CHAPITRE IV
Suite du précédent. — Comment raisonnent les adversaires de l'exportation des grains. — Système des Anglais sous ce rapport. — Ce que la France produit de blé, et ce qu'elle en consomme. — Les désirs des fermiers et de leurs maîtres. — Pourquoi Ton cultive souvent les mauvaises terres préférablement aux bonnes. — - Importance des engrais. — Réflexions qui pouvaient conduire à la théorie de Ricardo sur la rente territoriale. — Les Maures, et la proposition de défricher la grande Provence ou les landes de Bordeaux.
Les auteurs de la conduite ou du raisonnement que l'on combat dans ce Mémoire ne tombent en une erreur si grossière que parce qu'ils raisonnent à légard des blés comme un gouverneur de place frontière qui craint un siège,
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oii comme un maître d'arithmétique qui sait et qui est assuré que, quand de cinq on ôte deux, il reste trois; tout comme l'homme de guerre est certain que plus Û sortira de blé de sa place, moins il en restera ; et qu'ainsi c'est autant de renfort qu'il donne à son ennemi, pouvant être pressé par la disette, si la place vient à être bloquée.
Voilà donc les idées qui se présentent à la spéculation, laquelle ne peut s'empêcher de traiter d'extravagence tout ce qu'on |>eut rapporter au contraire. 3iais outre tout ce qu'on a dit ci-dessus, qui montre assez le faible ou l'erreur pitoyable de ce raisonnement, on va faire voir un détail de la quantité de blés et de grains qui peuvent croître en France , ainsi que du nombre dont le royaume a besoin pour sa consommation ordinaire; et l'on verra que c'est leur prix seul qui ensemence les terres, depuis les plus mauvaises, où de mémoire d'homme on n'a jamais vu rien croître, jusqu'aux mieux partagées de la nature; et puis il y a encore un sous-ordre, ou une subdivision de divers degrés de fécondité, de stérilité, ou d'abondance dans la récolte, qui reçoit le taux ou ses ordres de ce même prix, qui met plus ou moins en état de faire les frais nécessaires dans le ménagement, d'où dépend absolument le sort d'une bonne ou mauvaise levée.
L'empire même que le prix des grains se donne dans ce commerce ne s'en tient pas là : il étend également ses ordres et son pouvoir sur la consommation, ainsi qu'on a dit; il la suit pas à pas, et la hausse ou baisse de moitié à autre, ou plutôt du tout au tout, ainsi qu'il fait le labourage, sans perdre jamais l'un et l'autre de vue ; et c'est ce qui justifie les Anglais de n'avoir pas perdu le sens, comme il faudrait supposer, si le raisonnement contraire n'était pas erroné, de donner de l'argent à pur profit à ceux qui vendent les blés du pays aux étrangers, et même à leurs plus grands ennemis, attendu qu'il en faudrait donner même aux démons s'ils en faisaient la demande, puisque c'est pour éviter un très-grand mal et se procurer en même temps un très-grand bien1.
C'est par là qu'ils font défricher tous les jours une infinité de terres (fui ne l'avaient encore jamais été, en soutenant les blés à un prix qui puisse satisfaire aux frais nécessaires pour y parvenir; et ainsi recueillant assurément cent pour un qu'ils ont fait sortir, ils évitent et les horreurs de la stérilité, et ceux de l'avilissement.
Sur ces principes, on maintient qu'année commune, il croît presque toujours en France une moitié plus de blé qu'il n'est nécessaire pour sa consommation ordinaire ; cela peut aller à dix-huit cent mille muids ou à deux millions, ou trois millions mesure de Paris*; dont il en faut à peu près les deux tiers pour le dedans du royaume 5 : ainsi, sur le pied de quatorze à quinze millions de créatures qu'il peut y avoir en France, à cinq quarterons par jour par tété, c'est douze cent mille grands muids de consommation, et six ou huit cent mille
1 L'auteur, partisan, comme on a vu, de la concurrence et de la liberté du commerce, ne s'aperçoit pas qu'il déroge ici à ses propres principes. Au lieu de faire de l'économie politique dans l'intérêt des consommateurs, c'est-à-dire de tout le monde, il n'en fait plus que dans l'intérêt d'une certaine classe de producteurs, ou gens dénommés tels, les propriétaires du sol. Encore ceux-là sont-ils loin d'obtenir, par le moyen des primes ou gratifications, tous les bénéfices qu'ils s'imaginent réaliser. (Voyez la note de la page 360.)
