‹ Économistes financiers de 18e siècleChapitre 34 sur 201 · OPUSCULES DIVERS · texte numérisé non relu

OPUSCULES DIVERS

SUR LA VIE ET LES TRAVAUX

Pierre Le Pesant, sieur de Boisguillebert, lieutenant-général au bailliage de Rouen , n'a pas dévoué sa plume à la cause de l'intérêt public et de la vérité d'une manière moins noble que l'auteur de la Dîme royale, son illustre contemporain. Il a mérité, par son courage civil, d'être placé à côté de ce grand homme ; et, par ses travaux, d'être considéré comme le précurseur de cette école célèbre de vrais philosophes qui, vers le milieu du dix-huitième siècle, ouvrit une carrière nouvelle à l'esprit humain, en créant la science de l'économie politique. Boisguillebert est le premier anneau de cette chaîne savante qui s'est formée successivement, jusqu'à nos jours, par les noms illustres de Quesnay, de Smith, de J.-B. Say, de Malthus, de Ricardoet de Rossi.

On n'a d'autres détails sur la vie privée de cet écrivain, dont le lieu et la date de la naissance sont restés inconnus, que ceux qui nous ont été transmis parle duc de Saint-Simon. Voltaire, qui, dans son Histoire du siècle de Louis XIV, enregistre avec complaisance les noms de la plupart des courtisans et de toutes les maîtresses du monarque , n'a parlé de Boisguillebert que pour commettre une lourde erreur bibliographique et outrager la mémoire de cet homme de bien , que sa plume haineuse poursuit encore , dans plusieurs autres endroits de ses ouvrages, avec un inconcevable acharnement^ Contraste bizarre,

* Voltaire [Siècle de Louis XIF, chap. xxx) fait remonter à l'année 1672 la publication du Détail de la France, qui n'eut lieu qu'en i697. Ensuite, il confond perpétuellement, là et ailleurs, ce livre avec le Factum de la France, qui parut en

De compte fait, Voltaire a parlé huit fois de Boisguillebert dans ses œuvres, et il n'y a qu'un seul passage qui ne soit pas complètement écrit sur le ton de l'injure.

à coup sûr, que celui qui nous montre un citoyen courageux, victime de son dévouement aux intérêts du peuple , ayant pour Zoïle furibond le patriarche des philosophes , et pour panégyriste un descendant de Charlemagne ^ , un duc et pair de la cour de Louis XIV !

Tout ce que le patricien fanatique, mais honnête homme, du dixseptième siècle, nous raconte de la viedeBoisguillebert, se rapportant d'une manière exclusive aux travaux de cet auteur, trouvera naturellement sa place dans l'analyse succincte de ces mômes travaux.

Les écrits de Boisguillebert sont en général peu connus , quoiqu'on ait souvent cité son nom , depuis surtout que les études économiques ont repris faveur en France. S'il ne se trouve presque personne qui ne sache qu'il est l'auteur d'un livre intitulé. Le Détail de la France^ beaucoup ignorent toutefois qu'il a composé encore d'autres écrits non moins remarquables que le précédent , et beaucoup enfin n*ont lu ni l'ouvrage dont ils connoissaient le titre, ni ceux dont ils ignoraient l'existence. Cependant le plus vif intérêt , au triple point de vue de l'histoire, des finances, et de l'économie sociale, s'attache à ces œuvres, dont voici la nomenclature :

1° Le Détail de la France sous le règne prêtent (de Louis XIY), 1697 *;

Ses termes les plus honnêtes sont : Un Boisguillebert a dit, a imprimé, etc.. (Voyez les œuvres de Voltaire, édition Beuchot, tomes XIV, p. 258;— XIX, p. 218; —XX, p. 272;— XXVI, p. 125;— XXIX, p. 254;— XXXIV, p. 39;— XLII, p. 71; — XLVIII,p.110.)

' On sait que le duc de Saint-Simon faisait remonter sa généalogie Jusqu'à cet empereur.

* On lit ce qui suit dans le tome III du Catalogue des livres imprimés , manuscrits, etc., de M. Leber, Paris, 1839 :

« La France ruinée sous Louis XIF, par qui et comment, avec les moyens de la rétablir en peu de temps. Cologne, Pierre Marteau, 1696, petit in-12.

