TROISIÈME LETTRE
ou l'on traite encore des constitutions ET DU CREDIT,
ET OU L'ON EXPLIQUE L'USAGE DES MONNAIES EN GENERAL , ET LES AVAITTA6ES DE LA MONNAIE DE BANQUE EN PARTICULIER '.
Monsieur, je suis extrêmement ravi , non comme auteur, mais connue citoyen , que mes lettres aient été bien reçues dans votre province , et qu'elles aient gagné en faveur du Système la plupart de ceux à qui vous les ave* communiquées, le ne m'étonne pas non plus qu'elles aient trouvé des contradicteurs : il n'est pas juste que mes lettres soient plus beureuses que la cause qu'elles défendent. Il y a même un grand nombre de contradicteurs qu'il ne faut pas espérer de convaincre, soit qu'ils ne se mettent jamais en devoir de rien examiner, soit que, malgré les explications et les éclaircissements qu'ils ne laissent pas de comprendre, ils veuillent soutenir les décisions qu'ils ont portées contre le Système dans le temps qu'ils ne le comprenaient pas. Je prétends seulement fournir à ceux qui sont bien intentionnés des raisons contre les dé-
1 II est facile d'apercevoir que cette réponse est, sous un feux semblant de controverse , une nouvelle apologie du Sytlème, et qu'elle a été écrite par la même plane qui avait tracé les deux précédentes .
* Cette lettre est extraite Ou AUrcur* d§ France o*u moi* de «Mi 17*9,
daaateurs de profession. Rien n'embarrasse et ne désole plus cette espfew d'hommes, que lorsqu'on les réduit à raisonner, et qu'on les décrééite pat des choses devant les compagnies ou les assemblées qu'ils étourdissaient par des paroles. Mais il y a une autre sorte de gens qui méritent qu'on ait de la considération pour eux. Ce sont ceux qui souffrent réellement du Système, et à qui l'extinction des rentes constituées a fait perdre une assez grande partie de leur revenu.
C'est leur intérêt qui m'engage à revenir encore à la charge sur cette matière, et à leur présenter ensuite par toutes sortes de faces un Système qu'ils ne sauraient goûter encore. Il est bien difficile de sentir le bon d'une disposition générale, quelque bonne qu'elle soit en effet, lorsqu'elle nous incommode personnellement. L'on se croit encore bien plus autorisé dans ses plaintes, quand elles sont communes à tout un ordre de gens dans lequel nous sommes compris. On ne manque point alors de regarder cet ordre de gens comme le plus important de l'État, par une persuasion de l'amour-propre, et comme le plus nombreux, souvent par une erreur de fait.
C'est là précisément le cas de ceux qui se plaignent des remboursements. Ils . trouvent mauvais que l'État fasse ce qu'ils n'ont jamais manqué de faire pour leur compte quand ils l'ont pu. Quelques-uns sont assez déraisonnables pour dire que la banqueroute de tout le papier du roi valait mieux que l'extinction des rentes. Cela signifie qu'il fallait faire porter à un autre ordre que le leur une perte totale, plutôt que de leurôter une partie de leurs revenus; car c'est une chose merveilleuse que la confiance avec laquelle chacun met à la place du Système ses fantaisies intéressées, et la hauteur avec laquelle on l'attaque par des discours qui n'ont aucun sens. le me suis trouvé dans une compagnie où je disais que le bien de circulation qui s'établissait dans le royaume produisait naturellement la diminution des procès. J'ajoutais qu'on a une liste de trois cent soixante et tant de terres ou maisons qui étaient en décret, et que le Système a dégagées à la satisfaction des créanciers et des débiteurs, que la longueur des procédures allait également ruiner. Un déclamateur répondit brusquement en se levant : « Si on éteint les procès, tout est perdu, car le Français est processif. » Voilà le modèle de la plupart des objections que j'entends foire contre le Système, et qui sont, à mon avis, une grande preuve de sa bonté.
A l'égard, par exemple» des remboursements auxquels je reviens, je ne dis* pute point à la plupart de ceux qui s'en plaignent leur rang et leur dignité; mais je ne leur apprendrai rien de nouveau, et qu'ils n'aient dit plus d'une fois euxmêmes, quand j'avancerai qu'en matière de bien public la partie la plus considérable de l'État est composée des laboureurs et des ouvriers , ou du peuple de la campagne et des villes, auquel il faut joindre les marchands. Voilà la souree de toutes les richesses d'un royaume, et ce qui soutient tous les autres ordres d'habitants ou de citoyens. On ne me niera peut-être pas que cette prendère classe ne soit aussi la plus nombreuse. Or, je demande si son bien consiste en constitutions, et si les remboursements lui font tort. Je demande encore si le Système, dans ses commencements éprouvés et dans ses projets connus, n'est pas propre à faire cultiver les terres, à faire agir les manufactures, à faire valoir le commerce. J'omets ici le nombre innombrable de ceux qui tirent leur subsistance immédiatement de l'argent du roi, et auxquels la situation présente des choses donne la tranquillité qu'on a perdue plus d'une fois à leur sujet.
Quand on a promis que le Système enrichirait le royaume, cette promesse ne signifiait point qu'il conserverait les richesses aux mêmes particuliers qui les possédaient, surtout si ces particuliers s'obstinaient à prendre des routes tout opposées à celles que l'État leur ouvre, et à décréditer autant qu'ils pourraient le gouvernement par leurs discours et par leur conduite. C'est asses que le pu-
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blîe soit devenu riche, et pour le trouver tel oo n'a qu'à entrer indifféremment dans les maisons des particuliers, à voir 1a porte et les avenues des rendezvous de promenade et de spectacle , à traverser seulement les rues de Paris.
Je n'ignore pas les qualifications odieuses que quelques-uns donnent à l'espèce de gens, pour me servir de leurs termes, qui ont lait fortune; mais je n'ignore pas non plus le nombre prodigieux de grands seigneurs et de personnes de la plus haute considération que le Système a enrichis; et la réponse la plus douce que je puisse faire à ces déclamateurs est de leur dire qu'ils sont en tout sens fort mal appris. En tout cas, la porte des richesses a été ouverte à tout le monde, et c'est ce qui fait la principale différence des fortunes de l'ancienne administration aux fortunes de celle-ci. Les personnes de grande condition n'entraient pas dans les affaires ; et parmi les autres, n'y était pas reçu qui voulait, le ne plains que ceux qui, ayant eu dessein de se livrer aux actions, n'ont pas reçu leur remboursement assez tôt, et ce nombre se réduit à très-peu de gens. Mais il s'en faut bien que tout ne soit perdu pour eux, et ils sont encore à temps, s'ils veulent, d'être plus riches par les actions qu'ils ne l'étaient par les rentes.
La différence qui se trouve entre votre situation dans le nouveau Système, et celle où vous seriez s'il n'avait paru, consiste donc en ce que vous aviez un grand revenu en nom, dont vous touchiez fort peu en effet, et dont vous ne toucheriez plus rien; au lieu qu'aujourd'hui vous avez un fonds qui vous rend peu, mais dont le revenu sera aisé de quelque manière que vous le placiez, et qui croîtra si vous le placez aux actions.
Dirai-je encore aux rentiers, et surtout à ceux qui se plaignent de la réduction des rentes à deux pour cent, que les constitutions ordinaires étant assises sur des fonds moindres en revenu que le denier de la rente, et celles du roi sur des fonds consumés dès l'instant du prêt, leur fin naturelle était non le remboursement, mais la banqueroute, et que sans le Système nous en aurions déjà vu le jour? Les rentes avaient même déjà été réduites sous le feu roi, et si l'on veut y penser, on apercevra dans cette réduction une contradiction monstrueuse qui annonçait la ruine prochaine du royaume. Quelle était la raison de la réduction des rentes? Ce n'était pas, comme aujourd'hui, la multiplication de l'espèce et la facilité de la circulation, c'était au contraire la rareté et l'interception de l'argent. Or, selon tous les principes du sens commun, cette cause devait faire hausser les rentes, bien loin de les faire baisser. L'argent, comme toutes les autres marchandises, ne doit-il pas être d'autant plus cher, qu'il est plus rare et plus demandé? Comment donc le roi prétendait-il en payer moins? Aussi, pour rétablir le discrédit où il tombait en diminuant les rentes des fonds qu'il tenait entre ses mains, il était obligé pour payer ces rentes, toutes diminuées qu'elles étaient, d'en créer d'autres à un denier trèshaut. Et de plus, au premier besoin qu'il avait, il empruntait des gens d'affaires un quart en argent sur trois autres quarts d'un papier qu'il avait décrédité lui-même en le refusant dans ses bureaux, et il payait quinze et vingt pour cent du total. Qu'allaient devenir avec cela les rentes de la ville, les droits ne se payant d'un autre côté qu'avec des peines extraordinaires, qui tendaient à la non-valeur complète ?
Les constitutions et publiques et particulières, à les prendre sur l'ancien pied, nuisaient au prêteur, à l'emprunteur et à l'État. Elles nuisaient au prêteur par l'excès même d'un profit présent, qui le menaçait d'une banqueroute finale. Elles nuisaient à l'emprunteur par la hauteur du denier, que nous prouvons avoir été excessive ; de sorte qu'en des temps moins suspects, vous pouvez avoir entendu dire comme moi , qu'aucune rente n'avait pu se soutenir trente ans, sans ruiner le constitutionnaire par les décrets jetés sur les fonds. Je sais bien que les 4éfenseui> des constitutions disent que l'emprunteur s'ar-
ringe avec la somme qu'il reçoit, de manière qu'il se tire actuellement d'une dette ou d'une autre affaire pressante, ou bien qu'il acquiert un rang ou un honneur appréciable parmi les hommes ; après quoi il se met en état, par ses épargnes, de rembourser son créancier. le ne doute point que tout emprunteur à constitution qui ne se ruine pas ne joue d'adresse, ne s'incommode longtemps, ne prenne sur le revenu de ses autres biens de quoi se délivrer de sa dette. Tout cela fait pour moi, et contre la constitution. Il me suffit que leçonstitutionnaire ne trouve pas dans le fond du prêt de quoi se sauver, du moins en payant aisément la rente dont il est chargé, pour attaquer l'excès de cette rente. Car enfin il demeure pour vrai, par l'objection même, que votre prêt ruinera tout homme duquel vous exigerez un denier plus fort que le fonds sur lequel vous lui prêtez, s'il n'a aucun autre bien, ou s'il ne tire votre payement de ses autres biens, qui en vérité ne vous appartiennent pas. Enfin les constitutions nuisaient à l'État, non-seulement parce qu'elles ruinaient un nombre infini de débiteurs et de créanciers, mais encore parce qu'elles détournaient du travail et du négoce les particuliers qui n'avaient qu'un bien médiocre, et que la commodité d'une rente jetait ou entretenait dans la paresse. Ces mêmes raisons ont été employées dans redit du feu roi de 1665, pour la réduction du denier dix-huit au denier vingt, sous le ministère de M. Colbert. Car je défie qu'on trouve un principe raisonnable, solide, avantageux, en quelque administration que ce soit, ou française ou étrangère , qui ne soit employé et plus directement et plus efficacement dans le nouveau Système, que dans l'administration même d'où le principe sera tiré. On peut dire de plus que l'usage le plus raisonnable des emprunts à constitution, qui était la réparation des terres et dés maisons, est remplacé par le prêt que le roi a promis de faire à deux pour cent sur tous les biens-fonds.
