ET L'ÉCOLE DE MANCHESTER
L'Angleterre a donné récemment un spectacle auquel l'Europe n'était point accoutumée. On la vue assister, Tarme au bras, à une guerre que deux puissances de premier ordre avaient engagée sur le continent, échangeant des notes pendant qu'elles échangeaient des coups de canon. Elle a laissé s'accomplir des démembrements d'États, les uns lui agréant, les autres lui répugnant, sans s'y mêler autrement que
* T. History ofatUi'eom4aw League, by Archibald Prentice, one of his executive council, 2 vol. •— II. History of thirty years peace^ by miss Hartineau. —III. Speeches of Richard CoMen, 1 vol. — IV. 1793 ei 1855, m three letterê, by R. Cobden, 1 vol. — V. Sir Robert Peel, par M. Guizot. — VI. Statistical abstract for the Umted Kingdom in each ofthe last fifleen years from 1844 to 1858, présentée to both hauses of pariiament by eommaud ofher m^jesty^ 1859.
t ÉCONOMISTES MODERNES.
par un consentement officieux ou de vaines remontrances. Des deux côtés du détroit, cette conduite a excité (pielque surprise, elle, a même provoqué le blâme. L'oubli, l'abandon des traditions, étaient flagrants ; on a été jusqu'à parler de déchéance. Ce n'était plus, disait-on, la politique des Pitt et des Castlereagh, celle qui avait animé et soutenu les esprits dans de longues et pénibles luttes. Cette politique d'autrefois ne se fût point accommodée de ces compromis qui tournent les difficultés au lieu de les prendre de front ; elle n*eût point cédé à celte inertie qui vise à l'habileté et côtoie la faiblesse; elle eût été plus prompte à agir, plus ferme dans ses résolutions, plus déterminée à les faire prévaloir. Ainsi ont parlé des juges sévères.
D'où viennent donc ces accès d'indifférence de l'Angleterre après tant d'accès de viye susceptibilité V D'où vient surtout que le pays s'y associe par une longanimité qui peut passer pour de la connivence? S'il y a faute, où sont les coupables? On a désigné les hommes de l'école de Manchester; on a accusé leurs écrits, leurs actes, même leurs succès. En excitant outre mesure le sentiment de l'intérêt, ils auraient porté, assure-t-on, un préjudice irréparable aux sentiments d'un ordre supérieur; ils auraient énervé et perverti les âmes. Cette langueur dans l'opinion, cette hésitation dans les desseins, c'est à leur influence qu'il faudrait les attribuer. Ils ont voulu soumettre au calcul des questions
qu'on doit dégager de cet élément, sous pane de les voir se dénaturer et se i^éduire. Les comptes d'un grand État ne se relent pas comme un inventaire de fabrique, où chaque objet ne vaut qu'en raison de ce qu'il coûte et de ce qu'il rend. Sans négliger sa richesse, un graml État est tenu de songer aussi à son honneur, n a des devoirs de position, un nom à défendre, un rôle à jouer, une destination historique, des intérêts même dans le sens élevé du mot, tout ce qui fait le titre et la force d'une communauté, tout ce qui la dasse, la distingue et lui assure le respect. La moindre défaillance dans cette mis^on est un commencement de déclin. Une nation qui s'eflace prononce sa propre sentence, les perles qù'eUe a voulu éviter lui arrivent sous d'autres formes; elle souffre dans ce qu'elle a cru le mieux g:arantir : la sécurité, qui est la compagne de la puissance, lui échappe insensiblement; elle n'a plus au dehors la même importance et n'y montre plus le même orgueil : le prestige est détruit, elle se 6ent diminuée.
Telle est l'accusation ; mais les hommes de l'école de Manchester ne sont point à court d'arguments. Quand ils se liguèrent il y a vingt ans contre la loi des céréales, ils savaient bien que le succès de leur réforme affecterait d'une manière profonde la politique de leur pays. Celte crise est arrivée, et ils persistent à la croire salutaire. Le sentiment de l'intérêt, dont ils s'appuyaient, n'est pas aussi vulgaire qu'on le dépeint et vise plus
haut qu*on n'affecte de le dire, il n'est que l'instrument d une pensée chrétienne et morale. Dans le déve* loppement des échanges, ils voyaient en première ligne runiqn plus intime des peuples. Des rapports fréquents devaient amener entre eux de meilleurs procédés; plus ils se connaîtraient, moins ils seraient enclins à s'aigrir et à rompre. Pour cette œuvre de conciliation, ni les classes dominantes, ni les gouvernements, n'ont l'esprit qui convient : on s'y fait un jeu du repos et des intérêts de la communauté ; c'était donc à la communauté qu'ils s'adressaient en l'invitant à résister au goût des aventures /familier aux classes dominantes et aux gouvernements. Que par suite les traditions en dussent recevoir un échec, que l'on fit moins de sacrifices à la fausse grandeur, aux surprises et aux calculs des partis, aux entraînements de la domination, peu leur importait ; ils n'admettaient pas que cette politique fût la plus sûre, ni la meilleure, ils en pressentaient une autre où la dignité serait maintenue à moins de frais et l'ascendant au prix de moins de violences. Us se disaient qu'à s'imposer toujours et partout, un État, si puissant qu'il soit, prend une charge au-dessus de ses forces, qu'il se blesse en blessant autrui, et ne réussit qu'en semant des rancunes. Même bien remplie, la tâche est constamment à reprendre, et tôl ou lard elle écrase ceux qui s'y sont volonlairemenl condamnés.
Je n'ai pas à juger encore ce procès; je l'expose seulement et niets les parties en présence : ce que j'en
veux faire ressortir, c'est le r61e qu'y jouent les hommes de l'école de Manchester. On semble d'accord pour leur attribuer, dans une certaine mesure, la trêve des esprits, l'échec porté à Thumeur guerroyante, la désuétude des traditions et la tiédeur qui succède à d'anciens emportements. Dans ce sens, Thistoire de cette école n'est pas celle d'un homme ni de plusieurs hommes, elle devient commune à la grande famille à laquelle ils appartiennent: Derrière les individus, la nation se montre, et l'intérêt s'élève en même temps que le cadre s'élargit. C'est ainsi que se présente l'une des physionomies les plus caractérisées de ce mouvement, celle de M. Richard Cobden. Il en est incontestablement le chef, il en a été Fâme. Les détails de sa vie pourraient se résumer en quelques pages, mais ils se lient à un effort et à des résultats dont l'Angleterre est encore remuée, et qui affectent sa politique autant que ses intérêts^ à ce titre, quelques développements sont nécessaires.
Dans un pays libre et avec une race douée d'une fierté naturelle, comment une aristocratie a-t-elle pu jusqu'ici se maintenir? Ses services, si éclatants qu'ils soient, n'expliquent pas seuls sa durée ; d'autres ont péri qui avaient le même droit de vivre. Par quels mé-
rites celle-ci s'est-elle préservée? On en a cité deux : le respect et la défense des institutions, une grande habileté de conduite. Il est constant que l'aristocratie anglaise n'a manqué ni à l'un ni à l'autre de ces devoirs; elle n a ni empiété ni résisté mal à propos. Elle a su toujours abandonner à temps les positions qu'elle ne pouvait défendre, et a mis dans ce mouvement de retraite une certaine dignité et beaucoup de bonne grâce. Après avoir lutté contre les réformes, elle y a cédé en les prenant en main et en les tempérant. Cependant avec un autre peuple ces concessions judicieuses n'eussent pas suffi ; il a fallu que des deux parts on se tint en garde contre les entraînements et qu'à la modéra* * tion dans la défense répondit la modération dans l'attaque. Ailleurs on ne s'arrête pas ainsi; dans l'enivrement de la victoire, on ne laisse rien debout, sauf à se cbAtier de cet excès en tombant dans l'excès contraire. Comment le peuple anglais s'est-il refusé à ces tristes exécutions? Les instruments ne lui manquaient pas; il a les libertés de la presse et de la plate*forme, il a le droit de réunion et au besoin l'agitation des rues. Que de tentations pour tout soumettre au même niveau, briser les compartiments artificiels, abaisser ce qui s'élève, proscrire ce qui se distingue! Ce spectacle va si bien aux passions de la foule ; pourquoi ce peuple ne se Test-il pas donné ?
Plusieurs motils l'en ont empêché. Le premier et le plus puissant, c'est qu'il réfléchit à ce qu'il va fiiire.
EICHARO GOBDEM. 7
Ne ser^it-il pas contenu par le scrupule de nuire i autrui, qu'il le serait par la craiote d^se nuire à li»* même. Avant Tacte, il en calcule les sui4es et ne ytnt pas s*exposer à perdre plus de terrain qu'il n'en aursût gagné. Le second motif, c'est que ce privil^e conféré à une classe flatte plutôt qu'il ne froisse l'.orgueil des autres. Cette aristocratie n'a point de cadres fermés ou seulement ouverts à la faveur; le mérite y conduit aussi bien que la naissance. A côèé d'anciens noms y figurent des noms nouveaux qui rajeunissent et retrempent rinslitution, où viennent se confondre dans une parfaite égalité tous les services et toutes les gloines. Ensuite cette aristocratie ne prétend pas gouverner seule ; elle n'impose pas ses médiocrités au pays^ elle laisse le pouvoir où il doit être pour le bien commus, entre les mains les plus capables et les plus dignes. C'est ainsi qu'on désarme les passions en élevant tes caractères. Que dhommes nés dans les plus humbles rangs ont, par leur seule valeur, franchi les degrés de la hiérarchie et exercé une influence décisive sur les destinées de leur pays ! Il suffît d'en citer deux qai appartiennent à ce siècle et ont une affinité d'origines^ Wilberforce et M. Cobden. Au nom de l'un se rattache Taffranchissement des esclaves, au nom de l'autre Fiffranchissement du commerce ; le premier est sorti d'un port de mer, le second d une ferme pour passer de la dans un comptoir.
C'est à Mindhurst, dans le comté de Susses, que
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quit, en 1804, M. Richard Cobden, et riep dans son enfance ne faisait prévoir qu il dût appartenir à Tinduslrie et y marquer fortement son passage. La contrée est plus agricole que manufacturière ; son père était un cultivateur chargé de famille, vivant sur un petit domaine qui suffisait à peine à ses besoins, et dont plus tard il fut dépossédé. Le jeune Richard passa donc par la rude école de la nécessité; il ne connut dans son premier âge que le travail des champs, et le plus humble de tous : il gardait les moutons. On a fait à ce sujet un rapprochement curieux : près de la maison de son père était le château de Godwood, résidence du duc de Richmond, qui devait se montrer plus lard Tun des ardents défenseurs du privilège territorial. Qui eût dit alors au seigneur de cette résidence qu'entre lui et ce pauvre pâtre s'engagerait un jour, aux yeux du pays attentif, un duel où il n'aurait pas le beau rôle et qui se terminerait par un éclatant échec? Qui lui eût fait supposer que dans la tète de cet enfant naîtrait la pensée téméraire de s'attaquer à ce que les traditions avaient consacré, au droit de prélever, par des artifices de législation, une dime sur les besoins de la communauté, et de tirer des produits du sol un prix supérieur à celui qui résulte d'un marché librement ouvert et d'une loyale concurrence?
Il est à croire que l'éducation du jeune Richard se ressentit, dans la période des débuts, de cette condition précaire et de cet assujettissement forcé. II fallut
s'en tenir aux premiers éléments, à ce qui se trouvait à portée dans la limite des heures disponibles et des ressources des parents. Plus tard, quand M. Cobden s'appartini, l'œuvre fut à refaire, et il ne s'y épargna pas. A ses autres mérites il joint celui de s'être formé lui-même. Dès l'adolescence, on put remarquer chez lui les signes auxquels se reconnaissent les vocations décidées : un esprit vigoureux, un caractère fortement trempé, un besoin d'activité qui des petites choses s'étendait aux grandes, une ambition contenue, et où l'ardeur n'excluait pas le calcul. Il avait en outre ce don bien rare de se séparer des idées convenues et de les soumettre au contrôle de ses propres réflexions, puis, sa conviction une fois arrêtée, la force d'y persister, quels que fussent les obstacles, et de garder néanmoins les limites au delà desquelles il eut rencontré risoleraent. Sous ce rapport, ses débuts furent une sorte de préservatif. Avec des éludes plus spéculatives, il eût dévié vers l'utopie et partagé le sort des esprits qui oublient les faits dans l'enivrement des principes. M. Cobden dut à son étoile d'être placé sur un teirain plus consistant ; il s'inspira du bruit des ateliers plus que du silence du cabhiet, il vit les industries à l'œuvre, et put toujours invoquer rexpérienceà l'appui de la démonstration. C'est ainsi que son succès s'explique. Dans les réunions où plus tard il eut à développer ses projets de réforme, jamais son tact ne le trahit. S'il atteignit l'éloquence, ce fut par un art na-
turel, et en restant dans des sujets familiers. Entre lui et son auditoire existait une communauté de sentiments, de notions, d origine, à laquelle il conformait son langage. Enfant du peuple, il touchait la fibre populaire par des sorties tantôt véhémentes, tantôt ironiques, contre les abus du privilège seigneurial; homme du métier, il entrait dans des détails auxquels sa vie commencée dans les champs et continuée dans la manufacture Tavait successivement initié, — orateur sans y prétendre, et mieux servi par ses' instincts que s'il en fût sorti pour chercher l'effet dans des moyens moins simples et moins appropriés.
Quand il fut en âge de choisir une carrière, M. Cobden n'eut qu'à obéir à la destinée. Il avait un bncle qui exerçait à Londres Tindustrie des toiles peintes ; c'est près de lui qu*il se rendit et commença son apprentissage commercial. La maison était le siège d'un travail très-actif, trop actif peut être, car à quelques années de là elle fut emportée par des spéculations qui excédaient ses ressources; mais les erreurs mêmes de Fonde profitèrent à l'éducation du neveu. Avec un bon sens précoce, il vit et jugea les fautes commises, et quand il agit par lui-même et pour lui-même, il se garda d'y tomber. Son premier acte, dans ce moment d'épreuve, atteste combien déjà son caractère était réfléchi. A côté et au-dessus des motifs particuliers auxquels l'échec de son oncle pouvait être attribué, il avait entrevu des causes plus générales. Les belles
RICHARD GOBDKK. il
toiles peintes, celles qui exigent plus d'art et de goût, s'étaient jusqu'alors fabriquées à Londres, où se trouvaient les ouvriers les plus expérimentés et les plus habiles dessinateurs ; Manchester n'imprimait encore que des toiles communes. C était comme un partage d'attributions qui d'un côt^ donnait un produit plus parfait avec une'main-d'œuvre plus coûteuse, de l'autre un produit inférieur au prix le plus réduit. M. Cobden se demanda s'il n'y aurait pus avantage à réunir ces deux genres de fabrication dans les mêmes mains et dans la même localité, l'une ser.vant de modèle à l'autre, et toutes deux saidant par le contact. Transporter à Londres l'impression des toiles communes, il n'y fallait pas songer; les charges de la vie dans une grande ville sont incompatibles avec des salaires modiques. Introduire au contraire à Manchester l'impression des toiles supérieures était une combinaison qui se présentait avec des chances favorables. Il ne s'agissait que d'attirer à Manchester de bons ouvriers et de bons dessinateurs. C'est ce qu'entreprit M. Cobden. Mieux que personne, il était en position d'y réussir. Il n'emporta de Londres que son idée ; elle suffit pour lui ouvrir une carrière qui, d'abord modeste, alla chaque jour s'agrandissant. Pour l'industrie des toiles peintes, ce fut une révolution : au lieu de deux sièges, elle n'en eut plus qu'un, et peu à peu le Lancashire s'en empara au détriment du Middlesex .
Pendant plusieurs années, l'ambition de M. Cobden
ne se porta point au delà du soin de son industrie. Commis, puis intéressé dans une maison, enfin chef de maison lui même, il gagnait lentement du terrain, sans autre prétention que d'arriver à la fortune par le travail et la probité. En même temps il achevait son édu? cation par de fréquents voyages, visitait la France, la Belgique et la Suisse, où rien n'était indifférent à un esprit curieux comme le sien. Longtemps il se renferma dans cette préparation silencieuse. Manchester voyait pourtant se succéder des agitations qui avaient leurs programmes et leurs héros. Dès 1832, le célèbre Cobbett y avait fait un appel aux radicaux et couru les chances d une candidature au parlemeiit Fils de cultivateur comme M. C!obden, animé de colères que Tâge n'avait pas refroidies, il se présentait avec des titres qui ne prêtaient point à Téquivoque et des écrits où sa haine pour Taristocratie était allée jusqu'à l'outrage. Il avait pour clients les cent mille abonnés d'une feuille populaire, la plus redoutable que le gouvernement eût jamais rencontrée. Plus tard, ce fut le tour de Feargus O'Connor, qui ralliait les ouvriers "sous les drapeaux d'une charte, monument de vertige, d'où se dégageaient à chaque article la désobéissance aux lois et l'indiscipline envers les maîtres. M. Cobden était trop avisé pour donner dans de pareils égarements ; il laissa passer avec une égale indifférence les chartistes et les radicaux. Ceux-ci étaient finis, ceux-là odieux ; tous devaient s'éteindre dans l'impuissance. Peut-être
avait-il, comme les radicaux, ses griefs particuliers contre l'aristocratie, et pensait-il, avec les charlisles, que le sort des ouvriers pouvait être amélioré ; mais il ne séparait pas les réformes des moyens réguliers de les obtenir. Son caractère répugnait aux violences. Sans avoir la conscience de ce qu'il serait possible et utile de faire, il jugeait nettement ce qui devait avorter.
Pour la première fois, en 1835, M. Cobden se mêla ouvertement de questions politiques. M. Ârchibald Prentice raconte^ que, en sa qualité de directeur du Manchester Times j il reçut, dans le printemps de cette année, des communications intéressantes, qu'il livra à la publicité. L'écrivain ne s'était pas fait connaître, et malgré le succès de ces articles, son nom restait une énigme, lorsqu'un petit volume, intitulé V Angleterre j Urlande et VAmériquey fut déposé dans les bureaux du journal avec la suscription accoutumée : « De la part ' de l'auteur. » Sur-le-champ M. Prentice reconnut la plume de son écrivain anonyme. C'était M. Richard Cobden, qui avait cherché dans ces ébauches un délassement aux soins de la fabrique. Son écrit était une réponse à un pamphlet que venait de publier M. Urquhart, et qui avait toutes les allures d'un défi jeté à la Russie. M. Cobden, qui a pour la paix un goût trèsprononcé, s'efforçait de calmer les ardeurs du partisan
^History ofthe anti-corn-law ï^eague. 2 vol.
de la guerre, et, avec un mélange de raison et d'ironie, frappait les partis politiques et les préjugés nationaux par-dessus la tète ée son antagoniste. Il disait que la meilleure diplomatie est celle des relations, et qu'aucun succès militaire ne vaut la conquête d'un débouché Il pr^udait ainsi aux joutes qu'à quelques années de là il devait engager sur l'estrade des réunions publiques. L'écrit de M. Cobden, qui fit quelque bruit, fot suivi d'un second sur le même sujets On trouvait piquant qu*un écrivain sorti de la fabrique donnât des leçons à des publicistes émérites et opposât à leurs jactances le langage du bon sens. On sut gré aussi à M. Cobden d'avoir pris la défense de l'intérêt commercial contre des déclamations au moins intempestives. Désormais son nom prit de la notoriété. On s'accordait à dire qu'il y avait dans cet homme plus que l'étoffe d'un manufocturier, et que le discernement qu'il avait montré dans la conduite de ses aflaires privées l'accompagnerait dans l'étude et la discussion des affaires publiques.
(Test surtout parmi la jeune population des fabriques que M. Richard Cobden avait trouvé des partisans, et il employa son influence au profit d*une classe à laquelle il avait longtemps appartenu. L'instruction technique était en honneur à Manchester ; dans une ville d'affaires, ce qui domine, c'est l'utilité. La culture
' Rftssophùbia, chez Tait.
RICHARD GOBDBN. I5
inteilectoelle et morale était plus négligée, elle manquait ë'un foyer public. Secondé par quelques amis, M. Cobden fonda un athensBum où, après leur tâche remplie, les employés purent trouver des distractions moins coûteusses et plus profitables que celles des tavernes et des cafés. Des moyens d'étude y étaient mis à la disposition de ceux qui éprouvaient le besoin d'orner et de perfectionner leur esprit ; aux autres on avait ménagé des délassements variés ; pour tous, c était un point de réunion où ils s'éclairaient par l'échange des idées et se formaient par la meilleure des disciplines, l'esprit de corps. Nulle part le succès de ces institutions, si nombreuses en Angleterre, n'a été plus grand que dans le comté de Lancastre. M. Richard Cobden eut les honneurs de la séance d'ouverture ; il y fit son début dans Tart de Timprovisateur. C'était une épreuve qu'il n'affronta point sans émotion. Rien dans sa carrière ne Fy avait préparé ; il n'avait pour s'inspirer qu'une faculté naturelle, encore en germe : il répugnait à l'emphase, aux fonnes académiques, dont l'éloquence anglaise ne s'était pas dépouillée ; il ne voulait réussir que parla simplicité unie au bon sens. Ainsi disposé, il occupa Ja chaire. Il a raconté plus lard que la vue de cet auditoire, redoutable dans son recueillement, lui enleva jusqu'à la conscience de ses paroles: Un nuage passa devant ses yeux, et il eût quitté la partie si les forces de sa volonté n'eussent dominé cette dé^ (atllance. Il acheva néanmoins son discours, mais sous
Tempire d une telle obsession que le lendemain seule- g
ment et par la lecture des journaux il sut ce qu'il avait t
dit : singulier début pour un homme qui, pendant plus de dix années, devait marquer chaque jour de sa vie par une harangue, et répandre de ville en ville des opinions qui n'étaient pas toujours du goût de ceux qui récoutaient I II parait même que cette défiance n'abandonna pas M. Cobden tians ses campagnes les plus heureuses. Vétéran, il restait sous le coup des émotions qu'il avait ressenties à son premier feu. Seulement il s'en rendait mieux maître : ce travail intérieur ne se montrait au public que par une chaleur plus communicative, et ni l'esprit d'à-propos, ni l'aisance de lorateur n'en étaient altérés; celte timidité, pous Taiguillon du devoir, prenait les formes de la hardiesse. Il donna bientôt une preuve de cette vigueur rétléchie. Manchester vivait alors sous l'empire de la fiction la plus étrange. Avec ses 250,000 habitants, sa merveilleuse industrie, ses richesses accumulées, celte ville n'était encore, légalement parlant, qu'un simple bourg, relevant d'un seigneur, le lord du manoir^ comme on l'appelait. Ce lord dirigeait l'administration, levait des taxes, imposait des patentes, frappait les ventes d'une sorte de droit d'aubaine. Point de représentation locale qui agitât librement les intérêts de la cilé et donnât à la population la garantie de sa surveillance. Le respect des traditions, si puissant chez nos voisins, avait maintenu ce régime; on le suppor-
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tait comme un mal familier; l'esprit féodal survivait au milieu de cette activité toute moderne. M. Cobden éveilla chez les fabricants le désir de renverser ce vieux débris. On se réunit, on se concerta; une petite agitation locale fut résolue. Il y avait lieu de croire que des institutions semblables céderaient au premier effort. Appropriées à un village, elles devenaient une insulte et un déni de justice pour une grande cité. Cependant le lord du manoir résista et entraîna dans sa cause le parti qui se sentait menacé. Bien des bourgs se trouvaient dans le même cas, et si Manchester était une évidente exception, on pouvait, d'exception en exception, être conduit à la ruine du principe. Il fallut donc lutter, et M. Cobden ne fut pas l'un des moins ardents à la lutte. Le résultat, dans un pays sensé, ne pouvait être douteux. On reconnut enfin que Manchester avait acquis le droit de s'appartenir; une corporation municipale remplaça le seigneur. La population ne se montra point ingrate pour ceux qui l'avaient émancipée ; presque tous les membres du comité d'agitation figurèrent dans le nouveau conseil. M. Cobden fut élu alderman, M. Thomas Potter eut le titre de maire et devint en même temps baronnet. Manchester applaudit : s'il perdait un lord du manoir, il en avait la monnaie. C'était encore un succès; M. Cobden se mettait de plus en plus en évidence. Nommé membre de la chambre de commerce, il y trouva l'occasion de montrer son aptitude. Une nouvelle suite de voyages acheva de le mû-
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Txv. Quoiqu'il s'y occupât beaucoup de ses affaires, les vues générales le dominaient : l'attention que d'autres voyageurs portaient sur les monuments, il l'appliquait aux institutions et à leur influence sur le bien-être des peuples. Le champ était vaste; il s'attacha à l'explorer. II parcourut la Turquie, l'Egypte, la Grèce, en étudiant le travail sous les diverses formes qu'il revêt selon les régimes, les climats, les races ; puis, par le Danube, il pënélra en Allemagne, où une marqueterie d'Etats faisait l'essai d'un régime commun en matière de douanes. La ligue des villes libres le frappa surtout, et si fortement, que plus tard il leur emprunta ce mot de ligue comme un des secrets de leur force. Cette vieille hanse qui avait pour objet de mettre les richesses privées à l'abri des déprédations seigneuriales lui parut être d'un bon exemple pour les pays où l'extorsion était encore en honjieur, quoique plus adoucie. Dans les deux cas, il s'agissait d'une rançon, imposée ici par la force, là par la loi. Ses allusions à ce sujet étaient fréquentes; il insistait sur l'impression que lui avaient laissée, le long du Danube et du Rhin, ces vieux châteaux, repaires de violences Jusqu'au jour où les marchands s'unirent pour les réduire et les démanteler. <s J'bI vu ces ruines, s' écriait -il, elles attestent la puissance qui réside dans une défense commune. Les privilèges du sol, si l'on s'obstine à les maintenir, tomberont en poussière comme les créneaux et les tours de ces citadelles de l'exaction. »
Ces privilèges du sol avaient pour principal appui la législation des grains, qui frappait la consommation d'une taie au profit des détenteurs de la terre. L'instrument était i'écfaelle mobile, dont le mécanisme bien connu aboutissait au maintien artificiel des prix. Audessous d'une certaine limite, portée d'abord à 80 shillings, puis descendue à 75, les grains étrangers l'encontraient un droit qui était l'équivalent d'une prohibition; ce droit était alors d'un shilling par quarter; il s'élevait à chaque shilling de baisse dans les prix, de manière à arriver à 27 shillings quand le blé en va* lait 60. L'entrée libre ne se conciliait qu'avec des pv'ix de disette. Le jeu de ce larif n'avait rien d'équivoque ni pour ceux qui en profitaient ni pour ceux qui en souffraient; c'était une haute paye ménagée aux propriétaires et aux fermiers, une garantie contre la ré* duction de leurs revenus. Ces avantages accordés à une classe correspondaient à des préjudices, à des souffrances infligés aux autres. La moindre intempérie suffisait pour porter le trouble dans F approvisionnement, et aucun commerce régulier ne pouvait s'établir sous la menace de celte taxe variable. A diverses époques, on en avait éprouvé les tristes effets. En 1800 et i801, le blé avait valu 110 et 115 shillings le quarter, 122 shillings en 1812, 106 shillings en 1815, 94 shillings en 1817, c'est-à-dire 45 francs en moyenne pour notre hectolitre. Avec la paix, cette situation ne pouvait qu'empirer et empirait en effet. D'un côté, la
population tendait à s'accroitre; de l'autre, la production des grains demeurait à peu près stationnaire Un défaut d'équilibre se déclarait entre l'aliment et les bouches à nourrir. De là cette conséquence que la demande excédait toujours Toffre : l'acheteur se trouvait à la merci du vendeur, et la concurrence ne s'exerçait que dans le sens de la hausse. Le marché restait maîtrisé, même avec l'abondance. Il y a plus : une insuffisance manifeste menaçait la production des grains, quel que fût l'état des récoltes, et des évaluations faites avec soin portaient cette insuffisance à deux millions de quarters. Comment, sous cette perspective, l'agriculture eût-elle maintenu ses prétentions et gardé une tâche qui excédait ses forces? La raison et l'équité lui conseillaient de s'en dessaisir; il y allait de la paix publique. Le temps arrivait où Tapprovisionnement étranger, longtemps éventuel, devait être converti en une ressource permanente.
Cette nécessité avait frappé de bons esprits. M. Hume en 1834, M. Clay en 1836, avaient fait des motions pour remplacer l'échelle mobile par un droit fixe. M. Yilliers s'était montré plus hardi en demandant la suppression complète du droit. Une association formée à Londres, et qui comptait vingt-six membres du parlement, se proposait le même but. Aucune de ces tentatives n'aboutit. L'effort était en raison des chances de succès, et ces chances dépendaient de 1 état des récoltes : étaient-elles abondantes, l'agriculture se plaignait; j
étaient-elles médiocres, l'industrie réclamait à son tour. Le fond du débat variait d'une saison à l'autre et flottait entre ces deux intérêts. Un fait néanmoins devenait évident, c*est que la prospérité de l'industrie se mesurait sur le prix des subsistances. Florissante en 1835 avec le blé à 59 shillings le quarter, elje éprouva, en 1836 et 1837, une crise affreuse avec le blé à 55 shillings. Beaucoup d'ateliers se fermèrent, d'autres ne travaillaient que quatre jours par semaine; des milliers d'ouvriers furent congédiés , des maisons d'une solidité proverbiale succombèrent devant le resserrement du crédit, et le doute plana sur toutes celles qui avaient des engagements en circulation. L'ébranlement durait encore quand, dans les premiers mois de 1838, M. Cobden rentra en Angleterre. Il s'inspira de l'état des esprits et jugea que, abandonnée aux hommes politiques, la réforme serait pour longtemps enrayée. La tâche exigeait des champions d'une autre trempe, étrangers aux ménagements, n'ayant point de position h compromettre, ne se mettant en souci que de frapper juste en frappant fort. Pour cela, il ne fallait pas viser trop haut, ni chercher des noms en crédit : le mouvement devait partir de la fabrique même, prendre des chefs dans ses rangs et se traiter comme se traite une affaire, avec des sacrifices au besoin. M. Cobden essaya d'abord d'entraîner la chambre du commerce, mais il vit, à ses résistances, qu'elle suivrait l'impulsion et ne la donnerait pas.
%e ÉCONOMISTES MODERNES.
Un événement, insignifiant en apparence, vint en aide à ses projets. La récolte de i 838 avait été mau* vaise, et des prix de 64 et de 70 shillings par quarter rendaient l'existence bien rude aux ouvriers nécessiteux. Parmi les localités frappées, aucune ne Tétait plus que Bolton, située aux portes de Manchester; dans une admirable étude sur sir Robert PeeP, M. Guizot a fait de ses souffrances un tableau navrant. Tant de misères , et des misères si apparentes, devaient trouver des voix pour les signaler à la pitié publique. Un vieux docteur, M. Birnie, fit annoncer qu il ferait le soir, dans la salle de spectacle de Bolton, une lecture sur la loi des grains et ses effets. La foule accourut et montra de telles dispositions à l'enthousiasme, que Torateur en fut troublé. Il hésita, balbutia, brouilla ses papiers, et finit par comprendre qu'il s'était chargé d'une tâche au-dessus de ses forces. Au milieu de ce désaiToi, un jeune homme s'élança sur l'estrade. C'était un étudiant en médecine, M. Paulton : a Je ne vous demande que quelques minutes, dit-il. — Allez, allés, » s'écria-t-on de toutes parts. Il ne prit que vingt minutes en effet, mais ces minutes furent bien remplies. La chaleur de l'accent, la passion poussée jusqu'à l'invective, transportèrent ce public. On l'applaudit à outrance, et on ne le tint quitte
* Betfue des Deux Hntidesdu 15 mai, l*'juUlel, 1*' août et 1*' septembre 1856.
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qu'après s'être mis d'accord avec lui pour l'entendre une seconde fois.
Justement le docteur Bowring venait d'arriver à Manchester, où le succès de M. Paulton faisait événement. Le docteur représentait Bolton au parlement, et il ne pouvait être indifférent à ce qui s'y passait. Aimant, comme dit M. Guizot, à faire du bien en faisant du bruit, il trouvait là une occasion à son goût; il la saisit. Un banquet par souscription eut lieu à l'hôtel d'York, et la loi des grains fut le texte des discours qui s'y échangèrent. Celui de M. Bowring fut très-vif ; il arrivait d'Orient, où il avait rencontré, disait-il, la famine en permanence, et à son retour il avait la douloureuse surprise de voir que l'Angleterre n'y échappait point. A quoi cela tenail-il? A l'oubli des notions de réchange, si influent sur le bien-être des peuples. Après lui, d'autres orateurs revinrent sur ce sujet et en des termes plus véhéments; puis on passa aux santés d'usage : celle de M. Paulton ne fut point oubliée. L'élan était donné, il devînt irrésistible. Vers la fin de septembre, Tassocialion était constituée; les arrangements préliminaires comprenaient l'objet, le nom de l'association (anlt-corn-Zatt;), la cotisation, fixée à 5 shillings pour la tenir à la portée des moindres bourses. Sept personnes seulement assistaient à la première réunion ; il y eut affluence dans les suivantes. Un comité de soixante-dix membres fut nommé; dans le nombre figuraient MM. Richard Cobden, John
Bright, Thomas Potter, maire, et un modeste fabricant d'amidon, M. George Wilson, le futur président de la ligue. L^ardeur, l'union étaient manifestes; un seul dissentiment s'éle\a. A l'appel de son nom et à propos de la cotisation, M. Robert Stuart, un riche manufacturier, s'écria : k Quoi I cinq shillings ! rien que cinq shillings I II nous faudra de bien autres sommes ! Inscrivez-moi pour dix livres ! » Le 20 octobre, le comité provisoire entrait en fonctions iTagitation commençait. Les honneurs du début appartenaient à M. Paulton, on rinvita à venir faire des lectures publiques à Manchester : il y fut accueilli avec enthousiasme, et y tint plusieurs séances. Ce fut dans Tune d'elles qu'il récita quelques vers dont la rime, invariablement reproduite, resta dans les mémoires. « Que veulent les lords, ces marchands de grains? La rente. Pourquoi envoient-ils leurs frères au combat ? Pour la renie. Pourquoi votentils chaque année des millions arrosés de sang? Pour la rente. Leurs richesses, leur santé, leur joie et leur mécontentement, leur but, leur pensée, leur religion, se résument par un mot : la rente, la rente, la rente ! » Celte rente bafouée était la rente de la terre, le revenu du sol. On peut juger du ton que déjà prenait la querelle : c était la mise au ban d'une classe, on ne s'en cachait pas. Ces intempérances de langage répondaient aux émotions du dehors; il s'y joignit bientôt des actes plus sérieux. La chambre de commerce comprit qu'elle ne pouvait persister dans son indifTérence;
RICHARD GOBDEN. 25
elle se réunit le 20 décembre, et un grave débat s'y éleva : il s'agissait de savoir si Tindustrie, en se déclarant contre la protection en matière d'agriculture, y renoncerait en môme temps pour elle-même. M. Cobden se prononça nettement pour Taf&rmative. « Rigoureusement, dit-il, Tassimilation des deux privilèges n'est point exacte : la concurrence intérieure ne s'y exerce pas de la même manière : pour l'industrie^ elle est sans limites; pour l'agriculture, elle est limitée par les surfaces à exploiter. Il convient cependant d'écarter les chicanes de détail, et garder le privilège pour soi, en le refusant à autrui, serait une inconséquence. » Après une discussion assez vive, cette opinion prévalut, et dans une adresse dont la rédaction lui fut confiée, M. Cobden la reproduisit en des termes qui ne laissaient point de prise à l'équivoque. Il voulait qu'il fût constant que l'industrie brûlait ses vaisseaux. « Convaincus, est-il dit dans cette pièce, que le fondement d'une justice commerciale est le droit qu'a tout homme d'échanger les fruits de son travail contre ceux des autres peuples, les pétitionnaires supplient la chambre des Communes d'abolir les lois relatives à l'importation des grains et autres denrées alimentaires, et de faire aboutir à leur plein développement, tant pour l'agriculture que pour la manufacture, les vrais et pacifiques principes du libre échange. » Cette adresse n'essuya pas d'objection sérieuse. Appuyée par Tune des notabilités de la fabrique, M. Greig, elle fut
adoptée à la presque unanimité des membres de la chambre.
Cet incident marque pour les grands industriels de Manchester le passage de l'expectative à Taction. Du côté de la population ouvrière, le mouvement n*avait rim d'indécis; il gagnait de proche en proche. La grande industrie, le haut commerce hésitaient encbre : ils craignaient les aventures; ils ne s'engagèrent résolument et définitivement qu'à l'appel de leurs représentants officiels. Dès ce moment , l'association provisoire s'effaça devant une plus grande, ou les moyens d'action étaient mieux en rapport avec les difficultés de la tâche et les ressources des adhérents. Aux souscriptions de 5 shillings succédèrent des souscriptions autrement significatives. « Donnons un peu de ce que nous avons, s'écria gaiement M. (k)bden, afin de sauver le reste 1 » Il s'inscrivit pour 100 livres sterling; d'autres s'engagèrent pour la même somme; d'autres enfin pour 50, 50, 25, 10 et 5 livres. On réunit en moins de quatre semaines 6,156 livres (environ 155,000 francs). Si ce n'étaient pas encore les magnifiques collectes qui signalèrent la dernière période, c'était déjà un chiffre respectable et très-suffisant pour un début. Un grand conseil fut élu en séance générale; il comptait cent sept membres et se subdivisait en comités chargés d'attributions spéciales. M. Cobden figurait dans les deux comités principaux, le comité exécutif et le comité des finances. M. J. B. Smith
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était président, et M. John Ballantyne secrétaire de Tassociation. Réorganisée sous cette forme le 28 janvier 4859, l'association devenait un instrument dont la trempe paraissait solide ; il restait à voir quel parti en tireraient les mains entre lesquelles il était tombé. Une force collective a besoin d*un homme qui la règle et la dirige. Dans l'agitation naissante, M. Cob> den est cet homme : on l'y voit dès la première heure et au premier rang. Les orateurs brillants, les noms accrédités viendront plus tard : ils vont toujours du côté de la vogue ; mais M. Cobden avait eu incontestablement les honneurs de ce travail d'organisation sans lequel une entreprise n'est point viable. A rencontre des opinions qui admettaient un droit fixe en place du droit mobile, il avait' soutenu et fait prévaloir la franchise absolue et la suppression de tout
droit ; il avait, déjouant des vœux secrets^ amené la
manufacture à se désister de ses privilèges pour qu'elle fût mieux fondée à combattre ceux de l'agriculture. Il avait préparé le terrain au nom d'un principe élémentaire, l'égalité de traitement et la liberté pour tous. Cette justesse et cette promptitude de coup d'œil allaient le porter en avant dans des démonstrations plus décisives.
Réduite à Manchester et aux environs, Tagitation gardait un caractère local dont il importait de la dépouiller. Les adhésions arrivaient en foule, des pétitions se couvraient de signatures : Glasgow en avait
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réuni qualre-viiigt mille, Leeds quinze mille ; les autres villes manufacturières promettaient des chiffres équivalents; c'était par millions qu'avant peu on compterait les partisans de la réforme. S'appuyant de ces faits, M. Cobden proposa et fit adopter une motion qui désignait Londres comme lieu de rendez- vous à CCS associations éparses, les invitant à choisir des délégués qui s'y réuniraient le 4 février 1839, à midi, à Thôtel Brov^n. Au jour et à l'heure fixés, trente et un délégués s*y rencontraient. Manchester, Bolton, Liverpool, Glasgow, Leeds, Stockport, Kensal, Huddersfield, Preston, Birmingham et Londres y étaient représentés. L hôtel Brown avait été choisi comme étant situé en face de la chambre des Communes. M. Villiers, l'intrépide auteur d'une motion toujours écartée, assistait à la réunion, et se chargea de présenter à la chambre les délégués des villes manufacturières. Le parlement s'ouvrit, et ni le discours de la couronne ni l'adresse qui y répondait ne firent mention de la législation des céréales. I^es délégués ne se découragèrent pas. Présents à toutes les séances du parlement, ils l'accablaient de pétitions formidables par le nombi^. Ck)mmc il l'avait promis, M. Villiers demanda qu'ils fussent admis à la barre. La chambie semblait décidée à ne répondre que par le dédain ; les whigs, alors au pouvoir, ne déguisaient ni leur impatience ni leur mauvaise volonté. Sur les instances de M. Villiers, il fallut pourtant s'expliquer, et lord John Russell se re-
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trancha dans un refus formel. Une enquête était demandée ; on alla aux voix : 172 voix admirent l'enquête, 361 voix la repoussèrent. C'était une partie perdue ou ajournée du moins. Avant de quitter Londres, les délégués tinrent une dernière séance. Beaucoup de membres du parlement y assistaient, avec les rédacteurs des journaux influents et les hommes qui s'étaient signalés par leur dévouement à la cause de la liberté du commerce. Devant celte réunion, M. Cobden prononça un de ses discours les plus heureux. C'est là que, rappelant la destinée des villes hanséatiques, il les cita comme un exemple à suivre. « Eh bien ! s'écria un des assistants, si nous formions une ligue f — Oui, reprit M. Cobden, formons une ligue, une ligue contre la loi des grains. » Le mot eut du succès, et devint pour l'association comme un second baptême. Elle devint la ligue; elle eut, pour répéter les expressions de M. Guizot, un chef populaire et un nom éclatant. Le résultat de cette épreuve fut de ramener l'agitation dans son foyer, accrue en force par le bruit qu'elle avait fait. A peine de retour, les délégués rendirent compte de leur mission, d'un ton qui se ressentait du désappointement essuyé. Le vent était à la guerre; on s'y préparait dans le camp opposé, et, sur deux points, les hostilités avaient commencé. La première attaque vint de la Société centrale d'agriculture. Dans une réunion où elle attira la grande noblesse du comté se produisirent des arguments en faveur du maintien
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delà législation des grains. On soutint que, pour Tactivilé rurale, c'était ua6 question de vie ou de raort, et qu*à moins de 80 shillings par quarter il était impossible d^avoir pour le blé un prix rémunérateur, de bons gages pour les journaliers, et des revenus satisfai* sants pour les propriétaires. On traita les partisans de la réforme d'incendiaires et de spéculateurs, dont le but était de faire émigrer vers les villes les populatiens des campagnes, afin d'abuser de leur nombre pour faire baisser le taux des salaires et les pervertir par les habitudes de débauche inséparables de la vie des ateliers. Jusque-là les armes étaient loyales : déclamations contre déclamations, colère pour colère. Le parti conservateur alla plus loin; il voulut déconcerter ses adversaires par une diversion moins inofTensive et leur opposer des auxiliaires plus résolus. Il ne sagissait que d'un peu d'argent à répandre et de quelques meneurs à embaucher ; ces choses-là, dans le royaume-uni, se font sans scrupule.
On a vu qu'il existait, dans les classes populaires, un parti remuant qui avait la prétention de changer de fond en comble les institutions du pays : c'étaient les chartistes avec leur convention nationale et leur suffrage universel, illusion favorite de la multitude. Ces agitateurs de la pire espèce éprouvaient une jalousie mêlée de rage au spectacle de cette agitation plus calme, plus modeste, qui avait un but défini et un appui dans les classes opulentes. Rien de plus
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iâcile que de pousser à un scandale des hommes ainsi disposés : on n*y manqua pas. Jusqu'alors, l'entrée des réunions de la ligue était restée lîbre^ les portes n'en étaient point gardées. Dans une séance où Ton devait donner communication d'un rapport, un certain nombre d'intrus se glissa dans la salle, et, dès le début, se fit ranarquer par ses airs insolents et sa* tenue équivoque. Deux ou trois discours venaient d'être prononcés, lorsque, sur un mot d'ordre, le tumulte éclata, a Que rhonnète Pat Murpby prenne le fauteuil! » dit une voix. Ce Pat Murpby était un marchand ambulant qui, avec son baquet, débitait de porte en porte des pommes de terre» Là-dessus réclamations, rumeurs dans l'assistance. Le fauteuil était occupé par M. Thomas Harboltle; on l'invita à ne pas s'en dessaisir. « Pat Murpby! nous voulons Pat Murpby! » répétèrent les interrupteurs. Le marchand* de pommes de terre joua des poings et fendit la foule ; quand il parut sur lestrade, on. put juger quel était l'homme à qui on faisait un tel honneur. L'honnête Pat Murpby était ivre ; couvert de baillons et chaussé de sabots, il essayait de se frayer un passage vers le fauteuil malgré les résistances du bureau. Ses amis lui prêtèrent tnamforte, et parvinrent à l'installer sur un siège devant le président. A peine assis, il entra en fonctions. « Trois salves en faveur de la convention nationale! » dit-il. Les trois salves furent données. c< Trois grognements pour l'association contre la loi des céréales! »
Les trois grognements furent poussés. « Levez vos chaises pour PatMurphy! » A Tinstanl, les chaises furent levées, et, au lieu de les remettre à terre, on les jeta à la tète des hommes qui protestaient. Une mêlée affreuse s'ensuivit, dans laquelle plusieurs persomfies furent blessées. Devant de telles violences, il n'y avait qu'à battre en retraite. Le président donna l'exemple, et la partie honnête de l'assemblée le suivit; on laissa le champ libre aux énergumènes, qui complétèrent les jouissances de la soirée en brisant les quinquets sous la direction de l'honnête Pat Murphy.
