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Écrit sur de l'eau

Mainteuaut que la vingt-sixième année, comme un ver dans le fruit de sa jeunesse vermeille, y commence un travail néfaste et l'altère déjà de ces tons inquiétants que l'optimisme appelle maturité, mais qui pour lui ne sont que les signes avant-coureurs de la décrépitude et de la décadence morale et physique, je pense qu'il faut que je me Mte de recomposer par le souvenir la figure que fit dans le monde mon ami Jacques de Meillan, dans la fleur de sa saison.

O toi que j'envisage comme un être bienveillant et sensible, ô toi qui as acheté sur moi tous les droits pour tes trois francs et même pour tes quinze sous, si tu as eu la patience de me recberclier, dans une des boîtes des quais de la Seine, quelques jours après ma publication, ô incomparable et fraternel lecteur, puissant lecteur, ne dis pas, je t'en i3rie, ne dis pas que cette histoire est sans intérêt : d'abord parce que tu n'en sais rien, ensuite parce qu'ainsi, de la faute d'une ai)i)réciation anticipée, tu m'ôterais toute raison d'être... et de paraître. Et, je te le demande, qu'est-ce que je serais si je ne paraissais pas ?

Et puis je t'assure, pour peu que tu aies aimé les femmes, la mer, les couchers de soleil, la littérature symbolique, les relations au hasard et les petits animaux familiers et que tu aies trouvé, en toutes ces formes de tes

désirs, les désillusions et les mécomj)tes que la Providence te permit d'eu retirer pour ton perfectionnement moral, tu te retrouveras dans le héros de ce livre. Si tu aimes t'attarder quand tu es en route et ne regarder que les magasins du trottoir de gauche quand tu suis fidèlement, sans en rien voir, le trottoir de droite, si tu connais les charmes du loisir et de la divagation, tu goûteras mon livre. Il ne demande aucun effort pour être lu. Que tu l'ouvres par le milieu, il te sera aussi intelligible que si tu l'abordes au premier chapitre. Pareil à réternit4, il n'a ni commencement ni fin, mais il est moins long.

Ce livre n'a aucun rapport avec ceux que l'on fait aujourd'hui et tu ne t'en apercevras que trop si tu apprécies les thèses, les hypothèses et les théories. Il ne prouve rien, sinon cette banalité terrible : qu'il serait bien meilleur de ne jamais vieillir et d'être toujours fou. Il jase et il s'égare. Parfois, tout lui semble mystérieux : la trahison d'une femme, le murmure d'une lampe emmaillotée dans ses dentelles, la marche hâtive d'une tortue, mais souvent, par contre, il rit des choses les plus sacrées. Il est inconsistant, discret, bizarre comme un rêve ; il finit aussi mal que lui, ausssi mal que la jeunesse...

Oh ! pardon ! pas la tienne, sérieux lecteur, pas la tienne, que continue un âge mûr plein de confort et sûr de luimême et que couronnera une vieillesse sage, abondante en petits-enfants. Pardon, lecteur, quand je serai grave : je me laisse aller ; il n'y faut pas faire attention. Toi seul as le droit d'être grave.

Je m'aperçois, (uu peu tard), que j'aurais dû plutôt m'adresser à ma lectrice... Il en est peut-être temps encore.

Lectrice, je te prends à part, charmante lectrice, loin de ton grave mari. Ne prends pour toi pas un seul mot de ce que j'ai dit à ce butor de lecteur (oh! je parierais qu'il

vient de te faire une scène de ménage ! oh ! ne dis pas non : je sais déjà lire sur ta figure). Tout cela, c'était pour l'engager à t'aclieter mon livre. Je sais bien qu'il ne le lira pas. C'est pour toi, pour toi seule que je l'ai écrit, ma douce lectrice. Seulement, comme il pourrait se faire qu'il y jetât les yeux, afin d'affirmer, dans une vétille de plus, son autorité tracassière, je l'ai gâté par ci par là, d'appréciations un peu sévères sur les femmes. Banalités destinées à lui faire dire : « Comme c'est observé ! cet animal-là les connaît bien ! ^> Ah ! que ces concessions torturent ma conscience !