J'avoue que l'extinction ou la diminution des rentes fait naître un inconvénient pour ceux qui sont remboursés, ou qui ne peuvent plus constituer leur argent qu'à un denier fort bas. C'est un de ces maux particuliers qui naissent nécessairement du bonheur public. Si les biens du royaume s'arrangeaient de manière que la plus grande partie des procès s'anéantît , ou qu'ils se changeassent en causes sommaires, comme celles qui se plaident devant les consuls, n'y aurait-il pas lieu de bénir un règne ou un ministère qui aurait procuré ee bien à la France ? Cependant, quel nombre de familles qui ne subsistent dans tout le royaume que par la procédure et par la chicane I Les veuves et les enfants de la plupart des gens de pratique courraient risque de perdre à cette réforme leur douaire ou leur succession. Ce serait là le cas de dire : Si on éteint les procès, tout est perdu, car le Français est processif. Il n'y aurait pourtant qu'une réponse à faire à cette difficulté. Ceux qui exerçaient une semblable profession prendront, avec le temps, une autre route, ou du moins la feront prendre à leurs enfants; et cependant le corps de l'État demeurera délivré du plus grand peut-être de tous ses maux.
Ainsi, quand on me dit : Combien de personnes dérangées par l'extinction des rentes I voici toute ma réponse : Cela vient de ce que la fortune publique a tellement changé de face, que presque personne n'est obligé d'emprunter; ou si quelqu'un a encore besoin de le faire, l'argent est devenu si abondant, et sa circulation si aisée, qu'il n'en coûte presque plus rien pour l'avoir. M'obligerez-vous à être lâché de cet événement, surtout lorsque le prince offre à tout le monde dans le commerce une ressource tout autrement sûre que les rentes, et veut bien assurer, par le dépôt à la banque et par d'autres précautions, les biens du clergé, des communautés, des veuves et des mineurs? Exigez-vous que le roi et que vos concitoyens demeurent encore accablés de besoins, non pour vous mettre plus à votre aise, car vous étiez très-mal, mais pour vous donner un revenu conforme à votre prévention et à votre habitude? Et comment faisait-on auparavant ? On sait assez que la constitution n'a paru que fort
des inconvénients de l'usage de l'or et de l'argent seuls, pour la circulation et pour le commerce.
Je crois fermement qu'aucun Système n'est bon, s'il n'est établi sur des axiomes incontestables , et admis par tous les bommes qui font quelque usage de leur raison. Lapbilosopbiemôme ne nous met au-dessus de plusieurs opinions communes, qu'en nous soumettant à la raison et au sens commun, qui leur est ordinairement très-opposé. La différence de l'homme philosophe à l'homme prévenu, de l'esprit juste à l'esprit faux, de celui qui pense et qui raisonne, à celui qui déclame et qui s'emporte , n'est pas que l'un admette les principes proposés, et que l'autre ne les admette pas; ils les admettent ordinairement tous deux. Mais le premier ayant admis un principe, ne s'en écarte jamais; il en fait dépendre tout ce qu'il dit, il regarde comme une vérité constante tout ce qui naît de ce principe en conséquence nécessaire, soit que la proposition soit ancienne, soit qu'elle soit nouvelle, soit qu'elle soit reçue de tout le monde, soit qu'elle ne soit encore reçue de personne. L'homme à préjugés ne se gouverne pas ainsi. Quand on l'a conduit d'un principe admis à une vérité nouvelle, premièrement il la nie, en tâchant de couvrir sa honte par des cris, par des injures, et surtout par des exposés faux et calomnieux. Ensuite il craint tout ce qui se présente à lui sous la forme de raison. Il vient jusqu'à dire qu'il y a bien des matières où la raison n'est point d'usage , et où l'opinion commune, l'habitude, ou même Terreur ancienne, doivent décider. La vérité néanmoins perce à travers tous ces obstacles, et devient peu à peu l'opinion commune, parce qu'elle est fondée sur des principes de sens commun. Le public s'aperçoit bientôt qu'il n'y a de nouveau, dans le Système {pi'on attaquait, que l'assemblage des parties, et l'ignorante absurdité de la plupart des objections qu'on lui a opposées. Que fait alors l'homme à préjugés, confondu par les effets qu'il n'avait pas vus dans dans la cause? 11 se sauve en disant que le Système n'a rien de nouveau et qui n'eût été connu de tout temps. Il dit un peu plus vrai qu'auparavant, car c'est ainsi que, depuis Descartes, on a trouvé tout ce qu'il a dit dans Platon et dans Aristote.
Gela supposé, je vous prie de rappeler dans votre mémoire un principe commun, que vous m'avez accordé sans doute en lisant ma première lettre ; savoir, que le crédit est la plus grande richesse d'un commerçant; d'où je conclus qu'il doit faire la plus grande ressource et la plus grande force d'un État. Si lorsque les Hollandais nous faisaient la loi à Gertrudemberg, quelqu'un avait pu les obliger de renoncer à leur crédit et de se réduire à leurs espèces, ils auraient été contraints sur-le-champ de nous céder la partie. Ce n'est même que par le crédit que cet État fort peu étendu, et qui a beaucoup moins d'argent que nous, s'est soutenu contre la puissance de nos armes, et est toujours entré avec honneur dans les traités de paix.
Le premier usage du crédit est de représenter l'argent par le papier, et cet usage peut passer pour une de ces institutions populaires dont on ne connaft point l'auteur, ou, pour mieux dire, qui n'ont point d'auteur particulier. Depuis qu'il y a un commerce réglé parmi les hommes, celui qui a eu besoin d'argent, ou qui ne s'est pas trouvé l'argent qu'il devait donner, a fait un billet qui a tenu lieu de cet argent, et dont le créancier s'est contenté. H est aisé de voir que cet usage multiplie considérablement l'espèce qui manque, et qui ne suffirait jamais sans le crédit : de sorte qu'on peut assurer qu'il y a beaucoup plus de billets bons et valables répandus dans le commerce, qu'il n'y a d'argent dans toutes les caisses des commerçants pris ensemble. Cet usage du papier est allé encore plus loin parmi les négociants ; car leur billet a couru de place en place, et a fait faire souvent une infinité d'affaires avant que de revenir à sa source; de sorte que leur billet a représenté autant de sommes d'argent qu'il en aurait fallu voir dans les mains de ceux qui se le sont transmis. Le Système n'a fait autre chose à cet égard que de porter au général, à <
mencer par le roi, ce que la nature, pour ainsi dire, le mouvement local, la nécessité des choses, avaient introduit parmi les particuliers. Ainsi, au lieu de regarder le Système comme une nouveauté intolérable, je suis étonné qu'il ne se soit pas établi tout seul depuis très-longtemps. Il est certain du moins qu'aucun État, jusqu'à présent, ne s'est bien ou mal soutenu qu'autant qu'il en a plus ou moins participé.
Le commun des hommes ne manquera point de dire là-dessus que le crédit d'un billet particulier se soutient et se conserve par la liberté de l'acceptation ; et moi je soutiens, au contraire, que le crédit de ce billet n'est douteux, et sa circulation bornée, que parce que l'acceptation en est libre. En effet, le premier qui le refuse sans en avoir même de raison expresse, fait craindre que l'auteur du billet, homme privé, et sujet non-seulement à l'embarras visible des affaires de l'État, mais à l'embarras secret de ses affaires particulières, ne se trouve pas la somme portée par son écrit; il en arrête la circulation, et le fait renvoyer incessamment à la source. Au lieu que si tout le monde était obligé de le prendre, il se pourrait faire qu'il n'y revint jamais, et qu'ainsi son auteur ne fût jamais obligé de le payer.
Cette première proposition est si sensible, que j'aurais quelque honte de la prouver, si l'on ne rencontrait {tes gens très-profonds dans les affaires, qui reprochent sans cesse au gouvernement présent un crédit forcé : comme s'il y avait aucun crédit général qui ne fût fondé sur des statuts et sur une loi. L'argent même en a besoin pour circuler, et l'on a été obligé plus d'une fois de recourir au magistrat pour faire accepter à quelques particuliers certaines espèces, ou les espèces sur un certain pied. C'est cette contrainte même qui fait la confiance publique, puisque le commun du monde n'accepterait jamais une monnaie, ou un papier, que quelqu'un serait en droit de refuser. le vous ai quelquefois ouï plaindre vous-même de ce que les arrêts sur ces sortes de matières n'étaient pas assez tôt connus dans la campagne pour mettre les esprits en repos. Or, rien ne marque mieux la vérité d'un Système que lorsque, sans y prendre garde, et même en l'attaquant, on dit sans cesse des choses qui lui sont conformes. C'est donc le manque de cette autorité ou de cette loi générale qui réduit à des bornes si étroites le commerce des particuliers. Il n'y a que le souverain (je l'ai dit dans ma lettre précédente) {qui puisse avoir un véritable crédit, et les commerçants particuliers n'en auront jamais que l'ombre. Cela seul fait comprendre quelle était la faiblesse d'un gouvernement où de simples bourgeois pouvaient se vanter, sans insolence, d'avoir plus de crédit que le roi, parce que le roi ne se servait de son crédit que pour emprunter, comme eux, des sommes qu'il ne rendait pas comme eux; au lieu que le crédit du souverain consiste à payer valablement, avec sa promesse même, ce que les particuliers ne sauraient faire avec la leur.