«Livret que j'ai vu porter quelquefois à un prix assez élevé dans les ventes publiques. Ignorerait-on que ce mince volume ne représente pas le quart de l'ouvrage dont il fait partie; qu'il n'en forme que la tête, et qu'on le trouve mot pour mol, avec sa suite, dans un livre de 30 sous, livre beaucoup plus commun, sans doute, mais d'ailleurs bien pré-? férable au premier, puisqu'il est plus complet? C'est l'ouvrage ci-après, qui parut sons le titre de Détail de la France, et dont la meilleure édition est celle de Bruxelles. »

« Le Détail de la France sous le règne présent (de Louis XIV), augmenté de plusieurs mémoires et traités sur la même matière (par de Bois-Guilbert); Bruxelles, G. de Backer, 1712, 2 tomes en 1 vol. »

Le livret cité dans cette note fut imprimé, selon toute apparence, sur une copie tronquée du manuscrit du Détail de la France, puisque la première édition de ce livre est de 1697.

II existe trois différentes éditions des œuvres économiques, complètes, de Boisguillebert, la première de 1707, sans noms de lieu ni d'auteur, 2 vol. in-12; — la

2» Supplément au Détail de la France -,

5" Factum de la France, ou moyens irès-faciles de rétablir les finances de VÉtat,il01;

4" Traité de la nature, culture, commerce et intérêt des grains, tant par rapport au public qu'à toutes les conditions d'un État;

5° Causes de la rareté de l'argent, et éclaircissements des mauvais raisonnements du public à cet égard ;

6° Dissertation sur ta nature des richesses, de l'argent et des tributs, où l'on découvre la fausse idée qui règne dans le monde à l'égard de ces trois articles '.

Sous le premier rapport, le rapport historique, les Mémoires qui précèdent sont des études curieuses pour quiconque cherche dans l'histoire la peinture des faits, des opinions , des mœurs, l'ensemble en un mot de la vie réelle de tout un peuple , et non pas le simple récit des campements, des batailles, des sièges, des négociations diplomatiques, des révolutions ministérielles, des fêtes ou des intrigues de palais.

Sous le second rapport, le rapport financier, qui tient d'une manière si intime à tous les intérêts individuels et généraux d'un pays, ces Mémoires sont encore des études éminemment instructives pour notre époque; car tous les abus que Boisguillebert dénonce sont loin d'être entièrement détruits, et il reste toujours incontestable, par malheur, que si les écritures du Trésor sont mieux tenues que du temps de Le Pelletier, de Pontchartrain et de Chamillart, l'art d'équilibrer les recettes et les dépenses, pour éviter les emprunts, les déficits, et toutes les calamités qui en résultent, n'accuse pas de notables progrès.

Sous le troisième rapport enfin , ces Mémoires offrent le spectacle de

seconde, 4712,2 vol. in-i2, a paru sous le titre de Testament politique du maréchal de Fauhan-, — enfin, la troisième est celle dont parle M. Leber.

Ces trois éditions, et les deux dernières surtout, sont devenues fort rares. Il n'y a pas de libraire qui voudrait se dessaisir de l'une d'elles pour dix fois la valeur qui lui est assignée par M. Leber.

On rencontre quelquefois les œuvres de Boisguillebert en un seul volume; mais ce volume n'est pas complet, parce qu'il n'est que la réunion, opérée par des amateurs, d'une partie des mémoires de cet écrivain.

' Voici l'ordre chronologique de ces diverses publications :

Le Détail de la France, en 1697 ;

Postérieurement, mais sans qu'on ait à cet égard de dates précises, les trois Mémoires sur les grains, sur la rareté de l'argent, et sur la nature de la richesse;

Le Factum de la France, en 1707.

Le Supplément au Détail de la France, peu de temps après le Factum, et dans )a même année.

C'est là, du moins, ce qui résulte des Mémoires du duc de Saint-Simon, le seul écrivain qui ait fourni des renseignements sous ce rapport.

la science économique au berceau, et les premiers pas de l'intelligence moderne dans un ordre de connaissances qu'à l'exception du philosophe de Stagyre , les esprits les plus remarquables des temps antiques n'avaient même pas soupçonné. Ils sont indispensables à tous les amis de cette belle science pour constater son point de départ, la suivre, depuis un siècle et demi , dans ses curieuses vicissitudes , et en mesurer le progrès.

