‹ Économistes financiers du XVIIIe siècleChapitre 35 sur 198 · SUR B0I8GUILLEBERT · texte numérisé non relu

SUR B0I8GUILLEBERT

c 11 était bien avancé (le livra de la Dime royale), lorsqu'il parut divers petits livres du sieur de Boisguillebert, lieutenant-général au siège de Rouen, homme de beaucoup d'esprit, de détail et de travail, frère d'un conseiller au parlement de Normandie, qui, de longue main, touché des mêmes vues que Vfub4Ht y travaillait aussi depuis longtemps. Il y avait déjà fuit des progrès avant que le chancelier eût quitté les finances. 11 vint exprès le trouver, et, comme son esprit vif avait dû singulier, il lui demanda de l'écouter avec patience, et tout de suite lui dit que d'abord il le prendrait pour un fou; qu'ensuite, il verrait qu'il méritait attention, et qu'à la fin il demeurerait content de son système. Pontchartrain, rebuté de tant de donneurs d'avis qui lui avaient passé par les mains, et qui était tout salpêtre, se mit à rire, lui répondit brusquement qu'il 6'en tenait au premier, et lui tourna le dos. Boisguillebert, revenu à Rouen, ne se rebuta point du mauvais succès de son voyage. Il n'en travailla que plus infatigablement à son projet, qui était à peu près le même qne celui de Vauban, sans se connaître l'un l'autre. De ce travail naquit un livre savant et profond sur la matière, dont le système allait à une répartition exacte, à soulager le peuple de tous les frais qu'il supportait et de beaucoup d'impôts, qui faisait entrer les levées directement dans la bourse du roi, et conséquemroent ruineux à l'existence des traitants, à la puissance des intendants, au souverain domaine des ministres des finances. Aussi déplut-il à tous ceux-là, autant qu'il fut applaudi de tous ceux qui n'avaient pas les mêmes intérêts. Cbamillart, qui avait succédé à Pontchartrain, examina ce livre. 11 en conçut de l'estime; il manda Boisguillebert deux ou trois fois à l'Étang, et y travailla avec lui à plusieurs reprises, en ministre dont la probité ne cherche que le bien.

En même temps, Vauban, toujours appliqué à son ouvrage, vit celui-ci avec attention, et quelques autres du même auteur qui le suivirent; de là, il voulut entretenir Boisguillebert. Peu attaché aux siens, mais ardent pour le soulagement des peuples et pour le bien de l'État, il les retoucha et les perfectionna sur ceux-ci, et y mit la dernière main. Us convenaient sur les choses principales, mais non en tout. » (Mémoires complets, tome V, p. 285 et suiv.)

Un autre passage des Mémoires du Duc nous apprend que Cbamillart, malgré la droiture réelle ou supposée de ses intentions, éconduisit Boisguillebert avec la défaite, spécieuse, que la guerre rendait l'exécution de son projet impraticable. Mais celui-ci, peu touché d'une difficulté qu'il avait déjà combattue, répliqua en lançant dans |e public , sons le titre de Supplément au Détail de la France, une brochure de quelques pages, à laquelle le piquant de la forme prêtait une singulière énergie.

« Faut-il attendre la paix, disait Boisguillebert, pour faire labourer la terre dans toutes les prorinces où elle reste en friche , à cause du bas prix des blés?

« Faut-il attendre la paix pour mettre les fermiers en état de payer les propriétaires , les propriétaires en état de payer le travail des artisans et des marchands, et, enfin, tirer ceux-ci de l'absolue nécessité de (aire banqueroute? a etc

Et il prolongeait, de cette manière, la série de ses cruelles interrogations.

Cette attaque était courageuse ; car, bien qu'elle ne contint, au fond, rien de plus fort que ce qui avait été dit dans le Factum, elle succédait à la publication de la Dîme royale, qui venait d'attirer sur le maréchal de Vauban une disgrâce éclatante. Il était donc naturel que Boisguillebert prévît qu'il s'exposait à une persécution qui pouvait avoir pour sa personne et pour ses intérêts des conséquences beaucoup plus funestes que la perte de la faveur du monarque et de la cour. Cette considération ne l'arrêta pas, mais elle n'en fut pas moins justifiée par les événements , ainsi que l'atteste encore le duc de Saint-Simon.