Mais enfin, me direz-vous peut-être, quelque effort d'esprit que je fasse, je ne comprends point que le papier puisse payer valablement de la marchandise; et quand il me servirait pour l'avoir, le dernier porteur du billet serait certainement en perte. Je pourrais répondre d'abord que la circulation établie fait que ce dernier porteur ne se trouve point; mais voici une réponse plus essentielle et plus décisive.
Il n'y a de richesses réelles parmi les hommes que les denrées et les marchandises, et il n'y a de commerce réel parmi eux que le troc de ces denrées ou de ces marchandises. L'or, l'argent, le cuivre, les billets, les coquilles marquées et enfilées dont on se sert sur certaines côtes d'Afrique, ce ne sont là que des richesses représentatives , ou des signes de transmission des richesses réelles. Ceux qui se trouvent possesseurs des fonds où Von recueille ces denrées ou ces marchandises, ou bien ceux qui les vont chercher dans les terres ou dans les eaux qui n'appartiennent proprement à personne; tous ceux-là, en livrant ces denrées ou ces marchandises à ceux qui les demandent, ont droit
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de tirer d'eux, quelque autre effet en échange. Or, homme ceux-ci n'en oht souvent aucun qui convienne à ceux-là, les seconds donnent aux premiers dans le signe de transmission, quel qu'il soit, une reconnaissance indéterminée quant à la nature de l'effet qu'ils ont reçu, mais déterminée quant à son prix. Ainsi je regarde un écu môme, comme un biljet qui serait conçu en feès termes : « Un vendeur quelconque donnera au porteur la denrée ou lé mar- « chandise dont il aura besoin, jusqu'à la concurrence de trois livres, pôu* au- « tant d'une autre denrée ou marchandise qui m'a été livrée », et pouf signa ture, l'effigie du prince ou une autre marque publique.
Tous les signes de transmission sont donc égaux ou itidifférertts, en tant qtffls rcprésehtent toute sorte d'effets, et en tant qu'ils sont la mesure commune de leur prix et de leur valeur Si les denrées étaient sur un tel pied, qu'au cas qu'il n'y eût aucun signe de transmission , je donnerais deux muids de blé pour avoir uti muid de vin ; dans le cas des signes de transmission établis, je to'en donne qu'un pour un muid de blé, lorsque j'en donne deux pour un mtiid Uè vin. Cela s'entend sans peine, et vous fait voir (Jue quand le billet de banque ne produirait jamais d'argent, ce qui n'est pas, aucun porteur de ce billet ne tomberait en perte, puisqu'il a sur une marchandise convenable le même titre que le premier qui l'avait rcçti. Il s'agit maintenant d'examiner quels sorit les signes de transmission les plus convenables dans un État. Le signe de transmission peut être mis sur des matières qui ne sont par elles-mêmes d'aucUn prix, ou qui sont d'uh prix si bas, qu'on n'y fait aucune attention, comme le papier et les coquilles ; ou bien il peut être mis sur des matières qui sont ellesmêmes une marchandise considérable, comme les métaux; et entre ces marchandises, on peut choisir celles qui naissent dans le royaume, comniè le fer et le cuivre, ou celles qui viennent du dehors, comme l'or et l'argent.
On a de bonne heure employé les métaux pour servir de signes de transmission ou de monnaie; premièrement, parce qu'ils sont inaltérables jusqu'à un certain point, et qu'ils ne dépérissent pas en passant continuellement d'ufte main à l'autre; et en second lieu , parce qu'ils sont exactement divisibles, et qu'ainsi ils peuvent servir de mesure juste aux marchandises les plus viles. On a commencé par le fer et par le cuivre, que l'on trouve presque partout ; car on nedevaitpas naturellement s'aviser d'appliquer sur une matière que Ton ne tire que des étrangers le signe de transmission des marchandises de son pays. Je comprends bien que les peuples qui possèdent les mines d'or et d'argent ont profité avidement de la séduction où l'éclat de ces deux métaux a fait tomber les antres peuples. Cette séduction a procuré aux premiers des avantages infinis, en attirant chez eux, comme un tribut, les marchandises des autres nations. Mais elle a jeté les peuples séduits dans un incohvénlent terrible, c'est de manquer souvent, et presque toujours, de la quantité de matière suffisante pour les signes de transmission qui sont nécessaires au commerce déjà établi chefc eux : de sorte que plusieurs d'entre eux, faute de signes qu'ils devraient avoir, et pour lesquels ils ont Un titre, ne sauraient acheter les marchandises dont ils ont beauih, quoiqu'elles abondent dans leur propre pays. L'ihconvénient est encore bien pins grand lorsque c'est le prince même qui se trouve dénué de ces signes de transmission, parce que, sans parler des dépenses générales et quelquefois subites qu'exige la conservation de sotl État, la plus grande partie de ses sujets subsiste par les appointements ou par les gages qu'il leur dohne. Or, ce manque de matière vient ordinairement et de la cupidité éclairée des voisins, et de là défiance aveugle des sujets. Les voisins, amateurs aussi de l'or et de l'argent, ont une infinité d'adresses pour l'attirer chez eux , en corrompant quelques-uns des sujets mêmes par des gains illicites et criminels; ou bien les sujets, sans tremper dans ces malversations , enferment ces signes de transmission comme un trésor réel, portés à cela par quelque mouvement de crainte ort de défiance, que j'appelle toujours aveugle, parce qu'elle arrête Uhé circulatkto
qui met l'État eh défaut, et qui est plus capable que toute autre chose d'attirer sur les autres et sur eux-mêmes l'indigence qu'ils craignent.
Ibis voici le remède souverain à ce mal : c'est de donner aux hommes un signe de transmission, dont la matière soit prise chez eux, dont le prince puisse augmenter et diminuerlaquantitésuivant le besoin de l'État et du commerce, et Surtout qui ne soit intrinsèquement d'aucune valeur. C'est là le principal article sur lequel je prétends appuyer. L'or et l'argent sont naturellement des marchandises comme les autres. La partie qui en a été employée aux monnaies a toujours été affectée à cet usage, et il a toujours été défendu aux orfèvres d'acheter des louis d'or ou d'argent et de les mettre en œuvre. Ainsi, toute cette partie a été tirée du commerce ordinaire par une loi qui avait ses raisons dans l'aneteii gouvernement, mais qui est désavantageuse par elle-même. C'est comme si on avait soustrait une partie des laines ou des soies qui sont dans le royaume, pour en faire des signes de transmission : ne se trouverait-on pas plus au large si on les rendait à leur usage naturel, et qu'on appliquât ces signes de transmission à des matières qui par elles-mêmes ne serviraient de rien? Mais le plus grahd avantage de ces signes appliqués à ces sortes de matières, est qu'on ne» serait jamais tenté de les détourner de leur destination propre, qui est de circuler.
Le prince a un pouvoir direct sur ceux qui enferment et qui recèlent les espèces, parce qu'elles n'appartiennent aux particuliers que par voie de circulation, et qu'il leur est défendu de se les approprier dans un autre sens. le suis bien aise de répéter et d'expliquer cette proposition de ma lettre précédente, puisque vous me marquez qu'elle a surpris et blessé quelques personnes, quoiqu'il n'y ait pas en politique une proposition plus Vraie. Je n'ai pds dit qu'il lût loisible au prince de retirer toutes les espèces de son royaume pour se les approprier à lui-même, eii laissant ses sujets dans l'indigence; c'est ce que l'ancien gouvernement fit en partie dans la refonte qui fit naître les billets de monnaie; mais toutes les espèces du royaume appartiennent à l'État, représenté en France par le roi , et elles lui appartiennent précisément comme les grands chemins, non pour les enfermer dans ses domaines, mais pour empêcher que personne ne les enferme dans les siens ; et comme il est permis au roi, et au roi seul, de changer les grands chemins pour la commodité publique, dont il est le seul juge par lui-même ou par ses officiers, il lui est permis aussi de changer les espèces d'or et d'argent en d'autres signes de transmission plus avantageux pour le public , et qu'il reçoive lui-même, comme il recevait les autres ; et c'est là le cas du gouvernement présent. Cependant, tant que les espèces d'or et d'argent conservent l'effigie du prince, ou la marque publique, et que ceux qui les renferment les regardent eux-mêmes comme dés signes de transmission, le prince est en plein droit de les obliger à les rendre, comme lie faisant pas de cette espèce de bien l'usage auquel il est destiné. Le prince aurait même ce droit sur les biens qui vous appartiennent en pleine propriété , et il peut vous obliger d'ensemencer vos terres et de réparer tes Biaisons que vous avez dans une ville , sous peine de les perdre ; parce qu'au fond, vos biens ne sont à vous qu'à condition que vous en fassiez uii usage convenable à la société. .Mais enfin, pour éviter les recherches et les cohfl&ktîëtis en matière de monnaie, il est encore mieux de remonter jusqu'à la source du mal, et de ne donner aux hommes qu'une monnaie dont ils ne soient pas tentés de ftdre magasin.
Le papier satisfait donc pleinement à toutes les conditions qUè hôus avons recherchées dans la matière delà monnaie. Il e$t suffisamment inaltérable par la facilité qu'on a de le changer à la banque quand il est usé; il est exactement divisible par la valeur portée par le billet; et la menue monnaie d'argent qu'on laisser* toujours dans le commerce supplée aux petites divisions nécessaires pour les besoins de la vie. 11 est pris en France, et le pririce est ton-
jours arbitre de sa quantité, suivant les besoins de l'État. Enfin , il n'est par lui-même d'aucune valeur qui puisse entrer en ligne de compte.
