‹ Économistes financiers du XVIIIe siècleChapitre 134 sur 198 · LETTRE III · texte numérisé non relu

LETTRE III

Gomme tous êtes déjà persuadé de l'utilité des crédits, que vous êtes porté à favoriser un tel établissement, étant nécessaire en tout temps, mais particulièrement à présent, pour aider à remettre la confiance et le commerce ; m'ayant témoigné être content des principes sur lesquels je travaille, et me taisant la grâce de m'écouter avec bonté, je suis persuadé que je lèverai toutes les difficultés que vous pouvez avoir sur l'établissement de mon projet, par des réponses claires et évidentes, et que je démontrerai que ce projet est plus aisé à introduire, plus facile à soutenir, et bien plus avantageux au roi et à l'État, qu'aucun autre qu'on peut proposer pour établir le crédit en France.

Vous m'avez fait l'honneur de me dire que la situation de la France est différente de celle des autres États; que les peuples, ayant une très-mauvaise opinion des billets, auront de la peine à les recevoir dans les payements du roi; qu'un artisan ou bourgeois qui a une rente sur la ville, laquelle il s'attend de Recevoir en espèces, sera surpris quand on lui offrira son payement en billets , et que Les ofûciers établis pour la recette et distribution des finances étant accoutumés au maniement des espèces, s'opposeront à l'exécution de ce projet.

Je ferai voir clairement que je porte un bien et une commodité aux peuples et à ces officiers.

A l'égard des peuples, qui font la partie que je considère le plus dans ces objections, je réponds : Comme ma maison où j'ai destiné le premier établissement de la banque est un peu éloignée du parti commerçant de la ville , je m'étais proposé , dans l'exécution de mon affaire, de mettre un bureau avec des billets et une caisse auprès de l'hôtel des Fermes, pour donner des billets ou les convertir en espèces; mais, pour la plus grande commodité des sujets, je mettrai un bureau à l'Hôtel-de-Ville, où ils pourront avoir la valeur en espèces dans l'instant.

Les Français sont des hommes et écoutent la raison comme les Anglais ou les Hollandais ; je prends la liberté de demander si cet artisan ou bourgeois qui va à l'Hôtel-de-Ville pour être" payé de sa rente, et qui est remis au lendemain, incertain encore s'il recevra alors, n'aimerait pas mieux qu'on lui donnât des billets, l'adressant en même temps à quinze pas de là où il peut recevoir les espèces.

Je supposerai qu'il eût à recevoir chez les meilleurs banquiers : on est à présent obligé de retourner plusieurs fois, et pendant ce temps d'être dans l'inquiétude qu'on manquera de payer, comme il arrive trop souvent.

Au bureau des fermes générales, quand on reçoit les rentes des promesses, l'officier qui retire l'ancienne promesse pour en fournir une nouvelle ne paye pas l'intérêt en argent, il donne ordre sur le caissier, de qui vous allez ensuite recevoir. Ainsi ce n'est pas établir une nouveauté d'obliger les particuliers d'aller prendre leur argent à la caisse. 11 est vrai que la caisse des fermiers est dans le même hôtel : le particulier n'a d'autre incommodité que d'aller d'une chambre à l'autre, et la banque, qui est caissière de l'État, est à deux cents pas; mais c'est une très-petite incommodité d'obliger les particuliers qui ont à recevoir du roi d'aller prendre leur argent en banque, quand on considère les avantages et les commodités que cet établissement doit produire au roi, à l'État et au

* On croit communéraeutqtlfe la. jalousie de nos voisins ne fut pas sans effet sur la banque de M. Law; dans ce cas, il est possible qu'on eût deviné ses intentions. (Note de M. de Sênovert.)

commerce, et même à ces particuliers, desquels avantages et commodités je donnerai une idée dans la suite de ce discours.