De ce jour, on n entra plus aux réunions de la ligue qu'avec des billets, et, en appuyant cette mesure d'ordre, M. Cobden ajouta : « Loin de moi la pensée d'exclure les avocats de la loi des grains, s'ils consentent à une discussion paisible ! Mais, au nom des classes laborieuses de Manchester, je proteste contre ces hommes qui à la raison substituent la force, et sont venus ici hier commettre d'odieux attentats contre les propriétés et les personnes. Ouvriers, prenez-y garde, ces amis du bien d'autrui ne vous respecteront pas plus qu'ils n'ont respecté ce qui appartient à notre association ; ils s'attaqueront à \os épargnes comme ils se sont attaqués à ce que nous avions payé de nos deniers ; ils jetteront des yeux de convoitise sur les fonds de vos sociétés particulières, secours mutuels, assistances en cas de maladie, unions, assurances, tontines; ils mettront la main sur tout cela, si vous ne les arrêtez à
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temps. » L'auditoire, où beaucoup d'hommes du peuple avaient été admis, accueillit ces paroles avec des applaudissements. M. Cobden continua en rappelant que la cause de la ligue était surtout la cause du pauvre, pour qui le premier des besoins était Taliment à bon marché. « Nous avons adopté un principe, dit-il en terminant, celui d'une franchise absolue de droits; nous n'en dévierons pas. Maintenant nous faisons un appel à tous les hommes honnêtes de cette cité, sans distinction de classes ni de fortunes; ils savent ce qui est écrit sur notre bannière ; qu'ils nous abandonnent, si nous ne restons pas fidèles à nos engagements ! »
La ligue se trouva bientôt fortement constituée ; elle put mettre ses finances sur le meilleur pied. Un second appel de 50,000 livres sterling (1,250,000 francs) avait, comme le premier, réussi au delà de toutes les espérances. Les caisses étaient pleines ; il ne s'agissait plus que de donner à cet argent un bon emploi. On créa un organe sous le titre de: Circulaire contre la loi des gi'ainsy titre qui, deux fois modifié, devint la Circulaire contre la taxe du painj et ensuite plus simplement la Ligue. Dès l'origine, on en plaça quinze mille exemplaires, et trente mille quand la vogue fut établie. Des almanachs, des pamphlets à la main sortirent par millions d'une imprimerie qui appartenait à l'association. En même temps, les réunions se multipliaient ; des orateurs, les uns rétribués, les autres à titre gratuit, visitaient les villes, les bourgs, et jus-
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qu'aux viUages ; dans la seule campagne de 1840, on compta sept cents séances tenues dans cinquante-sîx comtés. Des tribuns illustres ne dédaignaient pas d'y paraître, et Daniel O'Connell assista à un banquet à côté de HM. Bright et Milner Gibson. Son discours ne fut qu'une longue boutade. « La loi des grains! s'écria* t-il avec ses airs de mépris, à quoi est-^Ue bonne? A mettre de Targent dans la poche des lords, non pas Targent des Russes, des Danois, des Suédois, mais Targent des compatriotes. » Le mouvement se propageait ainsi dans le public sans que le monde officiel en parât ébranlé. La motion annuelle de M. Yilliers perdait duh terrain au lieu d'en gagner, et, mis en demeure de s'expliquer, lord Melbourne et M. Baring se renfermaient dans des réponses évasives. Ce n'est pas que le ministère et le parlement fussent insensibles à la détresse des districts manufacturiers; ils résistaient seulement au moyen qui leur était proposé. Pour le parlement, c'était une question de principe; pour le cabinet, une question d'existence. L'agitation, si eUe voulait pénétrer jusque-là, avait encore bien du chemin et des efforts à faire.
De deux côlés il lui arriva des auxiliaires. Quelques membres de la ligue avaient songé au clergé ; un appel fut adressé aux ministres de tous les cultes. Ceux de l'Église établie le laissèrent sans réponse ; trois exceptions seulement, — une dans l'Église d'Angleferie, deux dans l'Église d'Ecosse, — servirent à mieux mar-
RIGHAR]> GOBBEN. 35
quer cette hostilité de corps. L'intérêt n'y était pas étranger; la dime au profit du clergé se prélevait sur lé prix des denrées, et une baisse l'eût frappé dans ses revenus. En revanche, les cultes dissidents s'empressèrent d'accueillir l'ouverture qui leur était faite. Une réunion spéciale a\ait été indiquée pour le courant du mois d'août 1840. Sept cents ministres de la religion se rendirent à Manchester pour y assister. Les membres de la ligue se partagèrent l'honneur de leur offrir l'hospitalité ; pendant une semaine que dura la conférence, ces pasteurs vécurent au sein des familles. Deux fois par jour ils s'assemblaient à l'hôtel de ville ; la séance du matin durait quatre heures, celle du soir cinq ; sur quinze cents discours prononcés, six à peine furent en opposition formelle avec la réforme. Le sujet était surtout traité dans ses rapports avec le sentiment religieux et la condition morale du peuple. Il y eut de curieux incidents, d'éloquentes protestations dans lesquelles la Bible figurait avec autorité. M. Cobden ouvrit la conférence comme délégué de la ligue ; il dit quels étaient ses plans, quelles intentions ranimaient, quels moyens elle avait à sa disposition. Puis chaque ministre vint à son tour rendre compte de la situation des classes pauvres dans les paroisses de son ressort; l'un d'eux déclara, avec l'assentiment de tous, qu'il y avait dans le pays quinze cents membres du clergé décidés à soutenir cette agitation ^ans acception de partis ni d'intérêts, et que parmi ceux qui étaient
présents, plusieurs avaient fait à leurs frais quarante, cinquante et jusqu'à cent lieues, pour apporter leur concours à une œuvre qu'ils regardaient comme inspiT rée par le ciel et digne de ses bénédictions. Les conférences se résumèrent par une adresse qui exprimait ces sentiments, et l'assemblée se sépara avec la résolution d'agir dans le sens des convictions qu'elle s'était formées.
Le second appui que trouva la ligue lui vint des dames de Manchester. Admises depuis quelque temps aux réunions, elles les suivaient avec un intérêt évident et une vive sympathie. Des thés publics furent organisés; les dames en faisaient les honneurs, et remplie par des discours, la soirée se terminait par des quêtes. Les dames de Manchester ne s'en tinrent pas là. Dans une assemblée spéciale où lord Holland occupait le fauteuil, elles votèrent une adresse à la reine, et se formèrent ensuite en comité sous la présidence de madame Cobden, pour ouvrir un bazar dont les recettes devaient servir à l'accroissement du fonds de la ligue et au soulagement des misères les plus urgentes. En moins de trois mois, ce projet fut mis à exécution. Le grand théâtre de la ville, approprié à cette destination et décoré avec goût, s*ouvrit aux dons volontaires; c'était, au sein des familles, à qui offrirait le plus de ces ouvrages délicats qui naissent sous l'aiguille ou sous le fuseau. Aux merveilles de l'indus* trie locale on ajouta tout ce qui pouvait piquer la
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curiosité. L'enceinte avait été divisée en stalles qu'occupaient en grande toilette des marchandes improvisées auxquelles les chalands ne résistaient pas, et qui rivalisaient d'adresse pour vendre à plus haut prix les moindres bagatelles. Les prix d'entrée avaient été fixés à 1 shilling le matin, à 2 shillings dans l'aprés-midi. Cette exposition dura dix jours, et les recettes prou, vèrentce que peuvent la grâce et le dévouement mis au service d'une pensée charitable. Au moment de la clôture, le bazar avait rapporté 10,000 livres sterling, plus de 250,000 francs. C'était un beau subside pour la ligue, et une riche aumône qui de ses mains devait aller dans celles des malheureux .
M. Cobden n'avait plus qu'un degré à franchir pour arriver au parlement. La voix publique Ty appelait ; ses titres étaient de ceux qu'on ne discute plus. Son talent de parole s'était montré au niveau de tous les auditoires, énergique dans les orages populaires, calme dans les conférences de délégués, toujours ingénieux et sensé, naturel surtout et gardant la juste mesure. Ce qui manquait à ses discours du côté de l'ornement était compensé par la connaissance des faits et la solidité de la discussion. Sa candidature se posait donc
d'elle-même. N'était-il pas à croire que Manchester disputerait aux autres bourgs l'honneur de le nommer? Il n'en fut point ainsi. Des malentendus survin- - rent, et un peu dejalousie locale s*y mêla. Les wighs avaient jus(ju'alors disposé des deux sièges, et M. Cobden déclara que, représentant d'une idée, il n'entendait pas aliéner son indépendance. Cette fierté mal comprise amena un autre choix, un choix aussi heureux qu'il pouvait l'être après cette ingratitude. M. Milner Gibson devint le candidat du parti libéral, et, investi du siège, il en représenta les opinions avec un véritable talent et une fidélité à toute épreuve. Il faut dire que la ligue connaissait alors imparfaitement sa force et qu'elle n'était pas ce qu'elle devint bientôt, une pépinière de membres du parlement. Déjà pourtant, dans une élection antérieure, à Walsall, où elle s'était tardivement essayée, elle avait pu balancer la puissante influence des Gladstone. A Bolton, elle assura la réélection du docteur Bowring, tandis que Stockport, sans autre pression que la notoriété du chef de la ligue, vengeait M. Cobden de l'abandon de Manchester et se le donnait pour représentant.
Les circonstances étaient graves quand M. Cobden reçut ce nouveau mandat ; par l'effet des élections, le ministère whig tombait en minorité et se retirait ^août 1841) devant une adresse hostile pour faire place à un nouveau cabinet, inspiré et dirigé par sir Robert Peel. Au fond, ce changement était plutôt favorable,
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et ia suite le prouva bien, aux réformes que poursuhrik M. Cobden. Les vvhigs, faute de pouvoir réel, en éta^t venus à déserter leurs propres principes ; depuis trois ans, ils se tenaient sur la défensive, moins jaloux de contenter leurs amis que de déjouer les efforts de leurs adversaires. Sir Robert Peel, au contraire, arrivait avec le désir et le besoin d'agir. 11 allait, par la iiardiesse de ses mesures, porter une diversion dans le camp opposé, et le mettre dans ralternative ou de s y rallier ou de se démentir. Plus que les whigs, il était ému de l'état précaire des classes laborieuses et préoccupé des remèdes à y apporter. « Il y a là, disait-il dans un entretien avec M. Guizot, trop de souffrance et trop de perplexité; c'est une honte et un péril pour notre civilisation ; il faut absolument rendre la condition de ce peuple du travail manuel moins rude et moms précaire. On n'y peut pas tout, bien s'en faut ; mais on y peut quelque chose, et on y doit faire tout ce qu*on peut. » Noble langage dont les événements ont attesté la sincérité ! La tâche était pourtant pleine d'embarras» Le ministre n'était maître de son parti qu'à la condition de servir ses passions et d'épouser ses intérêts ; il fallait s'en détacher et en décomposer les éléments pour en obtenir les moindres réformes. De leur côté, les whigs avaient semé d'embûches le terrain qui leur échappait. Ce qu'ils n'avaient pu ni voulu faire, ils mettaient leurs successeurs en demeure et presque au défi de l'accomplir immédiatement. Sir Robert Peel déjoua le piège
et se refusa à un engagement formel ; la prorogation le mit à couvert; il avait cinq mois devant lui pour se recueillir et préparer ses projets.
11 les exposa dès l'ouverture de la session de 1842; rien de plus net, de plus simple. Pour combler le découvert du trésor, il proposait deux mesures : l'impôt sur le revenu, la révision des tarifs. De 1,200 articles sujets à la taxe, 750 étaient modifiés; sur les matières premières, le droit descendait à 5 pour 100 de la valeur; sur les produits en partie manufacturés, à 12 pour 100; sur les produits manufacturés, à 20 pour 100. Quant aux grains, le droit était réduit à 20 shillings quand le blé serait à 51 shillings et décroîtrait de manière à n'être plus que de 1 shilling quand le blé en vaudrait 75. Ce n'était là, pour les virhigs et les membres de la ligue, qu'une satisfaction incomplète ; pour les conservateurs, au contraire, c'était un commencement de trahison. Sir Robert Peel eut à défendre ses plans contre les prétentions des uns et les répugnances des autres. Déjà, dans la courte session du mois d'août, M. Cobden avait pu faire ses débuts devant la chambre, mais avec une réserve, une modération étudiées qui avaient causé quelque surprise. Cette fois il fut plus vif et eut à essuyer les interruptions et les rires ironiques qui parlaient des bancs opposés. M. Yilliers avait reproduit sa motion pour l'abolition complète; il l'appuya par un bon discours, où il ne dissimula rien ni de l'état des esprits, ni des difficultés de la situation. Le pre-
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rnier ministre resta inébranlable, il ne voulait pas faire d'autre violence à son parti; sa loi passa, telle qu'il l'avait présentée; à Fessai pourtant, on put voir combien elle était insuffisante. Loin de décroître, les prix haussaient 9«r les marchés; jamais la misère n'avait plus cruellement sévi dans les villes industrielles. ALeeds, 30,000 âmes gagna ient à peine quinze sous par semaine; dans un district de Manchester, 258 familles n'avaient que cinq sous par jour pour suffire à leurs besoins. De tous côtés arrivaient des avertissements sinistres. Les ouvriers s'en prenaient aux fabricants, aux machines, et une fermentation redoutable régnait parmi eux. Les populations affamées n écoutaient plus que la voix des chartistes ; tout annonçait une prise d'armes, elle éclata bientôt.
Dans le courant du mois d'août 1842 et quelques semaines après la clôture de la session, les comtés manufacturiers devinrent le siège de violences qui provenaient d'un concert évident. Le mot d'ordre était la cessation du travail; le but, de rançonner les fabricants et d'amener legouvernement à composition. Le premier rassemblement se forma à Ash ton-sur- Ly ne; de là il gagna les villes voisines, puis Manchester. 40,000 ouvriers avaient quitté leurs ateliers, et bientôt il n y eut plus dans tout le comté un seul métier en mouvement. Aux menaces avaient succédé les voies de fait; des croisées avaient été brisées, des portes enfoncées, des boutiques de boulangers pillées. Il fallut sévir. Le com-
mandant militaire du district arriva à Manchester avec des dragons, un corps de troupes et dieux pièces d'artillerie; les forces de la police furent mises sur piei^ et trois mille constables spéciaux leur furent adjoints. Un grand nombre de membres de la l%ue tinrent à honneur de remplir ce mandat. Ils témoignaient ainsi de quel œil ils voyaient cette manifeslatkAi turbulente. Quelques jours s'écoulèrent avant qu elle fût calmée. Une charge de dragons dispersa le principal rassemblement, et la présence du canon contint les autres. Tout se réduisit dès lors à des groupes inoffensifs. On s'y plaignait hautement des hommes de la ligue en disant qu'ils étaient agitateurs la veille et constables le lendemain. On ajoutait que le gouvernement avait tort d'intervenir dans la querelle, qu'elle était toute entre les fabricants et les ouvriers, et que ceux-ci n'avaient d'autre prétention que d'obtenir des salaires uniformes sur le pied de ceux de 1859. De leur côté, les fabricants répondaient à ce défi en déclarant que leurs ateliers seraient désormais fermés, que les ouvriei'S n'y rentreraient que par un acte de soumission volontaire. La lassitude s'en mêlait : après une semaine d'alerte, les troubles cessèrent sans qu'il y eût un coup de fusil de tiré. Au fort de la crise, la ligue s'était réunie, et s'en rendant l'organe, M. Cobden avait nettement marqué les situations que l'on essayait de confondre; il avait déclaré qu'entre cette agitation politique allant à l'aventure, et par d'odieux moyens, et l'agitation corn-
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mercialepoui^suivant un but déterminé par des procédés réguliers, il n'y avait ni complicité, ni responsabilité possible. Les conséquences de cette échauflburée furent de délivrer la ligue de voisins incommodes; sa voix se fit mieux entendre quand il y eut moins de bruit à ses côtés.
L'ouverture du parlement en 1845 fut marquée par un incident bien fâcheux. Quelques jours avant qu'elle eût lieu, le secrétaire de sir Robert Peel avait été tué d'un coup de pistolet par un Ecossais qui lavait pris pour le premier ministre. On arrêta ce malheureux, et après une enquête il fut envoyé dans une maison de fous. Sir Robert Peel perdait un ami et un confident; il en éprouva une vive douleur, mêlée d'un certain troubje. Il voyait bien qu'aucune de ses mesures n'avait réussi : le revenu public ne se relevait pas, la détresse persistait. De là un certain mécontentement de lui-même et une sourde irritation qui se partageait entre ceux qui l'attaquaient si vivement et ceux qui le soutenaient si mal. Dès les premières séances, celte disposition se trahit. Amené à s'expliquer au sujet de la loi des grains, il déclara qu'il la maintiendrait. Làdessus un long débat s'éleva, et dans la cinquième nuit M. Cobden s'y engagea à son tour. Plus d'une fois la ligue avait été mise en cause, et dans les termes les moins mesurés; les représailles étaient permises. Il dit aux représentants des fermiers que la hausse des blés n'amenait pas la hausse des gages; mais la hausse de la
renie du sol, et profitait au propriétaire plus qu'au cultivateur; il cita des noms, rappela des faits, puis, s'adressant au premier ministre : « Quel autre remède avez-vous, lui dil-il, pour mettre fin à la misère publique? Vous avez refusé d'écouler les manufacturiers; vous avez, en persistant dans votre loi, agi selon votre jugement : vous êtes responsable personnellement des conséquences... Oui, la responsabilité de ce déplorable et dangereux état des choses retombe sur vous. » Pendant ce discours, sir Robert Peel s'était contenu avec peine. Quand M. Cobden se fut rassis, il se leva; un autre conservateur avait demandé la parole; le ministre s'en empara avec brusquerie en commandant le silence par un geste violent. « L'honorable membre, dit-il avec une émotion visible, vient de répéter, ici ce qu'il a répété bien des fois dans les conférences de la ligue, qu'il me regarde comma personnellement responsable de la détresse et des souffrances du pays. Quelles que puissent être les conséquences de ces insinuations, jamais aucune menace ne me fera tenir une conduite que je considère. . . » Le reste de la phrase se perdit au milieu du bruit. On comprit que le souvenir d'un attentat récent poursuivait sir Robert Peel, et qu'il trouvait dans les paroles de M. Cobden l'équivalent d'une provocation à l'assassinat. Celui-ci ne voulut pas rester sous le poids d'un injurieux soupçon. « Je n'ai point dit, s'écria-t-il, que je regardais l'honorable baronnet comme responsable dans le sens qu'il at-
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tache à ce mot; j'ai dit et voulu dire qu'il était responsable à raison de ses fonctions, et Tensenible de mon discours explique nettement ma pensée. » D'autres propos furent encore échangés, et sir Robert Peel n'y mit pas son sang-froid habituel. Il oubliait que les usages constants de la chambre autorisent l'orateur à rétablir le sens des paroles qu'il a prononcées, que dans ce cas il n'y a plus qu'une interprétation admise, et c'est la sienne.
Les conservateurs triomphaient; ils croyaient avoir frappé à mort la ligue dans son chef reconnu. Les événements ne tardèrent pas à les détromper. Maltraité dans le sein de la chambre, M. Cobden eut au dehors d'éclatantes revanches. Une portion de la presse prit son parti. Il eut à Londres les honneurs d'une réhal)ilitation pubUque, à Manchester le dédommagement d'une protestation imposante. La ligue y avait, de ses deniers, bâti à son usage un édifice de cent trente-cinq pieds de long sur cent trois de large, récemment inauguré en présence des délégués de trente-neuf villes et de deux cents ministres de la religion. Ce fut dans celte salle que huit mille personnes se rassemblèrent; une adresse à M. Cobden fut volée au milieu d'applaudissements qui en ébranlèrent les voûtes; on y rappelait son dévouement, son honnêteté, ses mœurs douces, ses sentiments chrétiens, puis on l'engageait à poursuivre fermement sa marche en dépit des outrages et des calomnies. En huit jours, cette adresse se couvrit de cin-
quantê mille signatures, et il lui en parvint de semblables des comtés environnants. Au lieu de ruiner son crédit, on Favait accru, au lieu d'abattre la ligue, on l'avait retrempée par la persécution. Ce fut alors qu'on songea sérieusement à déplacer le siège de son principal effort. Tant que Tàgitation avait gardé un caractère local, Manchester suffisait; tout partait de là, tout venait y aboutir. Dans les débuts, c'était une force; c'eût été une faiblesse, si Ton eût persisté : sans de nouveaux aliments, ce foyer circonscrit se fût éteint de lui-même. Il fallait, pour réussir» que Tagitation devint générale, et que de la province elle passât à la métropole. Ce que Manchester avait commencé, Londres devait l'achever; Jusqu'alors on n'y avait t*x)nnu la ligue que par quelques conférences de délégués tenues dans des hôtels et presque à huis clos ; aucun succès n'était possible à ces conditions, la scène était trop vaste pour des moyens si petits. Il était temps d'appliquer à une tâche sérieuse un levier plus puissant.
La première recherche était celle d'im local qui pût réunir un nombreux auditoire. A défaut de la salle d'Exeler, qui fut réfusée, on traita avec le directeur du théâtre deDrury-Lane, fermé pendant le carême; on le loua pour une nuit par semaine. La première séance eut lieu le 15 mars 1845. Devant une salle pleine jusqu'aux combles, M. Cobden parut sur l'estrade : il avait été le premier à la peine, il était juste qu'il Mt le premier à l'honneur; mais à ses côtés figuraient deux
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hommes qui allaient partager le poids des nouvelles campagnes et y déployer des ressources brillantes et variées : Tuii était M. Bright, que la ville de Durham envoyait, peu de mois après, au parlement avec un nom et des succès déjà populaires; l'autre était M. W. J. Fox, qui y arriva plus tard pour Tun des sièges dont la ligue disposait. Par leur diversité même, ces trois talents s'appuyaient et se complétaient. M. Bright maniait rindignation conune une arme familière, et dans ses véhémentes apostrophes ne ménageait ni les noms propres, ni les rangs, ni les positions. Sa conscience de quaker ne comportait aucun des tempéraments qui sont le cachet d'une éloquence de bon goût; il était sincère jusqu'à la brutalité, passionné jusqu'à l'emportement. Parlait-il des lords, le défi était sur ses lèvres; il s'étonnait qu'après avoir fait justice d'un roi, l'Angleterre se fût livrée à quelques centaines de despotes. « Vous avez abattu le lion! s écriait-il. E$t-<îe donc pour vous incliner devant le loup? » M. Fox, avec une verve égale, mettait au service de ses idées une imagination pleine d'originalité. Petit et replet avec des cheveux noirs flottants sur les épaules, il avait les apparences de la bonhomie; mais aux premiers mots le jouteur se montrait. Si vaste que fui une enceinte, sa voix la remplissait; on ne perdait pas une syllabe, et l'art du débit aidait au succès de la phrase. Son tour habituel était le sarcasme: il raillait les lords, que M. Bright venait de foudroyer, ou bien il multipliait les images sur le
sort du pauvre avec plus de profusion que de choix. Tout cela était fort mêlé, des juges délicats auraient trouvé beaucoup à y reprendre; la foule n*y regardait pas de si près et acceptait tout au même titre. Tels étaient les deux assesseurs de M. Cobden, et celui-ci ajoutait à ces saillies et à ces sorties la solidité et l'abondance de ses informations.
Les séances du théâtre de Drury-Lane, continuées plus tard sur celui de Covent-Garden, furent des plus brillantes. La grande société de Londres ne dédaignait pas d'y paraître, les dames y accouraient. Le débit étudié de M. Fox, l'énergique accent de M. Bright, le ton calme et convaincu de M. Cobden, la dignité avec laquelle M. Wilson tenait le fauteuil, laissaient Tauditoiresousle coup des impressions. les plus favorables. Des membres du parlement occupaient l'estrade : MM. Villiers, Ricardo, Milner Gibson, Thompson, Napier, Elphinstone, Holland, s'y montraient fort assidus; plusieurs d'entre eux prirent la parole : lord Kinnaird eut les honnetirs d'une séance. L'effort, si obstiné qu'il fût, n'allait pas cependant au delà de la tâche. Une ville comme Londres n'est pas facile à ébranler. Elle contient un tel mélange de classes et d'intérêts, offre un si grand contraste de positions et une somme si considérable d'influences, qu'il faut s'y reprendre plus d'une fois pour vaincre ses préventions et triompher de ses dédains. Les conservateurs, de leur côté, veillaient sur l'opinion et se gardaient contre les sur-
prises. Maîtres du pariement, ils voulaient rester maîtres au dehors; les petits combats ne les trouvaient pas plus en défaut (|ue les grands. Leurs armes étaient surtout la raillerie : ils appelaient la ligue une émeute de pommes de terres et ses chefs les lord^s du coton; ils ne tarissaient pas en épigrammes qui allaient de salon en salon et descendaient de là dans leur clientèle. Néanmoins il fut aisé de voir, quelques mois plus tard, à qui resterait Tavantage dans ce duel prolongé. Un siège aux Communes était vacant parmi les représentants de la Cité. Les conservateurs y portaient M. Baring, un nom éprouvé et qui se recommandait de lui-même. De concert avec les^higs, la ligue lui opposa M. Pattison, qui n'avait d'autre appui que ce choix. L'élection paraissait très-chanceuse, quoique à cette occasion le plus riche banquier de Londres, M. Samuel John Loyd, se fût rallié au libre échange par une souscription publique. On alla aux voix: M. Pattison l'emporta. Aucun événement ne pouvait être plus significatif.
M. Cobden y puisa Tune de ses idées les plus heureuses; lien savait assez sur le parlement pour juger que, dans sa composition actuelle, il n y avait rien à en attendre : comment y introduire des éléments nouveaux? Il étudia iebill de réforme, et voici ce qu'il y découvrit: une clause qui, du nom de l'auteur, portait le nom dedause Ghandos^ accordait le droit.d élection aux fermiers, qui même sans baux, étaient censés payer un loyer de 50 livres. Bien des abus accompa .
gnaientce droit; tous les parents d'un fermier se faisaient inscrire sur les listes comme associés à la ferme; leur serment suffisait, et ils le prêtaient sans scrupule. Les conservateurs mettaient ainsi leur majorité hors d'atteinte dans les comtés. Toutefois à côté de cette clause il y en avait une autre datant de six siècles, et qu'on avait conservée dans le bill comme inoffensive; c'était celle qui conférait l'aptitude électorale à tout individu possédant un bien libre d'un revenu de 40 shillings. Cette clause tombée dans Toubli, M. Cobden entreprit de la faire revivre, et il s'en fil un redoutable instrument. Une nuée d'agents poursuivit, aux frais de la ligue, l'épuration et la modification des listes; des noms étaient éliminés, d'autres inscrits, suivant la couleur. Le mot d'ordre était : « prenez qualité, faitesvous inscrire. » On exhortait jusqu'aux ouvriers à donner cette destination à leurs épargnes. 40 shillings de revenu représentaient un capital de près de 60 livres sterling, à la portée des plus modestes fortunes. La ligue se chargeait des frais d'inscription, et au besoin elle faisait des avances. Des pères de famille, des gens de métier répondirent à cet appel. Au bout de uinze mois, la besogne était assez avancée pour que la majorité fût déplacée dans trente deux bourgs et neuf comtés. Cent autres bourgs restaient sous le coup d'un remaniement qui devait à la longue les détacher de leur ancien patronage^
Parallèlement à cet effort, on s'occupa du dévelop-
pement des ressources. Le fonds de 50,000 livres était épuisé à 2,500 livres près. Dix millions d'exemplaires de paipphlets, de publications de toute nature avaient été distribués; Ton avait tenu sept cents réunions publiques, défrayé les députations dans -cent cinquantesix bourgs, payé les locations, bâti la grande salle de Manchester, soldé en un mot les dépenses de l'agitation, qui s'élevaient à 47,814 livres, comptes en main. Un troisième appel de 100,000 livres (2,500,000 fr.) fut résolu, et tel était Télan qu'en moins d'une semaine Manchester fournit pour sa part 21,000 livres. Dans les villes et les comtés voisins, en Angleterre comme en Ecosse, l'empressement n'était pas moins grand : les recettes dépassaient toute attente. Pour la première fois le Times s'émut. Jusque-là il n'avait traité l'agitation que comme un badinage et parlé de la ligue que pour la bafouer : l'éljection de Londres et la marche de la souscription publique amenèrent un de ces retours qu'il exécute à propos; habitué à tâter Topinion, il
comprit de quel côté elle allait, a La ligue est un grand fait, dit-il; bien fou serait celui qui en contesterait l'importance... Un nouveau pouvoir s'est élevé dans l'État. » Les autres feuilles se mirent à l'unisson, et il fut bientôt avéré que la ligue était à la fois un grand fait et un nouveau pouvoir. Qu'on la blâmât ou qu'on l'approuvait, il n'en fallait pas moins la reconnaître comme une expérience consistante. Elle s'introduisait dans les rangs les plus élevés. M. Loyd lui res«
tait fidèle, 31. Marshall de Leeds, un des plus riches manufacturiers du pays, se rangeait sous ses drapeaux; le marquis de Westminster joignait à son adhésion un envoi de 500 livres pour le fonds commun; les comtes Radnor et Fitzwilliam s'étaient depuis longtemps ralliés, et lord Morpeth, avec l'autorité de sa parole et de son caractère, confessait à Wakefield sa foi aux doctrines du libre échange devant une réunion où trente-sept villes du West-Riding étaient représentées.
Le parlement seul résistait. A Touverture de la session de 1844, il fut aisé de voir que rien ne serait changé dans le régime en vigueur. Le discours de la reine se taisait sur la loi des grains, et lord John Russell ne releva cette lacune que pour insister sur rétablissement d'un droit fixe. Peu de jours après, M. Cobden réclama à son tour une enquête sur les effets du droit protecteur au point de vue des intérêts des cultivateurs et des fermiers. A l'appui, il citait un rapport des commissaires de la loi des pauvres, dans lequel les misères des campagnes étaient décrites avec autant de force que de vérité : ici, une chaumière avec une seule pièce où couchaient vingt-neuf personnes; là, un ménage chargé de six enfants et vivant avec 8 shillings par semaine; partout des privations inconnues, même dans les maisons de travail ouvertes aux indigents. Quelque émotion qui s'attachât à ces tableaux, la chambre des Communes vit où une enquête pouvait la conduire, et ne se laissa pas entraîner. M. Cobden revint
à la charge, et dans la session suivante il reproduisit sa motion en se fondant sur de nouveaux motifs. D'après lui, la protection était impuissantes garantir ceux en faveur de qui elle était instituée; ils en infligeaient la charge à autrui sans en bénéficier eux-mêmes. Qu'étaient en réalité le fermier et le cultivateur? Ues manufacturiers comme les fabricants de fil et de toile, opérant les uns sur le sol, les autres sur des matières brutes. Dans les deux cas, le meilleur régime était un travail libre : en l'admettant pour les uns, il fallait Tadmettre pour les autres; Tenquêle démontrerait clairement cette nécessité. Et comment hésiter à la reconnaître? Ne s'agissait-il pas de la classe dont les conservateurs avait pris la défense? La question était la leur; rien ne les empêchait de se l'approprier; ils restaient les maîtres de donner à l'information le tour qui leur conviendrait. L'essentiel était de savoir si l'agriculture ne demeurait pas en arrière de ce qui se passait ailleurs, si elle se tenait à la hauteur des autres branches de Taclivilé régnicole, si elle obéissait ou résistait à •l'esprit du temps, si elle admettait ou repoussait les procédés nouveaux qui avaient agrandi le domaine des industries manufacturières^. Tel était en subsîsxce le langage de M. Cobden, si concluant dans sa modération, que la chambre et le premier ministre s'en montrèrent émus. Malgré les avances qui leur étaient faites, les conservateurs se tinrent sur leur gardes, ils virent le piège : l'enquête fut encore repoussée, mais l'effet
du discours n'en fut pas moins grand. Tiré à des millions d'exemplaires, il se répandit de maison en ftiaison^ de chaumière en chaumière.
. Cette année i 845 fut féconde en surprises. Commencée en pleine sécurité pour les conservateurs, elle s'acheva dans une déroute complète. Au mois de février, quand le parlement s'ouvrit, sir Robert Peel était maître de la situation; il pouvait agir ou s'abstenir; ses plus grands embarras lui venaient de son' propre parti. Après le trouble d'un premier essai, ses réformes avaient réussi; le budget se soldait par un excédant, la consommation s'était accrue, l'industrie était en plein essor, la réduction des taxes avait abouti à de plus fortes recettes. Encouragé par ces résultats, il proposa et fit adopter des réductions nouvelles, raya du tarif 450 articles, dégreva les sucres, les colons bruts, le verre et les charbons de terre. Sauf les grains, tout était refondu; la liberté du commerce n'avait plus qu'un point à emporter; le premier ministre lui livrait les autres à titre de gages. Les conservateurs ne s'y trompaient pas ; ils assistaient avec tristesse et avec dépit à la défaite de leurs principes; ils se sentaient trahis, et les plus ardents d'entre eux n'épargnaient à leur chef ni les objections ni les sarcasmes. Dans l^camp opposé, on acceptait les concessions sans tenir quitte celui qui les faisait. On appuyait sur l'omission des grains dans celte savante nomenclature. « Noire pain est taxé, disait-on, mais l'arsenic entre librement;
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nous ne pouvons nous nourrir, mais nous pouvonsnous empoisonner à bon marché. Si les os sont exempts de droits, la viande en reste frappée; les animaux étrangers peuvent nous fournir leurs peaux, leur poil, leurs cornes, leur queue, tout, excepté leur chair. » Le premier ministre essuyait la mauvaise humeur des uns et l'ironie des autres sans se départir de la marclte qu'il s était tracée; aller plus loin, c'eût été rompre avec les siens sans désarmer ses adversaires. Il ne devait toucher aux grains que sous l'empire d'une né> cessité bien démontrée. Les agitations du dehors le fatiguaient sans l'ébranler. A mesure que la saison s'avançait, ces agitations devenaient plus intenses. Les fermiers s'y associaient; on discutait dans les campagnes comme dans les villes; on s'y prenait à maudire cette loi dont on se faisait naguère une planche de salut. A Londres même, le mouvement gagnait du terrain : un comité de dames s'y était formé pour renouveler l'expérience qui avait si bien réussi à Manchester. Un bazar fut ouvert avec un droit d'entrée et une vente des objets exposés. Le théâtre de Covent-Garden, transformé en salle gothique, reçut une collection d'objets qu'avaient généreusement fournis les villes manufacturières : des tissus de Manchester, des ouvrages de Colbroodale en fer et en fonte, des instruments agri* coles et des aciers de Sheffield. Parmi les singularités figuraient une pièce de mousseline fabriquée par le père de sir Robert Peel, un gâteau monstre du poids
de trois cents livres, et une mèche de cheveux de Walter Scott. Les devises du libre échange avaient été prodiguées sur les panneaux; les portraits de MM. Cobden, Bright et Yilliers se trouvaient sur tous les murs, sur les étoffes, sur les bronzes, et jusque sur les articles des confiseurs. La foule accourut pour jouir du coup d^œil et faire des emplettes. L'exposition dura dix-sept jours, sans que la curiosité publique fût assouvie. La recette s'élevait à 25,000 livres (plus de 625,000 francs).
En même temps, lord John Russell recommençait les hostilités en proposant au cabinet huit points à résoudre, parmi lesquels se trouvait la question des grains; de son côté, M. Yilliers renouvelait sa motion. Sir Robert Peel n'eut pas de peine à battre l'un et l'autre, le premier en lui prouvant qu'à beaucoup embrasser il n'avait rien su étreindre» le second en l'invitant à renoncer à une proposition tant de fois condamnée. Cependant, vers la fin de la session, le langage du premier ministre était moins fier et moins hostile; il se défendait plus mollement, il faisait des réserves, il éprouvait des scrupules. S'il se refusait aux conséquences du principe qu'il avait posé, il ne contestait pas qu'un jour, par la force des choses, ce principe ne pût être pleinement appliqué. C est qu'il y avait alors dans l'air comme un présage d'événements prochains. Cette réforme, à laquelle résistaient les hommes, semblait être entrée dans des desseins plus hauts
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que les leurs. Au mois d'août 1844, quand le parlement se sépara, de vives inquiétudes régnaient au sujet des récoltes. La saison avait été humide et froide ; tous les fruits de la, terre étaient en retard . On eût dit que la nature se mettait du côté de la ligue et la servait par ses rigueurs. Quelques semaines s'écoulèrent sans que le soleil réparât les dommages causés par ces intempéries. Sous cette influence, le blé monta rapidement; de 47 shillings le quarter, il fut porté à 57 shillings. Ce n*ëlait là que le moindre mal. En octobre, une nouvelle alarme se répandit dans le pays; on parla d*une maladie mystérieuse qui venait de frapper la pomme de terre et de laisser sans ressource des populations qui n'avaient pas d'autre aliment. En effet, la pomme de terre manqua sur plusieurs points, en Ecosse et en Angleterre dans quelques comtés, en Irlande dans tous les comtés. Un vide énorme allait se faire dans Tapprovisionnemenl. Là-dessus un cri s'éleva : « Ouvrez les ports 1 ouvrez les ports ! » disait-on de tous côtés. « Ouvrez les ports I répétait M. Cobden dans une réunion tenue à Manchester ; pourquoi lardez-vous tant à le faire? L'Allemagne, la Turquie, la Russie vous en ont donné l'exemple; que ne le suivezvous? Attendez- vous des Turcs une leçon de christianisme et des Russes une leçon d'humanité? ou bien serait-ce que notre sultan à tous, le premier ministre, hésite dans la crainte de n'être pas appuyé par le pays? S'il en doutait, nous sommes rassemblés ici
pour l'assurer de notre concours. Qu'il ouvre • les ports, il çn a le pouvoir, il serait coupable de n'en pas user 1 )>
Combattu jusque-là, sir Robert Peel parut prendre un parti. Dans le commencement de novembre, le cabinet se réunit plusieurs fois. Les rapports sur l'état des récoltes furent examinés avec soin ; on ouvrit une enquête sur )a situation des approvisionnemenXs, on chercha à s'éclairer sur celte maladie inattendue qui allait faire de l'Irlande un pays d'affamés, on consulta les savants et les hommes du métier. Quelques détails sur ces séances transpirèrent dans le public. On sut que sir Robert Peel, qui proposait des mesures décisives, avait lencontré dans le conseil de graves dissentiments, que trois de ses collègues s'étaient seuls rangés de son avis. Quoi qu'il en soit, le conseil se sépara sans agir. Déjà les esprits s'irritaient, quand une lettre de lord John Russell, rendue publique et datée d'Edimbourg, éclata comme un coup de foudre. La lettre de lord John était un abandon formel de ses anciennes opinions au sujet d'un droit fixe sur les grains. On sait quelles en furent les conséquences : la démission de sir Robert Peel, présentée le 8 décembre ; l'hésitation de lord John Russell à se charger du pouvoir : entin la rentrée aux affaires de sir Robert, dont tous les collègues, excepté lord Stanley, acceptaient le plan de réforme. Dès ce moment, la ligue aurait pu laisser les événements suivre leur cours; la
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victoire était sûre au prix de quelques délais. Cependant son conseil exécutif ne déposa pas les armes, il se crut obligé à un dernier effort : M. Cobden en expliqua le motif. « Quel que soit, dit-il, le ministre qui se charge de la défense de nos principes, nous lui devons notre appui. Peu importent son opinion et son parti; dés qu'il est «vec nous, il est des nôtres.I >>. Séance tenante, de nouvelles résolutions furent adoptées. Un quatrième appel avait été fait pour un fonds de 250,000 livres sterling (7 millions de francs); on en pressa le recouvrement pour défrayer, au besoin, les plus grandes dépenses : 60,000 livres furent souscrites immédiatement; au bout d*un mois, on atteignait 150,000 livres. L'élan, il faut le dire, éfait un peu artificiel : on voyait arriver les hommes de la dernière heure, ceux qui vont vers le succès et épousent les causes quand elles sont gagnées. Les sacrifices d'ailleurs n'étaient qu'éventuels, tandis que les vétérans de l'agitation avaient fait les leurs sans pensée de retour et sur des espérances bien douteuses. Dans les réunions mêmes, on était frappé de l'attitude des nouveaux venus, qui cherchaient, par des excès de zèle, à relever une adhésion un peu tardive. Comme toutes les puissances, la ligue avait des parasites et des officieux ; il était temps que le dénoûment vint Ten délivrer.
Quand le parlement se rassembla, le 19 janvier 1846, tous les visages exprimaient l'attente et la préoccupation. La reine l'ouvrit en personne; elle parla de l'in-
suffisance des récoltes et de la nécessité d'y porter remède. Dans la chambre haute, les personnalités ne furent pas ménagées; le duc de Richmond demanda avec aigreur pourquoi M. Cobden nétait pas nommé pair et n'occupait point le banc de la trésorerie. Aux Communes, sir Robert Peel déclara qu'au sujet des grains son opinion avait subi un changement complet. Accueillies par les applaudissements de Topposition, ces paroles ne rencontrèrent que le silence sur les bancs ministériels. On attendait ses propositions ; il les développa à quelques jours de là. La chambre était au grand complet; le prince Albert et le duc de Cambridge assistaient à la séance. Le premier ministre entra dans les détails. Après quelques réductions annoncées sur divers articles, il en vint aux grains; après trois années d'un régime mitigé et provisoire, ils devaient être complètement affranchis. Est-il besoin de rappeler comment furent accueillis ces projets de réformes et la vive irritation qu'ils provoquèrent parmi les anciens amis du ministre? Jamais langage plus irritant, jamais attaques plus personnelles ne vinrent, frapper un homme sur son siège. Les mots de transfuge, d'apostat, volaient de bouche en bouche. Sir Robert Peel supporta le choc sans faiblir; aux personnalités il n'opposa que le dédain, et se borna à justifier ses mesures par les considérations les plus élevées. Trois admirables discours remplirent ce débat et resteront comme des monuments de dignité, de sagesse et d'éloquence.
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Dans le cours de la discussion, les membres de la ligue qui siégeaient au parlement crurent qu'il était de bon goût de s'effacer. La question était bien celle qu'ils avaient conduite à maturité, mais elle s'agitait au-dessus de leurs têtes et à leur profit. M. Bright et M. Cobden parlèrent néanmoins et avec un certain à-propos, le premier pour rendre hommage au chef du cabinet, le second pour combattre une manœuvre et vider un fait personnel. Sir Robert Peel venait de prononcer un des plus beaux discours qu'eût entendus la tribune anglaise. Après avoir rappelé les avantages de position et les motifs de supériorité qui plaçaient sa nation en avant des autres, il se demandait si ce n'était pas le cas de faire acte de libéralité et de se soumettre aux chances de la concurrence. On pouvait échouer ou réussir à demi; l'honneur n'en restait pas moins grand. Aucun spectacle n'était plus digne de respect. Si d'autres misères survenaient, on aurait du moins la conscience d'avoir tout fait pour les conjurer. « Est-ce que vous ne direz pas alors avec une joie profonde, ajoutait-il en terminant, qu'aujourd'hui, à cette heure de prospérité comparative, sans céder à aucune clameur, à aucune crainte, si ce n'est à cette crainte prévoyante qui est la mère de la sûreté, vous avez prévenu les mauvais jours, et que, longtemps avant leur venue, vous avez écarté tout obstacle à la libre circulation des dons du Créateur? » Ce fut à cette péroraison, admirée de tous, que M. Bright crut devoir
ns ÉCONOMISTES MODERNES.
rendre publiquement justice. « L'honorable baronnet^ dit-il, a prononcé hier un discours d'une éloquence qui jamais dans cette chambre n'a été surpassée ; je l'ai observé à sa sortie, et pour la pranière fois je lui aï envié ses sentiments. C'est vous, messieurs, — et il s'adressait aux conservateurs, — qui l'avez porté au pouvoir. Pourquoi ? Parce qu'il était le plus capable de votre parti. Vous le disiez tous, vous ne le nierez pas aujourd'hui. Et pourquoi était-il le plus capaUe? Parce qu'il avait une plus grande expérience, des connaissances profondes et une honnête sollicitude pour le bien du pays... C'est quelque chose que d'avoir à répondre du pouvoir. Portez vos regards sur les populations du Lancashire et du Yorkshire, et malgré toute votre vaillance, quoique vous parliez sans cesse de lever le drapeau de la protection, demandez-yous à vous-mêmes s'il y a dans vos rangs des hommes qui veuillent aller occuper ce banc où siège Thonorable baronnet à la condition de maintenir la loi sur les graina. Je les en défie ! » L'éloge était heureux, le défi habile; le double trait porta.
M. Cobden ne montra pas moins de tact. Des conservateurs s'étaient retranchés dans une sorte d'af)pel au peuple ; ils demandaient des élections nouvelles pour consulter l'opinion :*pure tactique, afin de gagner du temps. Le chef de la ligue la démasqua. «Vous voulez, dit-il, une dissolution, tous parlez de vous adresser au pays : est-ce bien sérieusement? Des idées aussi
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démocratiques ne vous sont pas habituelles. Tenez, je connais le pays aussi bien qu'aucun de vous, et je vous affirme en son nom qu'il ne vous donnerait pas la majorité. Votre parti y est en pleine dissolution. Il y a bien encore dans les comtés du Nord une phalange qui vous est acquise, mais elle appartient plus au premier ministre qu'elle ne vous appartient. Combien des vôtres se sont ralliés a la liberté du commerce I Combien iti'ont dit : « Sir Robert Peel nous la donnera ! » Mais j'admets, par hypothèse, que vous ayez une majorité. Voyons ce que serait cotte majorité, voyons en même temps quelle minorité vous auriez en face. » Et M. Cobden mit alors au défi les conservateurs de rallier à leurs opinions une seule ville de plus de vingt mille âmes. Des rires et des dénégations accueillant ses paroles : « Bon, répondit-il, riez maintenant, comme les enfants sifflent dans un cimetière pour se donner du courage! Je vous répète qu'aucune ville de vingt mille âmes ne sera pour vous. Il est bien vrai que vous avez vos bourgs de poche et vos nominations de comtés. Supposons encore que ces comtés et ces bourgs vous fournissent une majorité de vingt ou de trente membres ; mais d'un côté seront les représentants de Londres et de toutes les grandes cités, des comtés les plus riches et les plus industrieux; de l'autre ceux de vos Ripons, Slamfords, Woodstooks, Marlboroughs et autres méchantes bourgades : croyezvous que vous vous sentiriez en force pour maintenir,
malgré le vœu du pays, des lois qui prélèvent sur ses aliments une taxe désormais condamnée? Non, vous n'y tiendriez pas une semaine, et vous seriez obligés de nous ouvrir les portes toutes grandes pour vous donner ce qui vous manque et vous manquera toujours, la puissance de Topinion ! »
Après dix-sept jours de discussion acharnée et à la suite des trois lectures, la chambre des Communes adopta, à 98 voix de majorité, le plan de sir Robert Peel ; 106 conservateurs seulement se rangèrent de son côté; les autres, au nombre de 222, se séparèrent ouvertement de lui. Les whigs et les radicaux lui furent en revanche fidèles, et on le conçoit : le ministre svait fait leurs affaires et ne triomphait que sur les débris de son propre parti. A la chambre des Lords, les mesures passèrent à une majorité de 47 voix sur un discours de lord Wellington. Le plan de sir Robert Peel avait traversé toutes les épreuves ; le 28 mai 1846, il devenait la loi du pays. Désormais sir Robert Peel et et M. Cobden devaient faire assaut de bons procédés. A cinq semaines de là, sir Robert Peel expiait sa victoire ; la majorité jî laquelle il avait fait violence se reformait contre lui à propos dun bill sur Tlrlande. Lord Rentinck la ralliait à grand renfort d*invectives; il conviait ses amis, dans un langage amer, à chasser le ministre du pouvoir ; il voulait le laisser seul ou presque seul entre la défection des siens et Tabandon des whigs, qui déjà prenaient leur revanche. M. Cobden
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votait avec ces derniers, mais il ne voulut pas que le motif de ce vote fi&t dénaturé. Il répondit à lord Bentinck : « Le noble lord nous a dit avec franchise que le but de la majorité qui va se former était de faire justice du très-honorable baronnet pour sa politique durant cette session. Il a dit, si je ne me trompe, que tout honnête homme devait vouloir punir le traître, quoique la trahison plût plaire à quelques-uns... Je répudie pour moi et pour beaucoup, d'autres honorables membres cette fausse et injuste interprétation de notre vole. Nous agirions en contradiction choquante avec l'opinion populaire, si nous acceptions une telle apparence vis-à-vis de T honorable baronnet... Il montre une grande modération en ne se prévalant pas de la force qu'il possède au dehors pour prendre au mot ses adversaires et en appeler au^jugement du pays. S4I ne le fait pas, je suis certain que j'exprime le sentiment du peuple en offrant à T honorable baronnet mes remerciments profonds pour T infatigable persévérance, l'inébranlable fermeté et l'habilelé incomparable avec lesquelles, pendant ces six derniers mois, il a conduit à travers cette chambre une des plus magnifiques réformes qui aient jamais été accomplies chez aucune nation . »
Tombé noblement du pouvoir, sir Robert Peel resta sensible à ce langage et saisit la première occasion pour le témoigner. Trois jours après, il résignait ses fonctions et. prononçait devant la chambre émue et
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captivée son discours d'adieux. Après avoir rappelé ses actes avec simplicité, exposé quelles en étaient les intentions et les conséquences, il ajouta : « J*ai dit naguère et sincèrement qu'en proposant mes mesures de liberté commerciale, je ne voulais nullement enlever à d'autres le mérite qui leur en revient ; je dirai pour les honorables membres qui siègent en face de moi, comme je le dis pour moi-même et pour mes amis, que ce n'est ni à moi-même, ni à eux, ui à nous, qu'appartient l'honneur de cette œuvre. Des partis en général opposés se sont unis : cette union et l'influence du gouvernement ont amené le succès de nos mesures; mais le nom qui doit être placé en tête de ce succès ne doit être ni celui du noble lord qui dirige le parti dont nous avons eu le concours, ni le mien; c'est le nom d'un homme <jui, par des motifs ptirs, je croîs, et avec une incessante énergie, a fait appel à notre raison à tous et nous a forcés de l'écouter par une éloquence d'autant plus admirable qu'dle était sans prétention et sans ornement, c'est le nom de Richard Cobden ! » La loi une fois votée, qu'allait faire la ligue? En d'autres pays, on u'eût pas renoncé de plein gré à un levier semblable; on en eût varié et forcé l'emploi. Ses chefs ne commirent pas celte faute ; ils avaient réclamé jusqu'au bout l'affiranchissement immédiat, ils eurent le bon sens d'accepter l'affranchissement à terme comme une satisfaction suffisante. Le conseil exécutif, assisté de nombreux délégués accourus de tout le royaume,
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tint à Manchester, le 2 juillet, une dernière et solennelle séance. M. George Wilson^ qui l'avait si longtemps et si dignement présidée, résuma les opérations de la ligue depuis ses débuts jusqu'à son triomphe. M. Cobden rendit justice aux hommes qui y avaient contribué et avant tout à sir Robert Peel, qui, en perdant son portefeuille, avait fait la conquête du pays. «Pour ma part, dit-il, j'aimerais mieux rentrer dans la vie privée comme il Ta fait que de monter au plus haut degré du pouvoir humain. » Il termina en demandant que les opérations de la ligue fussent closes dans le plus bref délai possible. M. Bright appuya la mo tion, qui passa à Tunanimité. Des détails de conduite fur«it ensuite réglés ; on prit des précautions contre les surprises ; le conseil restait juge de lopportûnité
d'une reconstitution, et l'un des membres présents s'écria, à ée sujet, qu'il serait prudent de la part des ligueur^ de garder leur poudre sèche. On ne renonça ni à la surveillance des listes, ni à l'influence exercée sur Jes élections. Ce» points arrêtés, on fît la part de la reconnaissance. Une somme de 10,000 livres sterling fut offerte au président pour ses inappréciables services, et chacun des rfiembres du conseil eut un service d*argent pour le thé et le café. Vis-à-vis de MM. Cobden et Bright, le témoignage prit la forme d'une souscription publique dont l'élan fut merveilleux : M. Bright reçut en don une magnifique bibliothèque; M. Cobden, 75^000 livres sterling (près de
2 millions) recueillies à son intention. C'étaient de nobles récompenses, galamment ofTertes, dignement acceptées, relevées par Tintention et ayant le double mérite de la générosité et de Tempressement.