Le billet de banque a même un autre avantage qui va nous fournir d'autres réflexions. C'est qu'étant conversible en espèces, il a un double usage à la volonté du porteur : l'un est de servir à l'acquisition des fonds ou des marchandises, et l'autre, de produire de l'argent. Comme les Français ne sont point encore faits à l'usage du crédit , quelques-uns ont trouvé mauvais qu'on ait défendu d'avoir plus de cinq cents livres en espèces, et qu'on ait ordonné de faire en billets de banque les payements au-dessus de cent livres. Ces deux pratiques sont néanmoins autorisées par l'exemple de nos voisins qui ont connu le crédit avant nous. le ne parle pas seulement des confiscations d'espèces qui ont eu lieu dans tous les États et en France même , par le motif seul de rétablir la circulation arrêtée. Mais dès les premiers temps de l'établissement de la banque d'Amsterdam, en 1609, il Ait défendu aux particuliers de se payer aucune somme en argent au-dessus de trois cents florins. Sans cette règle , l'institution du crédit demeurait inutile, et n'aurait eu ni son étendue naturelle ni même sa première commodité. Le principal avantage du billet de banque est de remplir les grosses parties , pendant que l'espèce d'argent remplit les moyennes, et la monnaie de cuivre les plus petites. Or, comme il a été défendu, en France même, de payer en monnaie de cuivre au-delà de cent sous, il doit être défendu de payer en monnaie d'argent au delà d'une certaine somme, et le billet de banque doit satisfaire à tout le surplus. C'est là Punique moyen de soutenir les trois sortes de monnaie dans une circulation convenable, et dans la gradation du crédit qu'elles se prêtent mutuellement. L'on ne prendrait point de billets de banque, s'ils ne devaient produire de l'argent pour les parties moyennes ; l'on ne prendrait point même d'argent, s'il ne devait produire de la monnaie pour les petites. Mais là-dessus, que penseriez-vous d'un homme qui, ayant chez lui un million en écus comptés, entreprendrait de les changer tous le même jour en monnaie de cuivre ? Vous lui diriez sans doute : « Eh ! de quoi vous servira cet amas ? Voulez-vous épuiser toute la province pour une pure fantaisie ? Ne vous suffit-il pas de pouvoir changer les uns après les autres quelques-uns de vos écus pour vos besoins journaliers? Vous ne consumerez jamais toute cette somme en menues provisions, et je vous conseille d'en garder la plus grande partie pour des payements ou des acquisitions que vous ne pouvez faire même qu'en monnaie d'argent. » Voilà ce que chacun devait se répondre à soi-même dans lafureurqui prit aux Français de réaliser toutes leurs actions et tous leurs billets de banque. Mais comme la plupart des hommes sont peuple, sont enfants dans les établissements nouveaux, il a fallu les mener par l'autorité au point où la raison met tout d'un coup les hommes éclairés, les hommes faits. Au fond, toutes les nations se ressemblent par les faiblesses. Depuis le jour que la banque d'Amsterdam fut érigée en banque publique, elle a essuyé longtemps les mêmes contradictions et les mêmes attaques que la nôtre. La République a été obligée de la défendre par des lois qui faisaient murmurer encore davantage, et ses ministres ont enfin affermi son crédit par les moyens que les censeurs ignorants regardaient comme des indices de son impuissance et de sa crainte.
Ainsi celui qui, dans un royaume comme la France qui vient d'entreprendre un commerce public, déclame contre le billet public ou le billet de banque, est premièrement aussi ridicule que celui qui, dans un commerce particulier où il aurait intérêt lui-même, déclamerait contre les lettres de change et les autres billets commerçables des banquiers et des négociants. Secondement, il est aussi ridicule que celui qui voudrait tenir une ville d'un commerce et d'une richesse immense, dans l'usage de la seule mopnaie de cuivre, sous prétexte que dans le temps où elle ne faisait aucun commerce elle n'avait eu que cette monnaie, qui dès lors pourtant ne lui suffisait pas.
Je ne sais si tous me ferez ici l'objection que j'entends faire à plusieurs : c Notre billet de banque, disent-ils, peut être bon pour l'intérieur du royaume; mais que deviendra le commerce avec les étrangers?» Je pourrais répondre qu'aucun royaume n'a été plus en état que celui-ci de se passer des étrangers ; mais je vais plus loin, et j'ajoute qu'il est impossible aux étrangers de se passer de nous. Je veux bien même ne point regarder encore la France comme le bureau principal du commerce, la banque générale de l'Europe et peut-être des autres parties du monde. A ne considérer que les productions naturelles de notre terroir, nous avons toujours livré plus de marchandises à nos voisins que nous n'en avons tiré d'eux ; et ôté le cas des diamants, que les nouveaux riches ont achetés des étrangers, qui sont pourtant actuellement payés, le bilan, généralement parlant, a été à notre avantage, c'est-à-dire que, à fin de compte, ils nous ont toujours dû de l'argent. Si cet avantage doit avoir encore plus de lieu dans la suite, les étrangers seront toujours obligés de faire transporter chez nous les fonds d'or et d'argent qu'ils nous devront pour solde de compte, comme le roi a Dut à leur égard en dernier lieu , pour mettre la France au point de ne leur rien devoir. Ainsi le billet de banque ne change en rien le commerce avec les étrangers ; ou si enfin les étrangers se chargent de nos billets ou de nos actions, comme la valeur en reste dans le royaume, ils seront obligés de les rapporter pour en être payés, ou pour les employer en marchandises de France. En un mot, notre papier ne saurait être en leurs mains sans les rendre Français en quelque façon, et sans les intéresser à notre crédit et à notre commerce. Les étrangers eux-mêmes nous ont appris à regarder notre billet de banque comme une véritable monnaie ; car son gain ou sa perte a toujours suivi exactement chez eux le pied du change sur l'or et sur l'argent. 11 a gagné vint-cinq pour cent; il les a perdus ensuite, et enfin il est remonté au pair et au-dessus du pair, précisément comme l'or et l'argent.
Quelque impression forte ou faible que tout ce que j'ai dit dans cette lettre et dans les deux premières ait faite sur votre esprit, ou de quelque manière que vous en ayez été affecté, soit en bien, soit en mal, le Système est établi, il n'a point surmonté sans peine les obstacles qu'on lui a opposés; mais le roi et le public y sont tellement engagés, que j'ose dire qu'il n'est possible ni au roi ni au public de le détruire. C'est l'avantage de tous les Systèmes fondés sur la vérité et sur la nature. Ils ont d'abord quelque peine à se placer dans les esprits; mais quand ils y ont une fois racine, rien n'est capable de les en arracher. S'ils ont besoin d'être corrigés et perfectionnés, ils ne peuvent l'être que par leurs propres principes, ou par eux-mêmes. Celui-ci a de plus, qu'étant un Système de pratique, il a si bien enveloppé toutes les parties de l'État, qu'il est impossible qu'elles s'en dégagent.
La Compagnie des Indes a acquitté le roi en se chargeant de ses dettes, et lui lait encore tous les ans vingt millions de bon. Si le roi touche seulement au Système, il perd ses vingt millions, il se recharge de toutes ses dettes, et se surcharge de toutes celles qu'il encourrait par rapport aux billets de banque et aux actions. Il a un crédit qui passe déjà le décuple de ses espèces. Du jour qu'il ferait tomber le Système, toutes ses espèces seraient dispersées en dettes indispensables, et elles n'auraient pas le temps d'arriver de la Banque au Trésor royal. Aussi les ennemis du Système les plus éclairés n'espèrent-ils pas que le roi y renonce jamais. D'un autre côté, le public s'y est livré par un choix devenu de jour en jour plus nécessaire ; et comme le Système a enrichi plusieurs de ceux même qui n'ont point pris d'actiobs, sa chute entraînerait également les uns et les autres.
Lors donc que j'ai dit dans mes lettres précédentes que, pour faire valoir un Système de crédit, il ne s'agissait que de s'y prêter; je n'ai pas prétendu dire que l'établissement ou le succès du Système dépendit des particuliers : c'est un pur avis que je leur ai donné, de s'y prêter pour leur avantage propre et
unique. Op n'en pouvait pas dire autant de l'ancienne administration, ai il pe suffisait pas de s'y prêter pour y trouver soif avantage. Quelque bien intentionnés, quelque habiles qu'aient été les ministres qui en ont été chargés, tous leur* soins n'allaient qu'à adoucir le vice du fond, dont ils n'étaient point les auteurs et à recourir le moins qu'ils pouvaient aux impôts et aux emprunts, ressource aussi ruineuse pour le roi que cruelle pour tous les ordres de l'État sans exception. Ainsi les principes de l'ancienne administration étaient tels que, pour bien faire, il n'aurait jamais fallu s'en servir. Quels qu'ils fussent pourtant, il n'a jamais été d'un homme sensé de lutter contre le gouvernement, parce que le prince trouve toujours moyen de mettre en perte ceux qui lui résistant. Que penser de ceux qui se mutinent contre un Système qui a procuré tant de richesses à ceux qui s'y sont livrés, et qui a pris depuis une forme visible et constante, qui assure un établissement plus certain, par s* nature, que les rentes constituées, et un établissement qui peut croître, etcroUra; au Heu que les rentes nlont jamais pu que diminuer, et sont péries ?
On voit des rentiers qui gardent leur remboursement en billets de banque, au lieu de prendre des actions qui produisent un dividende, et puis qui se plaignent que le bien qu'on a aujourd'hui ne produit rien. Ils disent faux pour le public ; et il ne tient qu'à eux de dire faux pour eux-mêmes , quand il leur plaira. Les actions, répondent-ils, ne sont qu'un bien imaginaire. Mais en vérité, ne s'aperçoivent-ils point que le crédit des billets de banque est de même nature que celui des actions, et qu'ils ne tirent même leur bonté que de celle des actions? Quelques-uns prétendent qu'on aurait dû garder de celles-ci pour tous les rentiers de l'Hôtel-de-Yille. On a eu, pour abandonner les actions au cours de la place, mille raisons essentielles par rapport aux actions mêmes, auxquelles ces réserves et ces délais auraient été toute faveur, tout crédit et tout revenu. Mais peut-on regretter de n'en avoir pas conservé pour des gens qui ne les nomment point encore aujourd'hui qu'un bien chimérique Y
Il faut pourtant accorder aux ennemis du Système, si cela leur bit plaisir, qu'ils ont eu contre lui un certain pouvoir: c'est de retarder un très-grand nombre d'opérations avantageuses, dont les peuples jouiraient actuellement. On a été obligé d'employer jusqu'à présent la plus grande partie du tempe à écarter les obstacles que ces ennemis, bien ou mal intentionnés, mettent au Système; à réparer ou à empêcher le tort qu'ils lui font, ou qu'ils lui veulent faire. Les défiances qu'ils jettent dans le public sont la principale cause de la cherté des marchandises. Les ouvriers ont peine à s'accoutumer aux billets de banque, parce qu'ils les eptendent décrier sans cesse ; et plusieurs marchands, qui savent mieux que d'autres l'usage du papier, se prévalent, pour tenir les marchandises à un prix excessif, des préjugés désavantageux qu'ils voient répandus dans le public contre la monnaie qu on leurprésente. Quelques-uns même les appuient contre leur propre conscience , et malgré l'exception faite en leur frveur sur la quantité d'argent qu'ils peuvent avoir, et se mettent ainsi au rang des ingrats envers un Système qui les a enrichis; espèce de gens qu'en rencontre aujourd'hui partout. Mais enfin la victoire du bien sur le mal étant prochaine, non dans l'esprit du frondeur ignorant et impuissant, mais dans les vues du prince et du maître; on verra bientôt les fruits que ce bien imaginaire est seul capable de produire, et que les biens réels auraient laissé éternellement dans le néant : la communication des mers et des rivières, la réparation des grands chemins, l'établissement des magasins publias qui préviendra la cherté des denrées, dans les années même qui ne seront pas heureuses. L'industrie si mal récompensée, et qui même se dégoûtait ou se cachait, par la crainte des impositions, trouvera des occupations honorables et lucratives et dans l'intérieur du royaume, et dans les colonies.