A l'égard des officiers, trésoriers, receveurs et autres, qui sont accoutumés à recevoir et payer en espèces, je ne suppose pas qu'ils se servent des sommes qui entrent dans leurs caisses que pour les payements du roi ; mais quand ils s'en serviraient pour leur usage particulier, il serait à souhaiter que ce projet les pût empêcher. Mais il ne peut pas produire ce bon effet, car un billet de la banque est monnaie et d'une espèce plus commode que l'or, comme l'or est pins commode que l'argent ou le billon \ Ainsi, un trésorier du roi qui a une caisse chez lui de 400 à 200,000 livres, que cette caisse soit en billets ou en espèces, cela lui sera égal ; l'agrément et la commodité pour cet officier est d'avoir sa caisse en bjllets ; car au lieu de deux commis ou caissiers, un le servira ; la voî*»re des espèces, les sacs, risque de mécompte et fausse monnaie, beaucoup de temps à perdre en comptant , tous ces articles sont épargnés ; mais pour venir au fait, quand il se présentera des occasions pour profiter par l'emploi de l'argent du roi, il le fera de même, et plus commodément, que si sa caisse était en espèces. 11 pourrait envoyer 'prendre la valeur des billets en banque, mais c'est ce qu'il ne fera pas; il donnera les billets pour l'emploi, étant plus commodes, et la personne qui les recevra ira prendre la valeur en banque, ou emploiera les billets en payements, comme elle trouvera bon.

De continuer à faire des payements par espèces, pendant que les autres nations se servent de crédits, est un si grand désavantage au commerce, que Ton est surpris comment un État policé aurait été si longtemps dans cette erreur.

Je suppose que la France n'eût d'autre monnaie que le cuivre, et que tous les payements fussent faits en espèces de cuivre, il faudrait un chariot pour porter 500 livres en cette monnaie ; les trois quarts du temps les négociants seraient employés à foire leurs recettes et payements, et une partie des peuples, chariots, chevaux, etc., seraient employés à porter d'une maison à l'autre des voitures de cette monnaie.

Je suppose en même temps que l'Angleterre et la Hollande eussent leur monnaie en or et en argent, et qu'elles ne se servissent du billon que pour les petits payements, les négociants anglais et hollandais emploieraient une heure ou deux à faire les mêmes payements et recettes, qui occuperaient toute la Journée du Français qui se servirait de la monnaie de cuivre. C'est pourtant la situation de la France, comparée avec les autres nations commerçantes.

Il est vrai que la France se sert des monnaies d'or et d'argent, mais les autres États ont institué une monnaie, d'autant préférable à ces métaux pour la commodité du commerce, que ces métaux sont préférables au cuivre.

Un négociant français est obligé de se tenir à son comptoir la moitié de la journée pour faire ses recettes et payements, pour visiter ses sacs et tenir son livre de caisse ; l'Anglais, en se servant des billets de la banque, ne donne pas une demi-heure de son temps à dépêcher bien plus d'affaires ; il épargne la dépense et le danger de tenir un caissier, la dépense des sacs, des porteurs d'argent ; il ne reçoit pas des espèces fausses ou légères, et cette manière de recevoir et payer par billets est si commode, qu'ils ne veulent point que leurs correspondants dans les pays étrangers leur envoient des lettres de change, à moins qu'il ne soit stipulé dans les lettres que le payement se fera en billets de banque. De sorte qu'un négociant qui aurait une lettre à acquitter, et qui offrirait le payement en guinées et en écus, on protesterait la lettre contre ce né-

1 On trouvera singulier* peut-être, le soin qua prend ieTTOuteur de prouver aux préposés du fisc, que rétablissement des billets de banque ne pouvait, en aucune manière, les empêcher d'appliquer à leur usage personnel les fonds qulls auraient entre les mains. Ge passage devient même, vers la fin, tout à fait curieux.

gociant, parce qu'ils ne veulent pas s'assujettir aux incommodités de» paye* mentsen espèces. Jugez, Monseigneur, si les Français peuvent faire le commerce comme les autres nations, n'ayant pas un crédit bien établi pour servir dans leurs payements.