* Le muid de blé, mesure de Paris, égalant 48.72 hectolitres, trois millions de muids = 56,160,000 hectolitres. A ce compte, la production actuelle du blé en Frauce ne dépasserait guère celle du commencement du dix-huitième siècle. Il est probable que l'auteur a compris, dans cette évaluation, le seigle et les autres grains propres à la nourriture de l'homme.
* Cette allégation contredit celle qui se trouve un peu plus haut, savofr qtte la production excède de moitié la consommation.
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d'éxcédéht qu'il fôut kbsotument perdre, .si après plusieurs années cpuséculives d'abondance, qui soutiennent les choses à peu près sur ce pied,ij n'y p aucune sortie permise, ni liberté d'en donner aux étrangers, qui, bien loin d'être / une garantie contre les accidents d'une stérilité ou d'une cherté extraordinaire, ' est, au contraire, ce qui t'avance et ce qui la produit, ainsi qu'on a montré d'une façon invincible. On ne répétera donc point ce que l'on n'a que trop détaillé; mais on fera seulement remarquer que la culture et la production de ces six à huit cent mille mulds, qui excèdent la consommation ordinaire du royaume, ne rendent pas leurs Irais, la tète de blé étant à neuf ou dix francs le setier ' à Paris, c'est-à-dire le j)otit blé à cinq oq six livres dans les provinces. Et si les maîtres, dans ces occasions, ne faisaient crédit à leurs fermiers des quatre ou cinq années de suite, en attendant une stérilité, après laquelle ils nq soupirent pas moins ardemment que les juifs après le Messie, il est constant (Ju'ils j>ériràient tous, et que presque toute la France demeurerait en triche.
Car enfin, ainsi que l'on a dit, toutes les terres n'étant pas d'un pareil degré, à beaucoup près, de fécondité ou de facilité d'exploitation, y ayant même plus de cent degrés de différence entre elles ; dans cette rencontre, c'est uniquement le prix du blé qui décide de leur sort; et de celui du laboureur, à l'égard du profit ou de la perte qu'il y a à les faire valoir.
En effet, si le prix ne manquait point de garantie, non-seulement il n'en proviendrait pas deux millions de muids, comme il arrive ordinairement, mais Imême*ce nombre pourrait doubler, et même tripler naturellement, sans rien supposer en cela que de très-possible.
Il est très-assuré qu'il y a des terres qu'on ne laboure jamais, par le manque qu'on vient de marquer; d'autres que de quinze années une ou deux; d'autres Hue tous les sept ou huit ans, et presque toutes se reposent, au moins de trois années une ; pendant qu'il s'en rencontre de plus mal partagées que celles-là, à qui naturellement on ne devrait rien demander, qu'on laboure toutes les années, et qui rapportent même jusqu'à deux récoltes dans un même été.
ta raison de cette différence est, que n'y en ayant aucune qui soit à l'épreuve, et t|ui puisse résister A la quantité d'engrais possible et nécessaire à les rendre \ fécondes, du moment que celles de ce genre se trouvent situées dans des liet^x Y où on leur peut procurer cet avantage à un prix qui ne soit pas au-dessus dç celui des fruits de la récolte, on ne manque jamais de prendre ces mesures à leur égard: ce sont celles qui se trouvent aux portes et environs des grandes villes, lesquelles, nonobstant leur défaut d'être pierreuses ou sabjonneuses, sont toutes érigées en potagers, et même à porter des blés toutes les années, sans avoir jamais un moment de repos. La raison de cela est que les fumiers des villes n'ayant point d'autre intérêt que d'en être enlevés au plutôt, le terrain limitrophe a la préférence du transport à cause de la proximité, laquelle produit encore la faculté du débit des fruits de ce terroir abonni malgré la nature; et cette violence qu'on lui fait s'éloigne et gagne le pays au-dehors à proportion du prix des. grains, jusque-là qu'on a vu des laboureurs à deux lieues d'une ville maritime, entretenir deux chevaux et un valet tout le long de Tannée, pour aller quérir seulement deux charges par jour de certains immondices, arrosées d'épanchement d'eaux salées, qui ont la \ertu de tripler les effets de toutes autres sortes d'engrais; c'est-à-dire que ces laboureurs dépensent huit cents francs par an, en faisant faire tous les jours huit lieues à leurs chevaux, pour abonnir seulement quinze ou seize arpents de terre ; et c'était avec profit, les blés étant à 16 ou 18 francs à taris ; comme c'était avec perte, ou plutôt qu'on laisse cette manœuvre, dès qu'ils ne sont plus qu'à 9 ou lOfraucs*.
'Le setier, comme on l'a déjà dit plusieurs fois, correspond à i.56 hectolitre. l>e mirid se composait de 12 setiers.