Qu'on ne dise donc plus que le Système, quand il serait bon par lui-même et peur d'autres nations, ne convient pas à la nôtre. Il est inébranlable en tout
Éiaf, «Oit çftpufeliwîii, soft moparçbiqpp, qqi l'aura upe fois admis. Les politiques du siècle passé qui ont parlé de la banque d'Amsterdam et de celle de Yenise, les ppf regardées comme apssi durables que ces États mêmes. J'ai prouvé qu'i| était impossible que la banque royale pût jamais être détruite, ni par le roi ni par le public. Mais d'ailleurs, combien est grand l'avantage du pouvoir despotique dans les commencements d'une institution sujette à tant de traverses 4c la part d'une nation qui n'y est pas encore accoutumée I 11 est comme impossible de réunir assez proraptement les avis des c\iek d'une république pour remédier aux inconvénients journaliers et souvent contradictoires que le peuple fait naître, et qui demandent d'un jour à l'autre des remèdes contradictoires en apparence. Le plus grand nombre des cbefs n'opine pas le plus sainement, et leur expérience dans l'ancien gouvernement est la principale cause de leurs erreurs dans le nouveau. Un prince éclairé abrège infiniment toutes ces difficultés, et comme il en peut renaître quelques-unes dans la suite des temps, un roi est toujours plus capable d'y remédier qu'un conseil souverain, dont il faut subir les altercations et les lenteurs avant que d'obtenir la pluralité de ses voix sur les choses les plus pressées. J'ajouterai même ici que c'est le défaut de l'autorité despotique qui entretient chez nos voisins un si grand nombre de compagnies différentes qui ne cherchent qu'à se décréditer mutuellement; au lieu qu'un roi seul est capable de rapporter tout à la même vue, et de donner à son royaume un crédit général et unique, qui attire la confiance des étrangers mêmes. D'ailleurs la France a toutes les conditions requises pour porter le crédit et le commerce à son plus haut point : l'étendue et la fertilité de son terroir, sa situation par rapport aux mers et aux terres , l'industrie et l'activité de ses habitants. Ainsi, bien loin que le Système ne lui soit pas propre, elle est l'État de l'Europe, et peut-être du monde entier, auquel il convienne le mieux. Je suis, etc.
Le samedi 18 mai I7i0,
ET SUR LB PROFIT OU LÀ PERTE QU'IL PEUT Y AVOIR POUR UN PRINCE ET POUR UN ÉTAT PANS L'ALTÉRATION DU TITRE DE SES MONNAIES, '
ET DANS L'AUGMENTATION OU LA DIMINUTION DE LEUR PRIX , PAR RAPPORT AUX ÉTATS VOISINS *.
Quoique la monnaie soit une affaire très-importante, pourtant elle est peu étendue; ceux qui ont écrit sur ce sujet, au lieu de l'éclajrcir, l'ont rendu plus obscur. Les principes qu'ils établissent, et sur lesquels les États les plus considérables de l'Europe se gouvernent, sont faux; c'est ce que je me propose de prouver.
Je divise ce Mémoire en quatre parties :
La première prouve que l'empreinte ne donne pas la valeur à la monnaie ;
La seconde, que la défense de transporter les espèces ou matières, est cause qu'une plus grande quantité est transportée ;
La troisième, que tout affaiblissement de monnaie est injuste, et porte préjudice à l'État;
1 Go Mémoire est extrait des Ilêcherches et considération* sur le* finança de France, par Forboanais, tome VI. Édit. in-12. Liège, 1758.
Et la quatrième, que le prix des espèces de différentes matières ne doit pas être réglé par le prince.
Il paraîtra extraordinaire que je prétende condamner les principes parlésquels les États les mieux policés de l'Europe sont gouvernés, et que je trouve i redire à la conduite des ministres sur une matière si délicate.
Une personne qui donne toute son application à un même sujet, y peut faire un plus grand progrès qu'une autre d'un esprit supérieur, qui est obligée par de grands emplois à partager son temps entre plusieurs affaires différentes.
PREMIERS PAATIB.
11. Boizard, auteur français, a défini la monnaie une portion de matière à laquelle l'autorité publique a donné un poids et une valeur certaine, pour servir de prix à toutes choses dans le commerce.
La monnaie ne reçoit point sa valeur de l'autorité publique, comme M. Boizard prétend : l'empreinte marque son poids et son titre ; elle fait connaître que la pièce est composée de telle quantité de matière, de telle finesse, mais ne donne pas la valeur : c'est la matière qui en fait la valeur '.
Le prince peut appeler une pièce de vingt sous un écu, et la faire recevoir pour quatre livres. C'est une manière de taxer ses sujets, qui sont obligés à la recevoir sur ce pied : pourtant il n'augmente pas la valeur de la pièce de vingt sous ; elle passe pour quatre livres, mais une livre alors ne vaudrait que ce que cinq sous valaient avant ce surhaussement.
Si le prince donnait la valeur à la monnaie, il pourrait donner à Pétain, au plomb, ou aux autres métaux fabriqués en pièces d'une once, la valeur d'un écu, et les faire servir dans le commerce, comme la monnaie d'argent sert présentement. Mais, quand le prince aurait donné la fabrique et le nom d'écu à une once d'étain, le sujet ne donnerait pas des marchandises de la valeur d'un écu pour Técu d'étain, parce que la matière de quoi il serait fait ne le vaut pas.
La monnaie n'est pas une valeur certaine, comme M. Boizard la définit; car quoique le prince n'y fasse aucun changement, que les espèces soient continuées du même poids et titre, et exposées au même prix, pourtant la monnaie est incertaine en valeur.
Pour prouver cela, je ferai voir d'où les effets reçoivent leur valeur, de quelle manière cette valeur est appréciée, et comment elle change.
Les effets reçoivent leur valeur des usages auxquels ils sont employés. S'ils étaient incapables d'aucun usage, ils ne seraient d'aucune valeur.
La valeur des effets est plus ou moins haute, selon que leur quantité est proproportionnée à la demande.
L'eau n'est pas vendue, on la donne, parce que la quantité est bien plus grande que la demande. Les vins sont vendus, parce que la demande pour les vins est plus grande que la quantité.
La valeur des effets change quand la quantité ou la demande change. Si les vins sont en grande quantité, ou que la demande pour les vins diminue, le prix baisse. Si les vins sont rares, ou que la demande augmente, le prix hausse.
La bonne ou mauvaise qualité des effets et la plus grande ou la moindre quantité des usages auxquels ils sont employés sont comprises, quand je dis
* Pour bien entendre tout ceci, il font distinguer très-nettement la dénomination on valeur numéraire de la monnaie, qui est arbitraire; sa valeur intrinsèque, qui dépend du poids et du degré de finesse; sa valeur accidentelle, qui dépend des circonstances du commerce dans rechange* que Ton fait des denrées avec la monnaie. Ainsi la monnaie peut être définie une portion de métal, à laquelle le prince donne une forme, un nom et une empreinte, pour certifier du poids et du titre, dans rechange qui s'en peut foire avec toutes les choses que les hommes veulent mettre dans le commerce, (iVofede Forbmnait.)
que leur valeur est plus ou moins haute selon' que la quantité est proportionnée à la demande. La meilleure ou plus mauvaise qualité n'augmente ni ne diminue le prix qu'à mesure que la différence dans la qualité augmente ou diminue la demande.
Exemple : les vins ne sont pas de la bonté qu'ils étaient Tannée passée; la demande pour les vins ne sera pas si grande, et le prix diminuera ; mais si les vint sont moins abondants et que la diminution de la quantité réponde à la diminution de la demande, ils continueront d'être vendus au même prix, quoiqu'ils ne soient pas de la même bonté. La diminution de la quantité augmentera le prix, autant que la différence dans la qualité l'aurait baissé , et la quantité . est supposée alors dans la même proportion qu'elle était Tannée passée avec la demande.
L'eau est plus utile et nécessaire que le vin, pourtant on donne Teau et on vend le vin : donc les qualités des effets ni les usages auxquels ils sont employés ne changent leur prix, qu'à mesure que la proportion entre la quantité et la demande est changée par là.
* L'or et l'argent, comme les autres effets, reçoivent leur valeur des usages auxquels ils sont employés.
Leur valeur est plus ou moins haute, selon que la quantité est proportionnée à la demande.
Leur valeur change quand la quantité ou la demande change.
Comme la monnaie reçoit la valeur des matières desquelles elle est faite, et que la valeur de ces matières est incertaine, la monnaie est incertaine en valeur, quoique continuée du même poids et titre et exposée au même prix. Si la quantité des matières souffre quelque changement de valeur, Técu sera du même poids et titre, et aura cours pour le même nombre de livres ou sous ; mais la quantité de la matière d'argent étant augmentée, ou la demande étant diminuée, Técu ne sera pas de la même valeur.
Si la mesure du blé est vendue le double de la quantité de monnaie qu'elle était vendue il y a cinquante années, on conclut que le blé est plus cher. La différence du prix peut être causée par des changements arrivés dans la quantité ou dans la demande du blé ; alors le blé est plus cher. Cette différence peut être causée par des changements arrivés dans la quantité ou dans la demande pour la monnaie; alors c'est la monnaie qui est à meilleur marché.