Les Hollandais ont encore raffiné par-dessus les Anglais. Ils ne se donnent pas l'incommodité de garder les billets de la banque, ni d'aller ou envoyer les uns chei les autres pour recevoir. Ils ont de petits ordres imprimés qu'il* remplissent, et par lesquels ils assignent en banque toutes les sommes quilf ont a payer, et reçoivent de môme les payements qu'on leur doit faire- de sorte que le Hollandais dans un quart d'heure, sans parler à personne ni sortir de chez lui, fait des payements et recettes pour 4 ou 300,000 florins avec cinquante différentes personnes, et sans avoir aucun embarras.

C'est une des principales raisons qui font tant fleurir le commerce à Amsterdam. Le Hollandais vend à 1 ou 2 pour cent de profit, ayant à recevoir et pa?«r en banque, qui refuserait ce profit modique et manquerait l'occasion de vendre, s'il devait avoir l'embarras de compter 50 ou 100,000 florins en espèces.

Le Hollandais, par les payements en banque , ne court point le risque de perdre ses billets par feu, vol, ou autrement : il a une feuille en banque, paye et reçoit par là sans se servir des billets ni des espèces. S'il arrive un mécompte, il fait facilement vérifier Terreur, et la personne qui a reçu rend en banque ce qu'elle a de trop.

Il est donc évident que, quand le crédit proposé ne produirait point d'autas avantages au roi ni à l'État que de faciliter les payements, c'est un grand bien, au lieu d'être un obstacle à son établissement.

Les magistrats d'Amsterdam ont établi la banque dans cette seule vue de

Srocurer aux négociants ces commodités dans leurs payements , car alors les anques étaient des dépôts, elles n'augmentaient pas la quantité des monnaies dans l'État : il y avait des sommes consignées pour tout le crédit qui était écrit sur les livres ; mais, comme j'ai remarqué dans mes précédents Mémoires, la banque d'Amsterdam s'est conduite d'une manière bien différente depuis, et il est à présumer que cet établissement est en danger de perdre um crédit 4.

A Gênes, on paye par billets de banque. Les négociants, pour la plupart, payent par transferts ou assignations sur les livres, mais d'une manière différente de celle qui est pratiquée à Amsterdam ; car les négociants sont obligés de se rendre à la banque, et de signer chaque partie sur les livres, ce qui est plus incommode que la manière établie à Amsterdam.

A Gênes, la plupart des payements particuliers sont faits en banque. Up homme de qualité, ou un négociant qui doit à un artisan, lui assigne la somme en banque et ne prend pas de quittance. Comme il est marqué sur les livres que ce payement est pour telle affaire, le livre de la banque est un registre de quittances pour tous les particuliers , et ces livres sont conserva avec grand soin.

Les payements faits par billets ou en banque donnent de si grandes commodités aux négociants et aux particuliers, que ceux qui ne sont pas accoutumés aux manières faciles des payements à Londres, à Amsterdam et ailleurs, où le crédit est bien et solidement établi, auront de la peine à les concevoir. Mais pour en donner une idée, j'ai l'honneur de dire qu'en raisonnant sur ces affaires, il y a quelque? jours, avec un négociant qui est assez entendu dans le commerce, il m'avoua que si je pouvais lui procurer la commodité de recevoir

1 Ce pouvait être une idée commune alors, mjus j'ai remarqué qu'elle n'était pas pa»bable. [jVoU de M. de Senovert.) — Voyez la note de^ta page 401.

et payer en banque, il rachèterait volontiers en payant 40,000 liv. par année. 1) me fit l'honnêteté en même temps de me dire que, quoiqu'il ne connût pas mon projet de banque, il avait assez bonne opinion de ce que j'entreprendrai, pour espérer que l'établissement sera d'une nature à l'engager à y porter sa caisse.

Donc, d'ordonner que les payements entre le roi et ses peuples soient faits par billets de la banque, bien loin de porter préjudice aux peuples ou au commerce! leur donne de très-grandes commodités ; de sorte que, supposant que cette affaire ne produirait pas d'autres avantages au roi ni à l'État, Sa Majesté devrait la faire entreprendre quoiqu'à ses frais, pour procurer à ses peuples et aux officiers, receveurs, etc., les facilités et avantages desquels les autres États jouissent par les moyens de ces établissements.

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