" Il est évident qu'il n'y avait qu'un pas de ces réflexions à la théorie de la renie
C'est sur ce compte que les Maures, ayant été chassés d'Espagne au commencement du siècle passé, se présentèrent la France, et lui offrirent, si on leur voulait donner à habiter la contrée la plus stérile et la plus inculte qui se rencontrât, comme la grande Provence, ou les landes de Bordeaux, de la rendre la plus fertile du royaume. Quoique cela paraisse surprenant, cela est pourtant très-certain, et ils en seraient venus à bout. Voici comment : comme ils avaient emporté des effets mobiliers, c'est-à-dire beaucoup d'argent, ils l'auraient tout employé à faire souffrir à ces lieux stériles le sort des terroirs semblables qui se rencontrent aux portes des grandes villes : comme il n'y aurait eu aucune différence du côté de la nature, mais seulement des frais, la récolte, soutenue de la frugalité de ces peuples, les aurait dédommagés, ce qui ne se rencontre pas chez ceux du Septentrion, qui mangent beaucoup davantage, et veulent faire meilleure chère ; et si ces Maures avaient été en perte dans la première et seconde année, ils ne l'auraient assurément pas été dans la suite, et se seraient même récompensés du passé , et enrichis pour toujours : la raison de cela est que, dans le labourage, ce sont les premières années qui coûtent le plus ; que c'est d'elles que le laboureur reçoit sa destinée pour toute son exploitation ; s'il est assez fort pour n'y rien épargner, il est riche pour toute sa vie ; sinon, il y perdra assurément tout ce qu'il y aura mis.
En effet, c'est une vérité connue de tous ceux qui ont jamais fait ce commerce, qu'en matière de labourage, l'abondance produit l'abondance, et la misère de même : un fermier qui a fait des frais infinis d'acheter des fumiers et des pailles, qui ne sont qu'une seule et même chose lorsqu'on a des bestiaux, se procure une heureuse récolte , c'est-à-dire une grande abondance de ces mêmes fourrages, qui lui donne le moyen de reformer les fumiers sur le lieu ; il n'est plus obligé de les acheter, ni de les aller quérir au loin, mais entretient cette circulation toute sa vie, à moins qu'un trop long avilissement des grains, produisant sa ruine, ne l'oblige à tout quitter; qui est une perte pour tout l'État, d'autant plus grande, que la cause étant générale, elle porte cette même destinée en une infinité d'endroits.
On voit donc, par tout ce qu'on vient de dire, que c'est uniquement le prix des grains, quoique cette vérité ait été jusqu'ici si peu connue,. qui décide et de l'abondance et de la richesse du royaume. Mais la surprise sera encore bien plus grande lorsqu'on viendra à approfondir, comme on va faire dans le chapitre suivant, la grandeur de la méprise dans laquelle on a vécu jusqu'ici en France sur cet article, puisqu'on va faire voir que tous les malheurs de l'une et l'autre situation d'avilissement ou de cherté de grains, ne sont arrivés que parce qu'on a cru s'en garantir en empêchant trois ou quatre mille muids l de blé de sortir du royaume par an, bien qu'il n'y eût aucun muid de cette réserve qui n'en ait fait périr plus de cent pour sa part, toutes les années l'une portant l'autre, et fort souvent trois cents ; sans parler de près de cinq cents millions de
territoriale, dont la découverte appartient à Ricardo, et que M. Rossi a résumée en ces ternies, dans ses savantes considérations sur le même sujet : « La rente n'est pas « autre chose que la différence entre le prix du marché et les frais de production, en-
< tre le prix courant et le prix naturel des produits de la terre. La rente augmente ou
< diminue comme cette différence : elle est un effet, un résultat, et nullement la cause « du prix. » (Cours d'économie politique, volume I, page 429.) — La cause du prix est dans la population, et c'est ce que Boisguillebert comprenait instinctivement, en réclamant la liberté d'exportation des céréales, pour que les terres fussent mises en rapport, et le blé vendu a sa juste valeur, ou à un prix qui ne fut pas au-dessous des frais de production.
1 On ne s'explique pas qu'en faisant disparaître les obstacles à l'exportation des crains, il ne fut sorti de France que trois ou Quatre mille muids de blé , si la production dépassait la consommation de six ou huit cent mille, comme l'auteur l'a dit précédemment.
rente que cette conduite coûte en pure perte au royaume, et la vie à une infinité de monde, et la ruine de toutes les conditions, qui n'ont du bien au sou la livre, depuis la plus élevée jusqu'à la plus abjecte, qu'à proportion que les fruits de la terre, et surtout les blés, sont non en existence, mais en valeur, dont l'antipode est lorsqu'ils ne peuvent porter les frais de la culture.