Les espèces étant continuées du même poids et titre et exposées au même prix, nous apercevons peu les changements dans la valeur de la monnaie et des matières d'or et d'argent ; mais cela n'empêche pas que leur valeur ne change. Un écu ou une once d'argent ne vaut pas tant qu'il y a un siècle. La valeur de toutes choses change, et l'argent a plus changé que les autres effets : l'augmentation de sa quantité depuis la découverte des Indes a tellement diminué sa valeur, que dix onces en matières ou en espèces ne valent pas tant qu'une once valait.
Pour être satisfait de ce que j'avance, on peut s'informer du prix des terres, maisons, blés, vins et autres effets, avant ht découverte des Indes : alors mille onces d'argent, ou en matières, ou en espèces, achetaient plus de ces effets que dix mille n'achèteraient présentement. Les effets ne sont pas plus chers ou diffèrent peu, leur quantité étant à peu près dans la même proportion qu'elle était alors avec la demande; c'est l'argent qui esta meilleur marché.
Ceux qui se servent de la vaisselle d'argent croient ne perdre que l'intérêt de la somme employée, le contrôle et la façon ; mais ils perdent encore ce que la matière diminue en valeur; et la matière diminuera tant que la quantité augmentera, et que la demande n'augmentera pas à proportion. Une famille qui s'est servie de dix mille onces de vaisselle depuis deux cents ans a perdu la valeur de plus de neuf mille onces, outre la façon, le contrôle et l'intérêt ; car les dix mille onces ne valent pas ce que mille onces valaient alors.
fiM LÀW.
Les Compagnies des Indes d'Angleterre et de Hollande opt porté une ^uuh tjté considérable d'espèces et de matières d'argent aux Indes Orientales, ou en portent au Levant, et il s'en consomme dans l'Europe, ce qui a un peu soutenu sa valeur; mais nonobstant le transport et consommation , la grosse quantité qui a été apportée a diminué sa valeur de quatre-vingt-dix pour cent, comme je |'«i remarqué.
La quantité d'or a augmenté plus que la demande, et l'or a diminué en valeur; maïs comme sa quantité n'a pas augmenté dans la même proportion que l'argent, sa valeur n'a pas tant diminué. 11 y a deux cents ans, l'once d'or valait en France seize livres cinq sous quatre deniers, et l'once d'argent une livre douze sous.
L'once d'or en matière ou en espèces valait alors dix onces d'argent; à présent elle en vaut plus de quinze.
Donc ces métaux ne sont pas de la valeur qu'ils étaient à l'égard des autres effets, ni à Tégard l'un de l'autre. L'or, quoique diminué en valeur, vaut la moitié plus d'argent qu'il n'a valu.
Par ce que je viens de dire, il est évident que le prince ne donne pas la valeur à la monnaie, comme M. Boizard prétend : car sa valeur consiste dans la matière de quoi elle est composée. Aussi il est évident que sa valeur n'est pas certaine, puisque l'expérience a fait voir qu'elle a diminué depuis la découverte des Indes de plus de quatre-vingt-dix pour cent.
Par ces diminutions arrivées à la valeur de la monnaie, je n'entends pas parler des affaiblissements que les princes ont faits dans les espèces. J'ai parlé seulement de la diminution de la valeur des matières, causée par l'augmentation de leur quantité.
Quand on examine les affaiblissements, on trouvera que de cinquante parties il n'en reste qu'une; je veux dire qu'il y avait autant d'argent en vingt sous qu'il y en a présentement en cinquante livres.
Ce qui est prouvé par les ordonnances touchant la fabrique des sous en France. L'année 755 il y avait alors la même quantité d'argent fin daqs un sou qu'il y a présentement dans le demi-écu qui vaut cinquante sous.
Mais pour ne pas remonter si loin, les espèces d'argent ont été affaiblies en France depuis deux cents ans d'environ les deux tiers de leur valeur.
Ceux qui ont eu leur bien payable en monnaie ont souffert encore par les diminutions des rentes. Avant la découverte des Indes, les rentes étajent constituées au denier dix; présentement au denier vingt. Une donation faite il y a deux cents ans, destinée pour l'entretien de cinquante personnes, peut à peine en entretenir une. Je supposerai cette donation hypothéquée pour la somme de dix mille livres ; la monnaie étant alors rare, les rentes étaient constituées au denier dix; mille livres, d'intérêt pouvaient alors entretenir cinquante personnes, la monnaie, à cause de sa rareté, étant d'une grande valeur; devenue plus abondante par la quantité des matières apportées en Europe, l'intérêt est baissé à cinq pour cent ; l'intérêt dç l'hypothèque est réduit par là de mille à cinq cents livres. 11 n'y a que le tiers d'argent dans la monnaie, par les affaiblissements que les princes ont laits ; ce qui réduit la valeur de ces cinq cents livres à cent soixante-six livres treize sous quatre deniers ; et les matières ayant diminué en valeur de quatre-vingt-dix pour cent, les cinq cents livres monnaie faible ne valent pas davantage que seize livres valaient il y a deux cents ans, et n'achèteraient pas plus de denrées que seize livres en auraient acheté.
Par cette supposition , une somme destinée pour l'entretien de cinquante personnes, et qui suffisait, pe peut pas en entretenir une présentement.
La quantité des matières apportées en Europe depuis la découverte des In-» des a non-seulement dérangé les biens et revenus des particuliers, elle a dérangé même les puissances, qui ne sont plus dans la même proportion de force.
MÉMOIRE SUR UïS MONNAIES. m
GtUm qui eut pvoflté le plus par le commerce d'£sp*gne abondent 0» wpè- •as, pendant que les autre» peuvent A peine se soutenir flans l-état où elles étaient.
H n'est pas extraordinaire que II. Boizard se soit abusé dans la définition de la monnaie; mats M. Locke, Anglais, bonune profond, qui raisonnait \>m t et qui s'est rendu fameux par ses beaux ouvrages, est tonibé d*ns une pareille méprise.
11 est d'opinion que les hommes, par un consentement général, ont donné une valeur imaginaire à la monnaie.
Je ne saurais concevoir comment les hommes de différentes nations, ou ceux d'une même province, auraient pu consentir à donner une valeur imaginaire à aucun effet, eucorq moins à la monnaie par laquelle la valeur des autres effets est mesurée, et qui est donnée comme le prix (}e toute chose ; ou qu/quçune nation ait voulu recevoir une matière en échange ou en payement pour plus qu'elle ne valait, et comment cette valeur imaginaire a pu se soutenir.
Supposons qu'en Angleterre la monnaie eût été reçue à une valeur imaginaire, et que les autres nations eussent consenti à la recevoir à cette, valeur; jtfors Técu ayant cours en Angleterre pour soixante pence devait valoir soixante stivers en Hollande, le penny et le stiver n'étant que des numéros par lesquels on compte; mais on voit le contraire, la monnaie est estimée et reçue selon la quantité et qualité des matières dont elle est composée.
Avant que l'argent fût employé aux usages de la monnaie, il avait une valeur dépendante des usages auxquels il était alors employé; il était reçu comme monnaie, sur le pied qu'il était alors en matière. Si l'argent n'avait eu aucune valeur avant d'être employé aux usages de la monnaie, il n'y aurait jamais été employé. Qui aurait voulu recevoir une matière qui n'avait aucune valeur, cornue le prix de ses biens ? Une livre de plomb en monnaie vaudrait quelque chose, le plomb étant capable de divers usages lorsqu'il est réduit en matière ; mais une livre d'argent fabriqué no vaudrait rien, si, réduit en matière, \\ était incapable d'aucun usage comme métal.
Donc l'argent, avant d'être employé à faire la monnaie, avait une valeur dépendante des usages auxquels il était slprs employé, et était cççu comme monnaie, sur le pied qu'il valait en matière.
Étant employé à foire la monnaie, il augmente sa valeur; mais cette, augmentation de valeur ne vient pas de la fabrique ou monnayage, car l'argent en matière vaut autant que celui qui est fabriqué ; et cette valeur n'est P*s imaginaire , non plus que la valeur qu'il avait avant d'être employé £ faire la monnaie.
Sa première valeur comme métal venait 4e ce que l'argent avait des qualités qui le rendaient propre à plusieurs usages auxquels il était employé ; l>ugmentation de sa valeur venait de ce que ce métal avait des qualités qui le rendaient propre à faire la monnaie. Ces valeurs sont plus ou moins grandes, selon que la demande de l'argent pour ces usages est plus ou mojns grande, et selon que cette demande est proportionnée à la quantité dp ce métal.
Si Tune ou l'autre de ces valeurs est imaginaire, toute valeur est imaginaire; car les effets n'ont aucune valeur que les usages auxquels ils sont employés, et •pion que leur quantité est proportionnée à la demande.
le ferai voir comment et par quelles raisons l'argent a été efnployg à (aife 4e la monnaie.
Avant que l'usage de la monnaie fût connu, les effets étaient écfypngé? par trocs.
Cette manière d'échange était très-embarrassante. 11 n'y avait pas alors de mesure pour connaître la proportion de valeur que les effets avaient les uns aux autres. Exemple : A demandait à troquer cinquante mines de blé, contre 4P YJR ; on m pouvait pas bien déterminer la quantité des vins qu'A fuyait re-
cevoir pour ses cinquante mines de blé : car quoique la proportion entre les vins et les blés l'année précédente lût connue, si les vins ou le blé n'étaient pas de la même bonté, si par la bonne ou mauvaise récolte ils étaient plus ou moins abondants, alors la quantité du blé et des vins n'étant plus dans la même proportion avec la demande, la proportion de valeur était changée, et les cinquante mines de blé pouvaient valoir deux fois la quantité des vins qu'ils râlaient Tannée précédente.
L'argent étant capable d'un titre, c'est-à-dire réduit à un certain degré de finesse, étant alors peu sujet au changement dans la quantité ou la demande , et par là moins incertain en valeur, était employé à servir de moyen terme pour connaître la proportion de valeur des effets.
Si les cinquante mines de blé valaient deux cents onces d'argent de tel titre, et que deux cents onces d'argent de cette finesse valussent trente muids de vin de la qualité que A demandait en échange, alors trente muids de ce vin étaient l'équivalent de ces cinquante mines de blé.