Le Détail de la France parut en 1697. Quand on a lu ce livre, il est facile de s'apercevoir que Voltaire l'avait consulté pour écrire son chapitre Finances du siècle de Louis XIV, et que l'humeur qu'il y manifeste contre l'auteur vient , selon toute apparence , de l'embarras extrême qu'il dut éprouver après l'avoir parcouru. Quel moyen , en effet, que l'historien gentilhomme, qui était lié avec la plupart des traitants de son époque, qui était l'ami de tous les grands seigneurs et de toutes les vertueuses dames de la régence , qui ne comprenait la civilisation que par son côté littéraire et artistique, et qui ne voyait guère, dans l'ordre social, d'autres abus que ceux qui pouvaient l'atteindre personnellement, ne fut pas choqué de la rude franchise avec laquelle Boisguillebert , prisant peu la pompe de Versailles et la politesse de la cour, avait dépeint la misère des peuples, l'ignorance et la cupidité des chefs de l'État? Mais d'une autre part cependant, quel moyen de réfuter un écrivain spécial dans des matières que personne n'avait encore approfond ies? Voltaire s'est tiré de ce mauvais pas , comme de bien d'autres, par l'injure, le vague, les contradictions , et cette phrase assez singulière : « Il n'est pas du ressort de l'histoire d'exa- « miner comment le* peuple doit contribuer sans être foulé , et de « marquer le point précis, si difficile à trouver, entre l'exécution des « lois et l'abus des lois , entre les impôts et les rapines. » Sans doute, les traités de finances ne sont pas du domaine de l'histoire; mais il nous semble que la matière de l'impôt a bien autant de droits que V Opéra d'attirer ses regards ; et que Voltaire , par exemple , n'eut pas manqué à ses devoirs d'historien s'il eût flétri les rapines de Fouquet, au lieu de s'attendrir sur les malheurs de ce financier célèbre. Laissons là, au surplus, cette théorie sur l'histoire, pour ne porter notre attention que sur l'état réel de la France à la fin du dix-septième siècle.

Un homme très-éclairé que Voltaire a eu le malheur de traiter d'ignorant, un homme de bien à l'éclatante vertu duquel il n'a pu s'empêcher de rendre hommage, le maréchal de Vauban, qui était

jarvenu par son mérite aux relations les plus hautes, et qui, par son ictive charité sociale, ne dédaignait pas les plus humbles; dont la vie, en un mot, s'était passée à parcourir, à étudier et à défendre le royaume, a tracé , dans la Dîme royale^ les lignes suivantes :

«Par toutes les recherches que j'ai pu faire depuis plusieurs années que je m*y applique, j*ai fort bien remarqué que, dans ces derniers temps , près de la dixième partie du peuple est réduite à la mendicité et mendie effectivement ; que des neuf autres parties il y en a cinq qui ne sont pas en état de faire l'aumône à celle-là , parce qu'eux-mêmes sont réduits, à très-peu de chose près, à cette malheureuse condition ; que des quatre autres parties qui restent, les trois sont fort malaisées, et embarrassées de dettes et de procès; et que dans la dixième, où je mets tous les gens d'épée , de robe, ecclésiastiques et laïques, toute la noblesse haute , la noblesse distinguée , et les gens en charge militaire et civile, les bons marchands, les bourgeois rentes et les plus accommodés , on ne peut pas compter sur cent mille familles ; et je ne croirais pas mentir quand je dirais qu'il n'y en a pas dix mille , petites ou grandes , qu'on puisse dire être fort à leur aise ; et qui en ôterait les gens ^d'affaires , leurs alliés et adhérents couverts et découverts, et ceux que le roi soutient par ses bienfaits, quelques marchae^s, etc. , je m'assure que le reste serait en petit nombre \ »

Par quel fatal concours de circonstances était donc réduite à un pareil état de dénument une population intelligente et courageuse, habitant le pays de l'Europe que , sans parler de son admirable situation géographique, la nature a doté du sol le plus fertile, du climat le plus égal et le plus doux?

Tandis que les uns plaçaient l'explication de ce phénomène économique dans les guerres incessantes du règne de Louis XIV, les autres dans la dépense de ses fêtes et de ses somptueux bâtiments, ceux-ci dans l'énormité de l'impôt, ceux-là dans l'enlèvement des métaux précieux par l'étranger, un obscur magistrat de province, auquel le fracas des Te-Deum et le bruit des hymnes académiques n'avaient pas dérobé les sourds accents de détresse de la multitude , trouvait seul la cause principale et permanente de l'horrible misère qui pesait sur son pays.

Ce magistrat était Boisguillebert , qui faisait entendre à ses contemporains un langage qu'on peut résumer en ces termes :

* Voir la Dime royale, pages 3^ et 35 de ce volume. —Ce passage a été écrit en

La folie de la guerre a sans doute une grande part à vos souffrances ; la construction de Versailles , qui a dévoré un capital de plus de cent millions \ n'y est pas étrangère non plus , car c'est faute de ce capital que vous ne pouvez occuper aujourd'hui une partie des bras qui demeurent sans emploi . Ce n'est pas là toutefois qu'est la cause principale de votre ruine : elle gît essentiellement dans l'absurdité de votre système général d'administration , qui , paralysant les efforts de l'agriculture et du commerce, tarit à plaisir les sources de la richesse publique.

