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CHAPITRE VII

Du Gouvernement militaire.

Les Romains n'avaient qu'un commerce de nécessité, et peu de police, hors la militaire; cependant ils sont devenus la plus puissante nation.

Les Arabes, également sans commerce et sans police, ont encore eu cet avantage sur les Romains , que leur puissance a été l'ouvrage de moins de cinquante ans ; au lieu que les Romains, après plus de quatre siècles de guerre continuelle , étaient à peine sortis de leur premier territoire.

Ces grands événements , les conquêtes mêmes d'Alexandre , de Gengiskan, de Tamerlan, etc., serviront encore à établir nos principes.

L'esprit de conquête et l'esprit de commerce s'excluent mutuellement dans une nation : mais ajoutons aussi une observation qui n'est ni moins assurée ni moins importante , c'est que l'esprit de conquête et l'esprit de conservation ne sont pas moins incompatibles ; c'est-àdire que lorsque la nation conquérante cesse de l'être, elle est bien-

1 Voyex, sur la Compagnie des Indes d'Angleterre, J.-B. Say, Cours d'économie politique, IV* partie, chapitre xxvi.

ito MÈtM.

tôt subjuguée; ttiais l'esfHrit de commerce est toujours accorhpagnê de la sagesse nécessaire pour la conservation. Il cherche moins à étendre des frontières qu'à bâtit* des forteresses pour sa tranquillité. Le éfttlrage s'entretient pat les périls attachés aux grandes havigations, (JttOiqu'il ne sbit pas agité de l'ambition effrénée d'envahir les térted dé Ses Voisins.

LébCarthégitiois, avêô dw troupes tnerceùaires, ont l'emporté les pto& girands avantages sut lèà Romaihs, qu'ils ont été sur le point de fttttàettrë ; et c'est pfttf des circottstafaiies particulières et étrangères à là différente forme dé leur gouvernement, défectueux partout, que les Romains ont enfin été les vainqueurs. Alors même l'esprit de corhàteifte et de conservation était pour ainsi dire dans son enfance , et à'atait pas eu le temps de se perfectionner ; ad lieu que l'esprit de éOnquête est enéore plus impétueux dans sa source que dans ses progrès. Si les Carthaginois avaient eu des frontières fortifiées, s'ils avaient toti l'esprit de coftfcerVatidtt avee l'esprit intéressé de découvrit de nouveaux pays pour leur commerce, les Romains n'auraient été peu* eux, dans la première guerre punique, qu'une troupe de bandits 1.

Rome, jusqu'à ses empereurs, a plutôt été un camp qu'une ville, et ses habitants étaient plutôt des soldats que des citoyens occupés à se policer et à se procurer avec équité ce qui leur manquait. Les empereurs, qui devaient leur1 élévation aux milices, étaient des généraux toujours embarrassés à contenir cette milice insolente, dont ils étaient dépendants. Ils ne pensaient ni à s'assurer des frontières, ni à policer leurs États, où Ton ne parvenait aux honneurs et aux richesses que par la guerre.

Dès que le temps et le manque de discipline eurent amolli l'esprit de conquêtes, ils furent aisément subjugués par les peuples du Nord, qui avaient la férocité des premiers Romains, et ces nouveaux conquérants devinrent bientôt eux-mêmes la conquête de leurs semblables*

L'Asie a éprouvé le même sort que l'Europe : sans commerce, sans police, toujours en proie à de nouveaux tyrans, détruits continuelle» mant les uns par les autres. Le Califat, la plus vaste des puissances, formé par un fanatisme de religion conquérante, dès qu'il cassa de s'étendre, devint le jouet des plus petites dynasties, qui se disputaient

f tl est des époques* eu te setts moral sa perd, et le philosophe dé la régéafië n'ait* rait atas doute pas eotnpris ces lignes de Montesquieu i

« Garthage, qui faisait la guerre avec son opulence contre la pauvreté romaine, avait par cela même du désavantage: For et Pargent s'épuisent; mais la vertu, la eaastaaea, la fer& et la pauvreté ne s'épuisent jamais. » (WanOmï et Hétit&tncc des Romain$y chapitre rv.)

à l'envi la gloire de la soumettre ou de la protéger, et toute* ces dynasties, réunies facilement sous le pouvoir du cruel Gengiskan, le destructeur des nations, se renouvelèrent encore sous ses Successeurs, pour être de nouveau subjuguées par Tamerlan.