La proportion de valeur des effets livrés en différents endroits était encore plus difficile à connaître. Exemple :
Cent pièces de toile de Hollande étaient livrées à Amsterdam à Tordre d'un marchand de Londres, et le marchand d'Amsterdam écrivait qu'on livrât h Londres à son ordre la valeur de ces toiles en draps d'Angleterre ; la valeur de ces cent pièces de toile ne pouvait pas être réglée sur la quantité des draps d'Angleterre ni sur ce qu'elles valaient à Amsterdam, parce que ces draps étaient d'une plus grande valeur à Amsterdam qu'à Londres où ils devaient être livrés ; réciproquement la valeur des draps d'Angleterre ne pouvait pas être réglée sur la quantité des toiles de Hollande ni sur ce que ces draps valaient à Londres, parce que les toiles étaient d'une plus grande valeur à Londres qu'à Amsterdam où elles avaient été livrées.
L'argent étant très-portatif, et par cette qualité à peu près de la même valeur en différents endroits, était employé à servir de mesure pour connaître la proportion de valeur des effets livrés en différents endroits : si les cent pièces de toile valaient à Amsterdam mille onces d'argent fin, et que mille onces d'argent fin valussent à Londres vingt pièces de drap de la qualité que le marchand hollandais demandait en échange, alors vingt pièces de ce drap livrées à Londres étaient l'équivalent de ces cent pièces de toile livrées à Amsterdam.
Les contrats, promesses, etc., étant payables en effets, étaient sujets aux disputes, les effets de même espèce différant beaucoup en valeur. Exemple : A prêtait cinquante mines de blé à B, et B contractait à les rendre dans une année. A prétendait que le blé que B lui rendait n'était pas de la bonté dé celui qu'il avait prêté; et comme le blé n'était pas susceptible d'un titre, on ne pouvait pas juger du préjudice que A recevait en prenant son payement en blé d'une qualité inférieure.
L'argent étant capable d'un titre, était employé à servir de valeur dans laquelle on contractait; alors celui qui prêtait prenait le contrat payable en tant d'onces d'argent de tel titre, et par là évitait toute dispute.
On avait de la peine à trouver les effets qu'on demandait en échange. Exemple : A avait du blé plus qu'il n'en avait besoin, et cherchait à troquer contre du vin ; mais comme le pays n'en produisait point, il était obligé de transporter son blé pour le troquer sur les lieux où il y avait du vin.
L'argent étant plus portatif était employé à servir de moyen terme par lequel les effets pouvaient être plus commodément échangés; alors A troquait son blé contre de l'argent sur les lieux pour acheter les vins dont il avait besoin.
L'argent avec ses autres qualités étant divisible sans diminuer de sa valeur, étant durable et portatif, était d'autant plus propre à servir à ces usages; et ceux qui avaient des effets dont ils n'avaient pas immédiatement besoin, les
convertissaient en argent. 11 était moins embarrassant à garder que les autres effets; sa valeur était alors moins sujette au changement; il était plus durable, et, étant divisible sans perdre de sa valeur, on pouvait s'en servir en tout ou en partie, comme on avait besoin.
Donc l'argent en matière, ayant les qualités nécessaires, était employé à servir aux usages auxquels la monnaie sert présentement. Étant capable de recevoir une empreinte, les princes établirent des bureaux pour le porter à un titre et le fabriquer. Par là le titre et le poids étaient connus, et rembarras de le peser et raffiner épargné.
Mais la fabrique ne donne pas la valeur à la monnaie, et sa valeur n'est pas imaginaire, comme MM. Locke et Boizard prétendent. La monnaie reçoit sa valeur des matières de quoi elle est composée; et sa valeur est plus ou moins forte, selon que la quantité est proportionnée à la demande. Aussi sa valeur est réelle, comme la valeur des blés, vins et autres effets. Il est vrai que, si les hommes trouvaient quelque autre métal plus propre que l'argent à faire la monnaie et à servir aux autres usages auxquels l'argent en matière est employé, comme de faire la vaisselle, et que ce métal fût à bon marché, l'argent baisserait considérablement de sa valeur, et ne vaudrait pas la dépense de le tirer des mines; aussi, si les hommes trouvaient quelque boisson plus agréable, plus saine et à meilleur marché que les vins, les vignes ne seraient plus estimées et ne vaudraient pas la dépense de les cultiver; on emploierait les terres à produire ce qui suppléerait alors à l'usage des vins.
SBCOXDI PARTI B.
La défense de transporter les espèces ou matières ne les empêche pas d'être transportées.
I^es Espagnols ont fait des lois très-rigoureuses contre le transport des espèces et matières; mais, comme les denrées et manufactures étrangères consommées en Espagne montaient à une plus grande somme que les denrées et manufactures d'Espagne consommées en pays étranger, et qu'une grande partie des effets envoyés en Amérique appartenait aux étrangers, la valeur de ces effets et la balance due par l'Espagne ont été transportées en espèces ou matières; et de tout ce qui a été apporté des Indes très-peu a resté aux Espagnols, malgré les défenses qu'on a pu faire.
Il est inutile de défendre le transport des espèces ou matières, quand il n'y a point de balance due; alors ce transport cesse; quand une balance est due, cette défense n'est pas le remède propre à ce mal.
Pour empêcher ce transport, on peut défendre l'entrée des marchandises desquelles on a moins besoin, ou charger leur entrée de droits pour en diminuer la consommation ; mais comme les autres États peuvent, avec raison, se plaindre de ces défenses ou impôts, et faire de même à l'égard des marchandises de ce pays, le .meilleur moyen est d'être plus industrieux ou plus ménager, de faire travailler davantage le peuple ou l'empêcher de tant dépenser.
Un homme qui dépensç plus que son revenu deviendra pauvre; de même on État qui consume plus que la valeur de son produit et du travail du peuple. La consommation des denrées et manufactures du pays doit être réglée comme celle des effets étrangers * ; car si on consume trop, il n'y aura pas assez à transporter pour balancer les effets étrangers dont on a absolument besoin.
* Cette maxime est pernicieuse et fort extraordinaire dans la bouche de M. Ltw. Il est évident que plus la consommation intérieure et généralement proportionnelle sera grande, ptasilyaurade travail assuré pour le peuple, mieux les richesses seront réparties. Si une nation consomme tous ses ouvrages, c'est qu'elle ne trouve aucun avantage à travailler pour r étranger, et que l'étranger n'en trouve aucun à la faire travailler. Ce ne sera point
680 LÀW.
Prétendre empêcher le transport des espèces et matières tant qu'une talattoe est due, c'est vouloir foire cesser l'effet, quoique la càtlse dure. Rendre le peuple plus industrieux, diminuer la consommation, etc., fait cesser l'effet en levant la cause. Par ce moyen , le commerce étranger peut être rendu avantageux; et les espèces ou matières des étrangers seront apportées dans le p*t*; mais tant qu'une balance est due aux étrangers, il n'est guère praticable ni juste d'empêcher le transport dès espèces. Les défenses étant rigoureusement exécutées rendront ce transport plus dangereux; alors le change sera plus haut, et les billonneurs gagnent plus à mesure qu'ils courent plus de risques î ce qui les engagera à continuer le commerce malgré les défenses.
Objection. On dira que la défense de transporter les espèces oblige les marchands étrangers à qui la balance est due de prendre la valeur en marchandises, eu les marchands du pays qui doivent d'en* transporter une plus grande quantité que d'ordinaire pour s'acquitter.
Réponse. Je supposerai que la valeur de la balance due est transportée en marchandises, donc ce transport est plus grand que d'ordinaire, et plus que le besoin des étrangers; car quoiqu'un État fasse une consommation extraordinaire des marchandises étrangères, les étrangers ne feront pas de même à l'égard des marchandises de ce pays ; et comme alors la quantité transportée sera plus grande que d'ordinaire sans que la demande ait augmenté, le prix baissera; les années suivantes il en sortira moins, à proportion des magasins que les étrangers auront faits ; en sorte que ce commerce forcé fera plus de mal à l'État que si on avait laissé transporter la balance en espèces, et qu'on eût gardé ces marchandises jusqu'à ce que la demande étrangère eût engagé les marchands du pays ou les étrangers à les sortir.
Mais la défense de transporter les espèces n'oblige pas les marchands à Caire sortir la valeur de la balance due en marchandise. Les espèces sont transportées sur le risque de ceux qui doivent ou qui ont besoin des espèces dans les pays étrangers, sur le risque des étrangers à qui la balance est due, ou sur celui des billorineurs qui gagnent le prœmium qu'on donne sur le change. Et ce ebmmerce est si profitable, qu'il se trouve des personnes assez entreprenantes pour le faire, quoique les peines soient très-sévères.
le éuppoee que les billonneurs gagnent cinq pour cent, ilé ont plus de profit <Jue dans d'autres affaires où on gagne vingt; car ils font valoir leur capital plus souvent.
Si les défenses sont exécutées avec rigueur, ils ée font payer davantage, et le change monte à dix et douze pour cent plus haut que le prix. Mais le danger n'empêche pas le transport des espèces, et ceux à qui la balance est due ne perdent pas sur le change; ils vendent leurs marchandises d'autant plus cher que le change est plus haut que le pair, comme je ferai voir dans la suite de ce Mémoire.
Là défense de transporter les espèces ou matières est préjudiciable à l'État; elle fait mpnter le change; le change affecte le commerce étranger et augmente la balance, qui est cause que les espèces sont transportées; ainsi en augmentant la cause elle augmente le transport.
Je ferai voir de quelle manière cette défense fait monter le change ^ et Comment elle affecte le commerce étranger.
A, marchand de Paris, envoie des marchandises en Hollande et & crédit éhea ses correspondants pour la valeur; B, marchand de Paris, donne cotnmisaiffc pour lui envoyer des marchandises de Hollande, et doit faire tenir la valeur à ses correspondants; R négocie avec A, lui donne des espèces à Paris de la
I la consommation Intérieure qu'il faudra if en prendre, mais a dès ttcés fntéHeen, tomihè irop haut intérêt de l'argent , géned dans le travail ; damnes ttttériettres, es. {Mfièm FdrbonncHè.)
même valeur que celles de Hollande, c'est-à-dire dh même poids et litre, ou plus en quantité, à proportion que les esj>èce8 qu'il donne sont d'Un titre plus bas, ou qu'elles pèsent moins, et prend ses lettres sur là Hollande. Par là il épargne à lui-même rembarras, le risque et la dépense de transporter les espèces ou matières du pays, et à l'autre de faire entrer les espèces ou matières étrangères ; c'est ce qu'on appelle le change.