La richesse, elle ne consiste pas, comme vous le pensez, dans l'or et dans l'argent, mais dans les seuls biens consommables, dans les denrées et dans les matières premières que vous fournit l'agriculture. L'argent n'est une richesse que pour les pays qui le produisent : partout ailleurs, il n'est que le gage de la tradition des biens réels, qui servent seuls à l'acquérir. L'argent ne se boit ni ne se mange ; il n'est pas plus propre à nous nourrir qu'à nous vêtir ; il n'est donc pas richesse en soi ; en tant que monnaie , il peut être suppléé par le papier, par le parchemin, même par la parole, et sa rareté ou son abondance n'a rien de commun avec l'étendue de la véritable richesse. Quand la monnaie est rare , les choses valent moins d'argent; quand elle est commune , les choses valent plus d'argent ; mais , dans cette double hypothèse, la richesse ou l'indigence publique est proportionnelle à la somme des choses, et non à celle de l'argent.

Quant à l'impôt, c'est à tort que vous vous plaignez de sa quotité. En tenant compte de l'agrandissement de la France , il entre aujourd'hui beaucoup moins de valeurs dans le Trésor public qu'à la fin du seizième siècle, du temps de Henri HT. Votre appauvrissement individuel et la diminution du revenu national viennent, non pas de l'excès des tributs, mais de leur mauvaise assiette , de l'iniquité de la répartition, et de toutes les rapines scandaleuses qui accompagnent le recouvrement.

*Eol690, les dépenses de Versailles, mais de Versailles seul, s'élevaient déjà à la somme de 88 millions (152 approximativement, monnaie actuelle). — Manuscrit authentique de Mansard,cité par M. le comte d'Hauterive, dans son ouvrage sur la dépense[d'une des grandes administrations deTÉlat, depuis Louis XIV jusqu'en 1825.

D'après M. Guillaumot, ancien architecte des bâtiments de la Couronne sous Louis XVi, Versailles, et tous les châteaux et jardins royaux qu'on lui avait donnés pour satellites, auraient coûté, pendant le règne de Louis XIV, 187,078,557 livres, 1 5 sous 2 deniers. — M. Guillaumot n'aurait-il donc pu nous faire grâce des deniers en pareille affaire?

Vous prétendez que votre numéraire est passé en Allemagne et en [talie : pitoyable erreur! Il est toujours en France, et vous en possédez plus que jamais. Seulement il se cache, il ne circule point, par la raison bien simple que l'instrument des échanges doit ralentir sa marche quand le nombre des échanges diminue, et que le nombre des échanges doit diminuer quand des lois fiscales stupides empêchent autant qu'il est en leur pouvoir la consommation des produits de l'agriculture , qui sont , avec le travail , les termes nécessaires de tous les échanges. Vous ne vous apercevez donc pas que la consommation est la contre-partie naturelle de la production , et que celle-ci doit cesser dès que celle-là s'arrête ; et que cependant cesser de produire n'est autre chose que cesser de s'enrichir? Qui donc payera le travail de vos manufacturiers et de vos artisans , si vous défendez à l'agriculteur de vendre ses produits, ou lui prescrivez de tes donner à perte? C'esjt avec le blé qui croît dans ses sillons , avec le raisin qui pousse s,ur sa vigne, qu'il achète de la monnaie. Mais le blé qui croit da^s ses sillons et le raisin qui pousse sur sa vigne ne sont pas des présents gratuits de la nature : ils ne viennent pas de la même manière que les truffes ouïes champignons; ils lui coûtent des avances dans lesquelles il doit rentrer avec bénéfice, ou il ne cultivera plus , et il ne vivra pl,u.s. Et ne dites pas que cela vous importe peu, car il y a solidarité d'intérêts entre toutes les classes sociales , depuis la plus humble jusqu'à la plus haute : les lois économiques qui gouvernent le monde ne permettent pas qu'il y ait une seule de ces classes qui souffre, sans que le préjudice qu'elle éprouve n'atteigne plus ou moins vivement toutes les autres.