Ces actes étaient un adieu. Immédiatement après, le président déclara au milieu d'un profond silence que la ligue était conditionnellement dissoute. Ce congé ne fut pas reçu sans émotion par ces cinq cents délégués qui, dans une cause commune, avaient pris l'habitude de se voir et de se concerter. Dans le nombre, il y en avait beaucoup qui, d'après le conseil donné, se promirent de tenir leur poudre sèche. Cette poudre resta sans emploi ; la guerre était bien finie. Trois ans après, le 31 janvier 1849, deux mille personnes se réunissaient pour un banquet dans la salle de Manchester : les principaux chefs de la ligue, MM. Cobden, Bright, George Wilson, y assistaient ; c'était la veille du jour où le droit allait être aboli. Des discours suivirent le repas et se succédèrent dans le cours de la soirée; personne ne quitta la place. Cinq minutes avant minuit, la musique joua Tair populaire de la ligue : Le bon temps vient! et rassemblée le répéta en chœur. Quand Thorloge eut sonné les douze coups, le président commanda le silence « Le bon temps est venu, » dit-il. D'interminables applaudissements accueillirent ces mots; on entrait dans la période d'affranchissement du commerce des grains.
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Voici plus de onze ans que ce régime est en vigueur : quelles en ont été les conséquences? Elles ont dépassé ce que ses plus fervents défenseurs s'étaient promis et ce qu'ils avaient annoncé au public avec une assurance qui semblait téméraire. La liberté, mise à Tessai, a étonné jusqu'à ceux qui doutaient le' moins d'elle. Ils avaient prédit que, sous son empire, il n y aurait de dommage pour personne, et que sur tous elle étendrait ses bienfaits, que les fermiers et les propriétaires, qui voyaient leur ruine imminente, ne seraient pas les derniers à en profiter, que Tindustrie s'y retremperait, que le commerce et la navigation y prendraient un incalculable essor, que, par Feffet d'une activité plus grande et d'un emploi plus soutenu des bras,.on verrait les salaires s'élever, le nombre des pauvres s'amoindrir, les crimes décroître, l'instruction se répandre, la mortalité diminuer, l'émigration se réduire, enfin le revenu public grandir en prenant une meilleure assiette. Toutes ces conjectures se sont trouvées justes : le temps n'en a démenti aucune, les faits sont même allés au delà. Et qu'on ne dise pas que ce sont là des présomptions, des assertions sans preuves, des exagé-
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rations de langage I Un document distribué en 1859 à la chambre des Communes permet d'établir au vrai la situation. Ce document comprend en détail le mouvement de la richesse en Angleterre de 1844 à 1858 inclusivement, dans tous ses modes, dans toutes ses branches. C'est l'inventaire du régime de la protection mis en regard de celui d'un régime de liberté graduelle. Le rapprochement est significatif.
Il faut s'en tenir aux chiffres les plus saillants. Pour le revenu public, la progression se mesure sur les besoins ; on ne demande à Timpôt que les ressources nécessaires- aui d^enses de l'État. En 1844, le revenu est de 54,003,753 livressterling;ils'élèveà61,812,555 livres en 1858. Pendant ce temps, les charges annuelles de la dette ne se sont point accrues. Le capital, il est vrai, s'est élevé de 787,598,145 livres à 804,445,485 livres : les guerres de Crimée, de Tlnde et de la Chine expliquent cet accroissement de 16,847,538 livres (421 millions environ), tandis que nous empruntions plus de 2 milliards pour une destination analogue ; mais, d'un autre côté, le budget anglais ne demandait plus, en 1858, que 28,751,479 livres pour les intérêts et Tamortissement, tandis que le même service exigeait, en 1844, 30,495,459 livres. L'allégement tient aux conditions des emprunts et au mécanisme de l'échiquier. Sur l'importation, il y a une lacune dans le document dont je m'appuie. Avant 1854, les chiffres manquant ; dans un document «intérieur, les impor-
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tations figurent, en 1842, poi^r 65,200,000 livres : elles sont, en 1854, de 152,589,053; en 1858, de 165,795,803 livres. Le mouvement de Texportation est présenté avec plus de détail; on a les états de toute la période. En 1844, le point de départ consiste dans une exportation de 58,534,705 livres, total déjà élevé, si on le compare à celui de 1842, exceptionnel, il est vrai, et qui n'est que de 47,300^000 livres. De 1844 à 1848, le chiffre reste stationnaire, il descend même à 52,849,445 livres dans cette année d'ébranlement européen; mais à partir de 1849, date des grandes franchises, il monteàvued'œil : 71,367,385 en 1850, 78,076,854 en 1852, 98,935,781 en 1853. La rupture avec la Russie et les débouchés qu elle supprime ne Tarrôtent même pas ; il garde à peu près son niveau jusqu'en 1856 et 1857, où il monte à 115.826,948 et à 122,086,107 livres. En 1858, en pleine crisç commerciale, il est encore de 116,614,331. L'écart entre le moindre chiffre et le plus fort est de 75,786,107 pour 1842 et de 63,551,402 pour 1844 ; 2 milliards dans le premier cas, 1,600 millions dans le second I Quel surcroit de travail et de salaires ces rapprochements représentent! Après avoir défrayé les besoins du pays, l'activité des régnicoles, moins contenue, mieux encouragée, a versé sur tous les points du globe cet incroyable excédant de produits. L'industrie des transports marche du même pas ; le transit d'une valeur en nombres ronds, de 2 millions de livres en 1851,
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passe à 4,500,000 livres en 1858; le tonnage des bâti ments, de 10,346,769 tonneaux en 1844, à 23,178,79 tonneaux en 1857 et 22,509,981 en 1858; les con structions navales, de 689 navires à voiles et à vapeur en 1844, à 1,278, en 1857 et 1,000 en 1858 : réponse péremptoire à ceux qui avaient annoncé qu'en renonçant à certains privilèges de navigation, TAngleterr signait la condamnation de sa marine.
Ce travail de comparaison prend un intérêt plus vif encore quand on l'applique au sort des populations. Y a-t-il eu dans les naissances, dans les habitudes morales, dans le chiffre de la mortalité, dans l'état des pauvres, dans les institutions de prévoyance, dans le nombre des délits et des crimes, un mouvement en plus ou en moins qui corresponde à celui de cette fortune extérieure? Le document officiel de 1859 est explicite là-dessus, il suffit de le citer. Le chiffre de la population s*est constamment accru : il était, en i 844, de 16,520,000 pour l'Angleterre, de 3,004,290 pour rÉcosse.; en 1858, de 19,523,000 pour T Angleterre, de 3,093,000 pour lÉcosse. Sur llrlande, le document se tait ; on sait quels vides y ont causés plusieurs années de famine. Le nombre des pauvres, malgré une population accrue, a dimirmé sensiblement : il était, en Angleterre, dans les maisons de travail ou au dehors, de 934,419 en 1844. en 1858 de 857,003; en Ecosse, de 82,357 en 1844, en 1858 de 79,199. Pour rirlande, les états où je puise constatent bien le$ vio-
lentes vicissitudes d^ ses destinées. En 1851, on y comptait 620,747 pauvres; ce nombre était réduit à 44,866 en 1858. Il convient d'ajouter que le mot de pauvre n a pas en Angleterre la même signification qu'ailleurs ; nulle part on ne supporte la pauvreté volontaire avec une tolérance plus voisine de Tencoura* gement. L'émigration n'affecte plus ces proportions alarmantes qui la portaient à 568,000 âmes en 1852; elle n'est, en 1858, que de 113,972 âmes. Le nombre des délits et des crimes s'est également réduit : il était, pour l'Angleterre et le pays de Galles, de 18,919 en 1844; il n'est, en 1858, que de 13,246. L'Ecosse, reste à peu près stationnaire ; l'Irlande, au contraire, obéit aux variations qui résultent de ses cruelles épreuves : de 20,767 condamnations, politiques pour la plupart, qui la frappent en 1850, elle descend à 2,940 en 1858. Les caisses d'épargne ont aussi leur progression, lente, mais suivie : de 29,504,861 livres en 1844, elles nassenl à 36,109,409 en 1858. Enfin les décès et les naissances se mettent en équilibre avec l'accroissement de la population dans une moyenne qui est de 1 sur 45 habitants pour les premiers et de 1 sur 35 pour les secondes, moyenne supérieure dans les deux c^s aux moyennes ordinaires.
Ainsi cette révolution économique a produit, avec une évidence frappante, des fruits supérieurs à ceux qu'on en attendait. Elle a, par des usurpations heureuses, agrandi son domaine et ranimé le sentiment
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moral là même où l'on n'avait en vue que la satisfaction matérielle. Non-seulement elle a créé de nouvelles rh» chesses, mais elle les a distribuées pins équitablement. Elle se fondait sur ce qui apaise et touche le plus les hommes, un retour à la justice ; elle leur accordait ce qu'ils poursuivent par instinct, même au prix desora* ges, 1 égalité de traitement. Elle a introduit dans le régime des intérêts un principe qu'on ne pourra plus méconnaître sans dommage ni sans péril, et qui peut se résumer en. quelques mots : abandonner Tactivité privée et publique à son cours naturel pour en tirer tout l'effet utile. Il semble que ce soit là une besogne aisée : aucune n est plus rude ni plus remplie d'embarras. Tant de gens prétendent vivre aux dépens d'autrui qu'un gouvernement^ si bien inspiré qu'il soit, ne peut toujours se défendre de ca^taines obsessions. Il lui faut un certain effort pour écarter l'essaim des parasites et dominer leurs murmures, : pour voir, audessus et au delà des griefs particuliers, ce qui importe à;la généralité et ce qu'il est opportun de faire« Les ministres anglais ont eu ce courage et ce bon sens : aucun, depuis sir Robert Peei, n'a dévié du chemin que cet homme illustre avait tracé d'une main ferme et à ses dépens. Il n'y a plus en Angleterre deux doctrines à ce sujet ; il n'y en a qu'uae, c'est la sienne. La protection a été inhumée dans la même tombe que la loi des grains. Gomme Ta dit récemment M. Gladstone, elle habitait autrefois un palais ; aujourd'hui on la dé-
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loge des recoins. Depuis dix ans, la politique commer* ciale de l'Angleterre est conforme à cette donnée. On a ouvert les portes de plus en plus grandes, dégrevé les subsistances, les objets manufacturés, les matières brutes, de manière à offrir au travail de Thomme un champ plus libre et plus d'occasions de s'exercer. On n'a pas calculé si telle ou telle industrie aurait à en souffrir, si quelques-unes ne succomberaient pas à l'épreuve ; on les a toutes condamnées à ne compter que sur elles-mêmes, à se protéger par leurs seuls efforts, à combattre à découvert, quelles que fussent les chances du combat. C'est ainsi que le tarifa été-émondè constamment et, on [.eut le dire, implacablement; c'est ainsi qu'on en a retranché les branches gourmandes qui épuisaient la sève au préjudice du fruit. En 1845, le nombre des articles soumis aux droits de douane était de 1,163 ; en 1855, ce nombre était des* cendu à 466, en 1859 à 419 ; dans le budget de 1860, il tombe à 48 articles, dont 15 seulement essentiels et les autres nominaux. Les 15 articles de produit sont le sucre, le thé, le tabac, le calé, le vin, les bois de construction, etc.; les autres ne sont maintenus au tarif que pour balancer des taxes intérieures. Tout ce qui reste en dehors de ces 48 articles entrera désormais en pleine franchise. Qu on l'approuve ou non, il faut reconnaître que cette manière d'agir a une certaine grandeur et un remarquable esprit de suite. Ce qu'en font nos voisins, n'est pas pour autrui, mais pour eux ; ils
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croient se protéger en se découvrant : c est exactennent rinverse de ce que l'on voit ailleurs. Et tandis qu'ailleurs on procède par hypothèse, ils s'appuient, eux, sur Texpérience. Ils ont vu ce que la liberté coûte et ce qu'elle produit ; connaissant sa vertu, ils se l'appliquent à de plus fortes doses. Personne ne les y pousse, personne ne les imite ; ils n'en persistent pas moins. Ils voient que les dégrèvements de taxe portant sur de certains objets aboutissent, après un bref délai, à de plus fortes rentrées de taxes ; ils dégrèvent. Us voient que la suppression d'autres droits répand le bien-être et calme les agitations populaires ; ils les suppriment. Ils voient enfin que le pays porte avec aisance les plus lourds fardeaux, des armements ruineux, les frais de querelles lointaines, les dépenses exorbitantes qu'exigent le renouvellement du matériel liaval, l'entretien de la mUice, Taugmentation des troupes soldées, le complet état de la défense des côtes, et ils se disent qu'un système qui a rendu ces sacrifices possibles sans ébranler la richesse publique, sans troubler le crédit, est une de ces bienfaisantes inspirations qui arrivent aux peuples qui en sont dignes et qui savent en tirer parti.
Il n'est pas jusqu'aux violents adversaires de la réforme qui n'aient été désarmés par le spectacle de ces faits. Vainement chercherait-on aujourd'hui, parmi les fermiers et les propriétaires du sol, un homme qui voulût en revenir au régime dont ils ont si longtemps
plaidé la nécessité. Comment ce retour d'opinion a-t-il eu lieu? Par la meilleure des leçons, celle de lessai. L'agriculture, quoiqu'elle s'en défendit, s'endormait dans la routine. Menacée par ]a concurrejice étrangère, elle s'est réveillée; elle a, comme on le lui conseillait, appliqué au sol les procédés de la manufacture ; elle a mieux étudié l'instrument qu'elle avait entre les mains, elle en a vu les points défectueux, les a corrigés, et, à Faide du capital et du travail, a augmenté le produit en diminuant la dépense. Sur ses propres fonds ou avec les prêts que le parlement avait consentis, elle a drainé les terres, assaini les palus, attaqué les landes, varié ses cultures, amélioré ses méthodes, vérifié le mérite de ses exploitations par le contrôle d'une comptabilité régulière. De là une force, une vigueur dont elle n'avait pas la conscience, et qui la constituent en profit là où naguère elle n'avait que des pertes. Ainsi armée, elle a attendu ces denrées exotiques dont elle croyait avoir tant à redouter. De ce côté-là se produisait le phénomène contraire. Ces greniers du de-^ hors, que l'on présumait inépuisables, n'avait à offrir que des approvisionnements limités. Avilis quand ils étaient peu demandés, les grains se rflevèrent par l'effet de demandes soutenues, et il fut bientôt visible que l'équilibre s'établirait entre les marchés de provenance et les ports de ctestination. €'est une loi constante qui des livres a passé dans les faits. L'agriculture anglaise produisant à plus bas prix, les pays étrangers vendant
plus chèrement ont fini par trouver leur point de rencontre. Personne n'y a perdu, tout le monde y a gagné, la France plus que qui que ce soit en versant dans les entrepôts du royaume-uni les excédants de ses récoltes de rOuest. Les subsistances de TAngleterre étaient assurées sans qu'elle eût rien compromis, rien sacrifié. EUe a pu recevoir jusqu'à dix millions de quarters de grain dans une année sans que les prix de ses marchés aient fléchi de manière à mettre en écheé sa richesse rurale. En 1855, en plein privilège, les blés étaient descendus jusqu'à 39 shillings le quarter : avec la liberté, ce prix ne s'est rencontré qu'une fois, en 1850; depuis lors, les blés se sont constamment tenus plus haut, 53, 72, 74, 69 shillings, suivant l'état des récoltes ; en 1848, en pleine abondance, on payait le quarter 44 shillings. L'agriculture ne saurait se montrer mécontente de ces prix, accompagnés de rendements supérieurs, et, d'autre part, la population y acquiesce; elle sait qu elle paye le^ choses ce qu'elles valent, rien de plus, rien de moins ; elle n'a plus de motif de s'en prendre à personne, et la plainte cesse là où cesse l'abus. L'accord s'est ait ; Tusage de la liberté en a donné goût à ceux qui y résistaient le plus.
M. Cobden et ses amis pouvaient être fiers d'une révolution qui était en grande partie leur œuvre ; il semblait qu'ils n'eussent plus qu'à la voir tranquillement se développer. Un souci leur restait pourtant, et âls ne s'en cachaient pas. Cette richesse naturelle^ ment venue ne pouvait être féconde qu'à la condition d'un bon emploi. Us craignaient surtout qu'on ne la dissipât dans 'les fantaisies que se permettent les Ëtats où les l'essources abondent, dans la guerre principalement, de toutes les fantaisies la plus coûteuse. Us avaient à ce sujet des idées aussi arrêtées, aussi absolues que celles dont ils s'étaient inspirés pour la réforme des tarifs^ De là une eampagne nouvelle qui fut une série d-éohees, comme l'autre avait été une série de victoires. Dans la première, ils suivaient le courant de l'opinion; dans la seconde, ils voulaient le'remon* ter. Ëtait-ce le cas» après avoir gagné une bonne partie, d'en engager une mauvaise? Ne valait-il pas mieux, sinon pour soi, du moins pour la cause commune, garder Intactes l'influence et l'autorité ac^ quises? N'y avait-il pas de l'imprudence au moins à quitter le terrain solide des faits pour se jeter dans les
spéculations imaginaires? En parlant du travail, de ses lois, de ses conditions, M. Cobden et ses amis étaient dans leur sujet ; ils en connaissaient la langue, les éléments ; ils avaient pour eux Texpérience et le droit, ils défendaient leur domaine, «Dans les redoutables questions de paix et de guerre, ces avantages s'effaçaient ; ils n'avaient plus ni la même force ni les mêmes titres; ils couraient vers les aventures, eux qui jusqu'alors s'en étaient si bien défendus. Qu'apporlaient-ils à cette éternelle dispute, où les plus robustes intelligences ont bronché ? Quelques vues morales, une pensée chrétienne, des calculs ingénieux, tout ce que la tribune et la chaire ont répété bien des fois, et avec une éloquence toujours déçue ; rien de nouveau dans tout cela, même en y faisant à l'intérêt une part plus grande qu'au sentiment.
Cette fois les rôles changèrent, à ce qu'il paraîtrait. M. Bright prit le commandement, M. Cobden ne vint qu'en second ; l'autorité se déplaçait. Pour bien juger M. Bright^ il faut se souvenir de ce qu'il est, un quaker, et un quaker convaincu. C'est ainsi seulement qu'on s'explique ces discours si étranges de la part d'un Anglais, et où, se faisant l'homme de toutes les nations, il affecte de n'être pas de la sienne. La croyance chez lui domine l'opinion : il ne voit dans le monde que des frères unis en Dieu et victimes ici-bas de séparations artificielles ; il n'admet et ne veut admettre de justice que dans la paix; il refuse formelle-
ment aux peuples le droit de s'entre-luor. II est de la même église que Tun de ces fiers Américains qui disaient à Voltaire : « Nous n allons jamais à la guerre; ce n'est pas que nous craignions la mort, mais nous ne sommes ni loups, ni tigres, ni dogues, mais humains, mais chrétiens. » Ses discours sont comme lui, tout d'une pièce, plus sincères que polis. Sa conscience lui fait-elle un appel, il obéit et va droit au but comme un boulet ; aucune puissance humaine ne saurait Ten détourner. Ne lui demandez pas ces ménagements dans lesquels les opinions s'enveloppent : il les dédaigne ; il a des formes qui n'appartiennent qu'à lui, une franchise qui touche à la crudité, une originalité et une éloquence qui captivent même quand elles choquent. D'ambition, il n'a que celle de dire ce qu'il pense et ce qu'il sent ; de politique, il n'en sait pas de meilleure que celle dont la Bible lui a livré les secrets. Qu'on le trouve compromettant, maladroit, dangereux, peu lui importe, pourvu qu'il ne se démente en rien et demeure conforme à lui-même. II est quaker en un mot, ami de la paix coûte que coûte, et disposé, pour la maintenir, à beaucoup d accommodements.
M. Cobden est aussi un ami de la paix, mais avec des réserves et sans esprit de secte. La réflexion et le calcul l'ont conduit où la croyance a conduit M. Bright. Volontiers il serait resté en deçà, si son compagnon d'armes y eût consenti ; il n'a marché que par entrai-
nement. Cependant, bien que le but fût commun, les allures ont été différentes ; les deux partisans de la paix ne Tout été ni de la même manière ni par le même motif. L'esprit positif de M. Cobden ne s'est pas entièrement éclipsé dans cette chasse aux chimères; il en a du moins raisonné de sang-froid, sans trop d'illusions ni d'écarts, et en citoyen anglais plus qu'en citoyen de Tunivers. Sa préoccupation principale était ce précieux argent qui s'en va et s'en ira toujours dans ces gouffres sans fond que Ton nomme la marine et Tarmée. 11 cherchait à déterminer par des chiffres précis ce que coûtent aux peuples, année par année, période par période, cette terrible manie qu'ils ont de s'attaquer de temps à autre, et par suite la nécessité où ils se trouvent de se tenir constamment, sur un pied de défense. Ces recherches le laissaient dans upe inquiétude incurable sur les finances du pays, inquiétude que les événements n'ont que trop justifiée. De 13,961,245 livres allouées en 1844, les services de terre et de mer sont arrivés en 1860 à 29,700 livres, sans compter les deux budgets de guerre de 1855 et 1856, — l'un de 48,392,045 livres, l'autre de 78,113,055. Si les receltes ont augmenté, les dépenses ont augmenté dans une proportion incomparablement plus forte, et M. Gladstone a dû dire récemment à la Chambre des communes, en forme d'avertissement : « Entre les années 1842 et 1853 l'accroissement de la richesse générale a été dans la
proportion de 12 pour 100 et raccroîssement des dépenses publiques dans la proportion de 8 3/4 pour 100. Entre les années 1853 et 1859, la richesse, prenant un bel essor, s'est bien accrue de 16 1/2 pour 100; mais les dépenses ont augmenté de 58 pour 100. Telle est la situation en toute sincérité. » Devant de pareils chiffres, comment se défendre d'un peu d'humeur? comment ne pas remonter à la cause de ces sacrifices ?
La justice est en cela d'accord avec l'intérêt; M. Cobden s'est efforce de rétablir par des pieuves historiques. Il a choisi pour exemple celte déplorable prise d'armes de 1793, qui, sauf de courtes trêves, mit l'Europe en feu pendant vingt-deux ans, versa le sang humain à flots et causa des plaies financières que quarante années de repos n'ont pas encore guéries. Le sujet, traité en trois lettres adressées à un pasteur, forme un petit volume ^ où abondent des faits curieux. L'auteur y montre la marche pour ainsi dire irrésistible des ruptures entre les États; il nous fait assister à celle où figurèrent, comme agents principaux, lord Grenville d'une part, le marquis de Chauvelin de l'autre. La correspondance et jusqu'aux billets confidentiels sont cités en détail; on peut juger, on peut conclure. La conclusion de M. Cobden est formelle; il n'hésite pas à mettre les torts du côté de
' * 1793 and 1855 in three ïetters, 1 vol.in-S».
l'Angleterre, el pense qu'avec un peu plus de bonne foi et des façons plus conciliantes, cette guerre, qui allait durer jusqu'à épuisement, aurait pu être conjurée dès le début. Comment fut-on amené à rompre? Par des degrés presque insensibles. Ce n'était d'abord que de l'esprit de dénigrement, quelques écarts de langage, plus marqués dans la presse, plus contenus à la tribune ; puis le ton s'aigrit, on s'accusa de griefs réciproques; on s'observa avec défiance; les armements commencèrent et furent poussés avec vigueur, les notes diplomatiques s'envenimèrent, et cela au point qu*il fallut en venir à une déclaration d'hostilités. Les mésintelligences s'étaient engendrées les unes les autres ; une fois la série commencée, on alla fatalemenl jusqu'au bout. Tel est le souci de M. Cobden : il voit dans le présent des symptômes dont le passé lui démontre la gravité, les récriminations, les armements ruineux, les notes blessantes, et il se dit qu'à persister on serait conduit au même dénoûment. Cette conviction acquise, il n'a point hésité; il s'est mis du côté de l'intérêt et de la jusiice contre des passions qui lui paraissaient irréfléchies.
Longtemps avant que la guerre ne sévît, il avait attaqué Tesprit de guerre. En 1849, il vint à Paris pour assister à un congrès de la paix qui se tint dans la salle Sainte-Cécile. Au milieu des phrases prétentieuses qui s'y débitaient, il sut rester simple, natuid, et prononça en français deux discours qui avaient
au moins Tavantage de conclure. L'un traitait du désarmement naval, et prouvait que oe duel de préparatifs qui dore toujours sans jamais se vider, et où chaque peuple cherche h prepdre l'avance, est h la fois une duperie et une ruine. L'autre discours roulait sur les emprunts de guerre, et proposait, pour les frapper d'impuissance, un moyen plus ingénieux que solide : c'était de s'en tenir systématiquement éloigné. Plus tard, à Londres, il revint sur son idée en l'appliquant à un emprunt autrichien qui s*y était ouvert ; il la reproduisit obstinément dans plusieurs réunions publiques, et pour tous les subsides qui avaient une prise d'armes pour objet. L'argent ne se montra point docile; il continua à ne consulter que sa propre convenance et à chercher ailleurs que dans la politique le mérite et la règle de ses placements. M. Cobden en fut pour ses philippiques; il ne se découragea point et porta devant le parlement la partie de ses plans qui était la plus susceptible d'y être accueillie. Il ne repï ésentî)it plus un bourg, mais un comté. Pourvu d'un double siège, il avait, sur le conseil de ses amis, opté pour le Wesl-Riding du Yorkshirc,rune des plus vastes circonscriptions de l'Angleterre. Il parla dès lors avec d'autant plus d'autorité, qu'il avait derrière lui un corps plus nombreux. Devant la Chambre, réunie en comité de finances, il fit en 1851 la motion formelle d ouvrir, entre la France et l'Angleterre, une négociation pour fixer, de part et d'autre, une limite
aux armements. Il ajouta qu*on s'exagérait les difficultés de Texécution, qu'il y aurait dans tous les cas profit à les discuter. Il indiqua^ comme exemple, ce qui s'était passé, entre le Canada et les États-Unis, au sujet des lacs limitrophes, où le nombre des bâtiments et le partage des eaux avaient été réglés à l'avantage des deux peuples et sans inconvénient sensible dans l'application. Un autre exemple, survenu depuis lors, a montré la Russie et la Turquie limitant leurs forces et souscrivant à la neutralité d'une portion de leurs mers. Il dit enfin que cet arrangement, quel qu'il fût, valait mieux que ce jeu puéril où les deux nations mettent leur argent et leur génie à se surveiII(M* et à se tromper, et qu'ainsi seulement on ferait passer dans les actes une alliance qui jusqu'alors n'avait été que sur les lèvres.
La proposition échoua, on le devine, et il est aisé de s'expliquer cet échec. Une nation ne se lie pas ainsi les mains sans émousser sa foice ni s'exposer à des surprises. Une difficulté déjà grande existe dans le point de départ. Limiter les armements, soit; mais comment, dans quelle proportion? L'Angleterre a la prétention d'avoir une marine supérieure d'un tiers aux marines européennes réunies. Est-ce une donnée admissible? L'admlt-on, il s'agirait encore de savoir sur quoi reposerait ce calcul. Serait-ce dans le nombre jdes navire», dans le nombre des canons, dans la puissance des machines? Aucun de ces éléments ne
fournit une certitude complète : pris à part, on n*en dégagerait pas la valeur exacte, l'unité appréciable, et, à les combiner, les embarras et les mécomptes seraient plus grands ; tout se réduirait certainement à
des approximations où chacun chercherait à faire pencher la balance de son côté. Tombât-on d'accord, ce qui est douteux, il faudrait s'entendre sur un autre point. Celte marine ainsi limitée serait-elle une marine immobile? Lui serait-il interdit d'appliquer à son matériel réglementaire des perfectionnements qui en accroîtraient la puissance? Si elle reste libre d'agir, l'inégalité recommence, et le jeu des rivalités se représente sous une autre forme. Si on l'enchaîne, on n'a plus qu'un art naval stationnaire, voué au dépérissement et atteint dans sa dignité. Enfin où est la sanction d'un tel régime? Le pacte conclu, encore faut-il savoir comment il* sera observé. Un contrôle est donc nécessaire. Ce contrôle, comment l'exercer sans froissements, et, si on ne l'exerce pas, où sont les garanties? Il ne reste que la bonne foi des parties contractanles. Évidemment ce n'est point assez : au premier soupçon, fondé ou injuste, les méfiances se réveilleraient, et la guerre naîtrait des précautions mêmes qu'on aurait prises pour l'éloigner.
' Par ce détail, on peut voir quelle inexpérience apportaient les amis de la paix dans ces questions déli • cates et compliquées. L'intention était droite, honnête; elle ne suffisait pas pour racheter la faiblesse
des moyens. Ils n'avaient plus là, comme pour les matières de commerce, Tautorité d'hommes du métier, ayant réponse à tout, allant au-devant des objections pour les écarter ou les résoudre. Leur point d*appui élait dans une force d'emprunt, dans des généralités qui supportaient mal ^exameI^7 dans des plans dont l'œil le moins exercé eût découvert les lacunes. Quel fonds faire sur de tels ballons dessai? Il n'en faut pas moins savoir gré à M. Cobden et à M. Bright du langage qu'ils ont tenu au sujet de la France dans toutes ces discussions. Ce n'était pas seulement le ton qui convient entre nations qui se respectent, c'était celui qui doit régner lorsqu'on vise à des rapports vraiment affectueux. Que le témoignage fût sincère ou qu'il fût seulement un artifice de plaidoirie, il n'en avait pas moins pour effet de rappeler un peuple hautain, enivré de lui-même, à de meilleures habitudes. Ce qu'ils en faisaient n'était pas sans péril ni dommage pour eux; ils y engageaient leur crédit, leur popularité, leur position; ils voyaient à leurs côtés le vide se faire et le délaissement commencer. Malgré tout, ils ne renoncèrent pas; ils obéirent à leurs sentiments sans tenir compte des suites. En toute occasion, dans la Chambre ou au dehors, ils prirent à cœur de calmer les esprits, d'aplanir les difficultés, de présenter les choses sous le meilleur jour, s'attachant surtout à combattre ce système de mauvais procédés qui entretient l'aigreur et rend la dé-
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fiance incurable. Ils admettaient bien qu'il est des moments où, pour des motifs sérieux, Fanimosité populaire peut et doit être réveillée; ils niaient qu*il fût sage et utile d'en venir là sur le moindre prétexte et à tout propos. Ils trouvaient indigne d'un peuple sensé d'avoir à la fois le défi à la bouche et l'arme au repos, de se répandre en bravades quand il n'était ni dans ses intérêts ni dans ses intentions d'en venir aux mains, et concluaient que la guerre, cette douloureuse nécessité, s'affronte et se poursuit avec d'autant plus de vigueur, qi>'on a la conscience plus libre au sujet des causes qui l'ont amenée.
Pendant six ans, M. Cobden se dévoua à cette défense ingrate de la paix. Quelque part qu'elle fût menacée, on était sûr de le voir accourir; il se fit le champion de I» Russie comme il avait été le champion de la France. A la veille de la campagne de Crimée, il s'associa avec M. Bright pour la frapper d'un blâme formel, et n'en ménagea pas l'expression; ils trouvaient l'un et l'autre l'entreprise inopportune, ruineuse et pleine de mécomptes, même dans l'hypothèse d'un succès. Cette opposition ne cessa point quand les armées furent aux prises ; c'était dépasser la mesure et se condamner sans retour. L^pinion en Angleterre ne pouvait point hésiter là-dessus ; peu lui importait ce que coûterait la guerre, pourvu qu'elle se terminât glorieusement. M. Cobden et ses amis en furent pour leurs calculs et leurs remontrances. En-
gagés de nouveau, deux années plus tard, dans la discussion soulevée par la première querelle avec la Chine, les amis de la paix y eurent du moins Tappui d'un grand parti. Sur la motion de M. Cobden, les Communes désapprouvèrent la conduite du commissaire anglais, et, après ce vote, lord Palmerston, qui avait défendu son agent, eut à choisir entre sa retraite et la dissolution de la Chambre. Il préféra la dissolution ; Topinion publique fut mise en demeure de se prononcer. Pour les partisans systématiques de la paix, la circonstance était critique; ils venaient de se séparer des wighs, lems alliés naturels. On était au printemps de 1857; depuis trois ans, les esprits étaient animés par le souffle de la guerre; Tindifférencc et la tiédeur passaient pour suspectes; encore moins supportait-on une résistance à ce qui faisait battre d'orgueil le cœur du pays. Les élections eurent lieu sous cette impression. Au scrutin, MM. Cobden, Brighl et MilnerGibson restèrent en minorité de voix. Le châtiment était rude, et il portait sur des noms auxquels on ne pouvait refuser ni la considération, ni l'éclat, ni le mérite des services.
Que devenait, pendant cette expérience malheureuse, ridée juste et féconde à laquelle M. Cobden devait sa célébrité? Pour en suivre la marche, il faut remonter de qucl(|nes années en arrière. A peine les réformes commerciales étaient-elles inscrites en germe dans la loi anglaise que M. Cobden eut de plus grandes ambi-
lions pour elles; il songea à les introduire dans les États du continent. Il ne lui suffisait plus d'avoir converti TAngleterre, il voulait convertir l'Europe: entreprise difficile avec les préventions qui s'attachaient à son nom, et surtout prématurée tant que l'expérience insulaire n'aurait pas dit son dernier mot. S'y prendre de si bonne heure, n'était-ce pas prêter le flanc au soupçon et fournir aux défenseurs des tarifs un de ces arguments qui font leur chemin d'une manière d'autant plus sûre qu'ils sont moins sérieux? Un Anglais préchant le libre échange, quel piège ! Évidemment on n'avait pris l'avance au delà du détroit que pour nous (intraîner; la manœuvre se démasquait d'elle-même. Comment supposer qu'un peuple si préoccupé de ses intérêts donnât aux autres un conseil qui ne fût pas entaché d'un sentiment d'égoïsme ? Que pouvait-il nous venir de là, si ce n'est la ruine de nos manufactures, de nos forges, de nos propriétés minérales et forestières? Plus que jamais il fallait se tenir sur ses gardes et repousser l'épidémie par un cordon sanitaire de plus en plus impénétrable. Ainsi, par un renversement d'idées, la présence du chef de la ligue allait contre son but, et créait plus d'embarras qu'elle n'apportait de force au petit nombre d'hommes qui, en France surtout, s'étaient dévoués à la défense de la liberté commerciale. M. Cobden ne s'arrêta point, et il fil bien, ilcvanl les commentaires malveillants. C'était de son plein gré et avec un complet désintéressement qu'il
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voulait répandre des principes dont la vertu lui était démontrée, et qu'il croyait bons pour tous les pays, quelle que lut la condition de leurs industries. Échouâtil dans ce dessein, il aurait au moins l'avanlage de se mettre en rapport avec ceux qui partageaient ses idées. Il quitta l'Angleterre dans les derniers mois de 1846. Paris fut naturellement sa première étape ; il y trouva un groupe d*amis qui s'y essayaient à l'agitation avec plus d'ardeur que de fruit. On le fêta en famille. Des économistes, des hommes politiques, lui donnèrent un banquet où il eut l'occasion de montrer ce qu'il y a chez lui de rares et solides mérites. Dans un discours d'un français très-pur, et auquel l'accent ajoutait um.' saveur particulière, il résuma les travaux de la ligue, les objections qui lui avaient été faites et les réponses à ces objections. Les convives restèrent charmés du ton simple et modeste, de la grâce et de l'aisance de l'orateur. A Bordeaux, où il se rendit ensuite, sur cette ferre des grands crus, le voyageur ne pouvait éluder un sujet que, par calcul ou par rélicence, la réforme anglaise n'avait pas encore compris dans ses affranchissements. Il s'en tira d'une manière plus spirituelle que concluante. Rendant justice au mérite des vins qull avait goûtés, il ajouta qu'il ne connaissait pas de remède plus sûr contre la manie du porto, et que le triomphe du claret, s'il était ajourné, n'en serait pas moins certain. Après un court séjour aux Pyrénées, M. Cobden passa en Espagne. J'ai sous les yeux des
noies sur ce voyage, qui fut une succession de banquets, d'adresses et de diplômes. Les sociétés savantes tinrent à honneur de l'avoir pour membre ou pour associé. Il visita Barcelone, Malaga, Valence, Xérès, Séville, recueillant des adhésions et emportant des promesses. A Madrid, le banquet qu'on lui donna était présicfê par l'un des vétérans de la science économique, Florès Estrada. Mêmes démonstrations en Italie, où il arriva au printemps de 1847. La doctrine y avait des foyers consacrés par la tradition et entretenus par Télude; l'héritage des Verri et des Galiani n'était pas resté vacant. A Turin, à Bologne, à Florence, à Rome, à Naples, on le harangua dans cette langue italienne qui prête si bien à Temphase. Dans les deux péninsules, M. Cobden laissait plus que des amis, il laissait des écoles florissantes, qu'il avait animées par sa présence et fortifiées par ses conseils.
Au fond pourtant, il y avait là plus de satisfactions personnelles que de conquêtes pour ses idées. En Angleterre, M. Cobden ne se fût pas contenté de l'apparat ; il n'aurait pas cru qu'il suffît de traverser son pays pour le soumettre ; il apportait là dans son entreprise tout ce qu'il fallait y apporter pour obtenir des résultats sérieux : la connaissance de la langue et des hommes, Tétude du terrain, la patience et le temps nécessaires, l'argent aussi, ce nerf de toute guerre. II faut donc voir dans cette promenade du chef de la ligue à travers le continent moins un effort caractérisé qu'un
délassement après de longs travaux. A sa rentrée en Angleterre, il pouvait dire aux voyageurs de profession qu*il avait fait son tour de France, d'Espagne el d'Italie, avec des honneurs et un cortège qu'aucun d'eux, si opulent qu'il fût, n'eût obtenu même à grands frais. Dans cette limite, l'ambition de M. Cobden n'avait rien d'excessif; elle aurait eu ce caractère, s'il avait cru que quelques mot$ semés au passage auraient la vertu de gagner les populations et d'amener les intérêts à résipiscence. Les intérêts ne désarment pas ainsi; ils sont d'une nature opiniâtre, et ils le prouvent chaque jour. Quand on les tient pour vaincus, ils se redressent avec l'énergie du désespoir; même à terre, ils luttent encore. Quelle action M. Cobden aurait-il pu exercer sur eux? Les sentiments, la langue, tout différait. Son influence ne s'étendait pas dès lors au delà du cercle d'esprits déjà convaincus qui s'étaient formés sans lui ou avant lui, et qui s'associaient à ses victoires comme à un triomphe commun. Après comme avant sa visite, les économistes du continent restaient aux prises avec des intérêts irrités, ombrageux et intraitables; la réforme anglaise, loin de dompter ces intérêts, n'avait fait que les aigrir.
De retour à Manchester, il y reprit le cours de ses occupations positives. Quoique le pouvoir eût changé de mains, la liberté commerciale n'était pas menacée; elle gagnait au contraire du terrain : les tarifs étaient de plus en plus élagués; les privilèges de navigation allaient
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disparaître. Ce fut à la réforme électorale qu'il s'attacha. A Leeds, à Wakefield, centre du comté qui l'avait nommé, il revint à diverses reprises, devant des réunions imposantes, sur le travail des listes et l'utilité qu*il y avait à inscrire le plus possible d'électeurs à 40 shillings. En attendant que la loi fournit d'autres armes, il ne fallait pas négliger celle qu'elle mettait à la disposition des hommes vigilants. L'avis fut écouté, et pendant plusieurs années l'enregistrement électoral fut mené avec zèle et surveillé avec soin. On préparait ninsi les éléments d'une réforme plus complète, qui, des vieux bourgs, devait faire passer la prépondérance dans les centres populeux. Quant aux limites de cette réforme, il ne semble pas qu'elles aient été dès lors fixées parmi les membres de l'ancienne ligue. Le vote secret, Textension du suffrage, semblent être les seuls termes sur lesquels on fût d'accord; en allant plus loin, on eût craint de se confondre avec les radicaux et les chartistes, et d'aboutir aux déceptions du suffrage universel. Ces travaux, commencés en 1849, conduisirent M. Cobclen jusqu'à l'époque où il perdit complètement sa voie et se vit abandonné par ses commettants. Destitué par le scrutin, il supporta dignement son échec, et, malgré les instances qu'on lui fit, il se refusa à d'autres candidatures dont les chances étaient certaines. Des affaires de famille, le soin de sa santé, contribuaient à l'éloigner de la vie publique ; le goût du repos, après tant d'agitations, lui était venu.
1)6 Ér.ONOMISTES MODEUNES.
II était sincère en cela ; il n'y mettait ni calcul, ni fausse t^W coquetterie. Pour supporter la lutte et en affronter les ^wàs,' émotions, il lui fallait la conscience des services qu'il iiAe \ pourrait rendre. Moins écoulé, il se sentait affranchi et tressa disposait librement de lui-même. ^t
Pendant deux ans, il garda un silence absolu et ^l s'effaça complétejnent. Au printemps de 1859, des ^^ intérêls particuliers l'appelèrent aux États-Unis; il n'y '^n sortit pas de sa réserve. A deux titres, il se trouvait là rèpo sur son véritable lorrain : comme champion de la li- enjoi berté commerciale, comme ami de la paix. Aucun pays k \ ne se prête davantage aux ovations, et pour les voir }m se multiplier, il eût suffi d'y consentir. M. Cobden ré- m sista ; il n'accepta que les témoignages qu'il ne pouvait ou empêcher et ceux qui avaient un caractère privé. A iei Washington, il fut l'hôte du président de la république, % et reçut du congrès un vote de compliments accom- jj pagné des discours les plus courtois. Dans les villes ^ où il séjourna, il rencontra le même accueil sans dis- \
tinction de partis ni de classes. Pendant ce temps, l'Angleterre lui ménageait une surprise des plus flatteuses. Celte réparation dont il n'avait pas voulu quand il élail sur les lieux, absent et à son insu, on la lui imposa, et si complète qu'elle dut effacer tout souvenir amer, s'il en eût gardé. Le bourg de Rochdale l'avait élu au parlement, et lord Palmerston lui réservait une place dans le nouveau cabinet, celle de président du bureau du commerce. C'est à Liverpool seulement et à
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son retour que M. Cobden apprit les deux nouvelles. Ses amis, venus des comtés voisins, l'attendaient sur le môle pour le féliciter; trois députations et quatre adresses occupaient le second rang avec l'appareil ordinaire. Bien qu'après onze jours de mer, pendant lesquels il n'avait vécu que de sorbets, il fût exténué de fatigue et eût préféré le repos à toute espèce d'ovation, il n'en reçut pas moins les députations et les adresses, répondant à chacune avec une liberté d'esprit et un enjouement qui n'avaient rien d'un malade. Il parla, dit un journal anglais, en enfant terrible, et laissa prévoir ses dispositions au sujet des offres du premier ministre. Sans se lier les mains et en répétant qu*il s ouvrirait d'abord à qui de droit, il maintint ses anciennes opinions sur la paix, sur les taxes indirectes, sur la liberté du commerce. Celaient autant d'incompatibilités. Quelle figure eût-il faite auprès de lord Palmerston avec des convictions aussi absolues, aussi inflexibles? Gêné lui-même, il eût été pour ses collègues un embarras; à la première occasion délicate, il se fût retiré de son propre mouvement, ou eût ^téjeté à la mer comme un hôle dangereux. Il ne voulut pas s'exposer à cette alternative : son premier et son dernier mot furent un refus.
