‹ Économistes financiers du XVIIIe siècleChapitre 179 sur 198 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

De l'Agio.

Agio ' est un terme de banque publique qui , dans son origine , signifie la différence entre l'argent courant et l'argent de banque , ou le billet. Le commerce d'agio suit les hasards des autres commerces : l'abondance avilit , et la demande enchérit ou l'argent ou le billet. De ce terme est venu celui d'agioteur, donné odieusement en France à ceu^mii font le commerce des papiers publics. L'agiotage a commencé au premier discrédit de la caisse des emprunts, s'est multiplié à mesure de l'augmentation des billets, et enfin est monté au comble par les opérations de notre Banque. L'historique de l'agiotage peut s'apprendre facilement par la lecture des édits et arrêts qui établissent ou suppriment les papiers, et il est curieux.

Le propriétaire de l'argent ne peut, sans imprudence, le changer, pour un papier stérile dont il n'a aucun avantage à espérer, et dont il peut craindre le non-payement. Que le papier soit donc présenté au négociant de la plus grande intégrité, il le refusera au pair, et cela n'est point contre la justice : s'il lui est présenté avec quelque profit un peu supérieur aux risques, que doit-il faire?

11 doit le refuser, puisque sans imprudence il ne peut le prendre au pair, et puisqu'il ne peut le prendre avec profit sans s'attirer le vil nom d'agioteur, souvent persécuté. Ainsi, le porteur de ces papiers, dont nous supposons le payement différé et incertain, mourra de faim auprès, sans qu'il puisse raisonnablement exiger d'autre secours que celui de la charité. Voilà un des premiers inconvénients du préjugé contre l'agiotage.

Plus ce commerce est bas et dangereux , plus il devient clandestin : par conséquent, plus ceux qui l'exercent demandent à gagner, et plus

1 Voyez, sur le change, le chapitre u des Considérations sur le numéraire, page 471 de ce volume.

9 Mot vénitien, qui signifie oM*. (JVoU de routeur.)

le discrédit du papier augmente. Les agioteurs se rappellent les recherches faites contre eux, et les retranchements faits sur ces papiers : il n'est point de voyages de long cours plus hasardeux.

Observez encore qu'il n'y a eu de recherches que sur les agioteurs prudents ou heureux qui ont fait quelque fortune, et leur crime a été plutôt leur richesse que leur métier. L'alternative , pour eux , roule entre les risques de se ruiner et les risques de se déshonorer. Dans les retranchements, l'innocent a été confondu avec le coupable, parce qu'il n'est pas possible £ la loi de les bien démêler.

Souvent, pour ôter la quantité de ces billets, et plus encore pour avoir de l'argent, il a été créé des charges, des rentes sur la Ville; il a été ordonné des refontes de monnaie , il a été fait des emprunts , et dans toutes ces opérations on recevait une partie en ces billets décrédités, qui en acquéraient une légère faveur momentanée. Alors le propriétaire de l'argent, qui trouvait à l'employer utilement pour l'État et pour lui , achetait nécessairement la portion de billets demandée , et pareillement celui qui n'avait que des billets devait en vendre pour la somme exigée en argent. Sous queftjhëTace qu'on regarde ce commerce mutuel , il est aussi innocent que celui des autres denrées.

On dit qu'un fameux agioteur, interrogé par ses commissaires sur les personnes avec qui il avait agioté, nomma des prélats, des grands seigneurs et des magistrats. Ce n'était point leur faire injure; ils ont «lu en tout temps vendre ou acheter selon leurs besoins. Les agioteurs ont été persécutés; ils n'ont pas été punis, car ce n'est point être puni que d'être obligé de racheter la vexation.

Ce n'est point ici une apologie des agioteurs; leurs manœuvres criminelles ne secondent que trop bien l'imprudence du papier. Mais de ce qu'un commerce a donné occasion à des monopoles, ce n'est pas une raison pour le supprimer; il suffit qu'il soit corrigé, et alors l'agioteur serait mis dans la classe des autres négociants , ou du moins dans celle des marchands fripiers.

L'agiotage du temps de la Banque est si extraordinaire dans ses causes et dans ses effets, qu'il ne doit être porté en exemple sur rien. L'agiotage de l'Angleterre, dans ce même temps, n'était ni plus sage ni plus innocent.

Le commerce des effets publics, comme les contrats sur la Ville et sur les tailles, les actions et les billets de place, sont de la nécessité des autres commerces : les notaires négocient les contrats, les agents de change les actions et les billets. Voilà une espèce d'agio autorisé, toujours utile par l'échange facile du papier et de l'argent. Les lu-

mières et la sagesse du ministère ne laissent pins à craindre les malheurs du discrédit public, source du pernicieux agiotage1.

Page 1