Ces graves vérités servent en efî'et de thème au Détail de la France, et l'auteur en opère la démonstration par le tableau d.e tous les désordres causés par Je régime de la Taille , des Aides et des Douanes , expliquant ainsi la science par les faits, et les faits par la science. Et quoique Boisguillebert soit loin d'avoir embrassé dans leur ensemble, d'un coup d'œil toujours sûr, les phénomènes nombreux et complexes de la production , il n'est pas moins vrai qu'il a douaé au dix-septième siècle des leçons d'économie politique qui ne sont pas encore indignes d'être écoutées par le nôtre. Si beaucoup parlent aujourd'hui mieu^ que cet écrivain, c'est le petit nombre qui pense d'une manière tout à la fois et plus noble et plus juste.

Tels sont les principes d'après lesquels Boisguillebert a dressé en détail l'acte d'accusation de la Taille , des Aides et des Douanes. Jamais,

on peut le dire, plus rude guerre n'avait été déclarée à l'impôt établi par la cupidité , l'ignorance et l'esprit de routine. L'économiste du dixseptième siècle ne possède pas la science de l'école de Quesnay, mais il l'a entrevue, et en a adopté d'instinct les généreuses doctrines. Aussi lui suffisent-elles pour couvrir de honte , au nom de la morale et de la raison, le misérable système financier de la patrie des Corneille et des Racine, des Pascal et des Bossuet; cette terre où il semblait que le ciel ne fît naître des grands hommes que pour qu'on y prît en patience les mauvaises institutions. Non, quiconque n'a pas lu Boisguillebert ne saura jamais combien de souffrances ont, pendant trois siècles, fait peser sur les campagnes l'assiette, la répartition et la levée des Tailles î Et quiconque n'a pas entendu cet écrivain flétrir les Aides et les Douanes, ignorera toujours de quel prix les peuples peuvent payer le défaut de lumières et les mauvaises passions de ceux qui tiennent en mains les rênes de l'État ! C'est qu'avant lui , ceux qui ont exposé tous les faits qu'il rapporte , les avaient vus sans les bien comprendre , et que ceux qui les comprirent plus tard, les ont racontés sans les avoir vus. Delà vient que , malgré leur forme incorrecte, diffuse et peu claire quelquefois , les écrits de Boisguillebert sont en général pleins de chaleur, et que sa plume rencontre fréquemment des tours heureux , des images pittoresques et des expressions d'une foudroyante énergie. Sans doute, il ne sait pas polir en style académique la haine qu'il porte aux abus, ni draper sous d'harmonieuses périodes sa colère implacable contre les traitants ; mais voyez en revanche s'il sait frapper fort et frapper juste , avec l'arme terrible de la raison et des faits :

« Ne faut-il pas convenir, » dit Boisguillebert après avoir tracé la description des singularités fiscales de son époque, « qu'un prince qui ferait valoir ses États de cette manière serait fort mal servi , et que ses sujets pourraient lui dire : « Sire , comme vous ne voulez qu'être payé et recevoir le plus d'argent qu'il est possible, la manière dont vous en usez semble être inventée pour nous ruiner et vous aussi ; car comme toute notre richesse et la vôtre ne peuvent provenir que de la vente des biens qui croîtront sur votre terre , ce que vous proposez ferait tout périr; mais que Votre Majesté compte ce qui lui en viendrait de la façon qu'elle l'entend, et nous le lui doublerons, pourvu qu'elle nous laisse notre liberté de vendre et de consommer ce que bon nous semblera \ »

' Détail de la France^ troisième partie, chapitre vu.

L'homme qui scrutait théoriquement avec une si profonde sagacité

> causes générales de la misère publique , ne pouvait proposer comme remèdes des mesures impraticables. Les conclusions de son livre nous en offrent la preuve , puisque l'auteur se bornait à exprimer le vœu :

1° Qu'on réformât la Taille , et qu'on la rendît générale ;

2° Qu'on supprimât les Aides et les Douanes intérieures ;

3° Que le commerce des grains devînt libre tant au dedans qu'au dehors du royaume ;

4° Qu'il n'y eût que des droits d'entrée, apportant le moins d'entraves possible au commerce , et non des droits de sortie en matière de douanes extérieures;

5° Qu'on s'abstînt de la triste ressource des Affaires extraordinaires;

6" Enfin, que, pour couvrir un déficit de 17 millions, qui devait résulter de ces diverses réformes , 12 fussent remis sur l'impôt régularisé de la Taille, et les 5 autres obtenus parle moyen d'une contribution sur toutes les cheminées du royaume \

Le succès de pareils moyens, disait Boisguillebert , est infaillible, car ils ne donnent rien au hasard , et ne consistent que dans la permission accordée au peuple de lahourer et de commercer, ou en d'autres termes de s'enrichir.