Mais, adorable lectrice, je te le jure, jamais il n'y eût rien de vrai là-dedans, et mon cœur vis-à vis de toi est irréprochable. Si mes héroïnes ont des cruautés ou des faiblesses, c'est moi qui les leur ai prêtées, pour obéir à des conventions littéraires, mais la vie, la vraie vie sait bien (et tout le monde pense comme elle) que la femme est toujours un ange. Il n'est point d'équivoque possible.

Parlons plus bas... Ton lecteur de mari s'est endormi sur mon livre (il ne l'a pas même coupé). Prends-le lui des mains et lis-le. Tu y verras comme mon ami Jacques de Meillan t'a adorée, chère lectrice, au milieu de tous les décors de la vie et des plus étranges sociétés. Il n'a aimé que toi. Tu aurais bien dû le lui rendre.

CHAPITKE PREMIER

Une Fée apparaît...

Ce que sont les coups de bâton, on le sait ; mais ce qu'est l'amour, personne encore ne l'a découvert.

Henri HEINE.

Les poètes et les romanciers ont toujours considéré avec une pitié attendrie le premier bal d'une jeune fille. Inépuisable sujet de copie, prétexte à développements sans nombre, qu'il est donc facile d'en disserter avec éloquence ! La jeune fille : toute grâce, toute candeur. Jusqu'à ce soir fatal, elle n'était rien. Et voici soudain qu'elle existe. On lui apporte une robe, un carnet de danses, on la coifi'e comme on ne l'avait jamais coiffée, on la respecte. Ce serait à croire qu'on la marie.

L'admiration unanime tourne autour d'elle avec des plongeons serviles... Bref, la société, faisant trêve à ses luttes et à ses rancunes, s'extasie devant la seule pudeur qui lui reste. C'est charmant. Et les romanciers ont de plus en plus de larmes dans les yeux.

Mais le jeune homme! Le pauvre jeune homme sacrifié, qui songe à s'occuper de lui ? Personne, évidemment ; pas même sa mère qui n'approuve jamais la coupe de son premier smoking.

Un jeune homme ! On sait trop ce que c'est, et comment ça s'est formé, et tous les endroits où ça s'est roulé. Ça

n'a plus aucune innocence, c'est entendu. C'est plein de vice et de pensées malsaines et ça n'éprouve aucun respect pour les femmes, au contraire.

Ah ! malheur ! introduire ça dans nos salons ! et penser que ça va devenir amoureux ! et savoir (l'expérience est écrasante), que ça va avoir des aventures avec quelquesunes des dames très convenables qui sont là, précisément les mères des jeunes filles de tout à l'heure !

Ah! comme c'est triste qu'on ne puisse s'en passer! comme c'est triste que la Société ne soit un perpétuel bal blanc !...

Il n'y a pas à se dissihiuler qu'on n'aime pas le jeune homme. Et cependant... Oh ! je suis sûr qu'on l'a méconnu, je suis sûr que si vous aviez pu lire dans l'âme de mon ami Jacques de Meillan, le jour où il se prépara à son premier bal, vous auriez changé d'avis sur le jeune homme en général, et non pas seulement sur celui-ci en particulier, car mon ami Jacques de Meillan est en quelque sorte un être représentatif, et n'a rien d'exceptionnel que sa vie. Mais son âme, sa belle âme est pareille à mille autres belles âmes de jeunes gens, engoncées dans les lamentables vêtements de l'âge ingiat.

Donc, Jacques de Meillan était très ému. Sur sa table de travail, depuis la veille était ouverte une invitation de Madame Morille, la femme du distingué M. Morille, le riche entrepreneur de démolitions, et depuis la veille il se pénétrait de l'honneur qui lui était fait, à lui, adolescent pauvre et obscur, par l'illustre, la puissante famille Morille, dont les relations embrassaient toute l'échelle sociale (selon l'heureuse expression de M. Morille le grand'père), depuis les millionnaires Gérassimos Mazarakis et les très aristocratiques Juigué de Chamaré, en passant par la troupe anonyme mais remuante des Lanturlut,

des Eappapont et des Bombard, et en ramassant au passage la tribu étrange et brillante des Défayyantz, rairaculeusement échappée tout entière aux derniers massacres d'Arménie.