Tant que le commerce et la dépense que les États font les uns chez les autres sont égaux, le change est au pair; mais quand un État lait entrer des marchandises ou dépense en pays étranger pour plus grande somme que le transport des marchandises et la dépense des étrangers dans cet État ne monte, le surplus est envoyé en espèces ou matières. Et le marchand qui doit ou qui a besoin des espèces en pays étranger, pour éviter l'embarras, le risque et la dépense de les transporter, donne tant pour cent outre le pair, comme le risque, etc., sont estimés ; et à cette condition on lui fournit des sommes dans les endroits où il en a besoin : ainsi le change monte plus haut que le pair.
Quand une balance est due, tous les changes sont affectés. Exemple : dix millions sont dus de balance par la France à la Hollande ; les sommes échangées par les négociants entre la France et la Hollande montent, outre ces dix millions, à eent millions ; les lettres pour les cent millions seront vendues aussi cher que les dix dus de balance.
Cette balance affecte le change avec les pays à qui rien n'est dû. Exemple : le change entre la France et la Hollande est cinq pour cent plus haut que le pair contre la France. Quoique le commerce entre la France et l'Angleterre soit égal, le change avec l'Angleterre montera. A, marchand à Paris, doit payer dix mille écus à Londres, et demande une lettre pour cette somme. B, marchand à Paris, doit recevoir des sommes à Londres qu'il veut retirer en France; mais il ne veut pas les donner au pair, parce que les faisant remettre par voie de Hollande, il a cinq pour cent plus que le pair; de sorte qu'une balance due fait monter le change avec les pays à qui rien n'est dû.
Le change affecte le commerce étranger, les marchandises sont vendues plus ou moins, selon qu'elles coûtent. Exemple : le tonneau de vin était vendu Tannée passée en Hollande pour cent écus; cette année il est vendu à Bordeaux vingt pour cent meilleur marché : donc le prix ne continuera pas en Hollande à cent écus; il baissera à proportion qu'il a baissé en France; de même, si les marchandises de Hollande deviennent plus chères dans le pays, elles seront vendues plus cher en France, à moins que les Français ne les puissent avoir d'ailleurs à plus bas prix, ou qu'ils ne puissent suppléer aux usages auxquels elles sont employées par d'autres qui coûtent moins. Cela étant, il s'ensuit que d'autant que le change est plus haut que le pair, d'autant les marchandises étrangères sont vendues plus cher, et celles du pays sont vendues à meilleur marché en pays étranger. Exemple : une balance est due par la France à la Hollande, et le change est cinq pour cent plus haut que le pair. A, marchand d'Amsterdam, envoie pour cent mille écus de marchandises en France, cent cinq mille écus seront payés en France pour ces marchandises , cette somme étant égale par le change avec cent mille écus en Hollande. B , marchand de Paris, envoie des marchandises en Hollande, montant à cent mille écus ; quatre-vingt-quinze mille deux cent trente-huit écus en Hollande payeront cette marchandise, cette somme étant égale par le change avec cent mille écus en France.
Cette balance due à la Hollande faisant monter le change entre la France et l'Angleterre, causera une perte à la France sur toutes les marchandises transportées d'Angleterre en France, quoiqu'il n'y ait point de balance due par la France à l'Angleterre.
Ceux qui apportent les marchandises étrangères en France ne gagnent t>as dàvadtage que quand le change était au pair, quoiqu'ils vendent plus cher;
et ceux qui transportent les marchandises de France en pays étranger ne gagnent pas moins, quoiqu'ils vendent à meilleur marché ; ils ont le même profit que quand le change était au pair. Ceux en France qui se servent de marchandises étrangères les payent plus cher, et ceux en pays étranger qui se servent des marchandises de France les payent moins.
Si le transport des espèces était permis, le change serait au pair ou monterait peu, quoique la balance due fût grande; mais la défense rendant ce transport dangereux, fait monter le change à dix et douze pour cent plus haut que le pair, selon qu'elle est rigoureusement exécutée , et le change affectant le commerce étranger, cette défense, au lieu d'apporter du remède, augmente la balance et cause un plus grand transport des espèces.
Pour montrer combien cette perte est grande, je supposerai les espèces d* Angleterre, de Hollande et des autres États avec lesquels la France a commercé, du même poids et titre qu'en France, et exposées au même prix.
Je supposerai qu'en Tannée 1702 les marchandises de France transportées par des Français, ou pour leur compte, étaient vendues aux étrangers cent cinquante millions;
Que les marchandises apportées en France par des Français, ou pour leur compte, coûtaient cent millions; reste dû aux Français en pays étranger cinquante millions.
Je supposerai que les marchandises apportées en France par les étrangers étaient vendues cent cinquante raillions;
Que les marchandises de France transportées par les étrangers coûtaient cent millions; reste dû aux étrangers cinquante millions qui balançaient les cinquante millions dus par les pays étrangers à la France, et le commerce étant égal, le change était au pair.
Je supposerai qu'en Tannée 1703 le commerce continuait de môme, c'est-àdire que la même valeur en marchandises de France était transportée en pays étrangers, et que la même valeur en marchandises étrangères était apportée en France.
Je supposerai que le roi a voit besoin de vingt millions en Italie; que le ministre ne faisait pas transporter ces vingt millions en espèces, et que ce transport était défendu; la demande pour des lettres sur les pays étrangers devait nécessairement augmenter, et le change devait hausser, supposons de dix pour cent plus que le pair. Le change affecte le commerce étranger, et fait monter la balance et transport des espèces à plus de quarante millions, qui ne seraient montés qu'à vingt, si le ministre les avait fait voiture* en espèces.
Les marchandises supposées apportées en France par les marchands étrangers étaient vendues, Tannée 1702, à cent cinquante millions, qui faisaient alors cent cinquante millions en pays étranger; mais le change étant monté à dix pour cent contre la France, la même quantité de marchandises et de même qualité seront vendues Tannée 1703 dix pour cent plus cher, ou cent soixantecinq millions, cette somme en France ne valant par le change que cent cinquante millions en pays étranger. De ces cent soixante-cinq millions, il faut rabattre cent millions pour les marchandises transportées par les étrangers ; reste dû soixante-cinq millions.
J'ai supposé que les marchandises de France transportées Tannée 1702 par les Français étaient vendues cent cinquante millions , qui valaient alors cent cinquante millions en France; mais le change étant monté à dix pour cent, la même quantité de marchandises serait vendue Tannée 1703 dix pour cent meilleur marché, ou cent trente-cinq millions sept cent quatorze mille deux cent quatre-vingt-six livres, cette somme en pays étranger valant par le change cent cinquante millions en France.
De ces cent trente-cinq millions sept cent quatorze mille deux cent quatrevingt-six livres, il faut rabattre cent millions pour les marchandises achetées
par les Français en pays étranger, et vingt millions fournis au roi ; reste dû quinze millions sept cent quatorze mille deux cent quatre-vingt-six livres, qui valent en France par le change dix-sept millions deux cent quatre-vingt-cinq mille sept cent quatorze livres ; cette somme rabattue de soixante-cinq millions dus par les Français, il reste dû quarante-sept millions sept cent quatorze mille deux cent quatre-vingt-six livres.
Supposant que le commerce de France avec les pays étrangers monte à trois cents millions par année, les vingt millions dont le roi est supposé avoir besoin en Italie n'étant pas transportés par le ministre, et le transport des espèces étant défendu, le change montant à dix pour cent contre la France fera monter la balance à soixante-treize millions trois cent dix-huit mille cinq cent soixanteonze livres, qui n'aurait été que de vingt millions si le ministre avait fait voiturer les espèces.
Entre les négociants même il s'en trouve plusieurs qui n'entendent pas le commerce; ceux-là ne comprendront peut-être pas que le change étant contre la France, fait hausser les marchandises étrangères en France et baisser les marchandises de France en pays étranger. Je tâcherai de les satisfaire.
Le marchand qui apporte les marchandises de Hollande en France en règle le prix selon le change entre les deux États; le surhaussement des espèces ou l'affaiblissement de la monnaie de France fait monter le change, et par conséquent fait hausser le prix des marchandises étrangères.
La pistole est haussée de douze à quinze livres ; mais cette pistole n'achètera pas plus de toile de Hollande que quand elle était à douze livres, parce qu'il faut donner la même quantité de ces pistoles pour une lettre de mille florins sur la Hollande, qu'on en donnait quand elles étaient à douze livres. Donc on payerait cinq livres l'aune pour la même toile qu'on achetait avant le haussement à quatre livres.
De même une balance due par la France et le transport des espèces défendu faisant monter le change, feront hausser le prix des marchandises étrangères. À vendait à Paris telle quantité de toile de Hollande l'année passée pour cent pistoles en effet; mais il ne peut pas donner la même quantité de cette toile cette année au même prix; alors le change était au pair, et cent pistoles achetaient une lettre de neuf cents florinsdebanqueoudecentpistolessurlaHollande. Le change ayant monté, il faut donner cent dix pistoles à Paris pour une lettre de cent pistoles sur la Hollande ; et ceux qui achètent les marchandises étrangères payent le profit des billonneurs, de même que le premier prix, les droits du prince et le profit du marchand.
Le drap d'Angleterre a été vendu en France quinze livres l'aune; il a monté à vingt et vingt-deux livres; cette différence du prix ne vient pas de ce que le marchand gagne plus, elle est causée par le surhaussement des espèces qui affaiblit les livres, par une balance due et par la défense de transporter les espèces, qui font monter le change.
De la même manière, le prix des marchandises de France vendues en pays étranger est affecté par le change. Telle quantité d'étoffes de Lyon était vendue l'année passée en Hollande pour cent pistoles, le change étant alors au pair. Le change monte de dix pour cent contre la France, l'étoffe continue au même prix à Lyon , et sera vendue dix pour cent meilleur marché en Hollande , parce que cent pistoles en Hollande achètent une lettre de cent dix sur la France.
L'Angleterre, quoique plus éclairée que la France sur le fait de la monnaie, est mal conseillée au sujet du transport des espèces au coin du pays. L'Angleterre défend ce transport , et son commerce souffre par là ; car depuis cette guerre le change a continué considérablement à son désavantage; mais comme la France a plus souffert, je la cite pour faire voir combien cette défense est pernicieuse a un État.