Nonobstant la sagesse de ses vues , le Détail de la France ne rencontra que peu de lecteurs. Il ne faut pas s'en étonner; car, ainsi que la législation de l'époque le démontre , les ténèbres les plus épaisses cachaient encore aux yeux de tous la lumière des vérités économiques ;

' II est assez extraordinaire que la gabelle n^nit pas participé à l'indignation que faisaient éprouver à Boisguillebert tous les autres impôts. Quoique Rouen fiit pays de quart-bouillon, et que le sel s'y vendît moins cher que dans les provinces de grandes gabelles, il ne laissait pas, contrariant même, sous ce rapport, l'expression trompeuse de la langue fiscale, de payer des droits qui allaient non pas au quart, mais bien à la moitié de la valeur. On dit que les chifl'res éteignent l'imagination; pure calomnie!... Car vous allez voir que les financiers de l'ancien régime n'en manquaient pas.

Soit une partie de sel de la valeur de 400 livres, vous deviez d'abord, pour droit de

çMarf-6oin7/on, le quart de la somme ci-dessus, ou 1001. » s.» d. »

Pour le parisis, ou un quart en sus 25 » » »

Pour le sou pour livre, ou vingtième des deux sommes précédentes 6 5 » » Pour les 6 deniers pour livre, ou quarantième des trois sommes précédentes 3 10 7 1/2

Pour les 10 sous pour livre, ou demie des quatre sommes précédentes. 67 7 9 3/4

Total de la perception 202 1. 3s.7d.l/4

Est-ce qu'en bonne conscience vous ne trouvez pas tout cela fort ingénieux ?

i^ NOTICE HISTORIQUE

et si ïoti etcepte Vfïuban, Fénelon, et quelques autres esprits solides et généreux , il n'y avait personne qui fût en état de comprendre le livre. Cependant la situation était grave : les dépenses publiques excédaient la sortime de 116 millions, et, sur celle de 119 que rapportait l'impôt, il y en avait 50 absorbés par les rentes sur l'Hôtel-de-Ville et le service de l'énorme intérêt des capitaux obtenus par le moyen des Affaires èxlraordinaires. C'était donc en réalité un déficit annuel de plus de 47 millions , auquel on devait faire face pour rétablir l'équilibre du budget ; mais un état de choses qui aurait privé de tout sommeil des hommes tels que Sully ou Colbert, n'était pas même de nature à émouvoir Louis Phelippeaux, comte de Pontchartrain. Si l'on ne sait trop à quoi cet honnête ministre occupa ses loisirs pendant les trois années de repos données à la France par la paix de Riswick, toujours est-il que, lorsque éclata la guerre de la succession d'Espagne, en 1701 , la crise financière était encore la même, et que Chamillart, digne successeur de Pontchartrain , persista dans la méthode d'emplir le Trésor à l'aide d'expédients qui tarissaient de plus en plus les sources de la richesse publique.

Boisguillebert, qui unissait un cœur de citoyen à des convictions scientifiques ardentes, n'avait pas été détourné de ses méditations sociales par le mauvais accueil fait à son livre. Aussi ne tint-il pas au spectacle, qu'ofl'rirent les premières années du dix-huitième siècle, de la fiscalité en délire, et le vit-on , après avoir escarmouche de nouveau contre elle par différents opuscules économiques, l'attaquer en quelque sorte avec la fureur du désespoir dans le Factum de laFrancCy qui parut en 1707. Théoriquement, ce livre n'était que le Détail refondu et augmenté ; mais il en différait au point de vue pratique , en ce que l'auteur, sans renoncer à la réforme de la Taille, ainsi qu'à la suppression des Aides et des Douanes , proposait de remplacer ces deux derniers impôts par une capitation générale, et perceptible en argent, du dixième du revenu de tous les biens meubles et immeubles.

Cette fois le coup porta ; et Boisguillebert , auquel , dans une audience accordée vers la fin de son ministère , Pontchartrain avait tourné le dos , fut écouté avec faveur par Chamillart. Comme c'est au duc de Saint-Simon qu'on est redevable de la connaissance de cet épisode de l'histoire financière du règne de Louis XIV, nous laisserons parler cet écrivain avec d'autant plus de plaisir, que le nom de Vauban va se retrouver sous sa plume. Voici donc les détails qu'il nous donne dans la partie de ses Mémoires relative à l'année 1707.