« La vengeance ne tarda pas. Boisguillebert fut exilé au fond de l'Auvergne. Tout son petit bien consistait en sa charge; cessant de la faire, il tarissait. La Vrillière, qui avait la Normandie dans son département, avait expédié la lettre de cachet. Il l'en fit avertir, et la suspendit quelques jours comme il put. Boisguillebert en fut peu ému, plus sensible peut-être à l'honneur de l'exil pour avoir travaillé sans crainte au bien et au bonheur public, qu'à ce qu'il lui en allait coûter. Sa famille en fut plus alarmée, et s'empressa à parer le coup. La Vrillière, de lui-même, s'employa avec générosité. Il obtint qu'il fît le voyage seulement pour obéir à un ordre émané qui ne se pouvait plus retenir, et qu'aussitôt après qu'on serait informé de son arrivée au lieu prescrit, il serait rappelé.» (Mémoires, ibid.)

En outre , le Factum de la France fut proscrit par un arrêt du Conseil d'État privé du roi, en date du 14 mars 1707. C'était lui rendre le même honneur qu'avait reçu, un mois plus tôt, le livre de la Dîme royale1.

Depuis cette époque , Boisguillebert laissa reposer sa plume ; mais il demeura jusqu'à sa mort fortement convaincu qu'il n'avait exposé que des idées justes efrutiles. L'indifférence* du public le désolait bien plus comme citoyen que comme auteur, et c'est pour cela qu'en 1712 il donna une nouvelle édition de tous ses Mémoires, sous le titre pseudonyme de Testament politique du maréchal de Vauban. Il espérait que le nom d'un grand homme servirait de passe-port à la vérité.

S'il faut reconnaître que Boisguillebert est, comme écrivain, d'une incorrection et d'une prolixité désespérantes8, l'on doit convenir aussi

1 Voir la Notice sur Vauban, pages 45 et 16 de ce volume.

9 Cette indifférence ne fut pourtant pas générale. On lit, toujours dans les Mémoires de Saint-Simon, que la ville de Rouen reçut Boisguillebert en triomphe lorsqu'il rentra dans ses murs, après deux mois d'exil. A cette peine, les ministres de Louis XIV n'ajoutèrent qu'une forte réprimande et une suspension temporaire : il en a coûté souvent beaucoup plus c*her de nos jours pour avoir dit la vérité.

* Pour comble de malheur, les ouvrages de Boisguillebert, imprimés en Hollande

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qu'il mérite véritablement, comme penseur, d'être appelé le Christophe Colomb du monde économique.

Il entrevit, le premier, que les rapports de l'homme avec la matière, considérée comme richesse , étaient soumis à des lois non moins immuables, non moins nécessaires, que celles qui régissent l'ordre moral et tous les phénomènes de la nature.

Dans ses écrits se trouve déposée l'expression des principes fondamentaux de la scieace, qui devaient rester à l'état latent pendant un demi-siècle encore , jusqu'à ce que l'école de Quesnay les eût fait revivre dans son noble et brillant langage.

H ne faut pas juger cet écrivain sur ce que nous savons aujourd'hui , mais sur ce que savait son siècle ; et surtout , juger la science de ce siècle par sa législation, par ses œuvres.

Or, cette législation, ces œuvres nous prouvent, avec la dernière évidence, que, jusqu'à Boisguillebert , personne n'avait scruté la nature et les causes de la richesse, et que, sous ce double rapport, les idées les plus fausses étaient non-seulement le partage du vulgaire , mais des hommes les plus éminents de la société.

Celle-ci marchait au hasard , dans l'ordre matériel , sans principes , sans plan, sans système. En apercevant et démontrant, le premier, qu'il n'en pouvait être ainsi , Boisguillebert fut inventeur ; il lança l'esprit humain dans une carrière nouvelle ; et ce n'est là , certainement, ni une médiocre gloire pour son nom, ni un médiocre service rendu à l'humanité, car cette carrière était celle qui attendait les pas de Quesnay, de Smith , de J.-B. Say, et de tous les hommes qui sont aujourd'hui l'honneur de la science économique. Hais, nous le dirons avec peine , on ne s'en est pas assez souvenu , même dans notre pays , quoique Boisguillebert fût Français, et qu'à lui revînt, d'une manière incontestable, l'initiative des efforts du dix-huitième siècle pour affranchir le travail, restaurer l'agriculture, et rendre au commerce la liberté que nous lui disputons toujours.

eu à Bruxelles, ont été mutilés par les typographes au point de les rendre véritablement illisibles ; et nous en appelons là-dessus à toutes les personnes qui voudront bien prendre la peine de comparer le texte de cette nouvelle édition avec celui des précédentes.

Du reste, l'auteur du Détail de la France n'était pas dépourvu de littérature, puisqu'on a de lui : 1° Une traduction, du grec en français, de V Abrégé de Dion-Cassius ie Nxeée, par Xiphilin, 4674, 2 vol. in-12; 2° une traduction d'Hérodien, 1675, ift-12; 3° Marie Stuart, reine d'Ecosse, nouvelle historique, 1674, 3 vol. in-12; -1675, 4 vol. in-12.

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