Jacques de Meillan, écrasé de reconnaissance, restait au lit, pensant à Madame Morille et à ce que pouvait être chez elle un grand bal. Des petits bals, il en avait vu partout, des petits bals où l'on danse en jaquette et même en veston entre deux parties de nain jaune, aux sons d'un orchestre que dirige et constitue à elle seule quelque vieille tante sourde, assise devant un piano en location, et s'y souvenant des valses qui furent belles sous l'Empire.

Ces petits bals, les Lanturlut et les Bombard lui en avaient donné la nausée. Ils ne prêtaient à aucune exaltation, ils étaient sansapiu'êt et sans imprévu. INIais Madame Morille...

A midi, il se leva, et il fut fort satisfait d'apprendre, en consultant la bonne, que son j)ère ne rentrerait pas déjeûner. Il était parti dès neuf heures, parlant entre ses dents de grosses affaires, d'affaires très importantes qui le retiendraient probablement jusqu'au soir, si tant est d'ailleurs qu'il lui fût possible de rentrer. Car cette rentrée du soir elle-même était subordonnée à un rendez-vous extrêmement capital après lequel il serait peut-être obligé de prendre le rapide de Constantinople, sans avoir le temps de faire sa valise.

— C'est bien, Eugénie dit-il. Je déjeûnerai seul, et si mon père va chez les Turcs, je dinerai seul. Vous me servirez dans ma chambre, et vous vous rappellerez que je n'y suis pour personne. Et, en outre, vous aurez l'obligeance de vous tenir à ma disposition toute l'après-midi.

Eugénie protesta :

— Monsieur Jacques sait bien...

— Oui, oui, ma fille, je sais bien que c'est le jour où vous avez rendez-vous avec votre cousin Auguste pour aller voir votre parente Etiennette qui vend des fleurs à la rue St-Ferréol; je sais aussi que vous avez l'habitude de garder la libre disposition de votre temps de une heure à six heures l'après-midi, et de neuf heures du soir à quatre heures du matin la nuit, pour sujjpléer à l'insuffisance des gages que vous offre mon père. Mais j'ai absolument besoin de vous tantôt, ne pouvant m'habiller seul. Yous ne voudriez pas que votre jeune maître, dont a^ous tirez tant vanité auprès de la mercière et du boucher, fît mauvaise figure à une soirée de Madame Morille...

Au nom de Madame Morille, la figure d'Eugénie se farda de respect ; tellement l'illustration de cette puissante famille avait pénétré loin jusqu'aux plus basses couches de la plèbe.

— Monsieur Jacques est invité chez Madame Morille ! dit-elle dans un étranglement. Puis elle s'en fut quérir la nourriture de son jeune maître, et ne risqua plus aucune allusion à son rendez- vous retardé.

Ce n'est pas aujourd'hui que je décrirai l'intérieur et les habitudes de Jacques de Meillan. Il est beaucouj) trop absorbé. J'attendrai que revenu des vanités mondaines, il jette de lui-même un regard ému sur ce qui l'entoure, sur son univers immédiat. Eassurez-vous, bibelots familiers, estampes, livres aux beaux vêtements, l'ingrat vous reviendra. Il est vrai que ce sera pour, après quelque repos, repartir, mais vous êtes trop discrets pour vous en plaindre, et puis j'ai comme une vague idée que les agitations du cœur vous sont étrangement étrangères, petits dieux sereins des vitrines et des cadres, indifî'érents, égoïstes, venais, publics...

Donc, aujourd'hui, douzième de février, Jacques de Meillan, oublieux de tout, est la proie de l'idée du Bal, fantôme métaphysique, être de raison et de déraison, seigneur des cerveaux de dix-neuf ans. L'Idée du Bal, en s'eflfaçant, démasque l'Idée de l'Amour, qu'on a dû s'étonner de ne pas voir arriver plus tôt, dans ce récit.

Le pauvre jeune homme s'imagine que c'est dans un bal qu'on rencontre l'amour, et il veut se préparer à cette surprise. Et pour y songer à loisir, il décide de ne s'occuper des préparatifs matériels de la soirée qu'à trois heures et de rêvasser jusque-là.