« 11 était bien avancé (le livre de la Dime royale] y lorsqu'il parut divers petits livres du sieur de Boisguillebert, lieutenant-général au siège de Rouen, homme de beaucoup d'esprit, de détail et de travail, frère d'un conseiller au parlement de Normandie, qui, de longue main, touché des mêmes vues que Vauban , y travaillait aussi depuis longtemps. Il y avait déjà fait des progrès avant que le chancelier eût quitté les finances. 11 vint exprès le trouver, et, comme son esprit vif avait du singulier, il lui demanda de l'écouter avec patience, et tout de suite lui dit que d'abord il le prendrait pour un fou ; qu'ensuite, il verrait qu'il méritait attention, et qu'à la fin il demeurerait content de son système. Pontchartrain, rebuté de tant de donneurs d'avis qui lui avaient passé par les mains, et qui était tout salpêtre, se mit à rire, lui répondit brusquement qu'il s'en tenait au premier, et lui tourna le dos. Boisguillebert, revenu à Rouen, ne se rebuta point du mauvais succès de son voyage. 11 n'en travailla que plus infatigablement à son projet, qui était à peu près le même que celui de Vauban, sans se connaître l'un l'autre. De ce travail naquit un livre savant et profond sur la matière, dont le système allait à une répartition exacte, à soulager le peuple de tous les frais qu'il supportait et de beaucoup d'impôts, qui faisait entrer les levées directement dans la bourse du roi, et conséquemment ruineux à l'existence des traitants, à la puissance des intendants, au souverain domaine des ministres des finances. Aussi déplut-il à tous ceux-là, autant qu'il fut applaudi de tous ceux qui n'avaient pas les mêmes intérêts. Chamillart, qui avait succédé à Pontchartrain, examina ce Uvre. 11 en conçut de l'estime; il manda Boisguillebert deux ou trois fois à l'Étang, et y travailla avec lui à plusieurs reprises, en ministre dont la probité ne cherche que le bien.

En même temps, Vauban, toujours appliqué à son ouvrage, vit celui-ci avec attention, et quelques autres du même auteur qui le suivirent; de là, il voulut entretenir Boisguillebert. Peu attaché aux siens, mais ardent pour le soulagement des peuples et pour le bien de l'État, il les retoucha et les perfectionna sur ceux-ci, et y mit la dernière main. Ils convenaient sur les choses principales, mais non en tout. » (Mémoires complets, tome V, p. 285 et suiv.)

Un autre passage des Mémoires du Duc nous apprend que Chamillart, malgré la droiture réelle ou supposée de ses intentions, éconduisit Boisguillebert avec la défaite, spécieuse, que la guerre rendait l'exécution de son projet impraticable. Mais celui-ci, peu touché d'une difficulté qu'il avait déjà combattue, répliqua en lançant dans le public, sous le titre de Supplément au Détail de la France ^ une brochure de quelques pages , à laquelle le piquant de la forme prêtait une singulière énergie.

« Faut-il attendre la paix, disait Boisguillebert, pour faire labourer la terre dans toutes les provinces où elle reste en friche , à cause du bas prix des blés?

« Faut-il attendre la paix pour mettre les fermiers en état de payer les propriétaires , les propriétaires en état de payer le travail des artisans et des marchands, et, enfin, tirer ceux-ci de l'absolue nécessité de faire banqueroute? » etc

Et il prolongeait, de cette manière, la série de ses cruelles interrogations.

Cette attaque était courageuse ; car, bien qu'elle ne contînt, au fond, rien de plus fort que ce qui avait été dit dans le Factum, elle succédait à la publication de la Dîme royale, qui venait d'attirer sur le maréchal de Vauban une disgrâce éclatante. Il était donc naturel queBoisguillebert prévît qu'il s'exposait à une persécution qui pouvait avoir pour sa personne et pour ses intérêts des conséquences beaucoup plus funestes que la perte de la faveur du monarque et de la cour. Cette considération ne l'arrêta pas, mais elle n'en fut pas moins justifiée par les événements, ainsi que l'atteste encore le duc de Saint-Simon.

« La vengeance ne tarda pas. Boisguillebert fut exilé au fond de l'Auvergne. Tout son petit bien consistait en sa charge; cessant de la faire, il tarissait. La Vrillière, qui avait la Normandie dans son département, avait expédié la lettre de cachet. Il l'en fit avertir, et la suspendit quelques jours comme il put. Boisguillebert en fut peu ému, plus sensible peut-être à l'honneur de l'exil pour avoir travaillé sans crainte au bien et au bonheur public, qu'à ce qu'il lui en allait coûter. Sa famille en fut plus alarmée, et s'empressa à parer le coup. La Vrillière, de lui-même, s'employa avec générosité. Il obtint qu'il fît le voyage seulement pour obéir à un ordre émané qui ne se pouvait plus retenir, et qu'aussitôt après qu'on serait informé de son arrivée au lieu prescrit, il serait rappelé.» {Mémoires, ibid.)

