SUR DUTOT
ment la valeur que le souverain donne aux espèces '. Et l'application de cette doctrine se traduisit par les mots augmenter et diminuer la monnaie, dont le sens logique équivaut bien évidemment à ceux-ci : crjsbk de la VALEUR ad libitum. L'augmentation avait lieu quand le marc d'or ou d'argent était porté, d'un certain nombre de livres, à un nombre supérieur ; et la diminution, au contraire, quand il était ramené, du nombre supérieur, au point de départ, ou même plus bas. De telle sorte que, depuis la découverte de cette admirable théorie, la monnaie ne fut plus réputée autre chose qu'un signe, qui empruntait exclusivement sa valeur à la marque ou à l'effigie du prince, et non à la matière dont elle était composée.
L'essor que prirent les sciences et les lettres sous Louis XIV n'affaiblit pas l'empire de cette fausse opinion, bien qu'elle fût en révolte avec les notions les plus vulgaires du sens commun, et que les faits témoignassent combien, sous tous les rapports, ses conséquences étaient désastreuses. Elle fut partagée par Colbert, qui, malgré le tribut d'éloges que méritent la droiture de ses intentions, son infatigable activité et son dévouement à- la grandeur de la France, ne parait pas, quand on examine sans prévention tous les actes de son ministère, s'être élevé jamais au-dessus des préjugés de son époque. Colbert altéra les monnaies, etDesmarets, son neveu, ministre dont l'intégrité et l'habileté relative sont presque aussi remarquables, l'imita dans ce funeste exemple, et appliqua comme lui, aux besoins de la société, une ressource qui ne blessait pas moins ses intérêts matériels qu'elle n'outrageait les lois de la morale. Law, qui vint ensuite, après avoir soutenu, dans un Mémoire spécial*, avec autant de vigueur que de logique, la thèse de la fixité de la monnaie, affecta cette mesure de la valeur, durant les quatre années du Sy$tème, de plus de variations qu'elle n'en avait subi pendant tout le cours du siècle précédent.
En 1734, enfin, alors que la question n'était pas encore jugée par le public, et que le gouvernement, instruit par les expériences de Law, commençait à incliner vers les saines doctrines, l'auteur de V Estai politique sur le commerce, Melon, élève du grand agitateur économique de la France, tenta de faire prévaloir les erreurs de son maître, sur les vrais principes que celui-ci avait d'abord professés. Tout en
1 Voyez Domat, Droit public, page 12, édition in-folio de 1723; — Pothier, tome XII, page 424, édition de 1818; et surtout les jurisconsultes qui ont écrit antérieurement à ces auteurs.
* Voyez ce Mémoire, page 679 de ce volume.
admettant l'importance de la fixité de la monnaie, il prélendit que son affaiblissement, dans les crises financières de l'État, devenait une ressource dont la politique commandait l'usage, et dont l'emploi n'était pas désavoué par la morale, parce qu'il favorisait les débiteurs, qui sont toujours en plus grand nombre que les créanciers. Ces paradoxes obtinrent le suffrage de Voltaire, et l'apparente philanthropie des arguments de Melon était de nature k séduire encore beaucoup d'autres lecteurs.
Ce fut donc, tout à la fois, pour les réfuter, pour faire l'apologie du système de Law, dont il était l'admirateur, et pour exposer ses idées sur le crédit, les finances et le commerce, que Dutot publia, en deux volumes in-1 2, ses Réflexions politiques sur les /Enonces.
Du premier de ces points de vue, l'on peut dire qu'il a bien mérité de la science, de son pays et de tout le monde commercial, car la stabilité, l'immutabilité de la monnaie est un principe du droit des gens, dont le respect intéresse toutes les nations ; des deux autres, il a continué, avec beaucoup de talent, la tâche glorieuse qu'avaient en-» treprise Boisguillebert, Vauban, Law et Melon, ses prédécesseurs, d'appeler l'attention des hommes d'étude sur les intérêts matériels de la société, trop dédaignés par les théologiens et les philosophes, qui ne s'apercevaient pas que, Dieu n'ayant point fait de l'homme un pur esprit, l'amélioration morale ne pouvait être isolée de l'amélioration physique, et qu'il y avait, au contraire, connexion intime entre l'une et l'autre. Et tous ces précurseurs de la généreuse et savante école de Quesnay jetaient, ne l'oublions pas, la semence de ces paroles qui devaient retentir un jour dans une chaire publique : a L'homme qui a faim n'est pas libre ; il n'a pas la disposition de ses facultés ; il ne peut ni les développer, ni les exercer. Moralement, il s'abrutit ; intellectuel* lement, il tombe dans la torpeur; la force physique elle-même, la force brute lui fait défaut *. »
Le livre de Dutot est, en outre, l'un de ceux qui répandent le plus de jour sur l'histoire économique et financière de la fin du dix-septième et du commencement du dix-huitième siècle. Il dispense, par les nombreux faits de détail qu'il rapporte, de beaucoup de recherches, aussi longues que fastidieuses, sur ce grave sujet* L'apologie qu'il contient du Système, quoique erronée, selon nous, n'en est pas moins, après l'ouvrage de Paris-Duverney, sa contre-partie, le Mémoire qui
1 M. Michel Chevalier, Cours d'économie potiUque au Collège de France.