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Il n'en sut pas moins de gré au cabinet d'une oflre qui aurait pu être une charge et qui restait un honneur. Dans des conditions plus libres, il ne renonça point à Tappuyer et à le servir. L'occasion s en présenta bientôt. Sa santé ne lui permettait plus d'habiter l'Angleterre pendant l'hiver; il fallait à sa poitrine un air plus doux et une température plus égale. Dès les premiers jours d'octobre 1859, il passa en France. Ceux qui l'ont vu alors savent que le hasard est pour beau^ coup dans l'événement qui a marqué son séjour. Il ne venait à Paris que pour rejoindre ses enfants, qui y achevaient leur éducation. Un entretien avec le chancelier de Téchiquier, M. Gladstone, était le seul élément qu'il eût emporté de Londres ; il n'avait ni mission précise, ni caractère officiel. Ce fut librement, sur sa propre inspiration et sous sa responsabilité seule, qu'il fit les premières démarches pour un rapprochement de TAngleterre et de la France sur le terrain commercial. Dévoué à ses idées, il ne résistait pas au désir de les introduire partout où elles étaient méconnues. Le besoin d*agir, de paraître, qui avait sommeillé pendant trois ans, s'était réveillé chez lui. Il vit ses amis, sonda le terrain, avec peu d'espoir d'abord, puis avec plus iiC confiance. Dès le début, il comprit où était le véri-
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table levier, et, écartant les scrupules, il y eut recours en homme qui tient moins à la forme qu'au fond. L'agitation en France ne pouvait pas avoir un caractère libre et populaire; c'est dans les sommets d\i gouver* nementqueM. Cobden la transporta. Il lui était réservé de réussir deux fois au prix des plus manifestes contrastes. La pensée d'uù traité de commerce entre les deux nations avait été souvent mise en avant, puis abandonnée ; on la reprit dans Tintention de la faire aboutir. Sur ce point, les institutions en vigueur sont sobres de formalités; les traités de commerce restent pour la France en dehors des délibérations ordinaires et entrent dans les attributs, de la souveraineté. Il s'agissait de convaincre quelques hommes dont les conseils avaient du crédit, et qui avaient qualité pour les faire entendre. Pendant six semaines, M. Cobden s'en occupa; le terrain était plus facile, mieux préparé qu'il ne l'imaginait. Dès ce moment, l'aflaire prit un auti*e tour; des énonciations précises remplacèrent les termes assez vagues dans lesquels on s'était d'abord renfermé. Les points de détail furent débattus, réglés, sans qu'il s'élevât de difficulté sérieuse ; des deux côtés, le désir de conclure dominait les négociations. L'An* gleterre abolissait, sauf deux ou trois réserves, tous les droits sur les objets manufacturés; elle réduisait dans une targe^ proportion les droits sur les eaux-de? vie et les vins; sur quelques autres articles, elle ne maintenait que des taxes d'équilibre correspondant à
iOO ÉCONOMISTES MODERNES.
des taxes intérieures. Toutes ces concessions, à part un petit nombre, étaient immédiates. La France, à diverses dates, supprimait la prohibition pour la remplacer par des droits dont le maximum serait de 30 pour 100 de la valeur *, abaissés à 25 pour 100 à une époque déterminée; elle réduisait en outre les droits sur la houille et le coke, la fonte, les fers et les aciers, les outils et les machines, les fils et les étoffes de lin et de chanvre. Telles étaient les conditions principales sur lesquelles Taccord s'était établi. Alors, mais seulement alors, la mission de M. Cobden changea de nature. De négociateur il devint plénipotentiaire, et mit sa signature au bas du traité. Peut-être n'était-il pas le moins étonné d'avoir si bien réussi.
Ce traité a été vivement attaqué des deux côtés du détroit. On lui a reproché de n être pas assez étudié, de violer les principes, d'être onéreux aux deux parties. Un mot suffit pour le défendre : il est ce qu'il pouvait être, rien de plus, rien de moins. S'il blesse profondément les favoris du privilège, il ne donne pas aux amis de la liberté une satisfaction sans mélange. Pour les uns il va au delà, pour les autres il reste en deçà d*un arrangement vraiment profitable aux intérêts du pays ; puis une condition essentielle lui a manqué, cest le débat libre. On peut regretter en outre que M. Cobden ne se soit pas eflfacé de lui-même, quand il
* Ces droits ont été, par le traité définitif, généralement (ixés audessous de cette limite. Us variaient de 8 à 22 pour 100.
a \u que les choses relevaient d'une influence prépondérante . Il aurait laissé à d'autres le soin d achever , à titre accrédité, ce qu'il avait commencé un peu à l'aventure et de son propre mouvement. II eût été moins exposé, moins attaqué ; il est vrai qu'il y eût perdu l'avantage d^ètre noblement défendu par M. Gladstone. « Quant à M. Cobden, a dit le chancelier de l'échiquier, parlant dans un temps où toutes les colères sont éteintes, je ne puis m'empècher de lui exprimer mon obligation des peines qu'il a prises et des sacrifices personnels qu'il a faits pour assurer le succès d'une mesure qu'il considère, lui si bon juge, comme l'un des plus grands triomphes de la liberté commerciale. C'est un grand bonheur pour un homme qu'ayant, il y a quinze ans, rendu à l'Angleterre un service signalé, il ait eu cette heureuse fortune de pouvoir rendre de nouveau et dans la même cause un service équivalent à son pays, qui, je l'espère, ne se montrera point ingrat. » La réponse à cette dernière phrase ne s'est pas fait attendre; un mois après, la Cité de Londres accordait à M. Cobden le droit de bourgeoisie.
Vingt années de la vie de M. Cobden, les dix premières surtout, ont été un duel acharné contre des institutions vivement défendues. On l'a vu, en huitjours, parcourir cinq cents lieues et parler dans six réunions différentes, en prenant à peine quelques heures de sommeil. Sa volonté dominait ces fatigues où de plus vigoureux eussent succombé. Si le corps parait frêle.
l'esprit est indomptable. Volontiers M. Cobden garde le silence et se tient au repos; mais vienne le moment d'agir, rien ne l'arrête. Il recommence alors sa lutte obstinée Jusqu'à épuisement des forces. Son visage pensif semble réfléchir un travail intérieur; il ne s'anime que sur les sujets qui le touchent. S'il a de l'ambition, elle se déguise sous une modestie naturelle et une simplicité de manières qui ne sont pas sans charme. On voit un homme qui se contient; rien du tribun populaire, comme on se le figure sur ce mot. Ce calme et cette réserve ont désarmé bien des préventions. Quand il entra aux Communes, son nom ne se séparait pas des vivacités de langage qui accompagnent les luttes extérieures. Peu à peu, par sa modération, il a gagné ceux qui l'ont mieux connu et ramené les autres à des sentiments moins hostiles. 11 n'est plus au parlement comme yn homme qui en a forcé les portes; il est de la maison, et on compte avec lui. A-t-il pour cela l'étoffe d'un homme politique? 11 s'en défend et il a raison. On homme vraiment politique se classe mieux et d'une manière plus nette que M. Cobden ne Ta fait. Il ■est des choses auxquelles il se résigne, d'autres dont il sait se défendre. Même en vue d'un supcés, il n'accepterait pas certains compromis, il ne prendrait point de toute main ce qui flatte ses idées favorites. Pour rhon)me politique, il y a plus que des devoirs de con- •science, il y a des devoirs de parti; il y a aussi cet esprit de discipline qui crée les liens, réprime les écarts
RICHARD G0BDEI9. 103
et constitue la force. Comme Tarmée, la politique a ses cadres : rester en dehors, ne relever que de soi, est un moyen de se mettre mieux en vue, mais on y perd lés bénéfices de la règle en courant les risques de l'isolement.
Il est vrai que, si M. Cobden n'est pas d'un parti, iP est d*une école avec M. Bright et quelques membres de la chambre des Communes. Que veut cette école? où va-t-elle? qm se propose-t* elle? Il serait difficile de le dire au milieu dés contradictions qui s'y montrent. Elle a tout à la fois des appétits effrénés de liberté et de singulières faiblesses pour le despotisme. Ces mè- Janges adultères répugnent à des esprits sincèrement libéraux. Il faut qu'une école, puisque école il y a, se garde des mauvaises alliances, ne frappe pas à tort et à travers, au gré du caprice ou d'on ne saurait dire quel intérêt du. moment; il faut surtout qu'elle distingue nettement ses amis et ses ennemis, qu'elle s'appuie sur les uns et rompe avec les autres. On n*est un parti et même une école qu'à ce prix. Au fond, chez les hommes de Manchester, le sentiment est démocratique; c'est dans Texcès de ce sentiment qu'ils puisent leur haine pour une liberté relative, et leurs condescendances pour le despotisme s'expliqueraient par un penchant secret pour le despotisme de la multitude. Ils devraient pourtant en être guéris par le souvenir des épreuves qu'ils ont traversées, quand le chartisme grondait à leurs portes avec ses violences contre les
personnes et ses attentats contre les propriétés. Voudraient-ils se confondre aujourd'hui avec Feargus O'Connor et ses bandes? Non, ils s'en défendent, et on doit les croire. Dans la chambre, hors de la chambre^ ils se séparent ouvertement des radicaux; mais s'ils ne sont ni radicaux, ni chartistes, ni wrhigs, ni tories, que sont-ils? Se réservent-ils d'être un peu avec tout le monde, un peu contre tout le monde, suivant les cas, les besoins, les inspirations de leur fantaisie? Ce serait une gageure qu'ils ne pourraient pas pousser bien loin. Quelque art qu'ait mis M. Bright à s'emparer de ces riches et laborieuses populations du comté de Lancastre, qu'il alarme ou excite à son gré en leur montrant tantôt la guerre à leurs portes avec la clôture des mers, tantôt la noblesse les insultant du haut de ses bourgs-pourris, il arrivera un jour où, lasses d'être ballotéesde la cupidité à l'envie, elles lui demanderont ce qu'il est, où il va, ce qu'il entend faire, où il prétend les conduire. Il faudra s'expliquer alors et trouver autre chose que des terreurs à froid et des déclamations sans consistance.
Comme économiste, M. Richard Cobden n'a rien dit, rien écrit qui ressemble à un corps de doctrines. Il a été conduit à la science par l'observation plutôt que par la réflexion, et par les faits plus que par l'étude. Cette méthode n'est pas la moins sûre : elle peut laisser quelques points dans l'ombre, elle n'égare jamais. De quelques principes bien éprou vés , le chef de 1 a ligue tirait
RICHARD GOBDEN. 105
avec discernement toutes les conséquences dont ils étaient susceptibles. On peut le voir à ses discours : rarement il y cite les maîtres de la science, encore moins s'y livre-t-il i des controverses. Il se contente de ce qu'il y a de plus élémentaire, de ce qui est à la portée de tous ses auditeurs, et rapplic|ue vigoureusement à la défense de sa cause. Rien d'obscur d'ailleurs ni de tendu, pas même l'ombre d'une subtilité. Le sujet y eût cependant prêté : il s'agissait de la loi des grains et de la rente du sol ; n'était-ce pas le cas de s'appuyer sur la théorie de Rîcardo? Il ne la mentionne même pas; il sent qu'elle est un embarras plutôt qu'une force. La notion de la rente, comme on l'appelle, le touchait moins que ses effets, et il aimait mieux combattre la rente dans ses abus que la définir dans ses origines. Quand la docti*ine se montre chez lui, elle ne laisse dans l'esprit ni trouble ni confusion; elle est d'une clarté qui frappe, elle va droit au but. Ce n'est donc pas comme savant qu'il a rendu à l'économie politique des services que l'on ne saurait méconnaître : c'est plutôt comme metteur en œuvre et praticien. Avec une idée simple et juste, obstinément reproduite et sous les formes les plus variées, il a fait, en sept ans, gagner à la science plus de terrain qu'elle n'en avait, par ses seules forces, gagné pendant un demi-siécle. Adam Smith avait répandu la semence, d'autres ensuite l'avaient vue lever; M. Cobden a eu les honneurs de la moisson.
En résumé, il y a dans la vie de M. Cobden trois périodes que, pour le bien juger, il ne faut pas con* fondre. Dans la première, il est l'agitateur purement anglais, sortant de sa fabrique pour annoncer à ses compatriotes que Theure de la liberté commerciale est Tenue, et qu'au prix de tous les saoifices de temps, d'argent, de paroles, il faut qu'elle devienne la loi du pays. On a vu ce qu'il lui en a coûté pour cela, et quelle somme d'efTorts il a dépensée. Si la résistance est opiniâtre, l'attaque ne, l'est pas moins. De part et d'autre, to4ites les forces, toutes les énergies se produisent ; l'opinion se forme, s'éclaire, et le champ du combat reste à ceux qui ont pour eux la vérité, la justice et le nombre. Devant cet arrêt, les vaincus se résignent, et par une modération plus grande les vainqueurs désarment. On arrive au but, on ne le dépasse pas. Ainsi se passent les choses dans une société qui dispose d'elle-même. C'est le beau moment de M, Richard Cobden, son titre réel, une victoire qui l'honore. 11 s'en enivre et veut aller plus loin, imposer à TEurope «e que dans son pays il a conquis pied à pied. Pour renseignement des autres peuples, peut-être aurait-il mieux valu s'en remettre au spectacle de l'expérience ianglaise et à l'impression lente, mais solide, qu'elle laissait dans les esprits. Il n'est ni dans les habitudes, ni dans les goûts de l'économie politique d^avoir l'arbitraire pour appui. Enfin la troisième période est 4^elle où M. Cobden, à ses risques et périls, se fait
Tavocat systématique de la paix. De ce thème, il n'y a rien à dire, si ce n'est qu'il est épuisé, et que le reprendre, c'est montrer beaucoup de candeur. Toutefois ce qui est plus nouveau et moins acceptable, c'est le langage que tiennent quelques hommes de l'école de Manchester,. M. Bright entre autres, pour assurer coûte que coûte, l'effet de leurs opinions ; ce sont les moyens dont ils s'appuient pour comprimer ce qu'il y a dans l'homme de plus généreux et de plus viril, le point d'honneur par exemple, qui est la meilleure garantie de la dignité d'un peuple ; c'est la manière dont ils fouillent dans les cœurs pour y réveiller ce qu'ils renferment d'instincts et de sentiments inférieurs. Il y a là un oubli du sens moral, contre lequel on ne saurait protester par des paroles trop sévères. Ces appels constants à l'intérêt, à l'intérêt seul, à un intérêt étroit, égoïste, exclusif, sont du plus détestable exemple, et, s'ils étaient écoutés, ils aboutiraient infailliblement à l'abaissement des caractères et à la décadence des institutions.
EilÊDÈRlC BASTIAT^
Il n*est point de tâche plus douce que d'avoir à raconter la vie et à juger les œuvres d'un honnête homme, d'un de ces hommes chez qui le caractère est resté en complet accord avec le talent, et qui, après avoir choisi leur route, se sont fait un devoir de n'en jamais dévier. A ce titre, un nom cher à tous les défenseurs des doctrines économiques mérite l'attention et commande Testime. Dans le cours d'une vie trop tôt brisée, Frédéric Bastiat a eu ce mérite, assez rare, de ne pas se donner de démenti, de demeurer jusqu'au bout fidèle à des croyances Irès-con testées, de les défendre avec un courage égal à son désintéressement, et de montrer dans cette lutte un fonds de sincérité, de simplicité, qui désarmait ses adversaires. On lui a attribué après coup des ambitions qu^il n'avait pas ; on a voulu faire de Bastiat un chef d'école, un réfor-
* Œuvres complètes de Frédéric Bastiat, revues et annotées d'après ses manuscrits, par MM. Paillottet et R. de Fontenay. Paris, 1858.
mateur : sa modestie eût repoussé des prétentions si grandes. D'ailleurs, à en juger par les travaux qu'il nous laisse, des qualités essentielles lui eussent man* que. Il n'avait ni l'esprit de méthode, ni la sobriété, ni la justesse qui distinguent l'enseignement des maîtres ; il était plus ingénieux que solide, cédait trop à sa verve, et ne savait pas assez se défendre des emportements de la composition. Les circonstances y entrent pour beaucoup sans doute, et avec Tâge cet esprit si fécond se fût probablement mieux réglé ; mais tel qu'il se présente, et qu'il nous est permis de l'apprécier, Bastiat ne saurait sans exagération être mis au niveau des hommes dont la temps a consacré les titres. Il n'est pas même, en économie politique, ce que l'on peut appeler un général d'armée, menant au combat des forces régulières. C'est le plus brillant capitaine de partisans que Ton puisse voir, connaissant à fond la guerre de détail et y déployant de grandes ressources, payant toujours de sa personne et tenant à honneur d'être en avant de tout le monde et au poste le plus périlleux.
En politique, ce fut également son rôle, quoique beaucoup plus effacé. Ni sa santé ni ses goûts ne lui permettaient d'y apporter des habitudes aussi actives. Ses opinions étaient d'ailleurs assujetties à des scrupules de conscience qui le vouaient à l'isolement, et dont il faut chercher la cause dans des doctrines trèsarrêtées. Trop conservateur pour les républicains.
110 ÉGONOmSTES MODERNES.
trop répuUicain pour les conservateurs, il ne fut pour ainsi dire d'sjucun parti pendant les trois années agitées qu'il passa au sein des assemblées délibérantes, de 1848 à 1850. Le peu de bruit qu il y fit se rattache à des projets où la droiture des intentions ne rachète pas la singularité des vues. Cela se conçoit : Bastiat n'était arrivé à la politique que par l'économie politique; malgré tout et en toute circonstance, il est resté fidèle à ses origines. Son point de départ était une confiance absolue et inébranlable dans l'exercice de la liberté, à quelque objet qu'on l'applique et dans toute la sphère des relations sociales. Il n'était pas de ceux qui font de la liberté moins un principe qu'un instrument, qui l'acceptent quand ils y entrevoient nn profit et la repoussent quand ils en redoutent un préjudice, qui la présentent tantôt comme un bien, tantôt comme un mal, au gré de leurs passions ou de leurs intérêts. Bastiat savait quels risques court la liberté dans ces distinctions abusives; il la voulait en toute chose et pour tout le monde« il la croyait assez forte pour porter en elle le remède à ses propres écarts ; il se disait que les servitudes s'engendrent, et que, jaloux de s'en affranchir lui-même, il ne devait pas y condamner autrui. En cela il était conséquent; mais dans le monde politique, où tout se compose de transactions, où les faits tiennent plus de place que les idées, une telle disposition le laissait à l'écart des grands courants de l'opinion, presque seul de sa catégorie,
FRÉDÉRIC BASTIÂT, 111
comme an rèvear digne de respect, et qui, pour s epargner des démentis, se résigne à une abdication volontaire.
Quoique Bastiat soit mort à près de cinquante ans, sa carrière militante n'embrasse que six années, et il y tilt jeté, comme on le verra, presque malgré lui et par le plus singulier des hasards. Né à Bayonne le 19 juin 1801, il resta orphelin de très-bonne heure, sous la tutelle de son grand-père et d'une tante qui lui a survécu, après ravoir entouré pendant son enfance de soins maternels. Son éducation, commencée au collège de Saint-Sever, s'acheva à Sorèie, et fut marquée par des succès. Au sortir de là, il entra dans le comptoir de son oncle, négociant à Bayonne, destiné, à ce qu'il semble, à lui succéder et à suivre la carrière du commerce. Une correspondance avec quelques amis *, qui a été publiée dans le premier volume de ses œuvres, indique qu'elles étaient dès cette époque les préoccupations et les incertitudes de son esprit. Bastiat cherche sa voie; il s'adresse à la philosophie, puis à la religion, aux influences supérieures, comme à son véritable élément, peut-être aussi comme à une diver-
* MM. Félix Coudroy et H. V. Galmétes, aajourd'liui conseiller à ia cour de Gassalion.
sien nécessaire au milieu des travaux positifs auxquels il e§t assujetti. Il est artiste encore; il aime et étudie la musique, et se prend pour le violoncelle d'un goût qui ne Tabandonnera plus. Au fond, le maniement des affaires et la poursuite de la fortune lui conviennent peu : la vocation n'y est pas, il y apporte des sentiments trop libres, trop dégagés de calcul personnel ; il se sent mal à l'aise dans un comptoir, et au premier prétexte il s'empressera d'en sortir. Ses besoins sont ceux d'un sage, il en a pris la mesure dès Tâge de dixneuf ans, et il n'enlend pas, comme il Fécrit à un de ses confidents, « s imposer pendant de longues années le fardeau d'un travail ennuyeux pour posséder le reste de sa vie un superflu inutile. » Dans le commis, il y a toujours du philosophe, et l'un nuit à l'autre. En matière de commerce, mieux vaut agir que raisonner.
Cependant il a entrevu, au milieu de cette besogne aride, le but vers lequel ses efforts tendront plus tard, et dont la recherche mettra son nom en évidence. « Un bon négociant, dit-îl, doit connaître l'économie politique, ce qui sort du domaine de la routine et exige une étude approfondie. » Deux auteurs , Jean - Baptiste Say et Charles Comte, semblent surtout avoir fait une profonde impression sur lui; il s'empare de leurs idées pour les appliquer et les commenter; il y trouve ce charme et cet intérêt qui naissent d*une discussion méthodique et frappent d'une vive lumière les esprits disposés à la réflexion. Il y joint l'analyse
de ses propres sentiments, et le premier qu'il éprouve est un démenti qu'il s'inflige à lui-même. Ainsi on a pu le voir, dès ses débuts, animé d'un dédain pour la richesse qui sera la règle de sa vie, et pourtant, en contact avec les écrivains qui en ont le mieux vérifié les lois, il se trouble, il hésite, il ne veut pas que son indifférence puisse être prise pour un point de doctrine. c< Le vil métal, dit-il, n'est plus aussi vil à mes yeux... C'est un sot préjugé qu'on puise dans les collèges que celui qui fait mépriser l'homme qui sait acquérir avec probité et user avec discernement. Dans aucun temps, les hommes n'ont eu de renoncement à euxmêmes, et selon moi ce serait un grand malheur que cette vertu prit la place de l'intérêt personnel... Le renoncement à soi-même est presque la destruction de la société.» Maximes qu'un casuiste taxerait de relâchées, et dont la meilleure critique se trouve dans la conduite de celui qui les a émises!. Personne moins que Bastiat n'eut souci des biens de ce monde et ne fit preuve de plus de renoncement ; il était en cela de la famille des économistes, qui, aux prises avec les définitions de la richesse, ont presque tous négligé les moyens de l'acquérir.
Dès ce moment aussi, les sentiments politiques de Bastiat s'éveillent et se dessinent. Il appartient à cette ^génération qui sut lutter pour le triomphe de ses droits, et les mit par sa fermeté au-dessus des atteintes de la violence. L'enthousiasme était grand alors, et
il était sincère; on avait dans les institutions du pays une foi exempte de calcul, et qui a survécu dans bien des âmes aux plus douloureux mécomptes. Bastiat était ce que Ton nommait un libéral, et jusqu'au bout il est resté un libéral : il est mort avec toutes les croyances, ou, si Ton veut, toutes les illusions de sa jeunesse. Au moment où éclatèrent les événements de juillet 1830, il était à Mugron, dans les Landes, près de son grand-père ; déjà il a rompu avec le comptoir et la spéculation maritime, et c'est vers Tagriculture qu'il dirige son activité. Il a sous sa main un domaine de deux cent cinquante hectares, qui comprend douze métairies et comporte une grande variété de cultures ; il n'entend pas rester dans l'ornière, et veut se signaler par des améliorations qui seront un profit pour lui et un exemple pour ses voisins. Il parle d'aller en Angleterre et d'y étudier les bonnes méthodes, d'acheter du bétail, des instruments perfectionnés, d'introduire l'assolement dans une province qui y est réfractaire, de faire, au prix de quelques sacrifices, des expériences qui frappent les plus incrédules et entraînent les plus irrésolus. Dans cette carrière nouvelle, tout l'attache, tout lui sourit ; il n'a qu'une crainte, c'est d'être audessous de la responsabilité qu'elle impose et de manquer des connaissances nécessaires pour y réussir. Nonseulement il consulte les ouvrages spéciaux, mais il songe à s'initier aux sciences accessoires, l'histoire naturelle, la chimie, la minéralogie. En même temps, il
appUque à radministration rurale les habitudes exactes du commerce, cherche à établir une balance entre la dépense et le produit, non-seulement dans lensemble, mais dans le détail, et pour chaque nature d'exploitation: soins ingénieux qui ne le mettront pas à l'abri des mécomptes qui accompagnent un apprentissage! Il lui manque ce qu'aucune méthode ne remplace, Tamour du gain, l^esprit de défiance et la volonté de se défendre contre les petits pillages qui sont la plaie et recueil des cultures morcelées.
C'est au milieu de ces travaux que la chute de la branche ainée 4e Bourbon vient le surprendre. Il n'hésite pas, quitte Mugron et court à Bayonne pour s'y mêler au mouvement. La Victoire du peuple l'enivre; il ne veut pas qu'elle demeure incomplète sur le petit théâtre où il lui est donné d'y concourir. Bayonne s'était prononcé; la citadelle seule tenait encore, le drapeau blanc continuait à y flotter, et on parlait en outre d'une concentration de troupes espagnoles sur la frontière. C'était un danger, et Bastiat ne fut pas des derniers à le signaler; la dynastie vaincue pouvait, en gardant Bayonne, s'appuyer sur TEspagne et les Pyrénées, et s'en servir comme d'une base d'opérations pour soulever l'ouest et le midi. 11 s'entendit avec quelques amis, rédigea une proclamation, forma un corps de six cents jeunes gens bien résolus , et ne désespéra pas de réduire la citadelle par un coup de main.
Rien de plus animé, de plus martial que la lettre ^ où il expose ses plans et raconte ses craintes. « Il faut, dit-il, que le drapeau national soit arboré partout d'ici à ce soir; sans cela, je prévois dix ans de guerre civile, et quoique je ne doute pas du succès delà cause, je sacrifierais volontiers jusqu'à ma vie pour épargner ce fléau à ïios misérables provinces. » Même avec la perspective d'uîi échec, il ne. se décourage pas; il ira remuer la Chalosse, pendant que ses camarades en feront autant pour les Landes, le pays basque etleBéarn; par ruse et par force, ils amèneront la garnison à merci. Heureusement ces ardeurs juvéniles ne furent pas mises à répreuve; devant leffet moral des événements, toute résistance avait cessé, et dans la journée même la citadelle ouvrit ses portes. Au lieu d'un combat, il y eut une fête; au lieu de sang, il ne coula que du punch et du vin. « Les officiers, dit Bastiat, étaient plus chauds que nous, comme des chevaux échappés sont plus gais que des chevaux libres. » Le sous-préfet, vaincu par lopinion, s'était décidé à publier des ordres que, pendant quarante-huit heures, il avait tenus secrets; la révolution s'accomplissait paisiblement à Bayonne comme ailleurs, et le jeune économiste en fut pour ses plans de campagne.
11 faut croire que la fermeté dont il avait fait preuve pendant cette courte crise m fut pas entièremafit per-
* Lettre à M. Coudroy du 5 août 1850.
FRÉDÉRIC 6ASTIAT. 117
due pour lui ; il compta désormais parmi les hommes en vue. Pour peu cependant qu'on ait connu Bastiat, on sait qu'il mit à fuir les fonctions publiques le même soin que d'autres mettent à les rechercher. S'il fut en 1831 juge de paix du canton de Mugron, et en 1832 membre du conseil général des Landes, cest que Testime locale le désigna, et que ces témoignages de confiance eurent un caractère spontané qui remporta sur ses scrupules. Déjà même, et quoiqu'il eût à peiné l'âge requis pour l'éligibilité, on songeait à le charger d'un mandat plus important encore et à l'envoyer à la Chambre des députés. A trois reprises, cette candidature fut mise en avant par des personnes notables, sans qu'on exigeât de Bastiat d'autre concours qu'un acquiescement personnel , en lui épargnant les démarches qui étaient si préjudiciables à la dignité de la fonction. U faut ajouter que ses chances n'étaient pas grandes; il s'était rangé dans ce qu'on nommait le parti du mouvement, et, après avoir fait une brillante exception pour le général Lamarque, le département des Landes tendait à se rapprocher de plus en plus par ses choix de la politique du gouvernement. Le nom de Bastiat ne resta donc en évidence que pour fournir à la minorité, de temps à autre, les moyens de se rallier et de se compter. Plus tard seulement la lutte devint sérieuse : ce fut quand nôtre économiste, servi par le bruit qu'avaient fait ses premières publications, entra en concurrence avec un homme très-estimable et tiès-
118 ECONOMISTES MODEHNES.
estimé \ dont la position était un titre bien légitime auprès de la dynastie qui régnait alors. Il y eut à cette occasion des lettres échangées et une sorte de tournoi public dont les détails méritent une mention et reviendront à^ leur date.
Pendant les quinze années qui suivent, Bastiat semble se partager entre les devoirs de son modeste -prétoire et l'étude de h science vers laquelle inclinent ses goûts. Mugron oflre peu de ressources : on n'y trouve
ni bibliothèques, ni cours, ni facultés, rien de ce qui anime et soutient un esprit avide de s'instruire ; Bastiat y suppléera par ses propres inspirations et par l'activité d'une intelligence qui peut se passer d'emprunts. Il n'est pas de ceux qui pâlissent sur des textes et s'endorment dans des compilations stériles. Les grands traits lui suffisent, et quand il les lient, il va du principe aux conséquences, moins soucieux de savoir ce que d'autres en ont pensé que ce qu'il en doit penser lui-même. C'est à ces signes que se reconnaissent les hommes vraiment doués, ceux qui sortiront des rangs et laisseront leur empreinte. Bastiat est de ce nombre ; Mugron, si dépourvu qu'il soit, lui suffira pour se recueillir et se préparer. Il y a rencontré d'ailleurs dans un ami d'enfance, M. Coudroy, un confident et comme un écho de ses impressions. Le travail se fait dès lors à deux, et en communauté pour ainsi dire, un peu au
* M. de Larnac, anciai précepteur de M. le duc de Nemours.
hasard et d'une manière assez décousue, dans le cabinet ou dans une promenade à travers champs, par Tentretien plus que par la plume; mais de celle liberté même et de ce choc des opinions naissent une vigueur et une originalité, une abondance et une variété d'aperçus qu'on demanderait vainement à une ëtude>8olitaire. L'un des deux amis a-t-il reçu de Paris un ouvrage nouveau, cette lecture devient un thème qu'on n'abandonne qu'après Tavoir épuisé ; on prend et on quitte, on accepte et on combat les idées de Tauteur de manière à en dégager le fort et le faible et à pénétrer jusqu'au fond du sujet. C'est par de semblables exercices que Bastiat préludait aux combats qu'il devait soutenir plus tard; il se formait la main et se composait un arsenal de guerre.
Tout résigné qu'il fût à sa vie de province, il lui prenait de loin en loin des impatiences secrètes et le désir de viser plus haut. Si le hasard ou le soin de ses affaires le conduit à Bordeaux, il sexalte au mouvement de la grande ville et se croit appelé à y jouer un rôle; de celte activité commerciale il voudrait dégager un peu plus d'activité intellectuelle. La ville est riche, les habitants sont ingénieux ; il lui semble que des cours publics y réussiraient. Il y aura une chaire d'économie politique, une chaire d'histoire, une chaire de mécanique ; on arrivera à former un athénée, avec des salles et une bibliothèque ouvertes à la population lettrée; dût-il en faire les frais, il essayera: illusions
naïves qui, à l'épreuve, s'évanouiront, mais qui n'en témoignent pas moins l'état de son esprit ! Ya-t-il en Espagne pour des intérêts particuliers, cette disposition persiste. Il s'y occupera moins de la compagnie d'assurances qu'il se propose d'y fonder que de l'étude des mœuK et du régime économique qui y prévaut. C'est dans le monde des banquiers que son projet l'introduit ; au lieu de les solliciter, il les juge, et si bien qu'à vingt ans de distance son observation garde un caractère d'exactitude. Il distingue deux classes parmi eux : les hommes de la tradition, barricadés dans leurs maisons comme dans des châteaux forts, vivant d'emprunts, de monopoles et de fournitures, solides, mais défiants, et ne livrant aux nouveautés ni leur oreille ni leur caisse ; puis d'autres, plus hardis, plus européens, plus accessibles par conséquent, mais aussi moins accrédités. Cest la vieille et la jeune Espagne, il faut choisir : c'est à l'Espagne pure qu'il s'adresse, au risque de se fermer les portes de l'Espagne moderne. Les camps sont si tranchés, qu'aucun mélange n'est possible. 11 échouera donc après avoir obtenu tout ce qu'il était possible d'obtenir, la formation d'un conseil et le concours de neuf noms, tous honorablement connus. En revanche il emportera de la Péninsule une notion trèscomplète de la révolution qui vient de s'y opérer. Cette révolution lui semble prématurée ; il ne partage aucune des illusions qu'elle a fait naître. On a chassé les moines et confisqué leurs biens avec le double espoir
FRÉDÉRIC BASTIAT. * ni
de rétablir lés finances et d'éteindre la guerre civile, de rattacher par la division des terres une partie du peuple au régime nouveau, et de substituer à la propriété de main-morte, si indolente et si abusive, la propriété piivée, dont l'énergie est bien plus grande et l'action bien plus judicieuse. Ailleurs le calcul sai^ait juste et reflet certain. En Espagne, on a contre soi les habitudes, les préjugés et les intérêts ; toute réforme échoue ou devant des franchises locales qui résistent aux moyens les plus violents, ou devant les charges d'un passé qui n'est pas susceptible de liquidation. Met-on en vente les domaines du clergé, c'est la spéculation qui s'en empare, une spéculation étrangère qui n'a pas de racines dans le pays, et qui, odieuse par ses origines, le devient encore plus par ses procédés d'exploitation. L'État n'en tire presque rien, car on le paye avec ses propres valeurs, c'est-à-dire avec des titres avilis ; la richesse territoriale n'en profite pas davantage, car les compagnies belges ou anglaises qui ont remplacé les moines ne visent qu'à revendre en détail ce qu'elles ont acheté en bloc, et, en attendant, appliquent le revenu non pas à améliorer le fonds, comme le ferait un détenteur à long terme, mais à amortir le capital employé, comme le fait un propriétaire de passage, jaloux de sortir le plus tôt et le mieux possible d'une opération aléatoire. Voilà ce qui se passe sous les yeux de Bastiat, ce qu'il découvre, ce qu'il constate. Quoique bien des années, et des années très-agitées.
se soient écoulées depuis lors, son jugement n'a pas reçu de démenti, il reste vrai dans ses traits essentiels.
De retour à Mugron après un séjour de quelques semaines en Angleterre, Bastiat y trouva un aliment pour un esprit comme le sien, toujours disposé à la controverse et à Faction. L'opinion locale s'était émue d^un projet de loi qui frappait les boissons de quatre contributions nouvelles et il s'agissait d-orgaaiser dans les départements à vignoUes une résistance^^ui râit le gouvernement en échec et déjouât la conaescendance des Chambres. A diverses reprises la Gironde avait protesté, mais toujours sans fruit; il ne suffisait pas qu'une cause fût juste, il fallait qu'elle eût pour
elle l'autorité du nombre, et la vigne ne Tavait pas.
Avec son ardeur ordinaire, Bastiat se jeta en avant pour sa défense : sous le couvert d'un intérêt, il y avait là un point de doctrine à faire prévaloir et une égalité de trnitement à réclamer. Les industries à privilèges abusaient de leur force contre une industrie qui ne tient le sien que de la nature; en plaidant pour l'opprimée, on avait pour soi la double autorité du droit et de la science. Bastiat voulait qu'on employât cette fois tous les moyens légitimes d'influence et d'opposition ; il voulait que chaque département à vignobles eût un comité, et chaque comité un délégué, chargé de porter à Paris l'expression des doléances et des griefs des populations; il voulait combiner les élé-
ments d'une agitation vigoureuse, non-seulement dans le bassin de la Garonne, mais dans toutes les provinces où le vin joue un rôle comme produit, et réunir ainsi dans une même ligue des intérêts que leur isolement condamnait à Timpuissance et livrait désarmés aux exigences de la fiscalité. Le plan était hardi, et, à raison de sa hardiesse, n'aboutit pas ; resté seul sur la brèche, Bastiat n'en monta pas moins à Tassaut. Sous le titre de : Le Fisc et la Vigne^ il publia une brochure qui résume avec une verve singulière les arguments souvent invoqués en faveur d'une réforme de la législation des boissons, et où il rappelle aitre autres faits une curieuse anecdote. Au début de la régie, les droits couvraient à peine les frais de perception, et le ministre des finances crut devoir faire observer à TEmpereur que la loi mécontentait les contribuables sans rien rapporter du trésor. « Vous êtes un niais, monsieur Maret, lui dit Napoléon ; puisque la nation murmure de quelques entraves, que serait-ce si j y avais joint de lourds impôts? Habituons-la d'abord à Texercice; plus tard, nous remanierons le tarif. » Le grand capitaine, ajoute Bastiat, était aussi un habile ônancierf et cette histoire est celle de toutes les taxes.
Nous voici arrivé à une époque décisive dans cette vie laborieuse. Bastiat a quarante-trois ans, et son obscurité lui pè^e ; aucun des efforts qu'il a faits ne l'a complètement servi; il sent qu'il n'est pas sur son véritable théâtre, et bien des motifs l'y retiennent pour-
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tant, ses fbnctioiis, ses habitudes, sa sanlè ehaocdante, le soin de ses affidres, ses affedioiis de famille, pardessus tout une Umidité natnrdleet une grande fierté de sentiments. Si la destinée ne s'en waSe pas, il restera où il est, dans son humble sphère, a^ec des velléités qui se combattent et la oonscienoe d'un but qui semble reculer devant lui; il finira comnK^ il a commencé, conciliera les différends des paysans des Landes, sans que le moindre bruit se fasse autour de son nom, connu et goûté seulement par un petit nombre d amis. Cest alors que le hasard intervient, et que cette existence tranquille se transforme. Il y avait à Mugron un cercle, comme il en peut exister dans un chef-lieu de canton, rmdez-vous de la jeunesse du pays, où deux journaux défi^y aient les entretiens et les controverses politiques. Un sentiment y dominait, c'était la haine du nom anglais, haine de tradition, et pnrfondément enracinée dans ces provinces du littoral de l'Océan d'où sortirent nos plus audacieux corsaires. Mugron n'entendait pas raillerie là-dessus ; tout ce qui venait de r Angleterre y était pris en mauvaise part . Bastiat seul montrait un peu de tolérance et rompait des lances au besoin en faveur de ces pauvres insulaires mis au ban de l'opinion. Il aimait et cultivait la littérature anglaise, il admirait le bon sens de ce peuple qui sait s'arrêter à temps sans reculer jamais, mêle à Tégoîsmc le plus raffiné une grandeur de vues et une iiabilelé de conduite qu'on ne saurait méconnaître, et se garde
FRSDSRIG BÂSTIAT. 135
bim de se nuire à lui-même, s'il se montre peu scrupuleux sur les moyens de nuire à autrui. De là des discussions interminables entre Bastiat et les habitués de rétablissement. Un jour, Tun d'eux l'aborde, et lui montrant le journal que le courrier venait d'apporter : u Ceci passe les bornes, s'écria-t-il ; voyez comment vos amis nous traitent. » Celait la traduction d'un discours que sir Robert Peel avait prononcé dans la Chambre des communes, et qui se terminait ainsi : « Si nous adoptions ce parti, nous tomberions, comme laFrame^ au dernier rang des nations. » L'insulte était directe, flagrante ; il n'y avait pas un mot à répondre. Bastiat eut pourtant des doutes ; il lui sembla étrange qu'un pareil langage fût sorti d'une bouche ordinairement si mesurée, et il voulut en avoir le cœur net. Il écrivit à Paris, et se fit abonner à un journal anglais, en réclamant les numéros arriérés. Quelques jours après, le Globe arrivait à Mugron ; vérification faite, les mots outrageants, comme la France^ ne se retrouvèrent plus dans l'original : c'était un enjolivement de la traduction. L'incident était vidé, et n'aurait pas mérité une mention, s'il n'avait eu d'autres suites.
Abonné à un journal anglais, Bastiat prit goût à cette lecture, et y découvrit ce qui échappait à la publicité française, superficielle en général. Il s'opérait alors en Angleterre un mouvement qui, pour être simplement économique, n'en avait pas moins atteint de telles proportions que la politique du pays en devait être néces-
sairem^fit affectée. La ligue contre la législation des céréales prenait par degrés le caractère d\me agitation en faveur de la liberté des échanges. Il n'y a pas à rap* peler ici ce que fut ce mouvement, auquel les noms de MM. Cobden, Bright et Fox restent associés, et qui a renversé de fond en comble le vieux régime commerdal de nos voisins, longtemps regardé comme inviolable, et abandonné aujourd'hui, même par ceux qui Tavaient défendu à outrance. Il suffit de dire que Bastiat, du fond de son département, jugea mieux les faits qu'aucun des hommes dont ils servaient les doctrines et consacraient les opinions. Pendant six mois, il en nourrit sa pensée et vécut pour ainsi dire au milieu de cette agitation étrangère dont la marche avait pour lui Fattrait d'un spectacle et le mérite d'un enseignement . Il assistait en esprit à ces réunions populaires, formidables par le nombre et par la vigueur des résolutions, suivait les orateurs à la tribune, se rendait familières les formes de cette éloquence appropriée à un auditoire pris dans tous les rangs, tantôt triviale, tantôt élevée, mais toujours marquée au coin d'un bon sens irrésistible, s'em parait des arguments les plus solides, et traduisait les passages les plus saillants pour en former la matière d un volume qui pût initier notre public aux détails d'une révolution dont on ne soupçonnait pas encore rimportance. A l'appui, et comme prélude, Bastiat résuma la substance des faits dans un article auquel il mit tous ses soins, et qui avait pour titre : De llnfluence
des Tarifs anglais et français. Cet article était écrit un peu à Taventure, et n*aTait pas de destination précise; il semble même que, faute d'occasion, Fauteur le garda pendant quelque temps dans ses cartons. Enfin il en risqua Tenvoi, et l'adressa, sans autre recommandation qu'une lettre d'avis^ à un recueil mensuel spécialement ouvert aux questions d'économie politique et de statistique.
Il n'est pas rare de voir s'élever parmi les écrivains éconduitsdes plaintes amères sur le délaissement dqpt ils sont frappés. A les entendre, c'est une faveur aveugle qui préside au choix des matières dont se compose une publication périodique en possession de quelque crédit, et le mérite inconnu n'y a d'accès que s'il est suffisamment appuyé. Bien des exemples prouveraient que cette accusation, pour être banale, n'en est pas plus juste, et il serait plus exact de dire que, dans presque tous les cas, les œuvres se protègent ellesmêmes L'article de Bastiat arrivait de la province, et n'avait aucun patron à Paris ; il portait une signature qu'aucune notoriété n'accompagnait : il n'en fut pas moins accudlli, jugé et inséré. L'effet ne s'en fit pas attendre' la matière était neuve, le tour belliqueux ; c'en était assez pour produire une certaine impression sur le petit groupe de savants qui défendaient les principes de l'économie politique contre le déchaînement des intérêts et l'indifférence du public. Un auxiliaire leur arrivait, qui montrait non-seulement du talent.
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mais du courage, et se jetait dans la mêlée avec le feu qui anime des troupes fraîches à leur premier engagement . Les rangs s'ouvrirent, et on donna au nouveau champion une place d'honneur. Des éloges, des encouragements allèrent le surprendre dans sa retraite ; il s'en montra plus réjoui qu'enivré. On lui demandait des communications nouvelles ; il s'y prêta volontiers, et commença la première série de ses Sophismes économiques, qui resteront, à mon sens, comme la fleur de ce qu'il a écrit, et où l'ironie et Tenjouement se mêlent, dans la plus heureuse mesure, à la solidité de la doctrine et à la vigueur .des démonstrations.
Après cette seconde épreuve, la place de Bastiat n'était plus à Mugron; l'intérêt de la science et le soin de sa renommée l'appelaient à Paris. On le pressa de s'y rendre, il résista longtemps ; il se sentait plus à Taise dans sa résidence obscure, où il s'appartenait en entier et n'avait à compter qu'avec sa conscience, que dans ces grands centres de population, où les opinions s'énervent et dévient au gré d'influences qui ne sont pas toujours favorables ni légitimes. Plus d'un lien d'ailleurs l'attachait au département natal : quelques amis bien chers, et sa tante surtout, sa seconde mère, qui allait vieillir loin de lui. Ce ne fut donc ni sans regret, ni sans esprit de retour, qu'il consentit à un premier voyage.
FRÉDÉRIC BASTIAT. H'i
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Lorsque Baâtiat arriva àPiiris, Use trouva naturellement en relation3 avec les personnes .ç|ui s'étaient occupées des mêmes études que lui. Je me souviens de l'impression qu'il produisit comme si c'était hier : impossible de voir un échantillon plus caractérisé de l'érudit de province, simplicité de manières, simpliçilé de costume; mais 30us ce costume un peu dépaysé et sous ces airs de bonhomie perçaient des éclairs d'inlelligence et une véritable dignilé 4e maintien. On^dcvinait bien vite un cœur droit et une belle âme. L'œil surtout était animé, d'une ardeur et d'un éclat sinf^uliers; les traits amaigris et le teint plombé trahissaient déjà les ravages de la maladie qui devait l'emporlcr à quelques années de là ; la voix était sourde et formait ujOL contraste avec. la vivacité de la pensée et la pétulance du geste. L'entretien s'animait-il, Torganc de Bastiat allait se voilant de plus en plus, et la poitrine ne remplissait sa fonction qu'au prix d'un certain elforl. Mieux ménagée, celte constitution, si frêle qu'elle fût, aurait duré longtemps. Bastiat ne prit conseil que de $on énergie ; il ne compta pas les heures qu'il avait à vivre'et s'attacha seulement à ce qu'elles fussent bien remplies. Celte voix, qui le servait si mal, il la proJi-
gna pour une cause qui n était jamais qu à demi gagnée et qui se plaidait devant des juges inattontifs ou préverms, suppléant par le zèle à la force qui lui manquait, et n'éprouvant qu'un regret au moment suprême^ celui de laisser sa tâche inachevée.
