fonds est une des grandes richesses de nos voisins; leur banque, leurs annuités, leurs actions, tout est en commerce chez eux. Les fonds de notre Compagnie* seraient comme morts, dans le temps que ses vaisseaux les transportent d'une partie du monde dans l'autre, si par la représentation des actions sur la place, ils n'avaient une seconde valeur réelle% circulante, libre, non exigible, et par conséquent non sujette aux inconvénients d'une monnaie de crédit, et en ayant néanmoins des propriétés essentielles.
Nous ne prétendons pas dire que l'actionnaire soit plus utile à l'Etat que le rentier : ce sont des préférences odieuses de parti , dont nous sommes bien éloignés. L'actionnaire reçoit son revenu comme le rentier le sien; l'un ne travaille pas plus que l'autre, et l'argent fourni par tous les deux , pour avoir une action ou un contrat , est également circulant, et également applicable au commerce ou à l'agriculture; mais la représentation de ces fonds est différente. Celle de l'actionnaire , où l'action n'étant sujette à aucune formalité est plus circulante, produit par là une plus grande abondance de valeur, et est d'une ressource assurée dans le besoin pressant et imprévu.
' La Compagnie des Indes, débris du Système.
'^ Une chose ne peut pas plus avoir deux valeurs, qu'elle ne saurait être en deux lieux différents à la fois. Melon, élève de Law, partageait l'erreur de son maître : il prenait la mobilisation des capitaux pour leur accroissement. Ajoutons que c'est là une erreur encore très-commune de nos jours, et que certaines gens s'imaginent qu'il suffirait de lever les obstacles qui gênent la circulation des capitaux, pour en assurer le bon emploi.
yae> MELON.
Le contrat- a des propriétés d'un autre genre d'utilité. Le père de famille ne peut laisser sans danger des actions à des héritiers mineurs, souvent dissipateurs. Il laisse des contrats qui ne sont point sujets au vol, et dont on ne peut pas se défaire de la main à la main. Ces contrats assurent et manifestent les biens d'une famille, procurent du crédit et des établissements. Enfin il est bon qu'il y ait en France de ces deux espèces de fonds, selon le génie et le talent de chacun ; et il paraît également pernicieux de vouloir tout réduire à l'un des deux.
L'annuité est un papier commun en Angleterre, qui participe également du contrat, de l'action et de la rente tournante ; elle a, comme le contrat, un revenu fixe sur des droits aliénés. Elle a, comme l'action, la faculté d'être négociée de la main à la main, parce qu'elle est au porteur. Elle a , comme la rente tournante , un remboursement annuel sur le capital , jusqu'à extinction. Si nos contrats sur la ville étaient au porteur, avec des coupons pour le payement de la rente annuellement, et d'une partie du capital , ce seraient des annuités.
Il y a une observation singulière à faire sur les Compagnies des Indes de Hollande et d'Angleterre. La première a une grande quantité de vaisseaux , et sa marine cède peu à celle de la république même. La Compagnie d'Angleterre n'en a pas un. Elle les frète à mesure de ses besoins, souvent de ses propres directeurs. Voilà un beau sujet de déclamation, et ceux que l'exemple détermine n'ont qu'à choisir. Nous avouons ne pas concevoir cette politique anglaise, lorsque ce n'est pas par manque de fonds.*
C'est à regret que nous rappelons ici notre imprudente administration dans la Compagnie de rAssiento,que nous avons eue sans aucun profit depuis 1702 jusqu'à la paix d'Utrecht, qu'elle fut cédée aux Anglais. C'était leur céder bien peu, par rapport à ce que nous en retirions ; mais c'était beaucoup réellement , et plus encore par le grand usage qu'ils en ont su faire en l'unissant à leur Compagnie du Sud , formée de nos jours sans aucun établissement de commerce, uniquement pour avoir de l'argent par une aliénation de droits. L'esprit de la nation anglaise est de tourner les traités mêmes en commerce ; et l'esprit de la nation française était de tourner le commerce même en traités. C'est ce qui fit échouer l'Assiento , et ce qui a tant retardé le
' On appelait contrat de rente, contrat sur la ville, sur les tailles, etc., ou simplement contrat ^ ce que nous nommons inscription de rente aujourd'hui. Le contrat^ qui n'était pas insaisissable, était une valeur moins mobile ou moins circulante que nos inscriptions actuelles. De là, la préférence que l'auteur accorde à Vaction. (Voyei, sur le même sujet, Boisguillebert, Détail de la France, page 248 ; — le texte et le^*notes de la Dirne royale, pages 77 et suivantes de ce volume.)
progrès de notre Compagnie des Indes, dont M. Colbert avait confié l'administration à des financiers plus qu'à des négociants.
La Compagnie du Sud ne possède ni forteresse ni terrain, et serait encore dans l'inaction, si, à la paix d'Utrecht, elle n'eût, sur notre cession, acquis du roi d'Espagne, par une capitulation connue, la permission de porter pendant trente années quatre mille huit cents Nègres par an dans l'Amérique espagnole, et d'envoyer chaque année aux foires du Mexique un vaisseau de cinq cents tonneaux. C'est par là que ses actions ont été élevées à un prix considérable , qui fait une des plus grandes circulations de la place de Londres ^ .