Il ouvre sa bibliothèque, avise le rayon où dorment les livres de Paul Adam et cueille derrière Les Cœurs Utiles un cigare de la Havane qui sèche là depuis trois mois, cousu dans son petit sac en papier d'argent et bagué de pourpre. Un ami voyageur le lui rapporta, il doit être parfait; et Jacques, étendu sur son divan, va le résoudre en fumées et en songes':

— La Havane ! pays délicieux !... délicieux !... Comme les femmes de la Havane doivent être jolies!... Il faudra qu'un jour j'aille à Cuba, pour voir... Mais ce soir, ce n'est pointa Cuba que je vais, c'est au boulevard Î^otre-Dame, chez Madame Morille, la puissante bourgeoise de Marseille. C'est à Marseille que je vis, c'est là qu'il faut que je me crée une aventure. Je la veux avec une femme blonde ; je l'aurai... Etant donnée une cinquantaine de femmes, il y en aura bien vingt-cinq qui seront blondes, et sur ces vingt-cinq, la moitié qui seront mariées, c'est-à-dire douze et demi. Et sur ces douze et demi, je serai bien large en en supposant la moitié de vertueuses. Il me reste donc six femmes et quart pour mon choix... Mettons six, ou nous allons nous embrouiller. Six femmes, c'est bien peu ; et je ne puis pas décemment admettre qu'elles m'auront

attendu. Alors il faudra lutter, et peut-être contre des souvenirs... Je ne m'en sens pas la force. Non, non, mille fois non î je veux que l'aventure me toml^e, toute pâmée, dans les bras... je ne la trouverai savoureuse qu'à ce prix.

Six femmes!... Peuli !... Est-ce que Madame Morille se moque de moil... j'ai envie d'écrire que je suis malade, que je regrette beaucoup. Un autre se consolerait en pensant aux six femmes brunes qui sont, parallèlement, disponibles. Mais, moi, justement, j'ai horreur des femmes brunes. Autant rejoindre tout de suite la Havane d'où arrive ce cigare, qui décidément est exquis... Oîi ! quel cigare extraordinaire ! La jeune fille qui en roula les feuilles dut chanter, au moment de sa naissance, quelque habanera passionnée. Si mon ami Henri dcA^ait m'en apporter un pareil, ce soir, j'enverrais une lettre d'excuses à Madame Morille.

Oui, mais je suis sûr du contraire. Je sais que si je reste à la maison, je n'aurai pas de quoi composer une cigarette de caporal, tandis que si je sors, même si la Providence ne met pas sur mon chemin une de ces six femmes blondes, M. Morille ne sera pas assez rapace pour refuser à ses invités une pauvre boîte de londrès.

J'irai donc à ce bal, je ferai prendre l'air à mon hal)it... Ah ! comme j'ai envie de dormir !... cette délibération m'a épuisé, ce cigare étourdi... Au fond je crois que je ne suis pas fait pour la vie active. J'envie les fakirs et les ascètes hindous qui restent dix mille ans sans bouger, sans penser à rien. Heureux coquins ! Ils n'ont pas de parents, pas de bonnes, pas de frac à protéger des mites, pas de discussions littéraires, et ils laissent pousser leur barbe. Tandis que moi, tout à l'heure, je vais être obligé d'aller me faire raser. Oh ! supplice !

Allons ! allons ! du courage. Pas de grâce, pas de fai-

blesse I A trois lieiires juste, je me réveillerai et à neuf heures, je serai prêt. Neuf heures ! trois heures! je pourrais presque, chanter ça sur l'air de UOmbre de Flotow, le triomphe de mon ami Eenaud Jambe-d'Or ; « Midi, minuit, le jour, la nuit... » Neuf heures 1 trois heures ! Madame Morille ! la Havane !... non, ça ne va pas... Qu'il est bon de commencer à dormir !...

A trois heures exactement, le jeune homme se réveilla, s'habilla d'une façon sommaire, et appela sa bonne.

