‹ Économistes financiers du XVIIIe siècleChapitre 91 sur 198 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Preuves nouvelles de Terreur de ceux qui croient favoriser les pauvres, en avilissant le prix des grains. — Des degrés d'importance entre les diverses professions sociales. — La prospérité du cultivateur, base nécessaire de la richesse de tous les autres élats. — Décadence de tous les arts de luxe, après la ruine de l'agriculture. — Les banqueroutes, conséquence du blé à vil prix. — Ce que, dans le négoce, on appelle faire finance.

Quoique l'erreur du raisonnement de ceux qui veulent le blé à bas prix en faveur des pauvres ne soit que trop vérifiée par tout ce qu'on vient de dire, il est à propos de descendre dans le détail de toutes les conditions, et de montrer que toutes leurs richesses consistent dans la culture de la terre ; que c'est pour elles tout ce que le laboureur sème et recueille ; que, quand il sème beaucoup, elles recueillent beaucoup, et peu également quand c'est le contraire; qu'ainsi c'est leur intérêt de le mettre sans cesse en état de faire une récolte abondante, de quoi étant empêché aujourd'hui par le bas prix des grains, tous leurs vœux et tous leurs souhaits doivent tendre à ce qu'ils reprennent un taux qui l'oblige à cultiver autant qu'il est possible.

Toutes les professions, arts et métiers qui composent un État, et surtout en France , où il s'en rencontre beaucoup plus de genres et d'espèces qu'en nul lieu du monde, ont pour objet leur subsistance, en procurant ou fournissant

1 C'est de 4688 que datent les primes accordées, en Angleterre; à l'exportation des blés. Pour obtenir cette concession ;de Guillaume III, les propriétaires territoriaux firent valoir l'intérêt de l'agriculture ; mais, comme Ad. Smith l'a très-bien démontré, ils n'avaient en vue d'autre intérêt que le leur, et hausser artificiellement la valeur des grains , ce n'est rien moins , en définitive , qu'encourager l'agriculture. Autant, donc, Boisguillebert avait raison de s'élever contre les entraves mises à l'exportation des grains, autant il avait tort d'applaudir à une mesure qui n'a d'autre résultat économique <jue d'affamer le peuple pour accroître la rente ou le revenu des propriétaires. Mais c'était là une conséquence que l'auteur du Factutn n'avait pas aperçue.

celle des autres, ce qui les oblige d'avoir recours à eux, et de se donner de l'emploi réciproquement les uns aux autres : néanmoins, tous n'ont pas une fonction d'égale nécessité, et dont le monde ne se puisse passer absolument. Les ans fournissent le nécessaire, comme la première et la plus grossière subsistance, c'est-à-dire le pain et les liqueurs; ceux-ci quelque chose de plus, comme les moindres mets ; ceux-là, les viandes, entre lesquelles il se rencontre quantité de différents degrés, comme le délicat, le sensuel, le superflu, et enfin le fantasque et absolument inutile; et tous ces divers degrés, qui se rencontrent non-seulement dans le manger, mais aussi dans les habits, dans les meubles, dans les équipages, dans les spectacles, et enfin dans tout le reste de ce qui s'appelle magnificence, et qui donne l'être à plus de deux cents professions, arts et métiers qui se trouvent en France, prennent, comme on a dit, leur naissance des fruits de la terre, laquelle, si elle devenait aussi stérile que les sables d'Afrique, congédierait ou ferait périr plus de cent soixante et dix de ces deux cents professions : ainsi, encore une fois, leur intérêt est de maintenir le laboureur, et de l'empêcher de périr. Or, c'est une maxime constante dans la mécanique, que tout métier doit nourrir son maître, ou que ce maître doit fermer incontinent sa boutique, de façon que, du moment où le laboureur ne vendra pas son blé, comme il arrive assez souvent, un prix qui puisse porter les frais de la culture et toutes les charges accessoires, comme les impôts et les autres payements divers du fermage, il est certain que ce fermier abandonnera tout, ou ne satisfera pas à ce qu'il doit rapporter au propriétaire. Voilà, dès ce moment, toutes ces deux cents professions en péril, et si le sort de ce fermier lui est commun avec quantité d'autres, comme il est impossible que cela ne soit autrement, puisque le mal procède d'une cause générale, tous les états souffrent un déchet considérable.

En effet, un propriétaire de fonds qui n'est point payé, ne peut rien acheter, puisqu'on n'a rien sans argent. La première grêle tombe sur les choses superflues; après cela, si le désordre continue, on se retranche peu à peu , de degré en degré , suivant l'échelle que l'on vient de marquer. Et comme c'est l'opulence qui les avait fait naître, qui n'est ordinairement autre que les fruits de la terre, leur chute les entraîne toutes avec elle.