L'exclusif, restreint aux lieux où les Compagnies n'ont que des forts et des comptoirs^, est selon la justice qui rend chacun le maître chez soi; tout autre commerçant ne pourrait même y aller qu'à sa perte; mais l'exclusif ne doit jamais être porté sur des peuples assujettis. C'est ainsi que l'exclusif de la Louisiane à empêché l'avancement de cette importante colonie tandis qu'elle a été au pouvoir de la Compapagnie. Aussi l'avait-on porté jusqu'au tyrannique ; c'est peu qu'il ne fût pas permis aux habitants (^'envoyer leurs denrées en France, qu d'en recevoir que par l'entremise de la Compagnie, conformément à une dure capitulation ; il leur était encore défendu de négocier immédiatement avec les Espagnols et aijtres nations voisines. Tout devait se faire par les commis delà Compagnie : c'est à peu près comme si le roi voulait faire seul, par des commis, tout le commerce du royaume. Quelle industrie ne serait pas accablée sous ce poids ! La liberté rendue à la colonie en fait espérer de grands progrès.
L'île de Bourbon , quoique dans quelques circonstances semblables, n'est pas d'un assez grand commerce pour attirer les négociants de si loin ; la Compagnie et elle sont mutuellement nécessaires l'une à l'autre ; son avancement dépend de l'équité de sa capitulation et de la douceur de l'exécution.
A juger de la Compagnie des Indes par le prix de ses actions, on dirait qu'elle n'a d'autre bien que la ferme du tabac, mal assurée ; cependant nous ne l'avons pas comptée parmi ses fonds et ses établissements, supérieurs en tout à ceux de la Compagnie d'Angleterre, et aussi solides , quoique moins étendus , que ceux de la Compagnie de Hollande. Il faut espérer que notre place orageuse, et encore effarouchée du Visa, se rassurera après douze années de paisible possession.
D'autres examineront ce que le système de finance de la Régence
' II faut consulter, quant à l'organisation, aux avantages et aux désavantages de toutes ces Compagnies de commerce, Ad. Smith, livre V, IIl^ partie, § i. * Voyez le chapitre Des Colonies.
a causé de bien et de mal à la totalité du royaume. II est constant qu'il a ruiné bien des familles rentières de Paris, et que la Compagnie des Indes, qui ne devait être faite que pour le commerce, s'est trouvée l'objet de ses remboursements , qui ont enrichi autant de familles nouvelles. Tout l'odieux est tombé sur la Compagnie, au point que des docteurs de Sorbonne ont décidé que le produit des actions était usuraire. Nouvelle cause de discrédit, que la raison et le temps effacent bien lentement.
L'ignorance ou la malignité ose quelquefois dire vaguement que le commerce se détruit depuis le renouvellement de la Compagnie. Jamais le commerce n'a été si florissant. La quantité de vaisseaux pour l'Amérique est plus que doublée depuis la Régence : la Compagnie a toujours été exclusive ; ainsi point d'innovation de ce côté-là. Et lorsque avant son renouvellement elle accordait, par manque de fonds, à des particuliers la permission de naviguer dans les Indes, les retours annuels n'ont jamais passé deux millions, et ceux de cette année vont à dix-huit millions. Les consommations sont la mesure du commerce, et le produit des Fermes générales est la mesure des consommations. Personne n'ignore l'augmentation du prix du dernier bail. Quelles autres dénotations peuvent nous instruire ?
La Compagnie d'Ostende, sans aucun établissement, devint l'objet de jalousie des nations commerçantes, et la cause de l'agitation de l'Europe en 1725. Tout était prêt à s'armer, lorsque l'empereur crut devoir en suspendre l'octroi.
Le roi d'Espagne en propose actuellement une pour les Philippines, qui, par les avantages de l'octroi, serait déjà remplie, sans le discrédit que les retardements des fonds des galions a donné à la nation espagnole. Le ministre qui , tenté d'un gain actuel , manque de parole, perd le centuple pour les occasions essentielles.
Nous ne parlerons point des autres Compagnies de l'Europe, à cause de leur peu d'importance, ce que nous avons dit étant suffisant à notre dessein.
Que les plus grands génies ne tournent pas la tête d'un certain côté, cela ne doit pas surprendre dans les circonstances où ils se sont trouvés. César et Charlemagne ont ignoré l'importance du commerce dans un temps où les conquêtes tenaient lieu de tout ; mais Salomon avait enrichi son peuple par le commerce dans la terre d'Ophir. Henri IV n'eut ni le temps ni les moyens de former une marine , dont il connaissait bien l'utilité. Le cardinal de Richelieu a la gloire de l'avoir commencée. Le cardinal Mazarin ne l'augmenta pas : ni l'un ni l'autre ne pensèrent à des Compagnies de commerce, quoiqu'ils eus-
sent (levant les yeux l'étonnant avantage qu'en retiraient les Hollandais et les Anglais.
Le cardinal de Richelieu était trop rennipli de deux objets , l'un de débrouiller les intrigues de cour pour augmenter l'autorité du roi par l'abaissement des grands ; l'autre d'entretenir des négociations étrangères contre la maison d'Autriche. Le cardinal Mazarin, presque toujours l'objet de la haine publique dans les horreurs d'une guerre civile, laissait aller au hasard la police, le commerce et la finance. Ces deux ministres , plus tranquilles, auraient sans doute travaillé à des réformes de législation intérieure qui manquent à leur gloire. Peutêtre pensaient-ils populairement que le génie français ne pouvait se tourner qu'au militaire. Le commerce est-il plus incompatible avec ce génie que la magistrature? Présentez à la nation des emplois où les richesses et les honneurs soient attachés ; son génie paraîtra n'être fait que pour les remplir.
Mais pour prévenir des objections que peuvent fournir les fausses idées du gouvernement militaire, il est nécessaire d'examiner comment des nations sans commerce sont parvenues à un si haut degré de puissance *.