L'accueil qu'on lui fît fut des plus empressés, et sa correspondance en témoigne. II se trouvait, comme il l'écrit à M. Coudroy, au milieu d'hommes bienveillants, fort unis entre eux, quoique différant d'opinions à beaucoup d'égards : les uns contenus par des engagements politiques , les autres plus libres, mais ayant moins d'autorité. « Si notre isolement de province, ajoute-t-il, nous a empêchés de meubler beaucoup notre esprit, il nous a donné du moins, sur une question spéciale, une justesse que des hommes mieux doués et plus instruits ne possèdent peut être pas. » La conclusion de Bastiat était qu'il ne voyait pas à ses côtés un parti ferme et tiomogène, et son premier coup d'œil ne l'avait pas trompé; il n'en éprouvait pas néanmoins du découragement. Ce que d'autres n'ont pu ni voulu faire, il l'essayera ; les éléments existent, il ne s'agit que de les réunir et de leur imprimer le mouvement : il y a des soldats et des soldais éprouvés; d'armée proprement dite, il n'y en a pas ; il faut en créer une et la mener à l'ennemi. Quant aux moyens, ils sont indiqués : un journal d'abord, et à côté d'un journal des publications spéciales; tme chaire ensuite, avec un caractère officiel, si c'est possible, ou, faute de mieux,
avec un caractère privé; enfin une agitation publique pour éveiller dans le pays le sentiment d'intérêts qui s'ignorent et, par suite de celte ignorance même, sont impunément et implacablement sacrifiés. Voilà le programme de Basliat ; à vrai dire, ce programme n'avait de nouveau que la volonté d'y persévérer; d'autres Tavaient conçu avant lui; c'était en outre un emprunt à l'école anglaise. Pour se rendre compte des obstacles que la réalisation de ce programme devait rencontrer parmi nous, il convient de voir comment les choses s'y passaient. •
Sans doute, à en faire le dénombrement exait, il existe en France une plus grande masse d'intérêts à qui la liberté serait profitable qu'il n'y en a d'enchaînés . à la jouissance de privilèges abusifs. On peut compter d'une part les industries qui se protègent elles-mêmes et vivent du débouché étranger : l'agriculture, engagée pour une portion de ses produits et pouvant rester neutre au sujet des autres ; la marine, qui est pour un Étal autant une richesse qu'un instrument de défense; le commerce des ports, auquel se rattachent l'activité coloniale et les développements de la circulation intérieure; le fisc lui-même, dont la fonction est de viser à l'accroissement du revenu plutôt qu'au maintien d'une surveillance stérile; le consommateur enfin, cfui doit garder le premier rang, et pour qui le bien-être se mesure au prix plus ou moins élevé des objets qui défrayent ses besoins. D'autre part figurent des indus-
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tries oonsidérables, il est Trai, et dignes de beiocoup de niénagenieiils, mais dont la prétention ne saurait être de transformer leur oonvaianoe partîcnlièreen un droit général et définitif, ni de ooniraindre éternellement le pays à se conformer à leurs allures, comme si, dans une année en campagne, le pas des hommes \alides se réglait sur celui des traînards. Voilà les deux intérêts en présence, et, récapitulation faite, il est permis de se demander, avec Bastiat, oommoit et pourquoi le plus fort avait reculé jusqu'alors devant le (4us faible, le plus considérable par le nombre devant le moins nombreux.
C'est qu'à côté et au-dessus de la question du nombre il y en avait une autre qui dominait, c'était l'activité. Ces intérêts si divers, auxquels la liberté devrait servir de drapeau, n'avaient pas tous la conscience des avantages qu'ils pourraient en recueillir, tandis que les intérêts couverts par un privilège avaient au plus haut degré la conscience du dommage qu'ils éprouveraient à s* en dessaisir. Les premiers étaient épars, isolés, sans lien entre eux; les seconds avaient puisé dans le besoin d'une défense commune les éléments de la plus savante et de la plus puissante association. On avait pu le voir à la manière dont reffort s'était partagé. Sj les chambres de commerce des ports, si les pays à vignobles avaient de loin en loin exprimé leurs griefe et élevé quelques protestations, celait d'une manière timide, sans unité, sans suite, sans vigueur. De leur
côté, les industries dont l'accroissement dos échanges favoriserait Tessor semblaient se contenter du lot que leur supériorité naturelle leur assigne, et n'étaient animées ni de, l'esprit de conquête, ni de la manie de se plaindre qui distinguaient les industries jalouses d'un marché réservé. Quant au consommateur, c'est en tout tenips un être abstrait qui ne s'émeut guère de ce qui le touche, subit en silence la loi qu'on lui fait, ne se dérobe à l'exaction qu'en retranchant sur sa dépense, et, au lieu d'appuyer ceux qui parlent en son nom, serait plutôt tenté de leur infliger uiî désaveu. Et pendant que tous ces intérêts s'oubliaient et s'abandonnaient, les intérêts opposés s'agitaient et veillaient sans relâche^ ne cédaient pas une' position sans combat, y revenaient quand la circonstan(5é 4es sertiiit mieux, se multipliaient par le bruit et ralliaient autour d'eux les esprits qu'ils égaraient et les^pinions qu'ils abusaient. Telles étaient les deux forces, l'une inette, l'autre douée au plus hautilegré d'élan et d'action. Peut-être Bastiat ne se rendait-il pas suffisamment compte de ce déplacement des rôles, et, préoccupé de ce qu'ils devraient être, ne voyait-il pas assez nettement ce qu'ils étaient. ^
Il avait une autre illusion qui fut bientôt dissipée^ c'était de croire que la réforme anglaise 'pouvait seconder la nôtre, et que l'occasion était bonne pour se prononcer, le sentiment contraire eût été plus juste. Au nombre des préjugés qui. régnent parmi rions, il
« n*en est point de plus enraciné que la défiance vis-à-vis de TAngleterre. Il suiBt qu*elle incline d'un côté pour que nous soyons tentés d'incliner de l'autre; tout ce qu'elle imagine nous semble suspect, et au bout de chacun de ses actes nous signalons volontiers une embûche. C'est en matière de commerce surtout que se manifeste cette disposition. A tort croirait-on que, dans les réformes que l'Angleterre accomplit, elle n'a en vue que ses propres affoires : le véritable objet de ces réformes est de nous pervertir et de nous ruiner par voie d'entrainement ! Si nous y cédions, nous serions des insensés ou des dupes. — Ainsi parle l'opinion nationale, et quoique les esprits éclairés y résistent, elle n'en domine pas moins et se reproduit en toute circonstance. Mieux éclairé sur ce penchant de l'opinion, Bastiat aurait dû reconnaître que le moment était peu opportun, et qu'en face de l'agitation anglaise il valait mieux ajourner que hâter toute agitation qui semblerait s'inspirer de son esprit et se poursuivre à son exemple.
Il existait d'ailleurs, entre les deux agitations, une différence qui a déjà été signalée et qui sert à expliquer comment d'une part le succès a été si complet, de l'autre le résultat si lent à venir. En Angleterre, c'est du sein de la manufacture qu'est parti le signul de la réforme; c'est la manufacture qui, faisant bon marché de ses propres privilèges, établit la brèche devant le vieux privilège territorial et se déclara prête
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à supporter les charges d'un régime de liberté, pourvu qu'on lui en assurât les bénéfices. Peu lui Importait l'entrée de quelques produits de fabrication étrangère, pourvu que les produits du sol, admis en franchise, vinssent adoucir la condition des hommes qui vivent d'un travail manuel et inflner^ur les (aux des salaires. Le débat était donc très-net, très-tranché, sans équivoque ni confusion possibles; il avait lieu ^u puissance à puissance, entre la terre et l'industrie, l'une défendue par la tradition, l'autre représentant le droit moderne, qui demande, pour toutes les classes, l'égaliiè de traitement. En France, rien ne se prétait à une combinaison semblable; la manufacture et l'agriculur la foi d'un pacte commun, i et rendu plus i-troit par la j%
ir seule préoccupation, et elle préserver de nouveautés dont il et à répondre à cette inaniun surcroît de précautions, en isolement. Que restait-il dès lors pour déterminer parmi nous un mouvement analogue à celui dont l'Angleterre était le siège? Quelques hommes convaincus, plus dévoués à leurs doctrines que soucieux de leur popularité, et essayant de répandre un peu de lumière sur ces problèmes qu'on obscurcissait à dessein. C'était assez pour l'honneur des principes, ce n'était pas assez pour le succès. Quoi qu'il en soit, Uastiat entra en campagne et
i^Ô ÉCONOMISTES MODERNES
publia sur la Ligue anglaise le volume dont il avait préparé les matériaux en province, et qu'il accompagna d'une introduction où les faits sont résumés avec une force et une lucidité remarquables. On y voit, on y suit les progrès de celte association, qui, d'économique qu'elle est, devient peu à peu politique, dispose d'un fonds de 8 à 10 millions, s'empare d'un certain nombre de sièges dans le parlement, contraint sir Robert Peel s'infliger un démenti public, à compléter de ses mains une réforme qu'il avait longtemps combattue, et disperse si bien les cléments dû parti tory qu'ils n'ont pu se reconstituer depuis lors dans leurs anciennes conditions de puissance et d'intégrité. Cette histoire vient d'être racontée à propos de la vie et des travaux de M. Richard Cobden ; on a pu y suivre la marche de cette révolution économique. Le mérite de Bastiat est d'en avoir retracé lés débuts et d'y avoir ajouté ses impressions personnelles. Il ne se borna pas en effet à traduire les documents émanés delà ligue, il voulut la voir à l'œuvre, connaître ses principaux acteurs, assister aux réunions qu'elle multipliait dans les districts manufacturiers. Vers le milieu du mois de juillet 1844, il arrivait à Londres; sa première visite fut pour M. Cobden, qui raccueillit'comme Tun des siens et sur-le-champ lui offrit l'hospitalité, a Voici une maison, lui dit-il, que nous avons louée pour recevoir nos amis ; il faut vous y installer.» Et comme Bastiat faisait quelques façons : « Cela peut ne pas vous êtes agréable, ajouta-t-il, mais
c'csl ut le à la cause ; Brighl, Moore et autres ligueurs y passent ici leurs soirées; il faut que vous soyez au milieu d'eux. » Dès ce moment commença, entre ces deux hommes qu'animaient des convictions communes, une intimité qui ne s'altéra jamais, et qu'entretint la correspondance la plus active.
'De cette ciorirespondance, une partie n'a pas été publiée, et rîfitérêt eût clé gi^rid : ce sont les lettres de M. Cobden. Il me souvient d'en avoir lu plusieurs; elles frappaient par ?cur touche vigoureuse et cette solidité de raison qui est inhérente au génie anglais. Point de phrases, point de digressions, point de prétention au style, mais des arguments simples, précis, bien enchaînés, bien déduits. Les réponses de Bastiat sont l'hisloire des efforts qu'il fait et des travaux qu'il entreprend pour la cause. Quelquefois elles expriment des espérances; le plus souvent elles portent l'empreinte de l'amertume et du découragement. La tâche lui semble plus lourde à mesure qu'elle traîne en longueur, et les ardeurs du début s'éteignent devant les diftlcultés qu'il rencontre. Il voit autour de lui bien des défaillances ; il assiste à des déchirements intérieurs vies uns ne veulent que des fractions de liberté, d'autres "acceptent la liberté en principe, mais parlent de la mettre sous ta rehirse jusqu'à une meilleure occasion. Sur les moyens d'exécutioti, sur les principes mêmes, il y a des dissenliments; on ne sait pas nettement où l'on va' ni psir quelle 'route s'avancer.. Ce qui
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oianque surtout, c*est l'argent, et Bastiat est presque honteux d'être pauvre. « Si, au lieu de courir de Tun à l'autre, dit-il, à pied, crotté jusqu'au dos, pour n*en renconti'er qu'un ou deux par jour et n'obtenir que des réponses évasives, je pouvais réunir tout ce inonde à ma table, dans un riclie salon, que de diflicultes seraient surmontées ! » Et sur ce point.délicat son scrupule est tel qu'il repousse tout concours qui paraîtrait suspect. La ligue anglaise dispose de sommes considérables; elle pourrait . par une subvention ouverte ou détournée, aider à un mouvement continental inspiré par son exemple et venant à l'appui de ses
idées. Bastiat n'en veut à aucun titre ni sous aucune
forme ; sa fierté y répugne, et quand M. Cobden lui propose de faire traduire son livre à ses frais, il répond à cette offre gracieuse par un refus plein de dignité. ^
Cependant, au milieu de ces épreuves, le, nom de Bastiat commence à se répandre^ et c'est pour lui un dédommagement. Le volume sur la ligue s'est l'apidement écoulé, et quelques mois après la publication de ce livre l'Académie des sciences morales et politiques désigne Tauteur pour remplir une vacance parmi ses membres correspondants. Son titre le plus dédsif fut le zèle qu'il déployait pour la défense des gaines doctrines. Bastiat ne savait rien faire à demi; son tempérament le portait à devenir le martyr des causes qu'il avait adoptées. Il lisait tout, surveillait tout; on ne
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pouvait toucher à Téconomie politique, l'attaquer, la dénîgrer,$ansqu il n'intervint; sa plume était toujours prête et sa vigilance n*avait pas de trêve. Découvrait-il, même dans les journaux sans crédit, des diatribes dont le dédain eût fait justice, il sentait son indignation s'allumer et y opposait de vertes répliques. Il n'épargnait ni les démarches ni le temps, allait droit aux agresseurs et engageait avec eux des négociations où il mettait seul une bonne foi qui souvent devait les Taire sourire; puis, quand les moyens de conciliation étaient épuisés, il rompait en visière, cherchait à droite et à gauche un organe où il eût accès, ne se rebutait pas des refus, et finissait par trouver un débouché pour des réfutations aussi vives que péremptoires. Ce fut l'origine de ces petits volumes intitulés Sophismes économiqueSy et qui, nés de la circonstance, écrits au jour le juur, montrent le talent de Bastiat sous son véritable aspect. La verve, l'ironie, n'y manquent pas, et la pétulance du style est un agrément, une qualité de plus. Tous les lieux communs sur lesquels a vécu et vit encore Técole qui se prétend nationale y sont relevés de main de maître; Tauteur en montre le vide, en si<;nale les inconséquences : il ne laisse aucune eireur debout, et. s'il s'arrête aux injures, c'est pour les rejeter sur ceux qui y ont recours et en homme qui n*en est pas atteint. Il faut que l'efTet de ces opuscules ait été grand, même hoi's de France : on les a traduits en quatre langues ; ils rappellent, par le tour et le mouvement, ceux que
l'abbé Galiani publia vers le milieu du siècle dernier et qui lui firent ése répiataliMi parmi les premiers économistes.
Bastiaty on leToit, était déjà bien mêlé è la TÎe de Paris, et pourtant il n'y séjournait qu'au pied levé. De temps en temps il lui prenait de violents désirs de revoir ses Landes, et les motifs ne loi manquaient pas : ses foncliims, qu'il n'avait pas abandonnées, le besoin de repos et de recneillemcnt. « Cette ^abylone n'est pas ma place, écrivait-il à M« Cobdeny et il faut que je me bâte de rentrer dans ma solitude » «Je suis ici, à Mugron, écrit-il ailleurs, dans une position honorable et tranquille, quoique modeste. .« A Paris, je ne pourrais me surtirc qu'en tirant parti de ma plume, chose que je ne blômc pas chez les autres, mais pour laquelle j'éprouve une répugnance invincible.» Un autre^espoir, plus vague, mais toujours persistant, se joignait à ses accès de misanthropie et renchainait au pays natal : c'était une candidature politique. On n'y avait pas renoncé pour lui, et il n'y renonçaitpas lui-môme. Deux fois, en 1845 oten 1846, l'occasion se présenta. L'arrondissement avait un député' -à nommer, et l'administration appuyait ouvertement M. de Larnac. Bastiat se jeta dans la lice, et distribua une profession de foi où, au milieu de considéi»atioR3 économiques, il abordait une question- politique qui partageait alors les Chambres et causait une certaine émotion dans le pays. C'était une réforme parlementaire qui eût frappé d'in-
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compatibilité les fonctions publiques et le mandat législatif. Vis-è-vis^e M. de l^arnac, la querelle ,n était pas très-fondée ; il si'appartettait à aucune adaûnistration, et on ne pouvail<:lui.oppostt' que des services rendus à la famille drégnonto^ les plus 4ignesdofit un homme de cœur et d'esprit puisse <9*^hQnoreP; .Bastiat n'en prit pas moins b partie le. précepteur d'un des enfants du roi Louis*Philippej II y eut un échange de lettres qui furent livrées à la publicité, et où Tavantage resta à celui des deux, concirrrenls qui avait montré le plus de modération et de goût Af . de-Larsac fut élu, et sous rempire dâ chance^ tellies?()ue Basiiat ne poussa pas répreuve jtisqu'au bout, et se désist» avant le scrutin. Il est à croire que. cet' écitec lui fbi sensible; et quand, plus lard» la révolution de 4848. l'envoya ii l'Assemblée constituante, il essaya dyipr^f^drèhine revanche, et d'obtenir delà rétpublique une satisfaction que la monarchie lui avait refusée. ILportaiila tribune une motibn qui nétaifque le commentaire de ses lettres à M. de Larnac, et qui tendait à exclure les représentants des fonctions publiques sans distinction, sans exc^tion, depuis le siège le plus bumble jusqu'au banc des ministres. Dans sa candeur, Bastiat s-imaginait que les hommes changeaient avec les régimes, etquun appel au désintéressement serait entendu dans un pays qui avait pris les armes «outre tous les^abus. Du nouveau mécompte l'attendait : après un moment de surprise, l'Assemblée écarta sa proposition. Bastiat raconte
lit KCOKOIISTES HODERKES. *
iui-mteiie oomment ce revirement eut lieu. « Quaud je suis iQontè à la tribaue, dit-il % je n avais pas dix adhérents; quand j'en sois descendu, j'avais la majorité. Ce n'était pas la puissance oratoire qui avait opéré œ phôioméne, mais la puissance du sens coin mun. Les ministres éi ceux qui aspirent à le devenir étaient dans les transes ; on allait voter quand la commission, M. Billault en' t^c, a évoqué l'amendement : il a été renvoyé de droit à cette commission. Dimanciie et lundi, il y a eu une réaetion de l'opinion, d'ailleurs fort peu préparée, si bien que mardi chacun disait : Les représenianU rester représtntanis! mais c'est un danger eflroyable, c'est pire que la terreur... Bref, je suis resté avec la minorité, composée de quelques exaltés, qui ne m'ont pas mieux compris que les autres. » Cet indd^it, qui donne la mesure des dispositions que Bastiat apportait, dans la carrière politique, explique le rôle assex efEicé qu'il y joua.
A la suite de sa déconvenue électorale de 4846, il se rejeta avec plus de chaleur que jamais vers les études qui lui étaient familières, et où sa droiture était moins dépaysée. Depuis quelque temps, Bordeaux était le
siège d' une agita tion en fil veu r de la liberté des échanges , dans laquelle figuraient les notabilités du commerce local, et qui avait recu^Ui un fonds de i 00,000 fr. à l'aide de souscriptions volontaires. Marseille et le
' Letti-es à H. Goudroy.
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Havre avaieiil suivi Fimpulsion, et :i la ligue des ports répondait, dans Paris même, un mouvement qui s'appuyait d'un. côté sur quelques noms honorablement connus, de 1 autre sur un petit nombre d'hommes appartenant à l'industrie et à la haute finance. Bordeaux, le Havre et Marseille avaient constitué leurs comités; Paris songeait à former le sien, et Bastiat devait vn être le secrétaire. Il y revint pour assister à cet enfantement, qui fut des plus laborieux. Bien des personnages sur lesquels on avait compté refusèrent leur concours quand il s'agit de se mettre en évidence ; il ne resta que les plus déterminés, ceux qui ne faisaient pas lléchir leurs doctrines devant de petites considérations. Même ainsi réduite, l'association ne marcha pas sans entraves, ni sans ticaillements. Il fallait rédiger un manifeste, et la patience de Bastiat, qui tenait la plume, fut mise à de rudes épreuves dans ce travail délicat; les uns en trouvaient les termes (rop vifs, les autres n*admetlaiént pas de concessions sur les principes. On disait d'une parlqiTil convenait de ménager l'opinion, de l'autre €|u'il valait mieux mourir de la main de l'ennemi que de se prêter à un suicide. Cette difficulté franchie, il en survint une nouvelle. L'association, pour marcher enseignes déployées, attendait une autorisation du gouvernement, et celle autorisation n'arrivait pas : souvent promise, elle était • toujours dilTérée ; des influences mystérieuses arrêtaient la main du ministre au moment où il allait
lU ÉCONOMISTES MODERNES.
la signer. Ce ne fut qu'après de Toiigs délais, et les élections achevées, que l'association reçut une constitution définitive et put faire un appel au public. Quelques petites réunions à huis clos avaient préparé les voies et formé un groupe d^ adhérents parmi les négociants et les fabricants^ de Biu^is* Une fois en régie avec Tautorité, on ouvrit les portes à la foule, et la salle Montesquieu devint le siège de conférences périodiques où les orateurs du libre échange s'essayèrent avec des succès variés. C'était pour la première fois que fiastiat affrontait les chances de Timprovisation, et il n'était pas sans inquiétude. « Je devais parler le dernier, ditil, et devant un audiloiri} harassé par trois heures d'économie politique, et fort pressé de décamper. Moimême j'avais été très-fatigué par une attente si prolongée; je me suis levé avec un pressentiment terrible que ma tète ne me fournirait rien. J'avais bien préparé mon discours,' mais sans l'écrire; juge de mon effroi. Comment se fait-il 'que je n aie éprouvé aucun trouble, aucune émotion, si ce n'est aux jarrets? C est inexplicable. Je dois tout au ton modeste que j'ai pris en commençant. Après avoir averti le public qu'il ne devait pas s'attendre à une pièce d'éloquence, je me suis trouvé parfaitement à l'aise, . • Voilà une grande épreuve surmontée I » Et plus loin, joyeux d'avoir croisé le fer pour la première fois et avec un certain bonheur, il en tire un augure favorable pour la cause ; Jes perspectives lui sourient; il parle en homme qui se sent une
force de plus. « Mon cher Félix, ajoule-l-il, nous vaincrons, j'en suis sûr. Dans quelque temps, mes compatriotes pourront échanger leurs vins contre ce qu'ils désireront; la éhalosse renaîtra à la vie*. » Enthousiasme naïf que colore le prisme d'un début, et qui ne devait pas être à Tabri des défaillances !
La glace était pourtant rompue, et depuis ce moment Bastiat fut aussi peu ménager de sa parole qu il Tavait été de sa plume. Il était Tâme de l'association de Paris, son bras le plus actif, son organe le plus résolu. Plus on allait, plus ce rôle exigeait de constance et de courage. Les passions contraires s'étaient allumées avec une ardeur qui aujourd'hui encore n'est pas éteinie, et dont en toute occasion elles fournissent des témoignages significatifs. Le préfet de Rouen écrivait à un pair de France membre du comité, M. Anisson-Duperron, « qu'il eût soin de passer de nuit dans la ville, s'il ne voulait pas être lapidé. y> De Mugron, on disait à Bastiat « qu'on n'osait plus parler de lui qu'en famille. » De toutes parts on répandait cette opinion, que la manifestation française en faveur du libre échange n'était qu'une intrigue à la solde de l'Angleterre, qui ne laissait de choix à ceux qui y trempaient qu entre la complicité et la duperie. Bastiat lui-même s'aperçut alors de ce que la coïncidence des deux agitations offrait de périls et de pièges, a Le cri contre
* Lettres à M. Coudroy.
FAnglelerre nous étouffe, écrivait-il à M. Cobden; on a soulevé contre ^nous de formidables préventions. Si cette haine n'était qu'une mode, j'attendrais patiemment qu'elle passât ; mais elle a de profondes racines dans les cœurs. Elle est universelle, et, je vous l'ai dit, elle existe dans mon village même. De plus, cette aveugle passion est si bien à la convenance des intétëts protégés et des partis politiques, qu'ils l'exploitent de la manière la plus éhontée...» Pour déjouer cette manœuvre, Bastiat ne trouve qu'un moyen, et l'indique à son correspondant. Que l'Angleterre ne fasse pas les choses à demi, et sacrifie ses derniers privilèges, l'acte de navigation, le monopole colonial, par exemple: qu'elle abaisse les droits sur les vins de manière à en rendre la consommation populaire, surtout, qu'elle renonce à cet armement maritime exagéré qui est pour la France une perpétuelle menace et une cause de ruine pour les deux États. On enlèvera ainsi à la calomnie ses prétextes les plus spécieux, et on donnera wne force réelle à ceux qui, au milieu de ces déchaînements, soutiennent le drapeau de la liberté commerciale. Cobden était fait pour comprendre ces conseils, et il l'a bien prouvé ; mais il a pu se convaincre aussi que l'Angleterre ne franchit pas la juste limite des concessions, et qu'au-dessus de ses intérêts elle place le soin de sa prépondérance.
Aucune vie ne fut plus agitée que celle de Bastiat pendant les dix-huit mois que dura l'association à
laquelle il avait consacré ses forces, souvent chancelantes. U ne se contentait pas d'assister aux conférences de la salle Montesquieu, il se mettait en route pour la province dès qu'une manifestation y avait lieu. Les résistances et les embarras se multipliaient cependant. Les comités des ports ne savaient que foire de l'argent qui avait été versé dans leurs caisses, et d'un autre côté on manquait de fonds pour donner une existence sérieuse au journal fondé par le comité central, et qui, vu sa périodicité restreinte, ne pouvait acquérir d'influence sur l'opinion . Cet instrument même trahissait les efforts de Bastiat; il n'en était pas suffisamment maître; il se plaignait d'être responsable d'articles qu'il ne pouvait complètement avouer. A diverses reprises il voulut donner sa démission de rédacteur en chef, et il l'eût fait sans la crainte de briser une entreprise déjà ébranlée. Il résultait d'ailleurs de cette publicité spéciale un inconvénient que comprendront ceux qui sont initiés aux pelites susceptibilités de la presse. Tant que Bastiat n'avait pas eu d'organe à lui, les colonnes des journaux en crédit lui étaient ouvertes, et ses opinions arrivaient ainsi sous les yeux de nombreux lecteurs; dès qu'il eut attaché son nom à une feuille naissante, tout autre moyen de communication avec le public lui fui enlevé, et il resta en face de quelques rares abonnés, qui n'étaient ni à ramener ni à convaincre. Une sorte de conspiration s'ourdit par la force des choses pour le laisser à l'écart et le
148 ÉCONOMISTES HODËilNES.
condamner à Toubli. Les choses en vinrent au point qu'il écrivait à M. Cobden : « Mon ami, je ne vous cacherai pas que je suis effraye du vide qui se fait autour de nous. Nos adversaires sont pleins d'audace et d'ardeur; nos amis se découragent et devieiment - indifférents. Que nous sert d'avoir raison, si nous ne pouvons pas nous faire entendre?»
Ces lignes étaient écrites le 15 février 1848. A huit jours de là éclatait cette révolution qui devait emporter Fassociationpour la liberté des échanges, au milieu de bien d'autres débris. Déjà Bastiat s'était attaqué, et d*une manière très-vive, à ces sectes qui, sous les emblèmes divers du socialisme, avaient tant contribué à l'événement, et se disposaient de si grand cœur à en tirer parti. Non-seulement il leur avait jeté le gant par écrit, mais aussi du haut d'une chaire ouverte à ses frais et à l'intention des élèves des écoles, que corrompaient alors tant de faux docteurs. Le coup de main de février donnait l'empire à ces hommes : nous allons voir Bastiat plus directement aux prises avec eux ; il change d'adversaires sans changer de drapeau; c'est encore la liberté qu'il défend contre les usurpations de la rue.
Par ses.opinions, Bastiat touchait de très-près à
Tune des fractions politiques qui venaient de triompher; il y avait en luiTétoffe d'un républicain de Técole américaine prise à ses débuts. Il comptait des amis parmi les membres du gouvernement; les exaltés même rendaient justice à sa sincérité et à sa droiture. Quelques titres d'ailleurs parlaient en sa faveur et recommandaient son nom au suffrage populaire. Pendant dixhuit ans, il s'était prodigué dans les luttes électorales, avait combattu ce qu'on nommait alors les députés du Château, et fait de nombreuses campagnes sous les auspices de Ist gauche. Cependant il ne se mit point en avant et resta pendant plus d'un mois à l'écart. La curée des places avait commencé, et ce spectacle lui inspirait moins d'envie que de dégoût. Comme il le dit lui-même, il regardait le mât de cocagne et n'y montait pas. Ce ne fut qu'à la demande d'un comité local qu'il consentit à figurer sur la liste des représentants du département des Landes. Aucune opposition ne lui vint, ni de la part des conservateurs, trop heureux quand ils rencontraient de pareils noms, ni de la part du commissaire du gouvernehient provisoire, qui était un homme de cœur et d'honneur. L'élection réunit ainsi une sorte d'unanimité ; Basliat passa en très-bon rang et vint siéger à l'Assemblée constituante.
Il y eut là pour lui une des plus rudes épreuves auxquelles il ait été soumis. Par de certains côtés il se rattachait au régime nouveau, par d'autres il s'en séparait avec une répugnance invincible. L'idée d'une
république lui souriait ; mais sa république à lui n'avait rien de commun avec cette république turbulente et envieuse qui ne se rendait manifeste que gpar ses égarements. Il appartenait à une petite école qu'animaient des intentions droites plutôt qu'un exact sentiment des faits, et qui espérait tirer quelque chose de raisonnable d'un événement dénué de toute raison, et que la saine partie du pajs jugea d'abord pour ce qu'il était, une surprise et une violence. Il croyait à un arrangement fondé sur le respect des droits et à la conciliation des esprits dans un retour vers des idées de justice ; il s'imaginait que la république, délivrée des factieux et des insensés qui la déshonoraient, redeviendrait ce qu'elle aurait dû être, la forme la plus utile au développement des intérêts, sous l'égide de la liberté. Voilà quellç était sa chimère et ce qui fit dévier son coup d'œil ; voilà comment, au milieu de services très-réels, il resta sans autorité et sans influence. Il y avait alors en France une conscience qui devait dominer toutes les consciences individuelles, c'était celle delà nation, honteuse de voir à quels maîtres on l'avait livrée, épouvantée du désordre qui régnait, et se refusant à chercher son salut dans les institutions qui avaient causé tant de ruines. Bastiat resta donc dans la pire des situations où puisse se trouver un homme politique, l'isolement : suspect aux meneurs populaires, à qui il arrachait leur masque, non moins suspect au parti qui s'efforçait de faire succéder un peu
d'ordre^et^de repos à tant d'angoisses et de bouleversements.
Il n'en resta pas moins fidèle aux idées qui honorent sa vie, et marcha d'un pas ferme dans une route semée d'écueils où il ne devait compter que sur luL-mème. Nommé membre et vice-président du comité des finances, il y défendit les vrais principes du crédit, et contribua à nettoyer le terrain de ces projets empiriques dont l'Assemblée était assaillie, et qui aboutissaient à une spoliation plus ou moins déguisée. L'état de sa santé ne lui permettait pas toujours de porter à la tribune le développement de ses opinions; mais si Torateur fut quelquefois empêché, le publiciste ne fut jamais en défaut. La presse élait son véritable instrument, et il se servait de cette arme familière avec une dextérité et une intrépidité infatigables. A toutes les erreurs, à toutes les subtilités des sectes, il répondit par des pamphlets qui firent quelque bruit, el dont plusieurs ont survécu à la circonstance. L'un des honneurs des économistes sera d'avoir les premiers parlé le langage du bon sens à une nation qui semblait frappée de démence, et l'un des titres de la Revue des DeuayMondes sera de leur avoir ouvert ses pages malgré les périls et les clameurs de la rue. Dès le 15 mars 1848, M. Michel Chevalier publiait une série d'articles où le courage rehaussait le talent ; M. Léon Faucher et plus lard M. Léonce de Lavergne se jetaient à leur tour dans la mêlée avec non moins de fermeté et de
ihl ÉCONOMISTES MODERNES.
succès, tandis que M. Wolowski se rendait l'interprète oi
des vérités méconnues en face des ouvriers eux-mêmes 1
et dans ce concile populaire qui siégeait sur les bancs a
du Luxembourg. Bastiat ne vint qu ensuite ; mais une i
fois engagé, il montra son opiniâtreté habituelle et i
ne quitta plus la partie. Il s*attaqua successivement aux chefs de secte, depuis les plus furibonds jusqu'au plus cauteleux, aussi insensible aux diatribes sournoises de M. Pierre Leroux qu'aux invectives triviales de M. Proudhon.
Le plan général de ces pamphlets est très-simple, et les détails répondent à la simplicité du plan. Toutes les sectes qui prétendaient alors à l'empire avaient un objet commun : c'était de substituer à nos civilisations positives une civilisation de leur choix et de leur goût, plus idéale chez ceux-ci, plus sensuelle chez ceux-là, c est-à-dire des combinaisons artificielles dans toutes leurs variétés. En fait, Bastiat se proposait deux choses : prouver d'abord que ces combinaisons ne soutenaient pas l'examen, que non-seulement elles s'excluaient l'une l'autre, et qu'après avoir vidé leur querelle avec les vieilles sociétés, elles auraient à régler entre elles un différend bien autrement épineux, mais qu'elles étaient en désaccord avec la nature de l'homme, avec ses instincts, ses besoins, ses sentiments, tels qu'ils résultent de l'étude du cœur et de l'expérience des siècles. Cette démonstration achevée et après avoir mis à nu Tincohérence et la vanité de
CCS syslëmes, Bastiat en venait à dire qu'il était superflu de se mettre l'esprit à la torture pour trouver ce qu'on avait sous la main, et qu'il y a 'dans l'organisation naturelle des sociétés de bien autres ressources que dans les procédés artificiels. Il montrait alors comment des positions acquises on pouvait marcher, sans désordre, sans violence, aux positions à acquérir, comment à Vexercice plus étendu de la liberté s'attachaient une notion plus vraie et une application plus réfléchie de la responsabilité; comment, à mesure que ses entraves tombent, l'homme s'élève et puise dans son indépendance les éléments d'une activité mieux enten- .due et d'une plus grande dignité. Il prouvait que c'est ainsi, et ainsi seulement, que le niveau s'établit parmi i les classes dans la mesure où il peut régner, que la
richesse se répand avec plus de justice, que les travaux utiles se multiplient, que les fonctions parasites s'éteignent, qu'enfin la misère s'amoindrit, faute de prétexte et d'aliment. Pour cela que fallait-il? Précisément l'opposé de ce que poursuivaient toutes ces sectes. Au lieu de renchérir sur l'artificiel, il fallait élaguer de nos sociétés ce qui garde encore ce caractère et les rendre à leurs éléments naturels, leur donner plus de liberlé de mouvement et forcer le privilège dans les institutions où il se retranche.
Tel est l'esprit de ces opuscules et l'unité qui y prévaut au milieu de leur diversité. Chacun d'eux répond à l'un des vertiges dont l'air était plein et à l'un des
noms en qui ce vertige se personnifiait. Propriété et Loi est la réfutation des doctrines de M. Louis Blanc et la censure des ateliers nationaux. Capital et Rente a en vue une de ces absurdités que les révolutions seule peuvent faire prendre au sérieux, et dont M. Proudhon s'était constitué le défenseur, la gratuité du crédit, c est-à-dire la suppression de l'intérêt dans les prêts d'argent. Bastiat n'eut pas de peine à prouver que Targent dispose de lui-même, et que de toutes les formes de la propriété il n'en est point qui se dérobe plus facilement à la violence et à l'exaction UÉtat touche à une thèse plus délicate, et où les socialistes ne sont pas seuls impliqués. C'est un préjugé commun que l'on doit tout attendre et tout exiger de l'État, et que ses engagements sont toujours en raison directe de ses attributions. Bastiat s'efforçait d'établir qu'un gouvernement ne doit à ses administrés que la sécurité, et qu'il n'est ni dans son rôle ni dans son pouvoir de leur procurer Ja richesse, que sa fonction consiste à tenir la balance égale entre les intérêts et non à la faire pencher dans un sens ou dans l'autre, ni à ménager à ceux-ci des moyens commodes de réussir tout -en. imposant des entraves à ceux-là. Il soutint que Tintervention du gouvernement, quand elle n'est pas contenue dans de justes limites, tend à énerver Tacti- \ité du pays, et qu'en s'habi tuant à compter sur lui, les individus perdent l'habitude de compter sur euxmêmes. Paix et Liberté est une étude financière oij.
FRÉDÉRIC BASTIÂT. 155
SOUS des couleurs très-vives, Fauteur met à nu la plaie de ces armements exagérés que les nations maintiennent en défiance les unes des autres, et qui sont une cause d'affaiblissement cachée sous une prétention à la force.
Toutes ces études, inspirées par une intention saine et marquées d'un courage réel, devaient être poui* Bastiat- autant de recommandations auprès du département qui lui avait confié un mandat, et pourtant il touchait au moment où sa position allait y être ébranlée. L'opinion du pays avait marché, celle deBastiat res~ tait la même. On le lui fit bientôt comprendre, et assez rudement. Vers les derniers jours dy mois d'août 1848, l'Assemblée constituante fut investie de la mission la plus délicate qui puisse échoir à un corps délibérant, celle de dépouiller deux de ses membres du privilège qui les couvrait et de les abandonner aux poursuites de la justice ordinaire. L'acte était grave ; le gouvernement le réclamait comme une mesure de salut public ; le pays y voyait une protestation contre des désordres qui avaient trop duré. Pourtant plus d'une conscience hésitait ; celle de Bastiat fut du nombre. Il tint trop compte de ses propres sentiments et pas assez de l'état des esprits ; il ne vit pas qu'on lui demandait un acte politique, et qu'il s'agissait moins déjuger cet acte en lui-même que dans ses effets. Il refusa Tautorisation de poursuivre et indiqua les motifs de son refus dans une lettre qu'il écrivit à M. Coudroy. « Tu
sais, lui disait-il, que les doctrines de M. Louis Blanc n'ont pas un adversaire plus décidé que moi ; mais fallait-il pour cela livrer deux de nos collègues? Je ne l'ai pas pensé... » Et il entrait dans quelques détails sur la séance et sur le vote qui l'avait terminée. Ceux qui se souviennent de l'énergie des passions qui ré* gnaient alors en province peuvent se faire une idée de la manière donl fut jugée la conduite de Bastiat. C'est de Mugron, son pays natal, que partit le premier anathème : ni ses services, ni son dévouement à Tordre ne furent plus comptés pour rien ; ses amis mêmes n'osaient le défendre. Son cœur en fut navré; il envoya sa démission de membre du conseil général, et il par- ' lait de résigner ses fonctions de représentant. Le coup fut si rude que sa santé en éprouva une grave atteinte. Ce qui troublait le jugement de Bastiat, c'est que le département se donnait un démenti, tandis que lui restait conséquent. « Reportons -nous aux élections d'avril, écrivait-il ; quel était alors le sentiment universel ? n y avait un certain nombre dé vrais et honnêtes républicains, puis une multitude qui n'avait ni^ demandé ni désiré la république, mais à qui la révolution de février avait ouvert les yeux. Elle comprit que la monarchie avait fait son temps, elle voulait se rallier à Tordre nouveau et le soumettre à l'expérience. » Les illusions de Bastiat sont toutes dans ces lignes : il prenait pour l'expression de volontés libres un acte où la contrainte avait eu une grande part; en réagissant.
conlre cet acte, le pays ne se déjugeait pas, il se relevait de cette contrainte. Si Bastiat avait été et demeurait sincèrement républicain, le pays ne Tavait jamais été, et il Ta bien prouvé depuis. Aussi y eut-il dès lors entre le département des Landes et son représentant * un malentendu qui aboutit à une leçon assez rigoureuse. Les nouvelles élections approchaient, et Bastiat pressentait que ses chances étaient fort amoindries. II ne s'agissait plus cette fois de Tunanimité, mais d'une majorité douteuse, k Je devais déplaire aux deux partis, dit-il, par cela seul que je m'occupais plus de les combattre dans leurs torts que de m'enrôler sous leur bannière; moi et tous les hommes de conciliation scientifique, je veux dire de la justice expliquée par la science, nous resterons sur le carreau. » S'il ne resta pas sur le carreau, il n'arriva qu'avec peine, etle dernier de la liste après en avoir été le premier.
On peut dire qu'à partir de ce moment sa carrière politique était terminée ; sa santé d'ailleurs ne lui eût point permis de porter, comme il l'eût voulu, le poids des débats oratoires. Ce n'est pas qu'il n'éprouvât des impatiences et le désir de s'y jeter. « M. Thiers, écritil, provoquait l'autre jour ceux qui croient tenir la solution du problème social. Je grillais sur mon banc. . . » Dans une seule occasion et sur une question familière, il sortit de sa réserve : ce fut au sujet d'une loi sur les boissons. L'assemblée l'écouta.avec recueillement et en lui tenant compte des efforts qu'il était obligé de
faire. Il est curieux devoir comment il se juge dans une lettre à M. Coudroy : « Je n'ai pas dit tout ce que je voulais dire, ni comme je voulais le dire ; notre volubilité méridionale est un vrai fléau. Quand la ^phrase est finie, on pense à la manière dont elle eût dû être tournée. Cependant, le geste et Tintonation aidant, on se fait comprendre. » Ce discours fut le dernier ; sa voix le trahissait, et il se vit même obligé d'interrompre le cours qu'il avait commencé devant la jeunesse des écoles. Sa plume seule lui restait, il ne la ménagea pas. M. Proudhon venait de lancer un nouveau défi à propos du crédit gratuit ; il s'en décla* rait le père, et ajoutait fièrement : « Je suis cela ou je ne suis rien. » Bastiat relève ce défi; et, dan^ une série de lettres, cherche à saisir au corps le plus insaisissable des argumentateurs. M. Proudhon avait beau changer de forme à chaque réplique et sonner des fanfares en son propre honneur, Bastiat ne se tenait pas pour battu, et avec une patience angélique rétablissait les termes de la discussion . Dieu sait dans quel dédale de subtilités les champions furent entraînés à la suite l'un de l'autre! A relire aujourd'hui ces .vieilles querelles, on s'étonne que tant d'encre ait été dépensée en un tel sujet. L'esprit est plussalisfait de trois autres brochures qui remontent à la même date : Baccalauréat et Socialisme^ la Loi. Ce quon voit et ce qiCon ne voit pas, La dernière surtout est pleine de grâce et de vigueur : elle est la sœur Jégilime des Sophismes et
rappelle les meilleurs jours de Basliat. Il y montre les réalités à côté des apparences, le fond des choses opposé à la surface, Içs conséquences réelles des faits près des conséquences accidentelles, le bien durable près du bien précaire. L un est ce qu'on ne voit pas, Tautre ce qu'on voit ; l'un se nomme la vérité, l'autre le préjugé. La donnée est heureuse, et le développement ne l'est pas moins. Bastiat y passe en revue, et avec une rapidité entraînante, toutes les matières en litige, l'impôt, les consommations, les subventions, les travaux publics, les restridions industrielles et ^commerciales, les fonctions des intermédiaires, les machines, le crédit; c'est un petit traité d'économie politique où rien ne languit et où chaque page a son attrait.
Au milieu de tant de travaux qu'animait l'esprit de lutte et qui en gardaient l'empreinte, Bastiat sentait lui-même qu'il lui manquait un titre sérieux, plus réfléchi, plus recueilli, plus susceptible de durée, et qui résumât, sous une forme dogmatique, les idées pour lesquelles il avait si longtemps et si vaillamment combattu. Sa préoccupation et.aussi sa douleur sont de n'avoir ni la force ni le temps de conduire cette tâche jusqu'au bout ; il compte les heures qu'il a encore à vivre, et il entrevoit qu'elles seront insuffisantes; il s'en ouvre à ses amis, et ses épanchements ne sont pas la partie la moins attachante de cette correspondance qui a été livrée à la publicité. Il avait pourtant
son plan, un plan net, simple comme tous les siens, et qui neût demandé, pour aboutir à une œuvre de maître, qu*un peu plus de loisir et une main plus ferme. Bastiat,. dont le cœur était aussi élevé que îa raison, n'avait pu prendre son parti d'un reproche qu'on adresse communément à Téconomie politique, celui de disserter sur les faits sans tenir compte des hommes, de s'occuper de ce qui est plutôt que de ce qui doit être, de Futile plus que du juste, d'opérer sur la matière vivante comme sur la matière inanimée avec la précision et aussi avec l'insensibilité d une machine. A l'appui de ces accusations, les preuve apparentes n'avaient pas manqué, et tels en étaient le nombre et la puissance que des économistes jnêmeS) comme Sismondi, avaient reculé devant leurs propres doctrines, au spectacle des misères qu*engendrent les révolutions de l'ordre industriel. C'était là le levier dont se servaient les écoles factieuses ou chimériques pour soulever les passions de la multitude et la détourner à leur profit des voies sûres, mais sévères, où l'économie politique lui conseillait dé marcher. On la dépeignait comme une science sans entrailles, inclinant à justifier le mal plutôt qu'à le guérir, n'y opposant dans tous les cas que l'indifférence, voyant la lin sans tenir compte des moyens, plus occupée d'ellemême que d' autrui et plus féconde en préceptes qu'en soulagements, ce qui faisait dire à Dupont (de Nemours), dans sa rude franchise, et lorsque de son exil
il écrivait à J. B. Say : « Vous avez trop rétréci la carrière de Téconomie politique en ne la traitant que comme la science des richesses ; elle est la science du droit naturel, appliqué comme il doit Tétre, aux socFétés civilisées... » Et dans un autre passage : « Sortez du comptoir, promenez-vous dans les campagnes... Votre génie est vaste, ne Temprisonnez pas dans les idées et la langue des Anglais. »
Bastiat pesait ces objections et ne restait pas insensible à ces reproches ; il voyait bien qu'il n'y avait làdessous qu'un malentendu, et^quaréconomie politique pas plus que la médecine n'est responsable de nos erreurs de conduite et de nos infirmités. Elle a des principes qui sont indépendants des faits, des principes qu'on peut contester dans leur essence, et qui à ce titre sauront se défendre, mais qu'on ne peut accuser sans injustice de ce qui s'est fait et se fait encore sous Tempire d'autres errements. Singulière objection que d'imputer à une science les torts des régimes •qu'elle désapprouve et qu'elle combat ! Bastiat comprenait la force de cette position dans laquelle s'étaient retranchés des hommes d'une autorité reconnue, Rossi entre autres. Cependant il voulait aller plus loin, prendre à partie ces préventions et n'en rien laisser debout, dégager surtout sa doctrine de ce cachet d'égoïsme qu'on avait cherché à lui imprimer. Pour cela, il se proposa d'établir que 1* économie politique n'a pas seulement pour base l'utilité, mais la justice, et qu'elle
1G2 ÉCONOMISTES MODERKES.
est la gardienne du droit autant que rinterprète du fait ; que, loin de briser avec la morale, elle en est la sœur jumelle, s'occupe de T homme à un degré égal, et en veillant sur ses intérêts ôlnquiète aussi de sa dignité; élève sa condition en affranchissant le travail de ses dernières servitudes, aboutit à Ja plus avouable des égalités, celle qui résulte du libre exercice des facultés et des forces de l'individu sans privilège pour personne et avec les moindres charges pour tous. Certes ce n'était là ni de la dureté ni de l'indifférence : d'autres pouvaient faire de plus belles promesses pour ne pas les tenir, exciter des désirs qu'il leur était interdit de satisfaire, flatter les passions et s'en servir comme d'un instrument, montrer en perspective un bien-être chimérique pour pousser vers l'abîme des populations égarées et abusées. L'économie politique se respectait trop elle-même et respectait trop la raison et la conscience publiques pour descendre à cle pareils moyens; elle restait dans les réalités, ne conseillait pas l'impossible, et tenait un langage conforme à la nature des choses.