— Eugénie, lui dit-il, je sors, j'ai besoin de grand air, et aussi des soins d'un coiffeur. Vous veillerez à ce que rien ne me manque, alin que je sois prêt en quelques minutes, si, par aventure, j'étais en retard. Vous étendrez mon habit sur mon lit, vous brosserez mon chapeau, vous ijasserez mes escarpins au beurre et vous disposerez sur mon plastron la parure de perles pour que je n'ai pas à m'abîmer les doigts au dernier moment. Vous mettrez à ma portée ma cravate et mes gants que je vous ai prié de suspendre à une ficelle dans un courant d'air, pour les délivrer de cet insupportable relent de benzine dont un vrai gentlemen ne doit jamais incommoder ses pareils. Par la même occasion vous donnerez une feuille de salade à la tortue, qui n'a rien mangé depuis quatre mois, et cela sans lui faire quitter ma chambre, parce que, comme il m'est impossible d'obtenir de vous que vous mainteniez le vautour dans la cuisine, il la rencontrerait dans le corridor et l'attaquerait avec violence. Au revoir ! Donnez-moi cinquante centimes. A son retour de Constantinople, mon jjère vous indemnisera.

Dans, la rue, Jacques de Meillan constata qu'il faisait très beau, et comme il n'habitait pas IqIu de la Cannebière, il y descendit. La foule y était la même que tous les autres jours de l'année: marchands de cartes transpa-

rentes, fleuristes, hommes entretenus par les femmes, femmes entretenues ijar d'autres hommes, journalistes, agents de change, courtiers, buveurs d'absinthe (déjà !) Levantins chargés de tapis à fils d'or représentant tous V Angélus de Millet.

— Il fait bien bon, peusa-t-il. La température justifie la forte parole de mon confrère Alphonse Caquet qui prétend que la vie est belle. Tout est pour le mieux dans la plus alexandrine des villes de France, mais où passent tous ces Angélus de Millet ? D'où viennent-ils ? qu'en fait-on f Il n'y a que quatre cents soixante-dix mille habitants dont une bonne partie n'a pas de quoi s'oflrir un dessous de lampe. A supposer même qu'ils en aient tous un, que devient le reste I Terrible pensée ! Et ça ne s'use pas. Voici bientôt trois ans que mon amie Paulette Azouley sur sa table... Ah ! j'y songe, Paulette... Mais c'est aujourd'hui que i'ai promis de lui apporter le flacon d'eau oxygénée qu'elle doit, sur mes conseils, essayer en remplacement du henné dont elle salit depuis si longtemps sa chevelure... Il est vrai que je n'ai j)as d'argent... Bah ! si on me presse un peu, je dirai qu'on envoie chez elle. Ce sera un prétexte honnête d'entrer chez Palanquin et Panka, le parfumeur... Comme on est bien chez un parfumeur ! comme les murs sont blancs ! comme les chaises sont confortables! comme les demoiselles sont avenantes! comme c'est dommage qu'on soit forcé d'acheter quelque chose et de repartir ! Dieu merci ! la Providence, qui décidément s'occupe de moi, a disposé dans le magasin quelques dames clientes, qui vont me permettre de demeurer ici, tout au bonheur de respirer.

Pour secrètes et mentales qu'eussent été ces paroles, elles furent fatales à Jacques, comme toutes les phrases où l'on a l'imprudence de nommer le bonheur ainsi qu'une

personne présente. C'était un bien petit bonlienr d'être assis dans un magasin de parfumerie. Eh bien ! si notre liéros avait eu le moins du monde l'expérience de la vie, il n'en aurait pas convenu. Car, de cet instant, datèrent le trouble et le bouleversement dans son existence : l'Amour qu'il n'avait attendu que pour minuit, à quatre heures moins le quart entra dans son existence et lut son maître.

Comme il était assis, ivre de parfums divers et tranquille à attendre, voici que se retourna vers lui une dame blonde, du blond idéal et princier des teintures, la figure rayonnante et mate éclairée de deux yeux bleu-cliangeant, fine, longue, vaporeuse, di\âne, et cependant vivante, humaine, une dame qu'il ne jDouvait déjà plus décrire, une apparition tangible, et pourtant à deux mille lieues de toute approche. Et cette dame parlait, comme tout le monde, daignait employer la langue vulgaire et quotidienne que les marchands comi^rennent, consentait à discuter avec ces êtres inférieurs, si stupides qu'ils n'avaient même pas l'air de se douter que c'était Elle. Le faisaient-ils exprès ?...