Il y a encore une attention à faire, qui est, que cette réforme ne s'en tient pas seulement au superflu, et même au commode et à l'utile, mais qu'elle attaque jusqu'au plus nécessaire de plusieurs conditions ou métiers , par un contre-coup qui devient aussitôt contagieux, et embrasse toutes les professions. En effet, s'il n'y avait que le superflu et le magnifique qui souffrissent, le désordre ne serait pas tant à déplorer ; mais comme l'ouvrier du superflu et du magnifique, n'exerce cet art et cette profession que pour se procurer le nécessaire, l'un ne peut être retranché, sans que la perte de l'autre ne s'ensuive aussitôt, ce qui cause un nouveau déchet dans l'Etat, parce que chaque particulier doit soutenir sa dépense ordinaire, sur laquelle les denrées nécessaires ont contracté un prix, lequel venant à baisser, elles deviennent toutes en perte au marchand ou à l'ouvrier.

Dans ces occasions, un homme vivant de ses rentes, qui a cent écus dans sa poche, et qui les aurait dépensés pour des besoins utiles et commodes seulement, si son fermier ne l'avait pas assuré qu'il ne lui peut bailler d'argent à l'échéance du terme qui approche, les garde bien soigneusement , afin de les" faire filer pour le simple nécessaire, et cette trop longue garde maintient l'argent dans un trop long repos contre sa nature, qui est de toujours marcher, et de produire du revenu à chaque pas qu'il fait. Or, sans ce déchet arrivé à la cause primitive, qui est le blé, les cent écus dont on vient de parler auraient fait cent, voire deux cents mains, dans le temps de leur résidence, s'ils avaient toujours été en route ; et cette forte garde, qui a si longtemps arrêté cette somme dans son premier gîte, ne se peut faire sans intéresser tous les passages qui

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ne subsistaient que de la coutume où ils étaient de li voir ordhfairentetit à l'aide de leurs denrées ou de leurs services, car la mévente des gratis rend dans ce cas les unes et les autres complètement inutiles.

Et, comme il y a de l'ordre dans l'augmentation de la dépense, à proportion qu'on augmente de facultés ; que, dès qu'on a plus que le nécessaire , od se procure le commode; qu'ensuite de cela, on passe au délicat, au superflu , au magnifique, et enfin, dans tous les eîcèa que la vanité a inventés pour ruiner les riches, et enrichir ceux qui n'avaient rien de leur origine; de même, lorsqu'il faut déchanter par la cessation des revenus en fonds, causée par l'avtltosementdes blés, la réforme refait le même chemin en rétrogradant, ce qui ruine d'abord tous les ouvriers de magnificence et de superflu , et jette un levain qui, gâtant tout l'État, produit les banqueroutes que l'on ne manque jamais de voir dans ces occasions, et fait dire, aux aveugles en pareille matière, que c'est qu'il n'y a plus d'argent : il en est autant et plus que jamais, mais c'est qu'il devient paralytique, comme on a fait voir.

Et pour montrer encore plus clairement cette vérité, on n'a qu'à Jeter leê yeux sur les banqueroutes qui se sont faites à Paris depuis que le blé est k vH prix : il y en a plus qu'il ne s'en était rencontré dix ans auparavant, qu'il avait été au double de ce qu'il est aujourd'hui. En effet, un propriétaire qui îfcst point payé, ne donne point trente pistoles d'une perruque, cinquante pistolrs d'une écharpe, quatre mille francs d'un carrosse; ainsi, il faut que les marchand» de pareilles magnificences, qui ont fait de grandies avances , et se sont constitués en de grands crédits, pour fournir leur magasin de pareilles supefftuités, du moment qu'ils n'en trouvent pas le débit, périssent entièrement en prenant la fuite, et abandonnant tout à leurs créanciers, ce qui devient si contagieux, qu'une seule banqueroute en attire une infinité d autres.

11 y a encore un antre désordre, qui est pareillement un enfant de la première cause, c'est que lorsqu'un on Trier ou marchand voit ses affaires en désordre , et qu'il ne pourra satisfaire ceux k qui il doit k l'échéance des termes, maiK}tf0 de débit, il fait finance, comme on appelle, pour échapper à la mendicité ; c'est-à-dire qu'il donne tout à vil prix et k perte, non de lui , mais de ses créanciers, et met ensuite l'argent dans sa poche, et la def sons la porte de sa maison , en prenant congé de la compagnie, pour ne plus reparaître du toot, ou qu'après qu'il aura obtenu des remises considérables de ceux à qui il doit ; ce qui, outre le désordre que cela cause à tout l'État, en forme encore un effroyable , en ee que cette vente à vil prix et à perte de marchandises qni devraient être bteft plus chères par leur nature, réduit ad néant celles de tous les autres vendeurs, qui ne peuvent jamais espéter de la libéralité du chaland ta préférence de leur» denrées à un prix plus haut que celui auquel on peut les avoir antre part; et ce premier commerçant n'est obligé de donner sa marchandise à perte, que parce qu'il a eu le blé du laboureur à la même condition.

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