Voilà ce que Bastiat se proposait d'établir, et ce qu'il enveloppa dans une vue ingénieuse qui est la véritable originalité de ses Harmonies économiques. Il est difficile de dire ce qu'eût été cet ouvrage, si l'auteur l'avait achevé, et si la mort n'avait pas glacé sa main avant qu'il en eût écrit la seconde partie. Tel qu'il est, il ressemble à ces constructions frustes dont chacun
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peut compléter Tordonnance, tant la pensée de Tartiste est visible et se dégage des parties qui sont debout. Bastiat part de ce principe, que dans les phénomènes économiques le désaccord n'est jamais qu'apparent, et qu'au fond Tharmonie se retrouve. Toutes ces oppositions d'intérêt qui semblent exister entre le producteur et le consommateur, le patron et l'ouvrier, le capital et le travail, celui qui possède et celui qui ne possède pas, ne sont pas des oppositions profondes, radicales, mais des oppositions secondaires, accidentelles, qui viennent se confondre dans Tharmonie générale qui régit les sociétés. Le tort de ceux qui s'appuient de ces oppositions, c'est de les isoler et de les grossir, dé méconnaître surtout l'équilibre qui les règle et les compensations qui en modifient les effets, d'où il conclut comme axiome que « le bien de chacun favorise te bien de tous, comme le bien de tous favorise le bien de chacun. » C'est par suite de cette loi que l'humanité marche vers ses destinées, et que les classes iendent à une égalité chaque jour plus grande et a un bien-être dont tous les témoignages historiques montrent l'accroissement. Quant aux moyens, il n'y a point à choisir ni à hésiter : le seul qui -soit efficace et vérifié par l'expérience, c'est le champ laissé à la recherche et à l'action, c'est-à-dire la liberté. Elle est la pierre de touche des civilisations, d'autant plus avancées qu'acné y règne davantage, et qu'en élevant l'individu, elle donne à l'association
humaine plus de relief, plus de force et plus de grandeur.
Entrant dans l'analyse et cherchant à rendre son idée sensible, Bastiat étudie alors les phénomènes économiques au triple point de vue de Fintérètt particulier, de T intérêt général et de la justice abstraite, et il n*a pas de peine à prouver que derrière les dissidences passagères il y a accord formel et définitif. Partout rharmonie domine, une harmonie d^ensemble, bien supérieure aux troubles de détail. Plus il marche dans cette voie, plus les perspectives s'agrandissent, plus il découvre de conséquences auxquelles il n*avait pas d*abord songé. Ce n est plus de Téconomie politique seulement, c'est la science de l'humanité tout entière. 11 en est ébloui et enivré ; son sujet l'écrase, et il en convient lui-même. Il regrette alors de n'avoir pas compris dans son livre ce qui touche plus directement à l'homme, la responsabilité, la solidarité, le moteur social. Dans tout cela, que d'harmonies, et qu'il eût été facile de les mettre en évidence ! Il voulait refondre l'ouvrage, et plus que jamais se prenait à ne le regarder que comme un cadre et une ébauche. Était-ce un de ces éclairs heureux qui traversent les intelligences qui sont à la veille de s'éteindre, ou bien faut-il y voir l'illusion d*un auteur qui n'est pas maître de lui et marche à des empiétements exagérés? On ne saurait le dire, c* est le secfet de la tombe ; mais, à juger les choses avec sang-froid, il est permis de sup-
poser qu'en reculant les limites de son livre, Bastiat n'en eût pas augmenté la valeur, et que le principal écueil de son sujet était sa ridiesse même.
Dans les sciences, il n'y a de vraiment utile, de vraiment fécond, que ce qui est bien ordonné et bien défini. Bastiat avait une idée ; de plan, il n'en avait pas, et ses hésitations le prouvent. L'idée elle-même ne lui appartient que sous la forme saillante qu'il lui a donnée; elle existait chez d'autres économistes, et plus d'un pourrait prétendre à une revendication. Aucun ne sera tenté de le faire ; l'idée est du domaine commun, et quoique l'économie politique soit de date récente, on a assez écrit sur cette science pour que la part de l'originalité y soit petite el qu'on n'y arrive qu'aux dépens de la justesse. Cette idée, d'ailleurs, Bastiat ne semble pas la gouverner; il lui obéit. Vainement chercherait-on entre ses divers chapitres le lien qui les unit et l'ordre qui les règle. On dirait en outre que le souci qui le domine, c'est de désarmer ses adversaires du socialisme par quelques concessions faites à propos, et qui n'engagent pas l'économie politique au delà des limites raisonnables. Il a été ainsi conduit à quelques propositions plus spécieuses que solides, et particulièrement à une autre définition de la valeur. Là-dessus les auteurs n'ont jamais pu s'entendre. Say la place dans l'utilité, Ricardo dans lé travail. Senior dans la rareté, Storch (!ans le jugement qu'on en porte; Bastiat raffine sur
le toat, il veut qu'on dislingue Tutilîté de la valeur, et qu'au lieu de produits on n'échange plus que des services. Par voie de conséquencei il ajoute que les dons de la nature sont toujours gratuits, et qu'il ne faut voir dans la rente du sol que la simple rétribution des avances faites sous forme de capital et de salaire. Son motif, et il ne s'en cache pas, c'est de laisser sans excuse les hommes qui jettent un œil d'envie sur la fortune d'autrui, et pour mieux y parvenir, il déprécie cette fortune. Je doute que le moyen soit bon ; les gens qui ont de ces convoitises ne prendront pas le change, et ont suria valeur des choses des opinions que les théories de Bastiat n'ébranleront pas. Ainsi de ces deux innovations Tune est subtile, lautre est erronée. La formule consacrée : « les produits s'échangent contre des produits, » avait peut-être Tinconvénient de ne point embrasser tout ce qui n'est ni tangible, ni matériel ; mais la formule : « les services s'échangent contre des services, » a un inconvénient plus grave encore : c'est de qualifier de la manière la plus impropre la généralité de la production, car on ne saurait imaginer, sans une grande contention d'esprit, qu'une balle de café soit un service, une tonne d'huile un service. Quant aux dons gratuits du sol, c'est une question jugée, et bien jugée, depuis les savantes analyses qu'en a faites M. Hippolyte Passy*. La rente
' Rapport à rAcadémie des sciences morales et politiques. — Concours de 185S sur la rente de la Jerre.
FRÉDÉRIC BASTIAT. i07
foncière y est étudiée dans ses éléments, dans ses traditions historiques, dans le rôle qu'elle joue et Tutililé dont elle est, avec une force et une* profondeur qui ne laissent désormais de place qu'aux erreurs ou aux redondances.
Il me reste une observation à faire sur c^ que Ton peut appeler le testament économique de Bastiatj c'est à propos du style. Pour les brochures, je n'ai pas ménagé les éloges; elles ont le tour et le ton qui conviennent. Les Harmonies reproduisent, à quelques nuances près, ce tour et ce ton; remploi en est moins heureux. L'enseignement dogmatique est astreint à des formes plus sévères, plus précises ; il doit se montrer plus sobre de détails et moins chargé de fausses couleurs. La remarque est d'autant plus opportune, qu'à l'imitation de l'auteur, de jeunes écrivains, entraînés sur cette pente, altèrent leur talent dans la recherche de l'effet. C'est bien assez que la littérature sacrifie à ce goût équivoque ; il convient que la science s'en défende. Elle a plus à instruire qu'à briller, et la propriété de l'expression doit rester son premier mérite. Plus d'une fois, dans le volume de Bastiat, on rencontre de ces mots auxquels nul vocabulaire n'a jusqu'ici donné asile, et qui, s'ils n'ont pas l'improvisation pour excuse, témoigneraient qu'il n'avait pas un sentiment bien juste des délicatesses de la langue. Ce n'est pas ainsi que l'entendait Rossi, dont le style peut être cité comme un modèle d'exposition méthodique, élégant
dans sa sobriété, d'une concision el d'une clarté rares, rendant sensibles les raisonnements les plus abstraits, et s' emparant de l'attention avec une autorité irrésistible.
Jusqu'à son dernier jour, Bastiat veilla sur ses Harmonies ; il les défendait contre la critique, il en commentait et en expliquait la pensée : c'était son enfant de prédilection. Je doute que la postérité partage cette faiblesse, elle portera ses préférences ailleurs. Il y a plus de sève réelle dans toute la série des publications oif règne l'ardeur de la bataille, et qui mettent en relief les qualités les plus incontestables de Bastiat, la verve et l'intrépidité. S'il est du petit nombre des auteurs que leurs œuvres défendront contre l'oubli, il le devra à ses pamphlets ^ à ses sophismeSj où il dit ce qu'il veut dire, où il se limite et se contient, où dans un cadre ingénieux il ne fait entrer que les matières qui y sont appropriées. Il le devra aussi à cette coirespondance que d'intelligents amis ont recueillie et classée avec un soin dont on ne saurait trop les louer, et. qui fait connaître et aimer Bastiat mieux qu'aucun des écrits qu'il multipliait au gré de la circonstance. On y voit bien ce qu'il est et quelle sincérité il apportait dans tous les actes de sa vie ; on assiste à ses combats, à ses doutes, à ses accès de découragement, et tel est l'accent de conviction qui anime ces confidences qu'on les lit jusqu'au bout avec une émotion mêlée de respect. Ce qui y frappe par-dessus tout, c'est une
passion pour la vérité qui ne se dément jamais et une solidité de croyance que ne ternit pas l'ombre d'un calcul.
D'ans cette correspondance et dans des notes recueillies par un ami qui lui a fermé les yeux % on peut suivre Bastiat jusque sur son lit de mort. Depuis longtemps sa vie n'était pour ainsi dire que Tefforl de sa volonté ; il s'y rattachait comme un ouvrier, quand le jour tombe, s'acharne après une tâche qui n'est pas remplie. Il sentait qu'il avait encore des services à rendre, des positions à défendre, des idées à exprimer; le corps s'en allait, tandis que la pensée était toujours vigoureuse. De là cette dernière lutte à laquelle on ne peut assister sans attendrissement. Dès le printemps de 1&50, sa maladie de poitrine avait pris une telle gravité que toute occupation suivie lui fut interdite. On l'envoya aux eaux des Pyrénées, qui à diverses fois l'avaient soulagé, mais qui aggravèrent son état ; sa voix s'éteignit complètement; la respiration et Talimentation même devinrent douloureuses. Il partit alors pour ritalie, et on le savait si mal que le bruit de sa mort se répandit à Paris : les journaux le lui apportèrent, et ce fut lui-môme qui le démentit, o Grâce au ciel ! ditil, je ne suis pas mort, ni même guère plus malade ; mais enfin, si la nouvelle eût été vraie, il aurait bien fallu l'accepter et se résigner. Je voudrais que tous
< M. Paillotlet.
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mes amis pussent acquérir à cet égard la philosophie que j'ai acquise moi-même. Je vous assure que je rendrais le dernier souffle sans peine, presque avec joie, $i je pouvais être sûr de laisser après moi, à ceux qui m'aiment, non de cuisants regrets, mais un souvenir •doux, aflectueux, un peu mélancolique. » Ce n*était qu'un répit, et Theure de la séparation devait bientôt sonner. Il languit quelque temps à Pise, puis à Rome, et vers la fin de Tannée il s'alita pour ne plus se relever ; sa fin fut des plus simples et des plus dignes ; il voulut mourir en chrétien. « J ai pris, disait-il, la chose par le bon bout et en toute humiUlc. En regardant autour de moi, je vois que sur cette terre les nations les plus éclairées sont dans la foi chrétienne ; je isuis bien aise de me trouver en communion avec cetle portion du genre humain. » Ce fut dans ces sentiments qu'il s'éteignit le 24 décembre 1850, assisté par son cousin l'abbé de Montclar. Ses funérailles furent célébrées à Saint-Loùis-des-Français, par les soins de l'ambassade et avec un grand concours de mond^.
Bastiat est mort sans avoir pu assurer le triomphe d'aucune des idées dont il s'était constitué le défenseur. Cependant, en dépit de tout, la raison publique n*en a pas moins marché, et il règne, on peut le dire, un sentiment chaque jour plus juste au sujet des problèmes que l'économie politique soulève et qu'elle a pour mission de résoudre. On commence à comprendre que c'est une science vraiment sérieuse que celle
FRÉDÉRIC DASTIAT. 17i
dont les lois ne reçoivent point de démenti des faits, et dont les principes se vérifient tous au creuset de Texpérience. Plus nous irons, plus cette conviction passera dans les esprits, et Téconomie politique sera alors ce qu'elle doit être, la règle équitable et désormais reconnue des intérêts. Ce n'est pas le seul service qu'on doive attendre d'elle r il en est d'autres, et d'un ordre plus élevé, par lesquels elle se recommande déjà. Elle moralise autant qu'elle instruit, elle pacifie autant qu'elle éclaire, et parmi les conclusions qu'on peut tirer des écrits comme de la vie de Bastiat, c'est celle-là surtout, que j'aime à signaler en terminant. Tis-à-vis des appétits qui convoitent la société comme une proie, l'économie politique est le frein le plus puissant et la diversion la plus sûre. En augmentant par l'échange la somme des besoins qui unissent et asfîocient les peuples, elle contient ou tempère les écarts de l'esprit de nationalité, rend les ruptures d'autant plus difficiles qu'elles sont plus préjudiciables, et devient ainsi l'une des meilleures et des plus solides garanties du repos du monde.
Si noire siècle n*a pas eu la main heureuse en fait de plans de réforme dans l'économie des sociétés et des gouvernemenis, ce n'est pas faute d'en avoir eu de très-originaux à sa disposition. Dans le nombre figuraient ceux d'une école qui fit quelque bruit il y a trente ans, et dont les membres, dispersés aujourd'hui dans diverses carrières, y ont presque tous réussi, et semblent vouloir, par un retour manifeste aux intérêts positifs, racheter les illusions et les témérités de leur jeunesse. On devine que je veux parler des saintsimoniens. Combien dentre eux ont le sourire aux lèvres quand on leur rappelle ce temps où, à un peupk ivre d'une victoire remportée au nom de la liberté, ils venaient proposer le plus sérieusement du
• Cours d'Économie politique fait au Cottage de France i[î\v M Michel Chevalier. 3 vol. 1855-1858
inon46 un régime emprunté à l'Egypte et à l'Inde, où toute fonction serait fonction de prêtre et toute propriété bien d'Église, où chaque citoyen recevrait des mains de TÉtat un numéro d'ordre et un diplôme approprié à ses talents, se résignerait à son lot sans murmure, et en arriverait de bonne grâce au plus complet anéantissement de volonté qu'on ait jamais obtenu de la conscience humaine !
Pourtant parmi ces hommes il y en avait, et ils Vont prouvé depuis, de très-sensés, et qui ne devaient pas toujours se payer de rêves. Comment se sont-ils laissé engager dans une aussi mauvaise partie? Faut-il n'y voir que ce besoin de mouvement et ce goût des nouveautés dont la jeunesse sait difficilement se défendre? Était-ce une croyance sincère ou simplement un calcul? Questions délicates et qui dégénéreraient en personnalités. Tout ce qu'on peut dire» c'est que dans leur premier acquiescement les plus éminents d'entre eux ne firent que céder à une disposition particulière de leur esprit, en maintenant leurs réserves sur le reste. Les historiens, comme M. Augustin Thierry, qui se laissait nommer élève de Saint-Simon, durent y voir loccasion d'échapper à la routine, où leurs études semblaient s'énerver; les philosophes, comme MM. Au« guste Comte et Bûchez, y trouvaient un point d'appui contre les préjugés d'école et un terrain ouvert aux idées les plus hardies; les financiers, comme MM. Emile Pcreire et Olinde Rodrigues^ préludaient devant un
public d'initiés à ces expériences sur le crédit qui plus tard devaient être poussées si loin et dans toutes les voies. Tous suivaient leyr pente, accordant aux autres la liberté qu'ils réclamaient pour eux-mêmes, actifs sur des points déterminés, passifs pour le surphis, réglant leur concours sur leurs convictions et ne croyant pas leur responsabilité enchaînée au delà des sujets qui étaient de leur domaine. Aussi, sous une hiérarchie en apparence inflexible, régnait-il une indépendance, on peut même dire une indiscipline, qui commença par des orages et aboutit à des désa* veux, si bien qu'après quelques mois de campagne, cette armée, pourvue au début 4'un«si beau corps d'ofliciers, se vit réduite à quelques capitaines d'aventUre accompagnés d'obscurs soldats.
Dans ce partage des rôles, il est facile de reconnaître quel fut celui de M. Michel Chevalier. Né à Limoges le 24 janvier 1806, il avait alors vingt-quatix> ans, et, sorti en très-boii rang de TÉcole polyteclinique, il était ingénieur des mines dans le département da Nord. Ce qui le distingue à ce moment, c'est une grande ardeur pour les études spéciales auxquelles il est voué. Il manie déjà la plume et traite avec une habileté précoce des questions d'économie' publique et de science appliquée à Tindustrie. Rien de moins chimérique que ces débuts ; il s'agit de la carbonisation de la tourbe à Crouy-sur-Ourcq ou bien des différentes mines de charbon qui approvisionneiH
PariSj deux mémoires pleins de faits, recueillis par un esprit exact et judicieux. Cependant, au souffle de la révolution de Juillet, d'autres préoccupations l'emportent, et la part de l'imagination commence. De plus sages, de plus mûrs que lui, ne résistèrent pas à cet entraînement ; il y a dans l'air, à certaines heures, un vertige contagieux dont les meilleures constitutions se ressentent. M. Michel Chevalier voyait ses amis, ses camarades, l'élite d*ujie école savante, se mettre un à un au service de quelques idées nouvelles où l'excès n'était qu'en germe, et qui répondaient à cette passion de changement dont toutes les têtes étaient saisies. On faisait un appel à son dévouement, on "lui offrait une tribune où il pourrait exposer les vérités qu'il croirait utiles sans autre contrôle que sa propre responsabilité. L'occasion était belle malgré ses périls, peut-être à cause de ses périls; il y céda^ au risque de briser sa carrière ou de la. charger du poids d'une première erreur.
Ce qui le détermina, c'est qu'il avait, comme les historiens, les philosophes, les financiers, groupés sous la même bannière, sa pensée particulière *ét son domaine réservé. Son objectif à lui, pour parler le langage de la métaphysique, était l'industrie. Il la voyait livrée à l'empirisme, cherchant sa voie, méfiante de ses forces et n'ayant d*énergie que pour la plainte, manquant surtout de dignité et demandant a i'Ê|at des secours qu'en bonne justice elle ne doit at-
176 ÈCONOVISTES MODERNES.
tendre que d'eUe-même. L'intention de M. Michel Chevalier était de la relever, de Vcdaircr sur sa puissance, de la rendre au sentiment de 6a mission, de lui montrer par des exemples concluants au prix de quels efforts Tempire ici-bas se fcNode el se maintient. Il voulait soutenir cette thèse, qu'il n'a pas abandonnée depuis, qu'en industrie comme ailleurs les positions commodes ne sont ni les plus honorables ni les plus sûres, et que la lutte est la condition et la garantie du véritable succès. Il voyait autour de nous, en Amérique et exï Europe, des nations multipliant les prodiges d'activité. Avec cette fierté des cœurs qui ne déprécient pas leur pays, il se disait qu'aux par la trempe, nous devions arriver à des résultats équivalents, et que, si nous restions en deçà, c'est que nous méconnaissions nos ressources. Voilà l'idée à laquelle il lit le sacrifice d'une position régulière, et qu'il développa dans le Globe^ journal dont les débuts avaient eu quelque éclat, et qui des mains de Técole philosophique venait de tomber dans celles des saint-simoniens. Pendant près de dix-huit mois, il porta en grande partie le poids de la rédaction : à relire aujourd'hui ses articles, on les croirait écrits d'hier. Ces chemins de fer, ces compagnies de bateaux à vapeur, ces promptes communications avec les deux Indes, qui n'étaient alors qu^une hypothèse, sont déjà, sous la plume de l'écrivain, une réalité ; il anime la Méditerranée et y établit le siège d'un mouvement où
son imagination devance les faits actuels, et souvent les dépasse; il \oit Marseille à quelques heures de Paris, Constantinople à quelques jours de Marseille. Il annonce, il garantit comme prochaine cette révolution dans les distances h laquelle nous avons assisté, et dont nous jouissons avec l'indifférence qui suit les conquêtes achevées.
11 faut croire que, sous Tempire de ces études, M. Michel Chevalier ne prit qu'une part indirecte aux dernières effervescences de ses amis. De vertige en vertige, les plus insensés d'entre eux en étaient venus à professer une morale qui ne tendait à rien moins qu'à introduire en pleine France, au cœur de Paris, un régime que les mormons ont au moins eu la pudeur d'enfouir dans les solitudes d'Amérique. Il y eut scandale, et la magistrature crut devoir sévir; une poursuite fut commencée. Se retirer alors eût été d(* mauvais goût : M. Michel Chevalier aima mieux se résigner à sa situation ; mais cette épreuve le dégageait : il se retrouva ce qu'il était auparavant, un ingénieur trè-capable avec l'étoffe d'un savant et d'un lettré. Même pendant son excursion au pays des aventurf s^ on avait pu distinguer le mérite très-réel dont ses travaux étaient empreints, ces connaissances variées, l'étendue de son coup d'œil, un talent composé de parties brillantes et solides qui, mal^é quelques disparates, ne s'excluaient pas. C'en fut assez pour lui ouvrir l'accès d'un journal qui a toujours mis un re-
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marqiiable diséemement dans le choix de ses auxiliaires : M. Michel Chevalier ealra aux DébaiSy et c*esl de sa prison qu*il lair adressa ses premiers articles^ circonstance digne de remarque, et qui donne à la fois une idée de la valeur de Fécrivain et du patronage tolérant sous lequel il reparaissait devant le public. A cette sorte d'amnistie, le gouvernement joignit bientôt la sienne. Non-seulement les six mois d'emprisonnement qui restaient à courir furent remis au détenu, mais, par l'intermédiaire de deux hommes honorables qui lui portaient un vif intérêt, on lui fit offrir de reprendre immédiatement ses fonctions dans le corps de^ mines, ou de remplir quelque mission relative à ce service. Plusieurs motifs justifiaient cette rentrée en grâce, un entre autres qui mérite d*ètre signalé.
Il y avait alors, dans le pays comme dans les Chambres, un parti qui voulait faire partager au gouvernement son goût pour les expériences belliqueuses. A la tète de ce parti figurait un homme que Ton peut nommer, puisqu'il est mort à la peine, M. Mauguin. Discoureur infatigable, il lassait la tribune de ses défis, s'armait du moindre prétexte pour remanier la carie d*Europe, flétrir les traités sous Tempire desquels nous vivions et déclarer que le baptême de la guerre était nécessaire à Ja révolution qui venait de s'accomplir. Aucun temps n'y prêtait mieux : les instincts populaires penchaient de ce côté; la Pologne s'était réveillée à notre exemple et gémissait de notre aban-
don. Conseiller la paix était un acte de courage; ce courage, M. Michel Chevalier l'avait eu. Il avait parlé de la guerre comme d*une extrémité qu'une nation accepte bravement quand son honneur est en jeu, mais où elle ne s^engage pas à la légère. Il avait loué le gouvernement de résister à des excitations qui ne répondaient que trop à l'ardeur naturelle des esprits; il Favait loué de croire que le respect des droits existants était pour lui un fondefnent plus sûr que les chances toujours incertaines de la force. Il avait insisté sur les intérêts nombreux qui se liaient au repos du continent, et montré en perspective des conquêtes plus fécondes et moins douloureuses que celles qu'on proposait à la France à travers le deuil et les hasards. Voilà le titre dont on tint compte à M. Michel Chevalier, et qui lui valut la mission délicate et laborieuse dont il fut chargé.
Les chemins de fer étaient à cette date à l'état d'embryons; en Angleterre, celui de Manchester et de Liverpool, chez nous les deux tronçons de Saint-Etienne à la Loire et au Rhône, comptaient seuls dans cette période rudimen taire. La conscience du rôle qu'ils devaient jouer n'existait même pas. On y voyait tout au plus un complément aux voies navigables, un accessoire plus ou moins ingénieux des moyens de transport, limité à de certaines localités et en vue de servîtes industriels. L'un des premiers, M. Michel Chevalier s'était efforcé de donner à ces créations le caractère
IhO ÉCONOMISTES MODERNES.
de grandeur qu'à quelques années de là elles devaient revêtir. Il en avait parlé en poète autant qu*en ingénieur, et cela au point d'exciler un peu d'ironie, même chez les hommes du métier : presque tous Taccusaient d'en exagérer l'importance. Cependant le gouvernement avait mis la question à l'étude, et dans la session de 1855 une loi affecta, à ces travaux préliminaires une somme de 500,000 francs. En Europe, Tenquête n'avait pas nin vaste champ à parcourir ; mais il existait aux États-Unis un mouvement trèsprononcé vers les voies ferrées, qui s'y exécutaient dans des conditions de promptitude et d'économie dignes d'examen. M. Michel Chevalier offrit de se rendre sur les lieux pour observer les faits et en rendre compte à l'administration : sa proposition fut agréée; après un court séjour en Angleterre, où il recueillit quelques renseignements, il s'embarqua à Liverpool. Ce voyage compte dans sa carrière comme un événement essentiel; T Amérique portait alors bonheur à ceux de nos écrivains qui en avaient fait l'objet de leurs éludes. M. Gustave de Beaumont y puisait les éléments de son consciencieux travail sur le régime pénitentiaire ; M. Alexis de Tocqueville préparait à sa réputation un titre durable en embrassant d'un coup d'œil sûr et en soumettant à une savante analyse les institutions de ce peuple nouveau. Venu après eux, M. Michel Chevalier avait un but non moins défini. Pun côté, il devait^ dans un cadre libre et au jour le
jour, résumer les. impressions que faisaient naitre en lui Taspect des lieux, Félat des mœurs, les formes originales de ce gouvernement, les qualités et les défauts de cette civilisation, si vigoureuse dans sa rudesse. D'un autre côté, il avait à réunir les matériaux d'un ouvrage technique qui répondît plus particulièrement à la mission qui lui avait été confiée. A Tune et ^ l'autre tâche il consacra deux années de voyage, pendant lesquelles des États-Unis il passa aux pays limitrophes, comprenant dans son itinéraire presque toute l'Amérique du Nord, insulaire et continentale. A Cuba, il avait à voir le dernier et le plus beau débris de cet empire que l'Espagne s'était créé dans le nouveau monde, et qu'elle a su si mal conserver; au Mexique, il rencontrait une de ces émancipations de la race latine qui vont d'avorlement en avortement, sans qu'on puisse dire où elles aboutiront ; au Canada, il retrouvait l'empreinte de la France survivant aux effets de Toccupalion anglaise, spectacles variés, pleins d'attrait et de grandeur, où l'on ne sait qu'admirer le plus du génie de l'homme ou des richesses de la nature.
Deux publications ont résumé cette course laborieuse, une correspondance insérée aux Débats et reproduite, après une refonte, dans les deux volumes intitulés Lettres sur r Amérique du Nord, puis deux autres volumes in-i"* accompagnés d'un atlas sous le litre de Histoire et Description des Voies de communi-
Ib2 ÉGO?iOMIST£S MODEUiNËS.
cation aux États-Unis. Dans le premieD de ces ouvrages, que précède une fort belle introduction, Tauleur ne fait à la manie des rapprochements que des concessions modérées : il envisage la société américaine en elle-même, l'estime pour ce qu'elle est et ce qu'elle vaut. C'est une prétention assez commune parmi nous que de prendre pour point de départ de nos jugements le régime sous lequel il nous a été donné de vivre, et de regarder celui des autres peuples comme plus ou moins parfait, suivant qu'il s'en rapproche ou s'en éloigne. Il semble étrange à un Français qu'il existe des pays où l'individu attend beaucoup de lui-même et peu des autres, et que, là où la force autorisée ne le protège pas suffisamment, il se protège par sa propre énergie. On ne s'accoutume point non plus à l'idée que le champ reste libre à Tactivilé personnelle, et qu'on ne ménage pas à des classes favorisées des abris paisibles, des sinécures, des privilèges, où le bien-être s'acquiert au prix de peu d'efforts; on tient enfin pour fort dépourvus les gouvernements qui n'ont ni dette croissante, ni gros budgets, ni état militaire onéreux, ni fiscalité importune, en un mot, aucune des combinaisons ingénieuses dont notre vieux monde s'enorgueillit. Il faut admettre pourtant qu'il y a dart^ cette liberté. exubérante, dans cette absence de contrôle et de charges, un ressort que par d'autres moyens on n'eût pas obtenu. C'est ainsi, et seulement ainsi, qu'en moins
d'un siècle ces solitudes se sont peuplées, que des moissons ont remplacé les steppes, que des villes se sont élevées du sein des marécages, au cœur des forêts; que des routes, des canaux, dés voies de fer, ont porté au loin et dans tous les sens les témoignages de ce qu'accomplit la puissance de Thomme abandonnée à ses propres mouvements. Ces conquêtes, il est vrai, ont été accompagnées de quelques violences, et la condition des faibles n'y a pas toujours été respectée; mais aussi comme l'individu se forme à cette rude école, quelle vigueur il gagne dans celte nécessité de la défense, et combien le sentiment de la responsabilité personnelle s'élève, opposant ainsi le plus sur des contre-poids à une indépendance presque sans limites!
M. Michel Chevalier est trop sensé pour n'avoir pas tiré cette conséquence des phénomènes qu'il observait; s'il signale les inconvénients de la civilisation américaine, il ne mcconnait aucun de ses avantages^ les fait valoir avec chaleur et les expose dans toute leur étendue; Seulement il lui semble, comme à beaucoup d'autres écrivains, que c'est là pour ce pays une grJice particulière qui tient à la date récente de ses institutions et à l'espace dont les populations y disposent. Il y voit un type approprié aux lieux, conforme au génie des habitants, inhérent aux m()eurs, maintenu par l'esprit religieux et mis au-dessus de touteatteinte par Tempire de l'opinion : par l'effet de ces
18i ÉCONOMISTES MODERNES.
circonstances, la somme du bien remporte sur la somme du mal, et TAmérique supporte dignement un régime dont notre Europe ne pourra jamais s'accommoder. Voilà les réserves de lauteur, et, sans nier ce qu'elles ont de fondé, quelques objections se présentent. Sans doute les grands Étals de l'Europe, avec leur imposante unité et le besoin où ils sont de se tenir sur leurs gardes, ne sauraient emprunter à l'Amérique ni son gouvernement fédératif, ni ce culte de rindépendance locale qui efTace et énerve la puis* sance collective ; mais il est un emprunt qu'ils pourraient lui faire sans toucher à leurs formes actuelles : c'est ce principe applicable, quoi qu'on dise, à toutes les races, que tant vaut Titidividu, tant vaut la nation. Si l'Amérique du Nord est ce que nous la voyons, si elle marche vers le progrés avec un emportement qui donne le vertige, c'est que l'individu y dispose pleinement de lui-même, et que, par leur complet exercice, ses facultés s'élèvent au plus haut degré qu'elles puissent atteindre. On peut avoir, sous l'influence de la régie, des sociétés plus symétriques; on n'en aura pas d'aussi actives ni d'aussi judicieuses. L'ordre luimême, auquel on sacrifie tant, n'a pas de garantie plus sûre que cette éducation de l'individu, fortifiée par la lutte et souvent acquise à ses dépens. Ajoutons qu'un peuple arrivé à cette vaillante émancipation ne sera jamais conduit à l'asservissement par de puériles terreurs ou des artifices de langage : ce n'est plus
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dans des corps électifs ou des constitutions éphémères, c'est dans l^ndividu même que réside le nerf et la sanction de la liberté.
Dans son second ouvrage, M. Michel Chevalier écarte ces questions délicates et se renferme en un cadre tout spécial : ce n'est plus ici le moraliste et l'économiste qui parlent, c'est l'ingénieur. VHistcfire et la Description des voies de communication aux États-Unis restent fidèles à leur titre. Déjà, dans une correspondance avec le ministère des travaux publics, Fauteur avait fourni, à mesure qu'il les recueillait, des renseignements circonstanciés sur les chemins de fer américains, les procédés de construction, les prix des matériaux et de la main-d'œuvre, le coût des terrains, les habitudes d'exploitation; son ouvrage complète ces études et s'ouvre par une géographie à grands traits de cette portion du nouveau continent. De très-belles planches éclairent le texte et en augmentent l'intérêt. On y remarque les modèles d'appareils et de travaux qui sont entrés aujourd'hui dans la pratique courante, mais qui alors appartenaient à rAmérique, tels que certains ponts en bois ou en tieilliS) les plans inclinés en usage sur les canaux et les chemins de fer, invention ingénieuse qui donne les moyens de franchir à peu de frais les passages difficiles. Ramené à ces recherches techniques, M. Michel Chevalier ne les abandonna pas sans s'y assurer un titre à la popularité. Par l'effet des combats de partis et du choc des
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systèmes, rétablissement de nos chemins de fer s'ajournait de session en session, et devenait un problème chaque jour plus insoluble : tout le monde les désirait, les demandait à grands cris, mais dès qu'il s agissait d'en fixer le réseau, les départements favorisés voyaient se former contre eux la ligue des départements dépourvus ; les rancunes locales tenaient en échec rintérét public, et la voix de la raison ne parvenait pas à dominer les clameurs du nombre. Enfin en 1858 le ministère résolut de présenter un projet sérieux, et M. Michel Chevalier profita de la circonstance pour entrer en lice avec toute l'énergie de ses convictions. Sous le titre d'Intérêts matériels ^ il publia un livre où des vérités un peu dures sont mêlées à d'excellents conseils, et qui renferme un plan complet des voies de communication et surtout des chemins de fer dont l'exécution devait répondre aux besoins les plus justifiés du pays. Ce livre fit du bruit et eut un écoulement rapide : en frappant fort, Fauteur avait frappé juste. Ce qui surprend quand on le relit, cest l'exactitude des prévisions : toutes les lignes qui étaient alors dans le vague et que nous voyons en pleine activité y figurent dans leur détail et leurs points d'arrêt, les lignes du Nord, de l'Est et de l'Ouest, — celles de Paris à Lyon et à Marseille, — de Paris à Bayoniie par Orléans, Tours et Bordeaux avec embranchement sur Nantes, — de Marseille à Bordeaux par Montpellier et Toulouse : on dirait que le coup dœil de l'auteur a
devancé les temps. Il faut ajouter à sa louange que le Grand-Central manque à cette nomenclature.
A la suite de ces travaux, très-favorablement accueillis, M. .Michel Chevalier eut son rang marqué parmi nos publicistes. A sa collaboration aux Débats^ ou il avait des sujets presque réservés, se joignit celle de la Revue des Deux Mondes, dont le cadre comportait de plus larges développements. De là une série d'études sur Colomb, sur Fernahd Cortez, sur le percement de risthme de Panama, sur la république d'Andorre, sur la production de For et de l'argent dans le nouveau monde, qui, presque toutes, sont appuyées de documents originaux, et qui mirent de plus en plus en évidence ies ressources d'un esprit à la fois savantet ingénieux. Ces succès devaient entraîner et entraînèrent vers des fonctions politiques celui qui les avait obtenus. Par ses relations et ses sentiments, M. Michel Chevalier appartenait au parti conservateur. On peut aujourd'hui, sous le bénéfice du temps, porter sur nos querelles d'autrefois un jugement exempt de préventions ; il s'en est attaché à ce mot de conservateur de bien puériles, dont les années ont fait justice. Comme l'affirmaient certains esprits qui ont bien oublié leurs doctrines d'alors, un conservateur dans un régime vraiment représentatif ressemblait-il donc à ces chefs arabes auxquels un commandant de province remet le burnous d'investiture pour en faire des instruments de sa volonté? Plus
qu'un aulrc, un conservateur avait besoin d'une va* leur propre. Sil donnait son concours, c'était librement; s'il le refusait, ce n'était pas en méconnaissant l'esprit d'un contrat. Puis, au-dessus et comme garantie, s'exerçait la surveillance de l'opinion, ombrageuse à l'excès et implacable pour les faiblesses, de telle sorte qu'un conservateur n'était jamais un homme acquis, enchaîné par sa position, mais qu'il apportait au gouvernement un dévouement raisonné et par suite d'un prix plus grand, toujours limité et conditionne), ne s'appliquant ni à tous les actes, ni à toutes les circonstances. Voilà comment M. Michel Chevalier fut conservateur, et j'en trouve la preuve dans la résistance qu'il fit à des mesures qu'il n'approuvait pas. Nous verrons plus tard quelle énergie il déploya dans la poursuite d'un régime plus libéral en matière de douanes; il ne se montra pas moins résolu au sujet des fortifications de Paris. C'était en 1840, au moment où les Chambres furent saisies d'un projet qui devait être converti en loi. Bien des motifs d'un ordre supérieur en conseillaient l'adoption, et le moindre n'était pas de donner au pays cette garantie de plus contre l'affront d'une conquête. On ^e souvient de cette joule brillante où M. Thiers triompha de beaucoup d'hésitations, et dont les détails sont curieux à relire. Il y a là des objections d'un caractère technique, au sujet du tir et de la portée des pièces, qui seront. singulièrement modifiées quand l'épreuve des nouveaux engins
de précision aura été faite dans toutes les applications qu'ils comportent. Peut-être faudra-t-il étendre alors la ceinture des forls extérieurs et donner d'autres proportions à ce système de défonse. M. Michel Chevalier ne faisait qu'efOeurer celle partie du débat pour aborder des considérations plus générales. Pour lui, cette enceinte armée n'était pas seulement une dépense inutile et onéreuse ; c'était encore et surtout une menace contre l'esprit de paix, véritable boulevard de la Franco, et qui devait mieux la garder que cet appa. reil belliqueux. Dans une Lettre adressée au comte Mole, il reprit le thème de ses débuts, et s'inspira des réminiscences du Globe pour combattre le retour des passions militaires. Quoique plus sobre de philippiques et de dithyrambes, cet écrit respire un enthousiasme auquel les hommes politiques ne pouvaient guère s'associer. L'auteur leur signalait comme un fait évident la marche de l'Europe vers une sorte d'unité semblable à celle qu'avait déterminée en Grèce l'établissement du conseil des amphictyons, mais mieux cimentée, plus solide, plus efficace pour la prospérité des États coalisés et pour le bonheur du genre humain. Que s'il fallait un aliment à l'ardeur des populations, il y avait en perspective d'autres conquêtes plus conformes à la raison et à l'intérêt universel : c'était l'influence de l'Europe exercée en commun sur les parties du globe encore livrées à l'engourdissement de la barbarie; c'était la civilisation
reculant chaque jour son domaine, imposant ses Bienfaits, économe d'un sang généreux et laissant sur son passage, au lieu de ruines, les éléments de richesses méconnues ou enfouies. . Tels étaient les conseils de M. Michel Chevalier, ou, si Ion veut, ses illusions ; il supposait aux hommes plus de sagesse qu'ils n'en ont et aux leçons du passé une puissance dojfit les événements se jouent; il jugeait ces questions avec une philosophie mêlée d'imagination, c'est-à-dire en dehors et ^u-dessus des faits ; il ne voyait pas ce qu'elles deviennent dans le choc des rivalités et les enivrements de la gloire.
On a vu que cet écrit était adressé au comte Mole. De la part de l'auteur, c'était un acte de reconnaissance. Parmi les personnages qui se partageaient alors l'exercicô du pouvoir, M. Mole et M. Guizot étaient ceux qui avaient donné à M. Michel Chevalier le plus d'encouragements et de témoignages de bienveillance. Leur appui ne lui fit jamais défaut, et quand il songea à la carrière politique, ils lui en ouvrirent l'aC^'s. Dès 1836, à l'occasion d'une crise commerciale qui éclata aux États-Unis, une mission lui avait été confiée pour aller sur les lieux en étudier les causes, et Juger les effets qu'elle pouvait avoir sur nos relations avec ce pays. Un incident fâcheux empêcha cette mission d'aboutir. Trois jours après son arrivée à Londres, comme il revenait une nuit d'une séance du parlement dans la voiture de M. de Bourqueney, alors
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notre chargé d'affaires, les chevaux s emportèrent sans qu'il fût possible de les mailriser. M. de Bourqueney s'élança le premier hors de la voiture et en fut quitte pour quelques contusions ; M. Michel Chevalier fut moins heureux : il tomba sur la tète et se fit une blessure qui le laissa pendant plusieurs jours entre la vie et la mort. Pour s'en remettre, il fallut un long traitement et un séjour de plusieurs mois dans le Midi et aux eaux des Pyrénées. En fait de fonctions publiques, il n'avait encore que son grade d'ingénieur, et ne devait devenir ingénieur en chef qu'à quelques années de là, par suite d'un avancement régulier. En 1858 seulement, il fut nommé conseiller d'État en service extraordinaire, avec autorisation de participer aux travaux du conseil, puis, en 1840, membre du conseil supérieur du commerce. Cette période est celle où les idées de M. Michel Chevalier trouvèrent le plus de crédit auprès de l'administration. M. Mole, qui présidait le conseil des ministres, s'y montrait de plus en plus favorable, et la nature des travaux dont s'occupaient les Chambres donnait un prix réel au concours d'un homme qui, aux connaissances techniques, joignait cette sûreté de coup d'œil qu'on acquiert par l'élude et la pratique des théories. On entrait dans la pénible campagne des chemins de fer par un plan vraiment étudié, et qui échoua devant une coalition politique ; on s'occupait des questions de crédit, et des réformes importantes auraient eu lieu sans la résistance de la
Banque d^ France, plus sensible à sa convenance particulière qu'à la convenance publique. On songeait iaussi à renseignement professionnel, et sur ce point du moins il y eut un pas de fait. M. Michel Chevalier avait été frappé à Lyon de la supériorité des mèthodes^ d'enseignement qui étaient en vigueur à Técole de la Martinière, établissement créé en vue de l'instructioi» des ouvriers. Il en signala les avantages au gouvernement, et une commission fut nommée pour examiner si une organisation analogue pourrait être appliquée au Conservatoire des Arts et Métiers de Paris. Le ministre du commerce, M. Martin (du Nord), la présidait en personne. Le directeur de la Martinière, M. Tabareau, auteur de la méthode, y fut appelé avec M. Michel Chevalier; qui l'avait recommandée. C'était une expérience faite de bonne foi; aussi aboutit-elle promptement, et un rapport au roi, du 23 décembre 1838, proposa la création d'une école de quatre cents enfants de la classe ouvrière comme annexe du Conservatoire des Arts et Métiers. La chute du cabinet de M. Mole, qui eut lieu à quelques mois de là, empêcha seule l'exécution de ce projet, qui depuis lors reste enseveli, avec beaucoup d'autres, dans la poussière des carions administratifs.
Ces travaux et ces poursuites variées ne suffisaient pas à l'activité de M. Michel Chevalier. Un champ nouveau s'ouvrit bientôt devant lui. Vers la fin de 1840, M. Rossi, promu à la pairie, résigna sa chaire
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lie professeur d* économie politique au Collège de France, que depuis sept ans il occupait avec tant declat et d'autorité. Personne n'était plus naturellement désigné pour lui succéder que M. Michel Chevalier. Il n'avait pas seulement le talent propre à ces fonctions, il avait ce que rien ne supplée, des doctrines. Depuis qu'il tenait la plume, il parlait de la science économique en homme qui a vécu dans le commerce des maîtres, et sait rendre hommage à leurs services tout en discutant leurs idées. Quoique les données spéculatives lui fussent familières, c'est surtout vers l'application qu il inclinait, et cette disposition de son esprit était en harmonie avec les besoins du temps. Jean-Baptiste Say avait reproché à l'économie politique de s'entourer de trop de nuages, et d'oublier qu'elle a un rôle à jouer dans le gouvernement des affaires humaines. M. Michel Chevalier s'était armé de ce reproche pour tirer la science de ses hauteurs, la rendre plus accessible, la mêler plus qu'on ne l'avait (ait à la vie active des sociétés. Ce devait être la nouveauté de son enseignement; aussi sa nomination n'éprouva-t-elle point d'obstacle. Sur la double pro^ position des professeurs du Collège de France et de l'Académie des sciences morales et politiques, il obtint la chaire que ses prédécesseurs avaient illustrée. L'héritage était à la fois glorieux et périlleux : le nouveau titulaire sut s'en montrer digne.
19i ÉJCOnOHISTES MODERNES.
Quand on prononce le mot d'économie politique, il est des personnes, et le nombre en est grand, qui ne peuvent se défendre d'un sentiment d'irritation. L'économie politique a deux sortes d'ennemis, ceux qui ne la connaissent pas et ceux qui la connaissent trop bien, ceux qu'elle obsède et ceux qu'elle menace. De là cette guerre qu'on lui déclare et ces accusations qui, partant de points différents, ne se rencontrent que pour la condamner. Tantôt on en fait une machine de guerre introduite sous l'influence et au profit des peuples étrangers, et qui, si on n'en conjure les effets, couvrira notre territoire de ruines; tantôt on y voit un agent de dissolution qui, servi par les instincts dominants, doit un jour, à raison de Timportance accordée aux biens matériels, étouffer dans les cœurs jusqu'aux derniers germes de la grandeur morale. Nous verrons plus tard^ce qu'il faut penser du premier de ces griefs; c'est au second, comme le plus essentiel, qu'il convient d'abord de répondre.
La querelle n'est pas nouvelle; toutes les philosophies, toutes les religions, y ont abondé plus ou moins. Dans ce que Dieu a joint si visiblement, on a
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teujours cherché à établir la séparation et la lutte. On a essayé de dédoubler Thomme pour ainsi dire, d'y voir deux éléments qui ne sont confondus que pour se combattre. Entre les besoins de Fâme et les besoins du corps, on a voulu créer une sorte d'incompatibilité. De là des domaines distincts dont on n'a jamais su déterminer les limites et qui sont sujets à d'éternels empiétements. Au lieu de cette thèse si souvent et si vainement agitée, il y en aurait une plus simple et plus conforme à des phénomènes constants, c'est que l'être, dans son ensemble, est indivisible, et que malgré tout il résiste aux violences qu'on lui fait ; c'est que l'activité matérielle a pour principe et pour soutien Taclivité intellectuelle et morale ; c'est qu'on ne fera jamais de l'homme ni une pure essence ni une machine. De grandes autorités l'ont jugé ainsi, et, dans ses études sur Adam Smith, M. Cousin a pu dire avec autant de justesse que de profondeur que ce qui domine dans le travail des mains, c'est l'esprit. Il y a donc un véritable abus de mots à qualifier de conquêtes purement matérielles cette suite d'efforts heureux qui ont eu tant dinfluence sur la condition des hommes, et qui, en les affranchissant des plus dures nécessités de la vie, ont seuls rendu possible le développement de leur culture morale. Une science qui a pour objet d apporter dans cet ordre de phénomènes une règle et une Itarmonie qui en élaiènt absentes ne relève pas de la matière, mais de l'esprit ; elle se défend par ses
origines du reproche d abaissement que ses adversaires lui adressent.