En outre , le Factum de la France fut proscrit par un arrêt du Conseil d'État privé du roi, en date du 14 mars 1707. C'était lui rendre le même honneur qu'avait reçu, un mois plus tôt, le livre de la Dîme royale^.

Depuis cette époque , Boisguillebert laissa reposer sa plume ; mais il demeura jusqu'à sa mort fortement convaincu qu'il n'avait exposé que des idées justes et utiles. L'indifférence^ du public le désolait bien plus comme citoyen que comme auteur, et c'est pour cela qu'en 1712 il donna une nouvelle édition de tous ses Mémoires, sous le titre pseudonyme de Testament politique du maréchal de Vauban. Il espérait que le nom d'un grand homme servirait de passe-port à la vérité.

S'il faut reconnaître que Boisguillebert est , comme écrivain, d'une incorrection et d'une prolixité désespérantes ^ l'on doit convenir aussi

* Voir la Notice sur Fauhan, pages 15 et 16 de ce volume.

' Cette indifférence ne fut pourtant pas générale. On lit, toujours dans les Mémoires de Saint-Simon, que la ville de Rouen reçut Boisguillebert en triomphe lorsqu'il rentra dans ses murs, après deux mois d'exil. A cette peine, les ministres de Louis XIV n'ajoutèrent qu'une forte réprimande et une suspension temporaire : il en a coûté souvent beaucoup plus cher de nos jours pour avoir dit la vérité.

3 Pour comble de malheur, les ouvrages de Boisguillebert, imprimés en Hollande

qu'il mérite véritablement, comme penseur, d'être appelé le Christophe Colomb du monde économique.

Il entrevit, le premier, que les rapports de l'homme avec la matière, considérée comme richesse , étaient soumis à des lois non moins immuables, non moins nécessaires, que celles qui régissent Tordre moral et tous les phénomènes de la nature.

Dans ses écrits se trouve déposée l'expression des principes fondamentaux de la science, qui devaient rester à l'état latent pendant un demi-siècle encore , jusqu'à ce que l'école de Quesnay les eût fait revivre dans son noble et brillant langage.

Il ne faut pas juger cet écrivain sur ce que nous savons aujourd'hui , mais sur ce que savait son siècle ; et surtout, juger la science de ce siècle par sa législation, par ses œuvres.

Or, cette législation, ces œuvres nous prouvent, avec la dernière évidence, que, jusqu'à Boisguillebert , personne n'avait scruté la nature et les causes de la richesse , et que , sous ce double rapport , les idées les plus fausses étaient non-seulement le partage du vulgaire , mais des hommes les plus éminents de la société.

Celle-ci marchait au hasard, dans l'ordre matériel, sans principes, sans plan, sans système. En apercevant et démontrant, le premier, qu'il n'en pouvait être ainsi, Boisguillebert fut inventeur; il lança l'esprit humain dans une carrière nouvelle ; et ce n'est là , certainement, ni une médiocre gloire pour son nom, ni un médiocre service rendu à l'humanité, car cette carrière était celle qui attendait les pas de Quesnay, de Smith , de J.-B. Say, et de tous les hommes qui sont aujourd'hui l'honneur de la science économique. Mais, nous le dirons avec peine, on ne s'en est pas assez souvenu, même dans notre pays, quoique Boisguillebert fût Français, et qu'à lui revînt, d'une manière incontestable, l'initiative des efforts du dix-huitième siècle pour affranchir le travail, restaurer l'agriculture, et rendre au commerce la liberté que nous lui disputons toujours.

ou à Bruxelles, ont été mutilés par les typographes au point de les rendre véritablement illisibles ; et nous en appelons là-dessus à toutes les personnes qui voudront bien prendre la peine de comparer le texte de cette nouvelle édition avec celui des précédentes.

Du reste, l'auteur du Détail de la France n'était pas dépourvu de littérature, puisqu'on a de lui : 1° Une traduction, du grec en français, de V Abrégé de Dion-Cassius de Nicée, par Xiphilin, dG74, 2 vol. in-12; 2° une traduction d'Hérodien, 4675, in-12; 5» Marie Stuart, reine d'Ecosse, nouvelle historique, 1674, 5 vol. in-12; —1675, 4 vol. in-12.

Page 1