Elle disait :

— Vous me donnerez un pot de Crème Simon. Votre dernier raisin n'était pas frais. Veuillez m'en montrer un plus tendre.

Certes, il fallait être le dernier des hommes pour ne point s'apercevoir qu'elle éteignait, à dire ces banalités, le son d'une voix magique. Jacques de Meillan n'était pas le dernier des hommes. Il savait voir, derrière les apparences sociales, les réalités vraies qui font du monde une vaste féerie. Il comprit ce qu'il avait sous les yeux, et il se sentit appelé par la voix d'un être invisible, qui parlait du fond de son cœur.

Cette dame achetait ctes fards. Eli bien ! après!... Est-ce que l'enchantement de son sourire ne démentait point ce que cette démarche avait de terrestre ! Est-ce qu'il n'établissait pas une limite indubitable entre la femme du monde qu'elle voulait bien paraître et le sylphe léger, né pour le seul Amour, qu'elle était, à l'insu peut-être de mille préjugés, que, peut-être, elle croyait. Et lui-même Jacques, au passage de cet instant révélateur, comprit bien que les cinquante centimes qu'il avait au gousset, le frac de son oncle Adolphe qu'il allait mettre, les danses de Madame Morille, l'existence et les voyages de son père, l'inquiétude à cause de sa barbe négligée, et le quelconque des vêtements qu'il portait, que tout cela n'était rien que les accidents et les prétextes d'un être insoupçonné et qui venait de surgir, aérien, ardent, tout en désir, merveilleusement attiré et possédé par cette passante.

Une seconde, la dame blonde vit Jacques de Meillan et elle vit qu'il la regardait. Mais elle était trop dame blonde pour qu'elle écoutât la fée. Elle paya la crème et le raisin, souffla sur le nuage blanc du boa dont elle fut, soudain, entourée, et partit.

PauA re calomnié coup de foudre 1 II faut encore en venir là. Avec une demi-douzaine de ficelles et de trucs dont les vaudevillistes les plus fatigués ne veulent plus, la vie sait arranger ses petits décors et ses petites comédies, et c'est une surprise inépuisable pour des gens habitués aux raffinements de la composition littéraire que la banalité et les redites dont ce vieux dramaturge fait ses délices... Ce que je trouve de fâcheux dans le cas de mon ami, c'est qu'il venait à peine de quitter sa maison, et que la Fatalité aurait très bien pu attendre jusqu'au soir pour lui jeter à la tête cette aventure. Tout le monde sent bien

que ca s'arrangeait bien mieux si la reucoutre s'était passée dans le salon brillamment éclairé de Madame Morille, sur un divan, entre des palmes, aux sons d'une musique langoureusement conseillère. Que pouvait-il résulter de bon d'un coup de foudre aussi mal organisé!

Mais Jacques ne perdit, pas de temps à se faire ces réflexions. S'il en perdit, ce ne fut que beaucoup plus tard, lorsqu'il se laissa vaincre par les molles avances de la méditation et de l'analyse. Transformé en homme d'action, il se leva, écarta d'un geste doux mais inexorable la demoiselle vendeuse qui s'avançait pour lui demander d'exprimer ses désirs et, sans pitié pour son étonnement, prit la porte, et suivit la dame blonde.

Le plus terrible dans un coup de foudre, c'est qu'on n'a pas tait de frais pour lui. On s'habille pour la promenade du matin, pour aller à la salle d'escrime, pour une excursion en automobile, pour le thé de cinq heures, pour un concert. Mais c'est toujours quand on a oublié de changer de manchettes et qu'on a enroulé à la hâte un cache-nez autour de son cou pour descendre incognito chercher deux sous de camiDhre chez le pharmacien qu'on est frappé. C'est ainsi.