Le gain de deux ou trois batailles avait rendu les califes Geftgiékfltt, Tamerlan , et avant eux Alexandre, les maîtres de toute l'Asie. Ces conquérants avaient Affaire à des peuplés sans ressource après la perte de quelques batailles, parce qu'ils n'avaient connu que l'esprit de conquête, et non celui de conservation. Après les déroutes d'Hochstet, de Turin, de Barcelone et de Ramillies, nos frontières n'étaient pas encore entamées. Dans le temps où la nation n'était que militaire, il n'en fallait pas tant pour la subjuguer.

Examinons un moment quelles devraient être les forces du Titre, flè qu'il possède en Europe suffit pour l'égaler à ses plus puissant! voisins. Il a de plus, l'Asie Mineure, la Syrie, l'Egypte, etc. Quelle immensité de pays 1 Cependant à peine regarde-t-on le dominateur dé tant de nations comme une véritable puissance : c'est que l'esprit de conquête, qui les avait rendus si grands, s'est dissipé, et l'esprit de conservation ne lui a point succédé.

Si l'esprit de commerce et de police, qui en est inséparable, animait le législateur des Turcs, le reste de l'Europe unie suffirait à peine pour résister à sa puissance ; mais sans cela nous n'en avons rien à eraindre, quand même ils reprendraient le courage et le fanatisme de leurs premiers conquérants. Des frontières bien fortifiées, et de nouveaux obstacles, après qu'ils auraient surmonté les premiers, ralentiraient bientôt leur impétuosité.

Avant que les Portugais eussent trouvé le chemin des Indes par le cap de Bonne-Espérance, les Vénitiens étaient maîtres de ce riche commerce par l'Egypte. L'histoire de la ligue de Cambrai nous fait connaître quelle était alors leur puissance, fondue depuis dans hss nations où ce commerce a passé nécessairement. Le gouvernement militaire ne les avait pas rendus grands. Le gouvernement militaire ne les soutient point; c'est leur police et un reste de commerce, que Trieste s'efforce d'anéantir.

Les Espagnols sont les conquérants de l'Amérique, mille fois plus utile aux nations qui y commercent qu'à celle qui la possède '.

Lorsque l'empereur a gagné la bataille de Bellegrade, l'Europe n'a point été alarmée des conquêtes qui pouvaient en être la suite ; mais lorsqu'il a voulu établir la Compagnie d'Ostende, il a été menacé de

1 Ttrytt m **!*, chapitre it, De» Colonie*, l'ebservatkm de Voltaire.

la guerre la plus opiniâtre. Le commerce de ses voisins balance l'étendue de ses États.

La nation moscovite était comme ignorée en Europe avant que le czar Pierre eût entrepris de la rendre commerçante. Sa force augmente selon son progrès de police et de commerce, et non selon son progrès de terrain, qui a toujours été immense. Sa nouvelle marine, et le port de Pétersbourg, construit presque malgré la nature, lui sont plus utiles que ne Tétaient autrefois les vastes campagnes de la Sibérie et de la Tartarie ; mais elles vont le devenir par ses grands établissements, dont tout se ressent de proche en proche. La force d'un État ne se mesure pas au terrain , c'est au nombre des citoyens et à l'utilité de leurs travaux.

Qu'il nous soit permis de faire quelques réflexions sur cette nouvelle puissance qui s'élève à nos yeux. On devait s'attendre que l'esprit de législation dont le czar Pierre était animé se ralentirait après sa mort, ou du moins après tant de changements de souverains et de ministres; cependant ils marchent toujours sur les mêmes principes , le même esprit les conduit, et le ministre qui succède, moins jaloux des établissements de son prédécesseur que de la gloire de les perfectionner, ajoute à ce qu'il trouve de fait.

Un corps de troupes, rempli d'ingénieurs et d'ouvriers nécessaires, est actuellement sur la mer du Japon pour y établir des ports qui, par le moyen des canaux et des rivières, communiqueront au golfe de Lena, à la mer Caspienne et à Pétersbourg : ouvrages immenses, travaux étonnants, qui réuniront les extrémités les plus éloignées de l'Asie et de l'Europe ! De tels progrès né peuvent être que lents ; mais ils sont bien redoutables dans un si vaste empire.

Enfin l'esprit de paix a éclairé notre Europe. Une juste balance empêchera toujours qu'une puissance ne s'élève, par ses conquêtes, assez pour se faire craindre ; et si quelques intérêts momentanés troublent cette heureuse harmonie , le vainqueur n'a plus à espérer d'étendre ses limites : tout s'unira pour arrêter ses dangereux progrès, et une nation ne peut plus s'agrandir que par la sagesse de son gouvernement intérieur.

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