Il en est si bien ainsi, que, dans le cours des âges, Tëmancipation du travail a constamment marché sur la même ligne que Témancipation de la pensée, et qu'elle a rencontré les mêmes adversaires. Que disaiton contre la liberté de la pensée? On disait qu'abandonnée à ses propres mouvements et libre de se produire, la pensée irait toujours au delà de- ce que peut supporter une société bien ordonnée, qu'en s'attaquant à ce qui est digne de respect, elle agiterait les esprits, troublerait les consciences, diviserait les classes et préparerait les bouleversements. De là des remèdes héroïques, mais nécessaires : dans les cas graves, la Bastille pour les écrivains, et le bûcher pour les écrits; dans les cas ordinaires, la censure et Tautorisation préalable. Yis-à-vis de la liberté du travail, lès arguments et les procédés étaient à peu près semblables. On disait que, livré à lui-même, le travail n'aurait ni la régularité ni la perfection désirables, que sans frein il irait à Tabus, amènerait la misère par Texcès de la concurrence, et entretiendrait parmi les intérêts une eflervescence préjudiciable pour eux et dangereuse pour la communauté. De là une suite de mesures destinées à les contenir, des barrières de province à province, dçs compartiments pour l'industrie sous forme de maîtrises et de jurandes, une surveillance minutieuse en matière de fabrication, enfin
des entraves à la circulation et a l'échange des produits en vue d y établir une balance imaginaire. C'était toujours et partout la même prétention : substituer à l'usage de la liberté Tempire du règlement, rendre le gouvernement l'arbitre de l'activité individuelle sous toutes les formes.
A cela que répondaient Jes philosophes et les économistes? Au nom des droits de la pensée, les philosophes soutenaient que si la liberté de tout dire a des inconvénients, il y en a de bien plus graves attachés à l'obligation de tout taire, que dans bien des cas le silence est plus mortel que le bruit, et que si celui-ci peut aboutir à l'agitation, celui-là contient en germe l'abaissement ; que d'ailleurs l'exercice d'un droit a pour correctif dans ses écarts le désaveu de la conscience publique et la garantie des dispositions pénales, tandis que l'absence de ce droit crée un vide que rien ne peut combler, frappe les opinions de langueur et mine un pays par le sentiment le plus fatal qui puisse y éclore, l'insouciance de ses propres destinées. Au nom de la franchise des intérêts, les économistes disaient que ces intérêts sont les meilleurs juges du régime qui leur convient, et que le plus juste comme le plus profitable est une parfaite égalité de traitement; qu'aucun équilibre artificiel ne vaut celui qui s'établit naturellement entre eux dès qu'ils sont abandonnés à eux-mêmes ; que cette vie agitée est la seule qui puisse les conduire à leur plein développe-
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ment, les tenir en haleine, les dégager des intrigues qui accompagnent le règne de la faveur, et les élever par rindépendance au souci de leur dignité. On le voit, tout se lie et s'enchaine dans ces deux raisonnements ; c'est la même cause et la même défense. L'èmancipation de la pensée et Témancipation du travail sont deux sœurs jumelles;^ il y a communauté d'origine et communauté de but : accepter Tune et repousser Tautre, c'est se montrer inconséquent.
Ces vérités, si élémentaires qu*elles soient, sont bonnes ù rappeler quand on parle de l'économie politique ; elles la replacent sur sa base la plus solide. Au milieu des analyses subtiles et des définitions contestées qui se produisent en son nom, quelquefois l'esprit se prend à douter que ce soit une science aussi vérifiée que ses partisans le prétendent. Un tel doute devient impossible quand on rend à l'économie politique son vrai caractère, lorsqu'on Tenvisage comme une des formes essentielles de la liberté. Hors de la liberté, point de force, point de justice, point de grandeur : voilà en quoi se résume l'économie politique dans son expression la plus concise. C'est ainsi qu'elle fut comprise à ses débuts, c'est ainsi qu'elle poursuit sa marche à travers les obstacles qu'on lui suscite et les pièges qu'on lui tend. On n'est économiste qu'à la condition d'avoir le goût et la notion de h liberté, et plus ce goût et cette notion sont complets, plus on est apte à résoudre les difficultés que rencontre toute doc-
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trine dans l'analyse de ses éléments. Qu'on prenne en effet un à un les points susceptibles de controverse, et Ion verra quelle lumière y répand Faction prépondérante de la liberté. S'agit-il de principes spéculatifs, elle en est la règle et l'essence ; s'agit-il purement de faits, elle intervient pour en déterminer le caractère, les rétablir quand on les dénature ou qu'on les tronc^ue, démêler les résultats réels sous les résultats apparents, montrer que ce qu'on a obtenu sans elle ne vaut pas ce qu'on aurait obtenu avec son concours, et que, s'il existe en dehors d'elle une justice relative, seule elle dispense une justice absolue, sans acception de conditions ni de personnes. Elle agit alors comme une puissance supérieure de qui tout découle et à qui tout doit se rapporter; elle apaise autant qu'elle épure, et désarme les intérêts en les confondant dans le môme droit.
Idées abstraites, dira-t-dn. — Pas si abstraites, puisqu'à l'application elles n'ont pas reçu de démenti. Dans les épreuves qu'a subies la libre expression de la pensée, des défaillances ont pu naître du spectacle des événements et fouinir ainsi un prétexte à la fai* blesse ou à la mobilité des opinions. Le libre exercice; du travail n'a pas connu de pareils mécomptes ni mérité de tels retours. On peut dire que sur ce chef toutes les expériences ont réussi quand elles ont été faites de bonne foi, et ce succès, accompli sans violence, a reçu pour une grande part la sanction du temps. Au prc-
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mier souffle de 89, Téconomie du travail intérieur s'est transformée ; il n'y a plus eu ni caté^gories d'artisans retranchés dans un domaine il^servé, ni limites artificielles de territoire et diversité de régimes dans le même État : hommes et localités ont relevé d'un traitement uniforme. Qui pourrait aujourd'hui nier les avantages de cette métamorphose et méconnaître ce qu'a gagné le travail dans ce premier pas vers la liberté? Quel regret sensé s'attacherait aux privilèges détruits? S*il y en a un à exprimer, c'est que le privil^e, opiniâtre de sa nature, ait pu reprendre quelquesunes des positions qui lui avaient été enlevées, et reconstituer à petit bruit, et sous des motifs spécieux, ces abris si sûrs, qui ne se transmettent qu'à prix d'argent, et d'où il prélève sur la communauté des tributs qui ne sont pas toujours légitimes; mais, ces exceptions écartées, combien le travail a grandi dans la libre disposition de ses forces ! combien la richesse privée et publique s'est accrue ! Quel ressort a pris l'activité individuelle dès qu'elle a eu. un champ plus vaste et d'un plus facile accès! Ce témoignage fût-il le seul, il suffirait pour prouver à quel point la liberté est féconde et de quel prix elle paye les sacrifices qu'on lui fait.
Jusque-là l'économie politique rencontre peu d'opposition ; on ne lutte pas contre l'évidence. Les dissentiments ne commencent que lorsqu'il s'agit de tirer des principes dont la vertu a été ainsi éprouvée toutes
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les conséquences qui y sont en germe. Celle liberté du travail qui a si pleinement réussi à Tintérieur, pourquoi ne Tétendrait-on pas aux nations étrangères par la liberté des échanges? Pourquoi les barrières de territoire ne tomberaient-elles point comme sont tombées les barrières de provinc^? En bonne logique, il semble qu'il en devrait être ainsi ; mais cette logique répugne à des intérêts qui se croient menacés, et c'est là-dessus que porte l'autre reproche adressé à Téconomie politique. 11 n'y a pas à refaire ici l'histoire de cette querelle qui dure depuis un demi-siècle, et quinaguères n*était pas plus avancée qu'au premier jour. Des générations d'économistes s'étaient succédé sans que la raison publique eût pu amener à composition une coalition d'intérêts qui unissait l'habileté à la turbulence, constituait presque un Etat dans TÉtat, et dans plusieurs circonstances était allée jusqu'à mettre les gouvernements au défi. Du côté de ceux qui disent que la liberté n'a pas deux poids et deux mesures, que si elle a été bonne au dedans, elle sera bonne au dehors, la démonstration a été surabondante. Cest un point que Jean-Baptiste Say et Rossi ont établi sans réplique; M. Michel Chevalier l'a développé après eux avec le plus grand détail dans un très-bon volume intitulé Exanien du système frotecteUr, Tous ont rendu manifeste cette vérité, que la liberté des échanges, sagement et graduellement appliquée, ne peut pas causer des ruines, comme on le prétend, tandis que le privi-
lége, obstinément maintenu, condamne une nation à d'éternels sacrifices et à une irrémédiable infériorité. Ils ont pris un à ttn les faits sur lesquels on s'appuyait •dans le camp contraire, discuté les calculs hasardés, démasqué les mensonges, flétri les violences, en gardant au milieu de cette mêlée le calme qui sied à la bonne foi. En droit, on pouvait dire que la cause était non-seulement instruite, mais gagnée ; en fait, elle restait au point où la maintenaient les passions et les préjugés. La force des choses a pu seule triompher de cette effervescence qu'accompagnaient des terreurs puériles et qu'amenaient des manœuvres visibles pour les yeux les moins exercés. Quant à la science, elle n'avait plus rien à y voir.
Il est pourtant un point de théorie sur lequel la discussion est possible : c'est à un économiste allemand qu'on le doit. Suivant lui, il n'y a de richesse que dans la production, et le principal souci d'un État doit être d'en développer les foyers par tous les moyens dont il, dispose. Si ce développement a lieu d'une manière naturelle, tant mieux ; mais s'il faut pour cela recourir à des combinaisons artificielles, élévation des tarifs, exclusion des similaires étrangers, l'intérêt de la communauté est d'adopter cette marche sans hésitation et sans crainte. La richesse acquise par la production est sur le premier plan, la richesse acquise par l'échange ne peut venir qu'en seconde ligne. Hus un pays a de forces productives, plus il est placé haut
dans Téchelle de Taisance et de la prospérité; ce sont au moins des forces propres; des ressources qui lui appartiennent, et que rien ne peut lui enlever. Une fois créées, n'importe par quelles voies, elles deviennent partie du fonds commun, participent de la solidité du sol et sont pour ainsi dire indestructibles. Voilà l'argument, et je ne crois pas Tavoir afTaibli. La conséquence serait que les tarifs, même dans leur exagération, sont un instrument de fortune, et qu^ù co titre on n'en saurait trop user. Sous une apparence de solidité, il n'y a rien là dedans qui soutienne l'examen; c'est simplement une équivoque. L'économiste allemand prend évidemment le mot de production dans un sens restreint, et prétend donner à de certaines productions le pas sur les autres. La raison et la science n'admettent pas ce régime de faveur. Toutes les productions se valent et arrivent sur le marché à titre égal ; elles concourent toutes à la richesse d'un pays sans distinction d'origine; si elles difTérent, c'est par les services qu'elles rendent et le prix qu'on y met. La véritable qualité de la production n'est pas d'être nationale, mais économique, et de défrayer plus de besoins à moins de frais. Une production coûteuse est moins une richesse qu'une charge ; elle ne subi^ste qu*aux dépens d'autres productions qui naîtraient sous l'empire du droit commun plus naturellement et par conséquent plus utilement. Si Ton examinait toutes celles qui vivent d'artifice, on vieri^ait que, sons le
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couvert d'avantages hypothétiques, elles aboutissent à des dommages évidents. Moins elles ont en elles-mêmes de raisons d'être, plus il faut qu'elles en empruntent ailleurs. La vraie mesure en cela, c'est encore la liberté, qui laisse 4es forces où elles sont, ne prend pas aux uns pour donner aux autres, n'intervient dans les inégalités naturelles que comme aiguillon, et ne distribue pas la richesse au détriment et au mépris do la justice.
Veut-on la preuve de ce que produit ce régime de concurrence, d'une application si facile et d*un effet si sur : on n'a qu'à voir ce qu'est devenu notre pays depuis que ce régime y prévaut. Nulle part peut-être il n'existait plus d'inégalités naturelles : variété de climats, contrastes dans la structure du sol, dans les mœurs et les aptitudes des populations, tout y contribuait. Aussi des luttes ont-elles éclaté, et Ton sait avec quel acharnement. La métallurgie au bois a eu à souffrir de la mét^iUurgie au charbon , le sucre de betterave a empiété sur le sucre de nos colonies ; Tir.dustrie a vu ses grands foyers aux prises, Lyon et Saint-Etienne contre Nimes et Avignon pour la fabrication des soieries, l'Alsace contre la Normandie et la Flandre pour la filature du coton, les vins contre les fers, les cultures du Midi contre les cultures du Nord. Les capitaux, les voies de communication, le taux des salaires, Tassiette des industries, l'habileté des industriels, constituaient autant d'inégalités, qu'avec de
grands efibrts les uns cherchaient à mainlenir, les autres à détruire. Qui oserait prétendre, honnis quelques rêveurs, que ces compétitions intestines ont été un mal? Les résultats sont trop manifestes. Si quelques industries ont reçu des échecs, combien d'autres en sont nées! Quelle sève, quelle vigueur, se sont communiquées à toutes ! Dans ce choc des forces, une paix s*est faite, un niveau s'est établi. Les débouchés se sont mieux distribués, le domaine commun s'est étendu par les conquêtes, la consommation s*est accrue par rabaissement des prix et par la perfection des produits, par les variétés d'emploi, par les combinaisons que trouve le génie humain aux prises avec la difficulté. Voilà donc une loi certaine et bien vérifiée : aucune n'est plus favorable à cette production, à ces forces productives dont l'économiste allemand prend tant de souci. Pourquoi supposer maintenant que cette loi, dont le marché intérieur n'a ressenti que de bons effets, deviendrait funeste si elle s'appliquait aux marchés extérieurs? Quel motif plausible donne-t-on pour celaf? S'agit-il des inégalités de nature? Ces inégalités étaient aussi grandes sur notre territoire même, et vis-à-vis des pays étrangers elles ont une compensalion de plus dans l'éloignement, dans les frais de transport, dans le tribut que prélèvent les intermédiaires. Qu'il y eut à lutter, personne n'en disconvient; mais, pour les hommes réfléchis et de bonne foi, l'issue de la lutte n'est pas douteuse. Il se ferait alors au
dehors ce qui s*est fait au dedans, un travail de répartition où chaque industrie serait traitée suivant ses mérites, où Tindolenee qui naît du monopole ne serait permise à aucune, où la fortune ne s acquerrait qu'au prix d'un effort plus continu et de services plus se rieux rendus à la communauté. Tout cela a été dit et prouvé bien des fois sans essuyer d'autre réfutatioa que celle des clameurs et des menaces.
Un seul argument nouveau est sorti des derniers événements, et cet argument, c est la guerre. Par une mesure souverainement maladroite, pour ne pas la qualifier plus durement, VAngleterre en a un moment fourni le prétexte ; elle a frappé d'un avis comminatoire la sortie de ses charbons. Voyez donc ce qui se passe, s'est-on écrié, et n'avions-nous pas raison de dire que la France doit a^oir ses industries propres, indépendantes de l'approvisionnement étranger? Sans houille et sans ateliers de machines, où en seraient . nos moyens de défense? Pour condescendre à des théories imaginaires, nous nous serions tout uniment désarmés. Cet argument n'est pas si nouveau qu'on le suppose : dans l'agitation sur le régime des céréales, on en fit grand bruit de l'autre côté du détroit^ etM.Cobdenyrépondit qu'il valait mieux,à la rigueur, exposer un pays à être aflamé pendant la guerre que de le condamner à une famine permanente pendant la paix. Pour ce qui louche à nos instruments de défense, il n'est pas nécessaire de recourir à celte mar
Bière spirituelle d'éluder le débat : on peut Taborder de front et victorieusement. Quant à la houille, l'a^ larme est puérile ; plus on en aura pris au dehors pour lesjservices de la paix, plus il en restera dans notre.sol pour les services de la guerre. Les gîtes abondent, et si Texploitation s'en fait dans de meilleures conditions, c'est que la concurrence étrangère s'en est mêlée. Notre situation n'est pas moins rassurante du côté des ateliers de machines, et les faits prouvent qu'on ne doit pas ce progrès à un régime de faveur. La Suisse, qui admet presque en franchise les machines anglaises, n'en a pas moins des ateliers à Zurich^ à Berne, à Winterthur, qui mettent toutes les concurrences au défi. Nos établissements se sont fait euxmêmes une place en Allemagne à côté des autres établissements européens par la perfection et la délicatesse de leur travail ; ils ont ainsi le signe le moins équivoque d'une constitution régulière, une clientèle là où le privilège ne les défend pas. Comment une industrie qui a donné de tels gages ferait-elle défaut à des besoins quels qu'ils soient, à ceux de la guerre comme à ceux de la paix? Qu'on se rassure donc : les machines ne nous manqueront pas plus que les houilles, et dans tous les cas ni les unes ni les autres ne nous eussent manqué. Sous un régime libre, nous eussions fait comme la Suisse, qui, pour la fortune de ses ateliers,. n'a compté que sur ses ressources locales et le génie de ses habitants.
208 ÉCONOMISTES MODËRN£S.
Puisque celte question se présente, il n est pas oiseux de Texaminer jusqu'au bout. Quand même il serait prouvé qu'une plus grande liberté dans leséchan*
« ges rend plus difficiles les ruptures entre les États, faudrait-il pour cela en tirer un motif de condamnalion? On a dit souvent que si l'Angleterre supporte beaucoup de l'Amérique du Nord, c'est qu'elle tremble
. pour ses approvisionnements en coton et recule devant l'état de crise qu'amènerait dans ses manufactures une déclaration d'hostilités. Il y a de l'exagération là-dedans. La grande, politique n'a pas tant de souci pour les intérêts qu'elle froisse ; elle est un peu comme cette divinité de l'ilnde qui aime à briser quelques victimes sous les roues de son char. Si cependant il était vrai que ces relations de peuple à peuple, ce besoin qu'ils ont l'un de l'autre, ces habitudes de commerce qui les lient mieux qu'aucun traité, éloignent les guerres en les rendant plus douloureuses, où serait l'inconvénient? Il existe assez de passions qui inclinent vers la violence pour qu'on ne repousse pas à la légère cette garantie de repos. Quand toute guerre deviendra une affaire de calcul, on varra ce qu'elle coûte, on verra ce qu'elle rend, et combien* peu résisteront à cette épreuve I A la longue et sous l'empire de lois plus généreuses, le faisceau des intérêts entre nations se lierait alors d'une manière telle qu'aucun bras ne serait en mesure de le rompre, et il ne resterait à l'emploi des armes que ces éventualités împé-
rieuses devant lesquelles tout s*incline, et qu'accepte résolument un peuple qui maintient en première ligne le sentiment et la défense de son honneur.
Les trois volumes dont se compose le Cours de M. Michel Chevalier ne négligent aucune des questions qui viennent d'être résumées; ils en sont le judicieux commentaire. Les qualités qui surtout les distinguent sont Térudition et la connaissance des faits. D'autres professeurs ont donné à leur enseignement un but et un accent plus élevés en le renfermant dans les principes et dans les problèmes. M. Michel Chevalier a suivi une autre marche : c^est au détail que de préférence il s'est attaché. Tenant pour démontrées les vérités spéculatives, il a mis la science pour ainsi dire en action, en a suivi les effets et tiré les conséquences. Parfois, avec un art ingénieux, il emprunte à Thistoire ses procédés; au lieu de traiter dogmatiquement une question il en fait le récit, la prend à ses origines et la conduit jusqu'à nous à travers les périodes qu'elle a parcourues. Çà et là, des épisodes reposent Tattention, que pourraient lasser les notions techniques et Taridité des calculs. Celte méthode est pleine d'attrait, si elle pè-
210 ÉCOKOmSTES H00ER5CS.
che par la portée ; elle captive davantage, si die faroe moins à réflédiir et sadresse par conséquent à un plus grand nombre d'esprits. Pour rendre réomomie politique populaire, il n'en est point de plus sûre, et tel est évidemment l'objet que M. Michel Chevalier a dû se proposer. 11 aurait pu recommencer les cours déjà faits ; il a mieux aimé en avoir un qui lui fût propre. Personne n'était plus en mesure que lui d'entreprendre l'éducation du public sur une foule de matières qui défrayent aujourd'hui les livres ou les entretiens, et dont on parle un peu au hasard : les institutions de crédit, les voies de communication, l'enseignement prof^sionnel, la fonction de la monnaie, l'application de l'armée à de certains travaui, le rôle des madiines, l'organisation industrielle, les avantages de l'association, l'intervention du gouvernement, soit directe, soit indirecte, et prenant la forme tantôt d'une surveillance, tantôt d'un concours. Ces« divers sujets amènent dans l'ouvrage de M. Michel Chevalier autant de leçons instructives, où aucun détail n'est omis, tandis que les questions générales trouvent dans les discours d'ouverture leur place naturelle et bien appropriée : dans ces discours, le ton s'élève, le style aussi : une part convenable est faite à l'éloquence et à rinspiration.
Il n'entre point dans mon cadre de suivre M. Michel Chevalier dans le développement de ses opinions économiques; sur presque tous les points, je serais d'ac-
cord avec lui et n'aurais qu'à répéter ce qu'il a dit : mieux vaut donc insister seulement sur les nuances qui nous séparent. De ces dissentiments, le plus tran- .ché est la mesure qu'il convient de garder dans l'intervention de rÉtat pour ce qui est du ressort de l'activité particulière* A mon sens, M. Michel Chevalier fait à l'État une part qu'un économiste doit tenir pour exagérée; il consent trop aisément à le mêler à des actes qui cessent d'être libres dès qu'il y est en tiers, et qui énervent les forces privées par le fait qu'il y joint les siennes. Rien n'est plus multiplié en France que ces entrf>prises mixtes où le gouvernement s'est réservé un pied, et qui ne marchent qu'à travers des combats d'influence poussés à l'abus. Ni la dignité des personlies, ni l'unité des opérations, ne sont suffisamment garanties par ce régime. Ainsi partagée, la responsabilité n'est jamais sérieuse, ni l'organisation définitive ; il y a de perpétuels conflits d'attributions, des doutes sur l'interprétation des contrats et des négociations sans fin pour en modifier les termes, des surprises, des pièges, des chicanes, tout ce qui existe là où il y a deux intérêts en présence au lieu d'un seul. Si des fautes sont commises, on ne sait au juste sur qui les faire peser; si des améliorations sont nécessaires, riiésitation s'en mêle, et le temps s'écoule avant qu'un concert soit établi. Le principal effort se porte sur ces arrangements intérieurs, et les entreprises marchent à peu près au hasard, par leur fora* propre,
213 ÉCONOMISTES HODERKES.
plutôt diminuée qu'accrue. (Test comme un bien viager dont on n'a pas l'entière disposition ou une affaire en litige qu'on administre à titre provisoire jusqu'à ce que le droit soit vidé. L'incurie, l'abandon, sont les conséquences nécessaires de cet état de choses : on le voit, et on le verra mieux plus tard, pour les canaux et les chemins de fer. On verra ce que produisent toutes ces combinaisons ingénieuses, qui ont mêlé et mêlent de plus en plus l'Etat à des entreprises privées, cahiers des charges, actions de jouissance, garanties d'intérêt, partage des bénéfices, qui seront pour l'État une source permanente d'obsessions, et pour les entreprises un germe indestructible de paralysie.
Je n'ignore pas tout tout ce qu'on peut dire contre les écarts et les violences de l'activité privée ; j'admels aussi qu'il est des cas où elle est insuffisante, où il faut que le gouvernement la supplée. Dans les deux pays les plus libres qui soient au monde, il y a eu à ce sujet un retour d'opinion tout récent et très-caractérisé. En Angleterre, des lois ont été rendues pour accroître les attributions de l'Ëtat en matière de surveillance : les établissements insalubres, qui, à raison des dommages qu'ils causent, ne relevaient que des poursuites particulières, sont désormais soumis à une enquête et à une autorisation administrative. Un très-bon rapport de M. Charles Dunoyer fait h l'Académie des sciences morales et politiques a fixé les termes et marque les limites de cette réforme.
M. MICHEL GlIEYALIER. 213
Aujourd'hui encore, à propos de l'infection de la Ta* mise, les plaintes se reproduisent, et on convie TÉtat à des usurpations nouvelles; on lui demande de moins se fier à la vigilance des corporations et des associa* lions privées, et d'intervenir d'une manière plus vi* goureuse dans des travaux qui importent à la salubrité de la métropole. En Amérique également, des voix se sont élevées contre Vimpuissance du gouvernement fédéral dans les entreprises d'utilité commune ; on l'a montré comme plus disposé à jouir pour luimême et pour ses amis du petit budget que le congrès lui alloue qu'à l'employer, fût-ce dans des proportions plus fortes, à des travaux qui assainiraient et enrichiraient le pays. M. Carey, entre autres, a mis une grande ardeur dans cet appel à l'intervention administrative. 11 a insisté sur l'abandon dans lequel on laisse le régime des deux grands cours d'eau qui traversent rUnion, le Mississipi et l'Ohio, lesquels, livrés i) eux-iiiëmes, tantôt sont à sec et tantôt inondent le pays, tandis qu'avec 10 ou 12 millions dépensés à propos on pourrait, régler mieux leur débit et préserver la contrée des ravages annuels qu'ils y exercent. Ainsi (les deux côtés de l'Atlantique le langage est le même : on y trouve l'État trop dépourvu et trop inactif; on voudrait étendre à la Tois ses attributions et sa responsabilité, mettre à sa disposition plus de ressources en lui laissant la faculté d'en diriger l'emploi, il y aurait beaucoup à dire sur ces entraînements
de Topinion. Ceux qui appellent de leurs vœux les servitudes administratives paraissent oublier que toutes les servitudes s'engendrent ; les exemples abondent pourtant. D'ailleurs ces pays, où l'autorité se montre si imprévoyante, n'en ont pas moins fait leur chemin et n'en sont pas à envier la fortune d'autrui. Dans la voie nouvelle où on veut les pousser, il y a en première ligne des sacrifices d'argent, par suite des impôts, et le premier calcul à faire serait de savoir si Tarifent qu'on laisse dans \es bourses particulières n'est pas mieux gouverné et ne profite pas plus que celui qu'on verse dans les coffres de l'État. On ne saurait évidemment enrichir celui-ci sans appauvrir ses contribuables, et lorsqu'on a donné à un gouvernement les moyens et le goût de la dépense, on ne peut pas l'arrêter quand on veut ni comme on veut. Pour toute dépense il faut un personnel, et lorsque ce personnel est créé, il faut qu'il vive. C'est ainsi que tout s'enchaîne et que de l'utile on est forcément conduit au fastueux. Pour l'Angleterre et l'Amérique du Nord, de pareils excès sont encore éloignés, et l'action administrative y a un champ très-vaste avant d'arriver à l'abus : si elle allait trop loin, elle trouverait dans le tempérament des population^ une résistance qui Ja maintiendrait dans de justes limites. Pour la France, en est-il ainsi? y a-t-il lieu d'encourager l'État à de nouveaux empiétements, ou de passer condamnation, comme M. Michel Chevalier, sur ceux qui s'y sont
Bl. MIGUEL GUEVALIER. 215
multipliés faute d en bien comprendre les suites? Qu'on jette les yeux sur les diverses formes qu'affecte chez nous le travail, et on verra combien il en est peu qui soient dans les conditions d'une complète indë« pendance. Quand l'influence n'est pas directe, elle se fait sentir indirectement, et sans rien exagérer on peut dire que dans notre pays l'État a là haute main sur l'activité publique. •
A cela on répond, il est vrai, que si l'État joue en France un rôle excessif, c'est que les individus y ont déserté le leur. Ainsi l'esprit d'association, qui a élevé l'Angleterre à de si belles destinées, est trës-émoussë de ce côté du détroit, et, à peu d'exceptions près, s'y est montré fort impuissant. Vainement aurait-on attendu de lui ces efforts généreux et ces hardiesses spontanées qui honorent les caractères ou conduisent à la fortune; cet élément nous manquait. Il a donc fallu que l'État, avec la puissance dont il dispose, se substituât aux individus, et qu'en l'absence d'associations privées il représentât lui-même une grande association qui répondit à tous les besoins et préparât les voies à tous les genres de grandeur. Voilà ce que déclarent des amis de leur pays, toujours prêts à s'exécuter de leurs propres mains. On l'avait dit pour les libertés politiques, on le répète pour l'esprit d'association. Nous ne sommes propres à rien de tout cela; il serait insensé d'y prétendre! Qu'il soit permis à ceux qui ont encore quelque fierté de protester contre
CCS abdications volontaires. L'esprit d'association n est pas si éteint en France qu'on le prétend ; il a fait ses preuves et les ferait mieux encore, s'il avait plus d'indépendance. Les hommes ne valent qu'en raison du régime dont ils relèvent, et on peut dire ici que les hommes valent mieux que le régime. Dans les institutions de crédit, par exemple, que s' est- il passé depuis cinquante ans? Toutes les grandes associations ont passé par le baptême de l'administration; elle s'en est fait des vassales, et n'a laissé aux associations libres qu'un domaine secondaire et véreux. Comment dans ce partage lesprit d'association aurait-il pu montrer de la grandeur et fournir la mesure de seé forces? Avec le privilège, il est contenu dans ses mouvements; hors du privilège, il est limité dans son action. Ce n'est ni la liberté ni la dépendance complètes^ c'est un mélange de Tune et de l'autre, où les établissements cherchent plutôt le succès dans les faveurs que rÉtat leur accorde que dans les services qu'ils rendent au public Qu'on ne s'en prenne donc pas à l'esprit d'association ; il est ce qu'il peut être dans les conditions qu'on lui impose. S'il n'a pas autant d'essor qu'ailleurs, c'est que l'air et l'espace lui manquent, c'est que, partout où le gouvernement se montre, les individus désarment, et qu'en les obligeant à compter avec lui trop souvent et à tout propos, il les amène insensiblement à ne rien faire sans lui.
Pour être juste envers M. Michel Chevalier, il con-
M. MICHEL GllËVALIËR. 217
vient d'ajouter que, s'il a dés faiblesses pour Tintervention administrative, il sait se défendre de Texcès et ne ménage pas les réserves. Son coup d'oeil est trop exercé pour n'avoir pas vu Técueil, et l'indépendance de son caractère n'a pas fléchi dans l'habitude des fonetions publiques. Sur une situation donnée, il dit ce qu'il y a de plus sensé à dire, et, loin de calomnier l'esprit d'association, il inclinerait plutôt à en exagérer les avantages. L'objet dont il ne tient pas assez compte à mon sens, c'est la valeur des individus. Si l'association est excellente en soi, elle ne vaut qu'en raison des individus qui la composent. On est donc forcément ramené à cette question : quelle est pour les individus la meilleure école, celle où leurs facultés acquièrent le plus de puissance, et arrivent le plus sûrement à cette règle volontaire qui naît de l'expérience de la vie? La preuve a été acquise en 1848 de ce que devient l'association avec des éléments défectueux. A l'exemple de ce qui se passe dans les sommets de la communauté, il s'est trouvé là des ouvriers qui comptaient plus sur le gouvernement que sur euxmêmes, et s'imaginaient que, leur tour de faveur étant arrivé, ils n'avaient J)lus qu'à puiser à pleines mains dans le fonds commun. En serait-il de même dans les pays où Tindividu prend Thabitude de se suffire, et n'attend rien que de ses propres efforts, où la seule faveur dont il jouisse est l'accès de toutes les carrières et une plénitude de droits qui n'est limitée que
!£i8 ÉCONOMISTES MODERNES.
parle respect du droit d'autrui? Si, dans ce cas, le x gouvernement est un peu effacé, Tindividu y gagne, et par suite lassociation, qui devient un contrat sérieux, d'autant plus sérieux qu'il est plus librement souscrit et en plus entière connaissance de cause.
Ce penchant de M. Michel Chevalier pour accroître les attributions de l'État se trahit surtout dans ses études sur Tapplication de Tarmée aux travaux pul^ blics- Dans un cours d'économie politique, c'est presque un hors-d'œuvre ; quand on les a lues, on n'est pas tenté de s'en plaindre. L'intérêt en est très-vif, seulement il faut se défendre de l'impression qu'elles laissent : il y a là plus qu'une hérésie, il y a un danger. Que l'armée concoure à de certains travaux, qu'elle fournisse des pionniers aux premiers chemins de l'Algérie ou des terrassiers aux fortifications de Paris, ce sont des exceptions nées de la circonstance et justifiables à ce titre ; mais en conclure que l'armée peut et doit être employée à des travaux suivis, réguliers, entrant pour une part dans son économie et susceptibles d'y devenir un élément de produit, voilà qui est inadmissible, pour peu qu'on réfléchisse aux conséquences de cette nouveauté. Le soldat est un soldat, il s'enrôle comme tel, et ne doit à FÉtat que ce service. On n'en saurait exiger d'autre sans son consentement. Dès lors il y aurait dans l'armée deux catégories, ceux qui accepteraient un travail civil et ceux qui s'y refuseraient. Où serait l'unité dans ce
partage de la troupe, et que deviendfait la discipline?' Comment régler les heures destinées à Tinstruction militaire et celles aflectées à la main-d'œuvre profes* sionnelle? Quel rôle joueraient les officiers, et comment exerceraient-ils leur surveillance dans des chantiers éloignés et disséminés? Il ne faudrait pas une longue épreuve de ce régime pour n'avoir plus sou& la main que de médiocres ouvriers entés sur de médiocres soldats. M. Michel Chevalier cite ce qui s'est fait en Russie, en Autriche, dans la Prusse et dans la
Suède, pour arriver à une combinaison qui permit d'appliquer les bras de l'armée à l'industrie ou à la culture. Ces exemples pèchent par l'analogie. Un colon militaire, un membre de la landwehr ou de Vindelta, ne sont plus, à proprement parler, des soldats : ils sont redevenus ouvriers ou laboureurs. Il est vrai qu'au besoin sous le laboureur ou l'ouvrier le soldat se retrouve, mais à coup sûr diminué par le mélange des conditionsT Ces expédients peuvent être bons pour des armées qui visent principalement au nombre ; ils seraient préjudiciables pour des armées qui, comme les nôtres, s'attachent surtout à la qualité.
Si l'esprit militaire perd à celte combinaison, l'activité d'un pays n'a pas beaucoup à y gagner. Parmi nos corps d'état, la concurrence s'établit naturellement d'une manière assez active pour qu'on ne cherche pas à l'y introduire artificiellement. Il y aurait même une souveraine injustice à l'établir entre des hommes qui
-m ÉCONOMISTES MODERNES.
ont leurs premiers besoins assurés et des hommes qui sont obliges d'y pourvoir, entre ceux qui cumuleraient la solde et le salaire et ceux qui n*ont pour toute ressource que le salaire de chaque jour. On a pu voir en plusieurs occasions quels mécontentements excite dans les classes ouvrières le travail des prisons et des couvents, même réduit à une petite échelle : qu'on juge de reiïet qu'y produirait le travail de l'armée, s'il avait lieu dans de grandes proportions! On peut également prédire que le résultat le moins douteux de la mesure serait, pour nos forces militaires, un accroissement de quantité : moins coûteuses et moins exercées, les armées deviendraient nécessairement plus considérables ; à des frais moindres, on aurait plus de bras, et petit à petit on serait conduit à enrégimenter toute la partie valide de la population. Cette perspective n*est pas de nature à ramener ceux qui pensent que l'instinct guerrier est assez^ développé en France pour qu'on n'essaye pas de lui donner un nouvel aliment. Mieux vaut s'en tenir à un régime qui a pour lui Texpérience, la tradition et le bon sens. Nos armées ont montré à l'œuvre quelle trempe on y acquiert, quelles vertus robustes en sont issues : il serait à craindre que, dans les habitudes d'un travail mercenaire, ces vertus, et entre autres la dignité d*état, ne fussent amoindries. 11 n'est donc pas à désirer que l'opinion de M. Michel Chevalier gagne du terrain : quelque brillante que soit la plaidoirie, la
M. MICHEL CHEVALIER. p%
cause est mauvaise, et il aura peu d'économistes àe son côté.
Ce qui explique cette excursion hors des voies frayées, c'est une préoccupation évidente du professeur pour Taccroissement de la production. Il y veut faire concourir toutes les classes, et Tarmëe par conséquent. La production en France lui parait insuffîsante ; il y insiste dans plusieurs leçons ; il la voudrait cinq fois plus forte, afin que la richesse publique augmentât d'autant. C'est, d'après lui, le moyen le plus efficace de diminuer la misère et d*ameneR à Taisance la partie la moins favorisée de la population. Ce sentiment est juste, mais ce n'est qu'un sentiment et point une doctrine. La doctrine enseigne que la production obéit à des lois précises que ni les vœux ni les conseils ne sauraient modifier. Elle se règle sur l'état du marché, et son degré d'énergie répond toujours à celui de la consommation. L'aiguillon de la production est la convenance qu'il y a à produire. Un produit so fait-il rare et le prix s'en élève-t-il, la production s'active par la convenance ; devient«il abondant et avili^ la production se ralentit par le défaut de convenance. C'est le combat de l'offre et de la demande, dont les effets sont bien connus. Vainement imprimerait-on plus*d'élan aux moyens de produire si on ne donnait en même temps les moyens d'acquérir; les deux termes se correspondent et gardent un équilibre impérieux. Tout procédé arbitraire conduirait infaillible-
ment à un encambrement de produits, et par suite à un état de cme. M. Michel Chevalier sait cela mieux que personne ; plusieurs pages de saa livre reprodui-r sent œs définitions élémentaires, consacrées par Topinion des auteurs, et que Texpérience a constamment vérifiées. Pourquoi appuie-t-il alors si fortement sur Taccroissement de la production comme un objet à poursuivre avant et au-dessus de tous les autres? En y réfléchissant, on en trouve le motif.
Il est singulier, en effet, que, dans nos communautés modernes, où les besoins sont si actifs, on ne combine pas mieux les moyens de les satisfaire. Comment expliquer cet excès de produits en présence de tant d'hommes dépourvus et disposés à les consommer? Si tout le monde était bien vêtu, bien coiffé, bien nourri, bien logé, on comprendrait qu'il y eût trop d'étoffes, trop de chapeaux, trop d'aliments, trop d'habitations; mais il n'en est pas ainsi, et Tabondance deviendrait insuffisance, si les débouchés se mettaient au pas des besoins. De là ce contraste, que des hommes, en présence les uns des autres, avec le désir d'échanger lé plus de services possible et l'aptitude nécessaire pour cela, non-seulement ne donnent pas à ces services tout le développement utile, mais sont obligés parfois de ralentir leur activité, sous peine de la rendre ruineuse. Il semble vraiment que^ ce soit un défi jeté au bon sens le plus vulgaire : tant de force perdue ou contenue quand elle a un si beau champ pour s'exercer,
tant d objets qui se déprécient prés d'acquéreurs à qui ils conviendraient si fort! Aussi beaucoup d'esprits, les uns sensés, les autres aventureux, ont-ils étudié ce problème avec Tespoir d'arriver à un arrangement meilleur. Les uns en ont vu la solution dans une plus égale distribution de la richesse et ont proposé, pour y parvenir, des combinaisons chimériques qui abou* lissaient presque toutes à un communisme administratif. D'autres ont placé la cause du mal dans la rareté des instruments de circulation et présenté comme remède l'extension indéfinie des valeurs fiduciaires. D'autres enfin sont allés jusqu'à conseiller et pratiquer réchange en nature, qui nous eût ramenés à l'économie des sociétés primitives. M. Michel Chevalier a une iutelligence trop ferme et des principes trop arrêtés pour céder à cet empirisme; il en fait au contraire justice, et avec une grande autorité. Il sait bien qu'abandonnées à leur cours naturel, les choses s'arrangent mieux et plus justement que lorsque l'arbitraire s'en mêle. S'il se déclare pour l'accroissement de la production, c'est platoniquement pour ainsi dire; il en exprime le désir en se gardant de l'imposer.
Au fond, le moyen n'est pas dénué d'efficacité, et les faits en témoignent. L'accroissement de la production a pour effet l'abaissement des prix, et l'abaissement dès prix entraîne l'accroissement de la consommation : si la marche est lente, elle est sûre. Le seul écueil est
n\ ÉCONOMISTES MODERNES.
ravilisscmént du produit et les crises que cet avilissement engendre; mais, à juger les choses de haut, les industries ne souffrent pas des crises autanfqu*on pourrait le croire. On a remarqué qu elles en sortent mieux trempées, mieux armées, qu'elles deviennent plus ingénieuses sous Fempire de la nécessité, s y créent des ressources nouvelles et s'arrachent à l'indolence, qui est inséparable d'un succès trop facile. Ces crises sont pour les industries ce qu'un orage est dans l'atmosphère : en les ébranlant, elles les épurent. Dans tous^ les cas, l'avilissement des prix, dommageable aux individus, est un bien pour la communauté ; avec moinsde dépenses, celle-ci défraye alors plus de besoins, el le problème, qui semblait insoluble, trouve ainsi un> dénoûment naturel. Qu'y a t-il à faire ou à conseiller pour cela? Rien, ou peu de chose. Les industries y pourvoient d'elles-mêmes; la libre concurrence suffis.. Par Teffet de leur rivalité, elles tendent à accroître leurs produits et à en diminuer le prix, ce qui rend! ces produits plus accessibles. Les besoins qui s'ignorent sont ainsi éveillés, encouragés ; l'aisance et le luxe se répandent; Tactivité du travail s'excite par Tactivilé du débit, les moyens d'acquérir se multiplient, et peu à peu toutes les classe^ de la population sont appelées à jouir de ce qui était le privilège de quelques classes. Le seul souci légitime dans ce mouvement spontané est de maintenir entre les industries une égalité complète, de ne pas créer aux unes des pc*
silions d OÙ elles puissent dominer et opprimer les autres, de ne rien entreprendre, en un mol, contre le droit commun, la liberté et la justice, et, sUl était prouvé que la concurrence intérieure ne suffit pas pour assurer à la communauté les bienfaits d'une consommation plus étendue, moins coûteuse, mieux proportionnée à ses besoins, l'intérêt public conseillerait d'appeler, en dépit des résistances, la concurrence étrangère à remplir un office qui ne peut plus rester vacant, et de rétablir entre ceux qui produisent et ceux qui consomment un équilibre qui serait détruit au préjudice de ces derniers.
Il me reste un point à débattre avec M. Michel Chevalier : c'est au sujet du volume intitulé la Monnaie. Ce volume est un véritable traité sur la matière, et nulle part les qualités de lauteur ne se montrent sous un mâlleur jour. Les renseignements techniques et les considérations historiques éclairent le débat do manière à le rendre intelligible même à ceux qui y Sont le plus étrangers. On y voit le rôle qu'a joué la monnaie depuis T origine du monde, ce qu'elle était dans Fantiquité, ce qu elle est dans les temps modernes, comment elle a été affectée par les découvertes du quinzième et du dix-neuvième siècle, et quelles ont été les conséquences de cette double révolution. On ne peut que souscrire à cette partie du travail de Tauteur, en louer l'ordonnance, en reconnaître Tintérét ; mais, après avoir exposé les faits, M. Michel Chevalier
226 ËGONOMISTES MODERNES.
en lire les conclusions au sujet desquelles il a rencontré plus d'un dissenliment. Dans son volume, comme dans des études postérieures, il établit par des chiffres précis quel a été le mouvement de la production des métaux précieux, et montre combien elle s'est élevée dans la période récente par Texploitation de gîtes nouveaux. Celle de Tor surtout a pris des proportions qui Falarment, et il se demande quelle valeur réelle cet or pourra garder, si le flot qui nous arrive de la Californie et de T Australie continue à monter avec la même rapidité. Passe encore si cet accroissement de production se balançait entre les deux métaux précieux, et si dans leur marche ascendante ils maintenaient leurs rapports : il n y aurait dans ce cas à redouter qu une dépréciation intrinsèque de toutes les valeurs monétaires, laquelle aboutirait à un enchérissement corrélatif dans les produits et les services dont elles sont la mesure et l'instrument d'échange. Le trouble ne serait pas considérable, et on pourrait Taffronter. Peu à peu l'équilibre se rétablirait de soi et par la force des choses, comme cela s'est Mt dans la première période des découvertes, comme cela surtout a eu lieu depuis, par suite d'une abondance plus grande des métaux précieux. Mais le danger réel, im* minent, c'est un défaut de balance dans la- production de ces métaux. Tandis que celle de l'or dépasse toute croyance, celle de l'argent reste stationnairé, et le rapport qu'ont fixé entre eux la loi et les habitudes
M. MICHEL CUEVALIER. 227
devient de plus en plus une fiction. D'un autre côté, si Tor afflue sur notre marché, l'argent chaque jour s'en éloigne, ce qui nous constitue doublement en perte, perte sur Tor qu'on nous apporte, perte sur l'argent qu'on nous enlève. Il pourrait même arrfver que, dans cette rafle exécutée sur largent, on ne nous en laissât pas la quantité nécessaire pour servir de monnaie d'appoint, ce qui occasionnerait de graves embarras dans la circulation et les échanges. Yoilà ce qu'il faut voir et prévenir. Par quels moyens? M. Michel Chevalier va sur-le-champ au plus décisif. Au lieu de deux étalons monétaires, il voudrait n'en conserver qu'un seul : ce serait l'argent, moins déprécié et moins dépréciable. L'or, même monnayé, redeviendrait simplement une marchandise dont le prix serait débattu de gré à gré et soumis aux fluctuations de la rareté et de l'abondance, ou bien dont le cours public serait fixé et modifié de temps à autre, comme cela se pratique dans des pays voisins.