Je crois vous avoir dit que Jacques était sommairement habillé mais non vous avoir fait comx)rendre à quel point, ni dans quel accoutrement il suivit, ce jour-là, son étoile.

Pensant raser les murs jusqu'au plus i)rochain coiffeur, il n'avait gardé que son vieux pantalon du matin et sa chemise de nuit sur laquelle une longue redingote boutonnée posait un masque de respectabilité, impénétrable mais inquiétant. Pour faux-col, il s'était contenté d'un foulard de soie mauve, maintenu par une épingle d'opale. Et il tenait une canne à la main. Ainsi conditionné, il ne ressemblait à personne, car si la redingote

longue le faisait j)areil à un conspirateur bonapartiste de 1820, son air de jeunesse naïve donnait un formel démenti à cette supposition. Il avait l'air de tout ce qu'on voudra, d'un camelot, d'un ouvrier inoccupé, d'un fou (encore qu'un je ne sais quoi d'ironique et d'affable dans ses manières révélât une éducation mondaine), mais certainement il ne rappelait en aucune façon « le monsieur qui suit les femmes » et il en suivait une, ce soir, pour la première fois de sa vie.

La dame blonde remonta la Cannebière jusqu'à la rue Saint-Ferréol, et la rue Saint-Ferréol jusqu'à la porte des grands magasins de « Guerre et Paix » où elle parut hésiter. Alors Jacques de Meillan, qui l'avait pas à pas suivie, S3 décida à l'aborder :

— Madame, lui dit-il, oubliant soudain les quatre où cinq types de phrases qu'il avait préparées et redevenu l'être primesautier que l'amour l'avait fait quelques instants auparavant. Madame, je ne puis plus ne pas vous parler.

La dame blonde se retourna, ses beaux yeux bleuchangeant agrandis d'inquiétude. Autour d'eux un peuple d'acheteurs, de passants, de flâneurs s'agitait dans une confusion brillante, au-dessous des lampes électriques qu'on venait d'allumer. Il se sentit inspecté des pieds à la tête et reprit, très énervé :

— Madame, c'est vrai, je suis tout à fait en négligé, ma barbe n'est pas faite, et ma redingote était à la mode il y a soixante-quinze ans, mais je ne pouvais pas prévoir que ce serait justement aujourd'hui, une des seules fois où il me soit arrivé de sortir sans avoir fait de toilette, que je vous rencontrerais chez Palanquin et Panka, le parfumeur. Ne faites pas attention à ces détails. Madame. Je vous ai aimée tout de suite (on ne commande pas au

Destin), et il me serait aussi désormais impossible de vous quitter qu'à vous de me fuir, si, après m'avoir vu vous regarder, vous étiez assez cruelle...

— Mais, dit la dame blonde, je suis une honnête femme, monsieur.

— Me prendriez- vous pour un filou, madame ? Grâce à Dieu, nous sommes d'honnêtes gens tous les deux. Mais, si vous le permettez, nous allons, de cet atrium traversé de courants d'air, monter au j)remier étage. Xous y marchanderons des jupons ; il y a une riche occasion d'indiennes dont nous i)ourrons très bien discuter longtemps les prix et les mérites divers. Je passerai i)our votre parent... votre parent pauvre, rassurez-vous... L'ascenseur est à gauche... Je me nomme Jacques de INIeillan, Madame, je suis jeune encore et de maison excellente : vous pou^'ez me connaître sans déchoir.

Ils étaient dans l'ascenseur. Méprisant et lointain, le garçon ne les regardait pas. Jacques reprit :

— D'ailleurs, qu'importe votre nom et le mien ! je vous aime... je vous aime d'une façon extraordinaire, révélatrice, ardente, folle, étrange. Vous vous croyez sans doute une dame blonde qui achetez dans des magasins des choses, mais vous vous trompez... Tous êtes une fée, la plus délicieuse, la plus paradoxale, la plus aimée des fées...

— Mais, monsieur... reprit la dame blonde, un peu amusée, mais inquiète toujours.

— Allons, madame, tenons-nous. On nous regarde. Qu'est-ce que ça vous fait d'avoir l'air de ma x)arente, de ma parente riche qui m'emmène avec elle courir les magasins, puisque vous savez que vous êtes une fée f D'ailleurs c'est infiniment plus correct que d'être seule. Seule, on est toujours exposée à être abordée par un aventurier.