Il est impossible de nier ce qu'il y a de sérieux dans ces observations : c'est Timpression qu'en ont reçue ceux même qui les ont le plus vivement réfutées, et, entre autres, un homme de cœur et de bien, dont la perte a causé un vide dans nos rangs, M. Léon Fau^ cher. Je ne recommencerai pas cette réfutation, et n'ajouterai que peu de mots sur le point capital. Oui, le danger existe, mais n'y en aurait-il pas un plus grand dans les moyens proposés ? Par de savantes re-
cherches, M. Michel Chevalier établit péremptoirement que le rapport de la valeur entre les deux métaux précieux a souvent varié; que, suivant les lieux, les temps, les circonstances, il a oscillé entre 1 : 9 et 1 : 18, d'où il conclut qu'en présence d'un écart pareil toute prétention d'astreindre For et l'argent à un rapport fixe est en désaccord avec les faits et devient inadmissible. Cela est juste pour la valeur réelle, effective ; mais à côté de la valeur réelle il en est une autre dont l'auteur ne tient pas assez compte : c'est la valeur légale, la valeur de convention si l'on veut, qui heureusement a été moins inconsistante. Le mérite de cette valeur légale est d'assurer le repos, que la valeur réelle ne donnerait pas; sa vertu la plus évidente, c est qu'elle n'est ni à discuter ni à débattre. Sans doute celte valeur légale doit rester voisine autant que possible de la valeur effective ; mais, même quand elle s'en éloigne un peu, elle remplit sa fonction, si la confiance publique n'en est pas atteinte. Pour cela, il suffit qu'elle ne puisse être suspectée d'altération. Cette pièce d*or que je reçois vaut en réalité quelques centimes de moins que le prix que j'y ai mis ; qu'importe si je retrouve ce prix au moment où je la cède? Dans cette habitude et ce consentement, il y a des garanties et une sécurité que n'offrirait pas le débat facultatif de la valeur. Qu'on se place en effet dans Thypothèse d'un prix contesté et d'un cours variable. Cette même pièce d'or n'est plus qu'une marchandise; elle vaut lant
pour celui-ci, tant pour celui-là, moins le lendemain que la veille, plus dans des mains habil^ que dans des mains inexpérimentées; on peut la refuser ou l'admettre; quand on la détient, on ne sait pas au juste ce qu*on a. Qui ne voit les inconYénients de ce régime, les troubles qui en sortiraient, les défiances qui y sont en germe, les embarras qu'il apporterait dans les transactions? L'eflet le plus immédiat serait de faire disparaître Tor de la circulation monétaire, ou du moins de diminuer l'emploi de cette monnaie commode, portative, dont le goût s'est si vite répandu, pour nous ramener à ces disques d'argent si lourds à manier, et dont on ne s'encombrait qu'avec répugnance.
J'en ai fini des petites querelles que j'avais à vider ici avec M. Michel Chevalier : ses opinions sont de celles qu'on ne peut effleurer dans des éloges, ni écarter par des réticences; les discuter, c'est témoigner le poids qu'elles ont. Leur titre incontestable est l'originalité. Sous l'économiste, on y voit l'ingénieur nourri de solides lectures qu'ont fortifiées ses observations personnelles, sachant beaucoup et jaloux de communiquer ce qu'il sait, mettant au service de ses doctrines une abondance inépuisable de renseignements, aussi positif qu'un professeur doit l'être, et cependant faisant çà et là et à propos une part à l'imagination. Il ne faut pas lui demander d'aller bien avant dans le champ des idées abstraites : ce n'est pas son
but, ni la tournure habituelle de son esprit. Il aiine mieux prouver que disserter. Quant au style, la variété des tons y domine ; le ton s'élève ou descend suivant Toccasion : ce sont des contrastes nécessaires; Fessentiel, et Fauteur excelle en cela, est d'y faire régner une grande clarté. Faut-il ajouter que parfois Texpression va plus haut que le sujet, qu'elle devient trop brillante, trop colorée? D'autres y applaudiraient, et, si j'y résiste, c'est en me défiant de mon goût el sans vouloir donner à mon observation la forme d'un reproche.
Le Cours de M. Michel Chevalier s'arrête à la date de i 852 : on peut dire que les doctrines qui y sont développées constituent en quelque sorte lunîté de sa carrière. Dans quelques rangs qu'il se soit trouvé, les ennemis de l'économie politique ont toujours été les siens, et, qu'il défendit la brèche ou qu'il montât à l'assaut, personne n'a montré plus de fermeté que lui pour les combattre. En 1845, comme député de TAr veyron, en 1846, comme membre de l'association pour la liberté des échanges, il ne ménagea ni sa plume ni ses démarches, et fut de ceux qui arrachèrent au ministère cette loi de mai 1847 qui introduisait quelques réformes timides dans le régime de nos douanes et ne
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devait pas aboutir. Alors comme aujourd'hui il existait dans le pays et dans les Chambres un parti remuant qui n'appuyait pas le pouvoir sans conditions^ et prenait la politique comme point d'appui pour la sauvegarde de ses intérêts. La loi, retenue dans les bureaux par des lenteurs calculées et modifiée ensuite par- la commission au point de devenir dérisoire, ne parvint pas même aux honneurs de la discussion. Le rapport venait d*être déposé quand la révolution de 1848 éclata.
Cette révolution inattendue ébranla bien des cdraetères et amena de bien étranges conversions* On put voir alors ce qui distingue les hommes qui ont une doctrine de ceux qui n'en ont pas« Sous les apparences d'un développement sans limites, jamais la liberté n'avait été plus menacée; on l'attaquait dans ses bases mêmes, la faculté de disposer de soi, et dans sa forme la plus tutélaire, la propriété. 11 fallait du courage pour dénoncer ces violences et lutter contre ces égarements ; M. Michel Chevalier en fit preuve dès les premiers jours. Il se mit à l'œuvre, et dès le 15 mars il publiait dans la Revue des Deux Mondes un écrit qui -rappelait aux ouvriers ces belles paroles de Franklin : «( Si quelqu'un vous dit que vous pouvez vpus enrichir autrement que par le travail et Téconomie, ne Técoutez pas ; c'est un empoisonneur ! » Ceux ,qui se souviennent de la stupeur qui régnait alors en face de cette multitude frémissante qui convoitait la société
comme une proie peuvent juger du mérite qu'il y avait à tenir un pareil langage et à en assurer TefTet par la publicité. C'était moins à la foule abusée que s'adressait Técrivain qu'aux hommes et aux idées dont elle s'inspirait, hommes redoutables alors et bien oubliés aujourd'hui, idées si enracinées, qu'elles ont survécu à leur défaite. L'objet à poursuivre, et les meneurs ne s'en cachaient pas, était de ressusciter contre les fortunes le régime des suspects qu'on avait jadis appliqué aux personnes ; c'était de s'attaquer aux intérêts plus qu'aux opinions. Il n'y avait de variété que dans les combinaisons : au fond, le dessein était le même et aboutissait à une spoliation plus ou moins déguisée. Prenant la science pour auxiliaire, M. Michel Chevalier n'eut pas de peine à' prouver que les premières et les plus flagrantes victimes de cette spoliation seraient ceux au nom desquels on l'entreprendrait, qu'au lieu d'éteindre la misère elle ferait plus de misérables, et qu'en frappant la richesse ostensible elle tarirait le travail, la seule richesse qui soit susceptible de se renouveler. Il ajoutait qu'à côté de ces procédés aussi stériles qu'odieux il en était de plus efficaces, que d'un commun accord on pouvait étendre et perfectionner : Tassociation, la prévoyance, l'éducation spéciale, les facilités de crédit, les écoles gratuites, tout ce qu'amènent à leur suite des rapports empreints de bienveillance et le respect des droits mutuels. Dans cette seconde partie de son travail, M. Michel Chevalier se
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montrait, comme à Tordinaire, ingénieux et abondant, si bien que ces études de circonstance ont pris les proportions d'un volume ^ Sans affaiblir l'honneur qui lui en revient, on peut le faire remonter plus haut : dans sa défense de la société, c'était aussi Téconomie politique qu'il défendait.
Les hommes auxquels il s'en prenait ne s y trompèrent pas; le 7 avril, sa chaire au Collège de France était supprimée : du môme coup on atteignait renseignement et le professeur. Il semble même qu'il y eut dans cet acte de brutalité l'influence de mains qui se cachaient, et que des amis de l'ordre ne furent point étrangers à ce signe des désordres du temps. On le vit mieux quand il s'agit de la réparation. A sept mois de là, lorsque les événements eurent fait justice des agitateurs les plus compromis et qu'il devint possible de rentrer dans une situation régulière, la commission du budget fut mise en demeure de revenir sur une injustice faite à un professeur frappé à son poste au moment où il y rendait des services éminents. Plusieurs membres demandèrent sa réintégration. Si elle eut lieu et si la chaire fut rétablie, ce ne fut pas sans des oppositions sourdes et actives, quoiqu'elles eussent l'air de rougir d'elles-mêmes. Il fallut que les amis de M.Michel Chevalier le défendissent non-seulement dans les bureau;^, mais à la tribune. Tout effort personnel fut
* lettres sur f oryawantvm du travcii', l vol., cliezCapelle.
épargné à sa dignité; il ne s y serait pas prêté. Au moment où la question s'agitait, il était dans THérault, chez son beau-père; c'est là qu'il apprit en même temps l'initiative qu'on avait prise et le succès •qu'elle avait eu. Rappelé dans sa chaire, il eut le bon goût d'en éloigner tout ce qui pouvait ressembler à im souvenir de ses griefs, et dans les cours qui suivirent il s'attacha à montrer les rapports qui existent entre Téconomie politique et la morale chrétienne. Le «ujet en lui-même renfermait une ironie et pouvait passer pour une leçon ; M. Michel Chevalier ne poussa pas sa revanche plus loin. Pour ce qui le touche, il s'est toujours montré plein de modération; il n'a eu de l'ardeur que quand ses doctrines lui paraissaient -engagées.
Cette circonstance se présenta lorsqu'on 1851 s'ou*vrit devant TAssemblée législative une discussion assez importante sur la réforme du tarif des douanes. Les esprits étaient alors médiocrement disposés pour ce débat; il y avait dans Tair de bien autres sujets de préoccupation. Ce fut un premier motif d'échec; le se- •cond, plus grave encore, était le nom et l'ascendant du champion des tarifs, M. Thiers, qui apporta dans cette défense l'art accompli et la fécondité de ressources qui le distinguent. On peut dire qu'il poussa cette fois le talent jusqu'à l'abus, et que vis-à-vis de l'économie politique il manqua de mesure. Un esprit comme le sien aurait dû comprendre qu'une science
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dont nos maîtres en beaucoup de choses ont fait la règle de leur conduite ne méritait pas les dédains dont il la couvrit. Il n'avait pas même pour excuse Tincertitude du dënoûment ; dès le début, la bataille ressembla à une déroute. A tort ou à raison, le promoteur du débat (M. Sainte-*Beuve) ne fut pas soutenu, et les coups portèrent à peu près dans le vide. Cependant au dehors de TAssemblée les économistes s'étaient émus, et M. Michel Chevalier se rendit l'organe de cette émotion. Au discours de M. Thiers, il opposa une réfutation dont lé caractère est un ménagement minutieux pour les industries qui prenaient le plus facilement l'alarme. L'auteur s'efforce de les éclairer, de dégager de leurs terreurs ce que ces terreurs ont d'imaginaire ; il voudrait les associer à un mouvement conduit avec prudence, et qui n'aurait rien d'offensif; il leur démontre par d'irréfutables calculs qu'une réforme n'aurait pas tous les inconvénients qu'elles en redoutent, et qu'il en sortirait des avantages supérieurs et assurément plus durables. Rien de plus sensé ni de plus conciliant. Malheureusement il y a pour les industries une considération qui domine tous les raisonnements, c'est la puissance des habitudes. Nulle part la crainte et Thorreur de l'inconnu ne se manifestent avec plus d'énergie ; les industries prétendent vivre comme elles ont vécu, sans plus de trouble ni d'efforts; elles résistent à tout changement d'état, et s'agitent quand on veut les convaincre. Aussi M. Mi-
chel Chevalier en a-t-il été pour ses avanœs; les ind usines remuantes n*ont pas désarmé, on a pu le voir récemment. Les discuter, c'est se déclarer leur ennemi, et d'ailleurs à quoi bon discuter? Comme une compagnie célèbre, n ont-elles pas pour devise : «Etre ce quelles sont ou ne pas être? »
A diverses reprises, M. Michel Chevalier put voir ce qu'il en coûte de résister à ce courant d'opinions. Rien de plus significatif que ce qui se passa au sujet de l'exposition de Londres en 1851. Jusque-là il avait, comme écrivain spécial et pour ainsi dire désigné, fait partie de tous les jurys; on Favait même compris dans la commission préparatoire. Pourtant son nom ne figura pas sur la liste définitive : il fut châtié par prétention. L'Institut se montra de meilleur goût. Les académies ont cet avantage, que les opinions les plus diverses s'y supportent et s'y éclairent avec une dignité et une convenance sans égales. M. Michel Chevalier était là près de ceux qu'il avait le plus vivement combattus, M. Thiers entre autres, et pourtant, quand il s'agit d'envoyer à Londhes quelques membres pour y étudier les faits, M. Michel" Chevalier se trouva sans aucune objection, le plus naturellement du monde, désigné avec M. Blanqui. A leur retour, les deux délégués présentèrent un rapport qui est aux archives de l'Institut, et où les considérations g^érales tiennent la place qui convient dans un document de cette nature. Il renferme de belles pages sur la liaison intime
qui existe entre ravancement de Tindustrie et Tétat des civilisations, sur l'influence qu'exercent dans Téconomie du travail les mœurs, les doctrines admises, les qualités dé race et surtout la religion dominante. *
Nommé plus tard membre du conseil d'État, membre et président du conseil général de THérault, le consciencieux économiste sut garder toute son indépendance. Vers la fin de 1852, quand le président du Sénat, parlant au nom de ce corps, exposa dans un document public les idées qui avaient inspiré la constitution du nouvel empire, M. Michel Chevalier regarda comme un devoir d'y relever quelques passages y/^ où l'économie politique était assez maltraitée. On la représentait comme c< une théorie funeste, un piège adroit, imaginés en vue d'anéantir nos fabriques et de ruiner notre production nationale. » Ces mots étaient durs, et ils ne passèrent pas sans protestation : une lettre insérée dans les DéhaU eut pour objet de les combattre. M. Michel Chevalier y usa d'adresse : il mit les deux empires en présence, l'ancien et le nouveau, et, cherchant des armes partout, il releva dans le Wmorial deSainte-Hélènej où les contradictions ne manquent pas, ce passage assez singulier : u Nous devons nous rabattre désormais sur la libre navigation des mers et l'entière liberté d'un suffrage universel. » En même temps il empruntait à la comparaison des tarifs des preuves un peu plus convaincantes; il rappelait que, sous le premier empire, les subsistances
étaient exemptes de droits, les matières premières, la fonte en gueuse également, tandis qu'au taux du moment cette fonte payait 77 francs par tonne, et que les céréales relevaient de réchelle mobile. Pour les fers, c'étaient 44 francs par tonne contre 206; pour Tacicr, 99 francs contre 1,320 francs, et ainsi du reste. Somme toute, l'ancien empire s'était montré en matiëre de douanes plus libéral que le nouveau, et, s'il avait h sa charge les violences du blocus continental, il fallait se souvenir que ce blocus était une machine de guerre, de l'aveu même du chef de Fancien empire. Celte controverse, on le voit, avait, en partie du moins, le caractère d'un débat de famille, et peut-être les faits s'y adaptaient-ils trop aux besoins de la cause. Les économistes qui ont vécu de 1804 à 1814, notamment Jean-Baptiste Say, n'attribuent pas au régime qui était alors en vigueur un caractère si libéral, et, quand on a voulu en venir à une application sérieuse des principes économiques, c'est sur de meilleurs modèles qu'il a fallu se régler.
L'intention et Tacte n'en étaient pas moins louables. M. Michel Chevalier ne s'effaçait pas quand autour de lui on s'effaçait volontiers ; il défendait ses opinions par les arguments qui lui paraissaient le mieux appropriés, et il procédait à celte défense avec un certain éclat. Ce caractère s'est i^etrouvé dans un vœu que, sous sa présidence, a émis chaque année le conseil général de l'Hérault, et qui> réduit à une forme
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de plus en plus substantielle, était devenu un véritable traité -d'économie politique. Dans le conseil d'État, cette attitude ne s'est point démentie; toutes les fois que la liberté y a été en jeu, dans la mesure où elle peut l'être, M. Michel Chevalier s'est rangé du côté de la liberté, se résignant, ce que peu d*hommes savent faire, au rôle de vaincu. Plus récemment, quand un débat s'engagea sur le régime des céréales, il se montra des plus ardents à demander que l'approvisionnement du pays fût mis à Fabri des dangers et des incertitudes de Féchelle mobile. Au sujet de la levée des prohibitions, son langage ne fut ni moins fier ni moins résolu. Il prouva sans réplique qu'aucune de nos industries n'a besoin de la prohibition pour vivre, que les plus caduques peuvent s'en passer, et que la France expédiait au dehors, sur les marchés de libre concurrence, les articles même qui étaient garantis chez elle par la prohibition, et dans quelles proportions, sur quelle échelle? Pour une somme de 400 millions de francs ! Cette série d'efforts n'a pas été, on doit le croire, sans influence sur les actes qui, en 1860, ont modifié notre législation commerciale. 11 était réservé à M. Michel Chevalier d'assister au succès de ses idées et d'y aider par ses conseils. Par l'eflet des circonstances, son nom est devenu pour la France l'équivalent de ce qu'est celui de M. Cobden pour l'Angleterre.
Quand ce dernier arriva de Londres, au mois d'oc-
tobre 1859 y muni de quelques instructions de M. Gladstone, ce fut avec M. Michel Chevalier que d'abord il s'aboucha. Les premières démarches furent faites en commun et, il faut rajouter, un peu à l'aventure. Les concessions auxquelles TAngleterre devait souscrire n'avaient rien de déterminé, et du côté de la France on voyait plus nettement ce qu'il y avait à craindre que ce qu'il y avait à espérer. Une barrière d'opinions hostiles ou indifférentes semblait fermer l'accès aux moindres réformes. Les obtenir des corps constitués n'eût été qu'une illusion suivie d'un échec; on prit le parti de les leur imposer. La forme d'un traité de commerce, directement conclu, fut préférée à celle de délibérations régulières. La constitution du pays avait laissé cette porte ouverte à une volonté prépondérante qui se décida à en user en Télargissant. De là un acte de souveraineté qui garde son caractère propre, et auquel tout le reste a servi d'occasion ou d'instruments. Une fois ce principe admis que les produits anglais, de quelque nature qu'ils fussent, ne seraient plus passibles que d'un droit de 50 pour 100 de la valeur, réductible à 25 pour 100 dans une période donnée, il n'y avait plus quà régler les choses en détail. Ce droit était un maximum au-dessous duquel les négociateurs du traité avaient la faculté de se mouvoir. Un conseil d'enquête fut institué, devant lequel toutes les indus* tries exposèrent leurs prétentions et firent valoir leurs droits. M. Michel Chevalier ne fui. pas l'un des mem-
bres les moins actifs de ce conseil, que présidait le ministre du commerce. Il y insista, à diverses reprises, sur rétablissement de tarifs modérés qui, sans mettre nos industries à une trop rude épreuve, -pouvaient seuls donner à celte expérience un caractère sérieux et susceptible d'effet. Dans les limites de la convention préalable, le régime en vigueur eût changé de nom sans changer de signification; nos frontières, à peu d'exceptions près, seraient restées fermées, après comme avant le traité, à la marchandise étrangère. La tâche du conseil d enquête consista à trouver les termes intermédiaires qui, sans les trop découvrir, devaient obliger nos industries à faire un effort sur elles-mêmes. De là une échelle de droits qui varie de 5 à 25 pour 100, et n atteint que dans un petit nombre de cas le maximum de 30 pour 100, indiqué comme base préliminaire.
Les conséquences de ce traité sont encore dans le domaine des conjectures ; ces conséquences ne se dégageront que lentement et donneront lieu à plus d'une surprise. A mon sens, et sans vouloir tirer d'horoscope, il n'en résultera ni tout le mal ni tout le bien qu'on en attendait. Les caprices de la consommation élabliront enire les pays contractants une balance qui sera rompue tantôt dans un sens, tantôt dans l'autre . Des articles anglais viendront figurer sur nos étalages; nos articles figureront sur les étalages anglais; il \ aura des engouements passagers suivis de préférences
ir.
durables. On se copiera, on cherchera des deux côtés à mieux faire et à feîre moins chèrement Pour plusfeurs de nos fabriques, ce sera la condamnati(m des instruments imparfaits dont elles maintenaient Tusage au préjudice des consommateurs; ir faudra, ^ous peine êe périr» modifier le matériel et regarder de pins près aux moyens d'^exéculion. L'immobilité ne sera plus permise. Ce sont là, il est vrai, des habitudes nouvelles; la force des choses y soumettra ceux qui y résistent le plus. Un avantage n'en restera pas moms acquis aux industries qui, en possession du marché, n'ont à supporter ni frais de déplacement ni droits à l'entrée. Bien infirmes seraient celles qui, à Tabrî de ce traitement, ne pourraient pas supporter les rivalités extérieures, et leur déchéance, si elle avait lieu, ne serait pas de nature à causer des regrets. Il ne s'attache de prix à Tactivité humaine, dans quelque champ qu'elle s'exerce, qu'à la condition de se montrer en toute circonstance laborieuse et judicieuse, et de justifier les profits qu'elle recueille par les services qu'elle rend. Cette loi de justice dîsfributive a été longtemps méconnue parmi nous; il est à désiner qu'elle reprenne son empire.
Plus heureux que Bastiat, Blanqui aine, Rossi, Léon Faucher et d'autres défenseurs de la liberté commerciale, M. Michel Chevalier a pu prêter les mains à son premier triomphe. Il y avait vaillamment concouru. Sa position dans la presse périodique lui donnait de
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. grands avantages fil pouvait parler au public et à un public choisi à l'heure et dans la forme qui lui convenaient; il était armé pour la lutte. L'instant venu, il
s'est trouvé libre d'agir, tandis que d'autres économistes «e sentaÎBnt enchaînés. L'objet à atteindre restait commun; la manière ne Tétait pas. Plus d'un dans nos rangs a éprouvé des scrupules ; M. Michel Chevalie;* s*en trouvait affranchi par sa position, et il puisait dans cette position une force de plus pour écarter les derniers obstacles. Singulier contraste dans la façon dont la révolution économique s'est opérée dans les deux pays ! En Angleterre, elle nait dans le sein des populations, s'y affermit par le débat, brise les préjugés et les intérêts qui s'opposaient à sa marche, mûrit avec les aanées, se trempe par les échecs et s'empare si bien de l'opinion, qu'dle devient irrésistible. En France, rien de pareil. Cette révolution éclate comme la foudre dans un ciel serein ; elle ne discute pas, elle s'impose ; elle ne cherche pas à rallier les eonvictiens, elle leur dicte sa loi. A quoi lient ce contraste? Au génie des races et surtout à la puis sance des institutions.. En Angleterre, les populations n'aiment et ne supportent que les dioses où elles mettent la main ; en France, on aime et on accepte les choses toutes faîtes. On dirait que nous portons mal le souci de nos propres destinées, tant à la moindre occasion et sur le plus petit prétexte nous en déclinons volontiers la responsabilité.
Les Principes d* économie poHtiqtie de M.John Stuart Mill ont fait quelque bruit de Tautre cdlë du détroit. Dans une science où la variété n*est pas le caractère dominant, et qui, conforme à elle-même, ne sort des principes généraux que pour se rejeter vers les analyses, on sait volontiers gré à un auteur d'avoir rencontré çà et là quelques aperçus qui lui soient pro* près, d'avoir élargi le sujet, multiplié les combinaisons, fourni la preuve d'une certaine originalité. Les écrivains qui, prés de Tauteur des Principes ou avant lui, ont abordé ces matières s'étaient bien gardés de franchir le cercle dans lequel les premiers économistes avaient eu soin de les renfermer. M. John Stuart Mill a été plus hardi : il a poussé l'économie politique vers les découvertes et Ta envisagée, comme il le dit lui-
* Princip^eê ofPol'Uical Economy with êome of their applications to Hiclal philowpJnj. London, 2 vol., lliird cdîtion.
même, dans ses applications à la philosophie sociale. Si c'est là un titre, c'est également un écueil.
Le nom des Mill a depuis longtemps sa notoriété dans la science économique. M. John Sluart est le fils de Jamfô Mill, auteur d'une Histoire de l'Inde britannique^et qui à ce travail, justement estimé, fit succéder des Éléments d'économie politique^ ouvrage remarquable, quoiqu'un peu abstrait. Ce que le père fut dans ses Éléments, le fils l'est dans ses Principes, sauf les nuances et les témérités. Et comme si cette destinée de famille devait se ressembler en tout point, M. John Sluart occupe dans les bureaux de la compagnie des Indes un poste important, le même peut-être que James Mill y avait longtemps occupé. Voilà donc, en économie politique et pour s'en tenir à ce rapprochement, deux autorités sous le même nom, les deux Mill, chacun avec son caractère, mais unis par un lien évident.
Avant de parler du livre de M. John Sluart Mill, il est bon de fixer tout de suite la position qu'a prise l'auteur dans ce grand débat sur la protection et le libre échange qui a si longtemps passionné les économistes. C'est avec une concision voisine du dédain, il faut le dire, que M. Mill parle du régime de la protection appliqué aux industries nationales. Dans le cours de deux volumes, à peine y emploie-t-il huit pages, et encore par manière d'acquit. Il ne lui semble pas qu'une question si élémentaire vaille le bruit qu'on en
2i6 ÉCONOMISTES HODER^iES.
a fait, et dans tous les cas il s'en réfère à l'expérience éclatante ^e la Glrande-Bretagne a conduite à bien. « Les économistes qui ont écrit avant moi des traités, (Bt-ii, ont cm nécessaire de consacrer une grande partie de leur travail et de Fespace dont ils disposaient à cette portion de leur sujet. Bteureusement il est devafiu possible, au moins en Angleterre, d'abréger beaucoup cette partie toute négative de nos discussions. Les fausses théories qui ont fait tant de mal autrefois sont entièrement discréditées parmi œur qui ne sont pas restés en arriére du mouvement général de Topinion. » C'est là une déclaration évasive et on peu hautaine ; elle peut suffire dans les pays où la liberté des échanges a définitivement prévalu; elle est insuffisante pour ceux où le régime de la protection tient encore une place dans l'économie des intérêts agricoles et manufacturiers. En France, nous en sommes là, et le dédain ne nous est pas permis.
Les quelques pages où M. John Stuart Mill examine ce sujet n'offrent d'ailleurs ni la darté ni la solidité qu'on remarque en d'autres parties de son ouvrage. M. Mill rattache le régime de la protection aux erreurs du système mercantile et à cette inévitable question de la rente du sol, qui pèse, depuis Ricardo, sur le cerveau des économistes anglais et y entretient une sorte de nuage. Une semblable dmioée n'est ni neuve ni exacte, et l'auteur des Principes y ajoute de son chef un commentaire fort dangereux. En effet, après
À. JOHN STUART MILL. Vàl
avoir reconiiu que le régime de la protection ne saurait être défendu par aucun argument plausible, il admet qu'en certains cas, sous l'empire de certaines circonstances, des droits prolecteurs peuvent être établis temporairement. Ces cas, il les définit; ces circonstances, il les ei^pose. Chez un peuple jeune par exemple, et à lorigine des arts manufacturiers, une protection prudente et graduée doit avoir pom* effet de donner aux industries naturelles le temps et les moyens de se développer. — Seulement, poursuit Fauteur en manière de correctif, celte protection ne saurait s'étendre à toutes les industries; il convient de choisir entre elles, de distinguer celles qui sont en mesure d'en user utilement et sans que le privilège puisse jamais durer au delà des délais nécessaires pour une épreuve loyale. Telle est la transaction à laquelle souscrit M. John Stuart Mi 11 avec plus de naïveté que de prévoyance, et il ne semble pas se douter qu'au lieu d'une simple exception, c'est la règle même qu'il livre. Le biais qu'il imagine, les termes dont il se sert^ sont précisément ceux qu emploient le plus volontiers les industries que couvre la protection. A les entendre, ce n'est pas d'une mesure définitive qu'il s'agit, mais d'un moyen provisoire, d'une trêve, d'un répit, d'un ajournement. Elles déclarent qu'elles sont venues au monde d'hier, et que, pour assurer leurs premiers pas, elles ont besoin de trouver un appui dans la loi ; que les industries étrangères sont leurs aînées, ci
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qu'il serait imprudent de leur ouvrir la lice avant que les industries nationales aient acquis toutes leurs forces et atteint tous leurs développements. Or quelle diflérence y a-t-il entre ce langage et celui que tient M. Stuart Mill? Aucune, et quant aux réserves qu'il exprime, le moindre examen suffit pour en démontrer la vanité. Sur quoi portent-elles? D*abord sur le choix des industries dignes dune protection temporaire, puis sur la durée et les limites de cette protection. Eh bien ! ce sont là deux points au sujet desquels il n'a jamais été possible de se mettre d'accord.
En premier lieu, il n'est point d'industrie, si précaire qu'elle soit, qui ne se croie fondée à réclamer sa part du privilège, une fois établi, et n'entende être préservée des atteintes de la concurrence étrangère. Dès lors comment distinguer entre elles? à quels signes reconnaître celles que Féconomisle anglais voudrait assujettir à un traitement particulier, comme étant susceptibles de rendre au pays avec usure les faveurs dont elles auraient été l'objet? C'est là une opération délicate, et qui soulèverait plus d'une plainte, amènerait plus d'une difficulté. Évidemment entre les industries il n'y aurait pas de choix possible: toutes voudraient être mises sur le même pied ; toutes demanderaient à être protégées, ne fût-ce qu'à titre d'essai. De là un premier échec pour la transaction de M. Stuart Mill. Reste maintenant le second terme de celte transaction, — la durée du droit protecteur. H
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n*est pas besoin de s'y arrêter longtemps pour y découvrir des difficultés non moins insolubles. A quel délai se tenir? comment fixer le moment précis où une industrie a acquis une force suffisante pour la lutte et peut sans inconvénient passer d*un régime de faveur à un régime de liberté? Attendre des industries elles-mêmes la déclaration sincère de leur force et un acquiescement à un changement d'État est une illusion qui n*esl pas permise lorsqu'on a quelque expérience des faits. Les industries ne souffrent pas qu'on les trouble dans leurs habitudes, et s'alarment de tout ce qui a. le caractère d'une nouveauté. C'est donc malgré elles et contre elles qu'il faut prendre un parti, et, quand on en est là, quand il s'agit d'imposer ce qu'elles ne veulent pas admettre, la question d'opportunité se réveille et prend des formes irritantes qui troublent l'action des pouvoirs publics. Un débat s'engage, des chiffres sont produits, des enquêtes s'ouvrent, et, au milieu d'affirmations contradictoires, le temps s'écoule au profit du régime existant. Tel est le spectacle qui nous a été plus d'une fois donné, dans des circonstances semblables et avec un résultat qui variait peu.
C'est donc une imprudence au moins, et une imprudence gratuite, que d'admettre sur ces deux points, — le choix des industries à protéger et la durée dn la protection, — une exception qui frappe la règle d'impuissance. Peut-être M. John Stuart Mill a-
HjO économistes modernes.
t41 cru désarmer ainsi ses adversaires ; ce sont ses propres amis qu il a désarmés* Il nous laisse en présence d^un principe qui n'a plus de sanction et en butte aux suUilités ordinaires de l'intérêt privé. Pour une science, aucun terrain n'est plus mauvais, et Téconomie politique ne saurait Taccepter sans déchoir de son rôle ni dévier de son objet.
On connaît maintenant les opinions de M. Mill sur la question du libre échange, qui était naguère Taliment principal des controverses économiques. Ce point de détail étant vidé, nous pouvons entrer dans l'examen 4u livre, en limitant notre tâdie à l'exposé des principes généraux. Deux vues qui semblent erronées, — Tune à prises du principe d'association, l'autre à propos du principe de population, — réclameront seules une attention spéciale. Après avoir ainsi donné pour complément à l'appréciation du livre l'étude de faits que l'auteur semble ignorer ou méconnaître, il nous sera aisé de constater en peu de mots quel est l'état de la science économique en Angleterre, et quel mouvement lui a imprimé la nouvelle législation des intérêts.
F. — PRINCIPES GÉNÉRÂrX DE l'ÉCONOMIE POLITIQUE
SELOIf M. MILL.
Jusqu'ici, les grands traités d'économie politique, ceux qui sont signés de noms en crédit, s'étaient ac-
>1. JOHN STUART XILL. âôl
cordés à renfermer la science dans ses trms divisions naturelles, — la production, la distribution et la consommation des richesses. D'Adam Snritfa k Jean- Baptiste Say, de Rossi à Mac-Culloch, ce classement diffère peu^^et là où il n'est pas formel, il résulte de l'ordre et de Tenchalnement des matières. M. John Stuart Uill a essayé d'innover et de se créer une nomendature particulière. Ses divisions principales sont la production, la distribution et V échange; trois livres y ont trait. Les deux autres, qui examinent Yinfluence des formes sodries et politiques sur la produeiiùn et la distribution des richesses, ne peuvent guère passer que pour des commentaires. Ainsi, au lieu des trois termes admis, production, distrUmUon^ consontmation, nous avons cette fois la production et la distribution^ accompagnées de V échange; mais, en y regardant de près, et à décomposer les éléments de Touvrage, on s'aperçoit que le titre seul a changé : le fond est resté le même. Un autre fait ressort de cet examen : c'est que les avantages de cette modification ne se dégagent pas très-nettement; peut-être eût-il mieux valu s'en tenir au cadre adopté par d'éminents esprits et consacré par la tradition.
Pour M. Stuart Mill, comme pour ses devanciers, les trois éléments de la production sont le travail, le capital et la teire. Il distingue le travail improductif du travail productif, le travail direct du travail indirect, l'un produisant les choses qui peuvent être immédia-
(einent consommées, l'autre produisant des matières destinées à une fabrication ultérieure. Au sujet du capital, M. Mill innove peu ; il nous le montre *dans ses origines et dans ses fonctions,- produit de l'épargne et auxiliaire du travail, obéissant à une loi, non de conservation, mais de reproduction perpétuelle, s'alimentant de sa substance et trouvant des forces dans sa propre activité. Quant à la terre, il n'entend pas par ce mot le sol seulement, mais encore les matériaux et les forces motrices fournis par la nature, les avantages du climat, d'une fertilité plus ou moins grande, de cultures plus ou moins perfectionnées. Puis» cette analyse une fois achevée, il reprend un à un les trois éléments de la production et en étudie la loi d'accroissement, accroissement du travail, du capital et des fruits de la terre. Il recherche comment tous ensemble concourent à une production qui va se développant sans cesse, et dont les progrès sont en raison de la civilisation des peuples. 11 remonte aux causes de la puissance productive, causes principales ou secondaires, générales ou locales, — la division du travail, la supériorité d'intelligence, de talent et d'instruction, l'état des mœurs et des lois, la sécurité individuelle, remploi des agents mécaniques, l'association des capitaux, entin la confiance qu'un régime social inspire aux membres de la communauté. Sur toutes ces causes isolées ou réunies, on peut mesurer l'activité d'un peuple, sa prospérité, sa fortune^ en un mot sa puissance de production.
Après la production des richesses \icnt la distribution : c'est dire qu'on entre dans le vif des choses. Dans la production, en effet, tout s'enchaîne et se déduit de lois pour ainsi dire fatales, de conditions imposées par la nature. Rien d'arbitraire ni de facultatif; les circonstances étant données, on arrive à des résultats rigoureux. Il n'en est pas de même de la distribution des richesses : ici la nature s'efface; c'est la main de l'homme qui a le dessus. Les choses sont créées, il s'agit d'en user, d'en disposer, et les procédés varient à Tinfini suivant les lieux et les temps, les traditions et les coutumes, l'intelligence des races et le degré d'avancement du régime social. Voilà le problème dont M. John Stuart Mill se préoccupe; il énumère et passe en revue tous les modes de distribution des produits de la terre et du travail, et non-seulement ceux qui ont été adoptés et appliqués par des civilisations positives, mais ceux même qui n'ont point eu la sanction des Taits et doivent être relégués dans le domaine des civilisations hypothétiques.
Dans cet ordre d'appréciations, c'est le principe de la propriété individuelle qui se présente d'abord, et à sa suite viennent les déviations récentes auxquelles il a donné lieu, c'est-à-dire le communisme et le socialisme sous leurs différentes formes. M. John Stuart Mill écarte ces lubies, mais avec une indulgence, des ménagements et des réserves qui étonnent de la part d'un esprit aussi judicieux. Puis, après avoir conclu
%>% ÉCONOMISTES MODEREES.
que de bien longtemps encore réconomiste n'aura point à porter sérieusement son attention sur d autres soeiëtés que celles où préYalent la concurrence entre les individus et la propriété particulière. Tauleur suit la propriété dans ses évolutions et ses mélamorphosesy pour arriver naturellement au salaire, qui est une autre forme de la distribution des richesses. Dès l'abord, M. Mill réfute les préjugés populaires qui se rattachent au salaire, il réduit à leur juste valeur quelqnes prétendus remèdes dont on 'a fait naguère grand bruit, par exemple te minimum légal et la limite assignée aux heures de travail ; il prouve facilement que ces moyens artificiels attentent, sans profil pour personne, à la liberté des contrats et ruinent Tindustrie sous prétexte d'enridiir les agents qu'elle emploie. C'est pour lui une tâche non moins aisée que de démontrer combien sont vaines d'autres combinaisons où l'on pourvoit à l'insuCSaance du salaire par un secours paroissial ou administratif, quelles charges ces combinaisons imposent aux communes et au trésor public, avec ce seul et fâcheux résultat de troubler les conditions du travail et de propager des habitudes d'indolence au sein des classes vouées à des métiers manuds. Enfin, après avoir recherché les diverses formes du salaire, constaté les différences qui existent soit dans sa quotité, soit dans sa répartition; recomui les désordres qu'y occasionnent les vicissitudes de lincUistrie, M. Mill conclut, en véritable disciple de Mal-
M. joiJN STiJAnT mii. tiô:>
tlias, qu'il n'y a à de tels naaux qu'un remède^ et c'est Faugmentation du taux des sriaires par la dkniniition du nombire des naissances : remède impuissanl et illusoire, j'espère le démontrer. — Dans cette partie de Touvrage, Tesprit anglais domine au plus haut degré et se retrouve au sujet des profits du capital et de la rente du sol. Il n y a pas à insister sur ce dernier point : c'est du Rieardo respectueusement reproduit.
La production et la distribution nous amènent à IVchange. En tète du livœ qui traite de Téctiange figui*e, comme c'est de règle, une théorie de la yaleiur. On sait que chaque économiste a la ^nne; M. Sluart Mîll n'a pas dérogé à la tradition, et son mérite est de rester précis dans un^sujet aussi abstrait et aussi arbitraire. Pour lui, la valeur est un rapport, rien de plus; c'est une quantité qui varie suivant les choses, les lieux et les temps. Elle est tantôt temporaire, tantôt perma* ncnte ou naturelle; elle résulte aussi, et dans une certaine quantité, des frais de production et des prix de revient. 11 y a des valeurs qui peuvent être indéfiniment accrues, il en est d'autres qui sont forcément limitées. La loi de la valeur se trouve dans les fluctuations de TofiTre et de la demande; la valeur s'élève quand le produit est demandé et s'abaisse quand le produit est offert ; cet effet est invariable. Quant à la mesure de la valeur, en vain s'en préoccuperait-oa. Du moment que la valeur est reconnue pour ce quelle est, — une chose purement relative, — il est évident qu'il
"^'^tant' Poursuivre ce problème, c'est ressem- ^^ ga géomètre en quête du mouvement perpétuel,
^^0OMlSTES MODERNES,
^ lieu de /"' assigner une mesure fixCi un éla-
fer
k /'fl/(Aiinîste aux prises avec la transmutation des
nïéteur.
Si 1b valeur n'est qu'une mesure relative, la monnaie n'est autre chose qu'un instrument de circulation, dont le cours, quand il est librement débattu, se règle sur celui du métal et obéit aux fluctuatious du marché. C'est ainsi que M. Stuart Mill envisage et définit le rôle de la monnaie; puis il montre comment le crédit tend à s'y substituer, en sa qualité d'agent plus énergique de circulation; il énumère les ressources qu'il crée et les formes qu'il revêt, depuis la lettre de change jusqu'aux rentes sur l'État. Les diverses et nombreuses opérations de l'échange, — le commerce entre nations, la répartition des métaux dans le monde commercial, etc., — sont rattachées à cet examen.
Jusqu'ici, on le voit, M. John Stuart Mill a marché sur les brisées de ses devanciers. S'il s'en écarte, c*est par des détails, des nuances; rien de grave, rien de doctrinal. La production, la distribution, l'échange, ont un commentaire de plus, commentaire savant et, sauf quelques points, d'une orthodoxie parfaite. Il faut arriver aux deux dernières parties de son ouvrage pour rencontrer des vues qui lui soient propres et où il ne s'inspire pas de travaux antérieurs. C'est là ce
qu'il nomme « une application de Téconomie politique à la philosophie sociale, » et il y examine d'une part rinfluence des progrès de la société, d'autre part l'influence du gouvernement sur la production et la distribution des richesses. Ces sujets étaient neufs, le dernier surtout. On sait que des économistes, même éminents, n'ont voulu voir dans l'action publique qu'un embarras et une charge; M. Stuart Mill se sépare d'eux : au lieu de nier cette action, il l'admet comme légitime et en trace les limites.
Ici, l'auteur étudie d'abord les caractères généraux d'une société qui s'enrichit, la manière dont elle s'empare des ibrccs naturelles, pour les asservir de plus en plus à ses besoins, l'influence des progrès de l'industrie sur la valeur, les prix et les salaires, par conséquent sur la condition des classes aisées ou laborieuses, de ces dernières surtout, jouets de tant d'utopies. De là il passe à l'influence du gouvernement sur la richesse d'un peuple, et se place entre les opinions extrêmes par une ferme déclaration. 11 n'est, dit-il, ni de l'école qui repousse absolument l'initiative du pouvoir, ni de celle qui l'invoque à tout propos et en toute chose. Au milieu de ces données exclusives, il lui semble qu'il y a place pour un régime ou l'action publique et l'action privée peuvent agir de concert sans se nuire, et au grand avantage de la communauté. C'est ce régime qu'il essaye de définir. II fait alors la part, en ce qui touche le gouvernement, des fonctions né-
cessaires et des fonctions facultatives, distingue les cas où son intervention est de l'essence même des choses, et ceux où elle ne s'exerce qu'accidentellement et à titre d'exception. A la première des catégories appartient rétablissement de l'impôt, et l'autre passe en revue les règles fondamentales qui s'j rattachent. Ses préférences sont pour l'impôt direct contre l'impôt indirect, et plusv d'un préjugé local se mêle à l'appréciation qu'il en fait. Puis arrive le point délicat de cet examen : jusqu'où doit et peut s'étendre Taclion de l'État? Où est la limité précise de son intervention ? dans quelles circonstances convient-il de laisser le champ libre à l'activité particulière? Dans quel cas est-il, au contraire, utile de la contenir, de la régler, de lui mettre un frein, de lui imprimer une direction? Problèmes souvent posés, et qui, même après ce que M. Mill en a dit, restent encore à éclaircir et à résoudre.
C'est dans cette partie du livre que se trouvent les propositions les plus malsonnantes et des témérités faites pour inspirer un regret mêlé d'étonnement. En Angleterre, sur un terrain qui lui est familier, l'économiste ne commet pas de ces méprises; son coup d œil ne se trouble que lorsqu'il franchit le détroit et agile des questions ou juge des hommes qui nous appartiennent et sont nés près de nous. Non-seulement alors M. Mill range sur la même ligne, invoque au même titre les noms les plus honorés et les noms les
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plus suspects; non-seulement il donne à des rêves odieux une importance qu'ils ne méritent pas, mais il pousse les choses jusqu'à une indulgence voisiné de lu complicité. Examine-t-il, par exemple, les systèmes qui ont pour objet de supprimer la propriété individuelle au profit d'on ne saurait dire quelle propriété collective; M. John Stuart Mill déduit froidement et une à une les objections que Ton peut élever ; il no lés trouve ni graves ni fondamentales, admet que ces systèmes ne sont point aussi impraticable» qu'on In cru, et que rien ne prouve d'une façon rigoureuse que ce ne puisse être a la forme la meilleure et la forme définitive de la société humaine. »Puis il ajoute : « S'il fallait choisir entre le communisme, avec toutes ses chances, et l'état actuel de la société, avec toutes ses souffrances et ses injustices; si l'institution de la propriété particulière entraînait nécessairement avec elle celte conséquence, que le produit du travail fût réparti, ainsi que nous le voyons aujourd'hui, presque toujours en raison inverse du travail accompli, la meilleure part échéant à ceux qui n'ont pas travaillé, puis à ceux dont le travail est presque toujours nominal, et ainsi de suite d'après une échelle descendante, la rémunération diminuant à mesure que le travail devient plus pénible et plus rebutant, jusqu'au point où, en retour d'une tâche qui épuise ses forces, l'homme ne peut obtenir avec assurance les moyens de les réparer et les premières nécessités de la vie; s'il n'y
,^iy5iïODERNES.
entre cel état de choses et le
y y>//^^ fffutesles difficultés du communisme,
^ffi^^^^jites, ne seraient qu'un grain de pous-
-?/i^ .^jieU* John Stuart Mill, et ne croirait-on [)as '^'j-^ i/ii écho aflaibli de déclamations dont le bon nabti<^ ® décidément fait justice? Placer sur le Ame ^^S ^^*® monstruosité que Ton nomme le jf^nunisfne et un ordre social, imparfait sans doute M svjc^ ^ beaucoup d^améliora tiens, mais \iable du inoîns et consacré par l'épreuve des siècles, est-ce le fait d'un homme réfléchi, d*un esprit sérieux, d'un économiste? Qu'importent les conclusions, quand on iait à ses adversaires une si belle part? Est-on bien venu à condamner les sectes dont on emprunte le langage? Ce n'est guère qu'une inconséquence de plus. Probablement M. John Stuart Mill espère racheter tant de concessions par cette déclaration dogmatique, que la victoire restera, en fait de régimes, à celui qui assurera à l'homme le plus de liberté et le plus de spontanéité. A une sentence si pleine de candeur on ne peut opposer que le sourire. L'écrivain anglais eu est-il à savoir que le communisme est précisément l'abolition de toute spontanéité et de toute liberté, et qu'à moins d'exercer une grande violence sur la raison humaine, on ne lui fera point admettre que les fruits de Tactivité individuelle puissent être répartis d'une manière i'st\]o^ o{ sons acception d'aptitudes ni d'ef-
M. JOHN STUART MILL. 2Gl
forts, entre les membres qui composent la communauté? Là -dessus, les communistes de bonne foi n'ont voulu laisser d*illusion à personne, et M. John Stnart Mill, qui les a lus, devrait être guéri de celles qui pa- ^t^aisscnt lui rester. Tous ils ont pris la dictature pour point de départ, déclarant qu'ils étaient résolus à faire pénétrer de vive force dans des sociétés rebelles les institutions de leur choix, et à se passer de leur consentement pour les rendre indéfiniment heureuses. Or, devant un programme si net, comment parler encore de liberté et de spontanéité?
Cette connivence avec de tristes systèmes et de mauvais écrits n'est pas la seule que l'on rencontre dans l'ouvrage de M. John Stùart Mill. Sur d'autres points encore, son jugement est en défaut, et c'est toujours sur des questions d'origine française. Deux de ces questions surtout nous touchent de près, et nous croyons devoir saisir celte occasion de montrer quelle fâcheuse influence les préoccupations locales et l'ignorance des intérêts étrangers à l'Angleterre peuvent exercer sur les spéculations d'un économiste anglais*