— Mais, monsieur, il me semble...

— Du tout, madame. Moi, c'est autre chose... j'allais dans la vie sans penser à rien. Je rencontre l'Amour. Je le suis... Ah ! ne me regardez pas comme cela, ou j'oublie que nous sommes dans le monde et je me mets à genoux, ici, devant vos yeux incomparables.

Il y a dans les paroles de douceur et d'admiration qu'on adresse aux femmes une telle torce persuasive, un tel magnétisme que la dame blonde, quoiqu'elle crût sincèrement avoir affaire à un lou et à un fou mal habillé, fut flattée et fut émue et, pensant que dans la foule on ne la regarderait pas, elle se laissa suivre. D'ailleurs elle n'aurait pu faire autrement, car son amoureux ne semblait pas du tout disposé à permettre qu'elle lui échappât...

Elle vint s'asseoir au comptoir des indiennes, fermement décidée à tout regarder sans rien conclure en fait d'achat. Jacques la suivit. Un quart d'heure d'horloge il la contempla qui, minutieuse, chipotait et retournait les étoffes et. sa voix extraordinaire disait :

— Soixante centimes, c'est un peu cher. L'an dernier, j'en ai trouvé pour quarante-cinq centimes qui étaient bien plus solides.

Et la voix blanche de Jacques reprenait :

— Oh ! oui, je me rappelle bien. Nous en avons acheté huit mètres pour faire des rideaux à la chambre qui donne sur la cour.

Et les demoiselles vendeuses, qui pressentaient obscurément que ce couple bizarre ne pensait guère à l'indienne, les demoiselles vendeuses, qui en avaient vu bien d'autres, n'insistaient pas.

Blêmes comme la lumière du soleil d'hiver, les globes électriques répandaient une diffusion laiteuse sur la plaine de neige formée par les linges, les batistes, les dentelles,

les linons, les percales. Ces blancheurs, ce murmure des lampes, et ce brouillard bleuâtre rendaient tout si étrange que Jacques ne discernait plus s'il était dans un magasin ou dans une solitude polaire. Discrètes, ou peut-être appelées par des clients, les demoiselles vendeuses avaient disparu. Et la dame blonde, à la fin hallucinée aussi par tant de choses nouvelles, s'habituait déjà aux protestations fabuleuses du jefine homme. Elle ne répondait rien, parce qu'elle n'aurait vraiment pas su que répondre, mais elle écoutait. C'était extravagant et doux, absurde et enivrant :

— Ma vie vous appartient dès ce soir. Ne répondez pas d'avance que vous ne sauriez qu'en faire, mais mettez-la en réserve, comme on cache un bijou dont le luxe vous paraît d'abord inutile. Un jour vous la retrouverez, peutêtre avec plaisir... Elle n'était rien jusqu'ici. De ce soir je lui donne le prix d'un trésor. Xh ! je vois que vous hésitez à me croire, parce que d'autres vous auront habituée à plus de préambules, mais avais-je le temps d'attendre ? Puis-je savoir si les circonstances auraient encore permis une rencontre, et une rencontre plus mondaine I Si vous me connaissiez ! si vous saviez combien sont sacrées pour moi les convenances les plus infimes, vous comprendriez qu'il a fallu, pour me les faire ainsi mépriser, l'appel irrésistible de la voix qu'on n'entend pas deux fois dans la vie... Ah ! cette voix!... Dites, ma fée...

— Mais, monsieur, taisez-vous.

— Non, c'est ici le palais des illusions. Ces nymphes sveltes et noires — des employées, dites- vous — ne sont ici que pour permettre aux amants, partout ailleurs traqués, de se reconnaître, parmi ce blanc désert de linge... Dites, ma fée, cette voix, je ne veux pas que vous l'ayez déjà écoutée. Je veux que ni mari, ni amant, ni personne

ne vous en ait fait entendre autre chose qu'un faible écho méconnaissable.

— Ah ! cette fois, monsieur, vous dépassez les limites.

— Oh oui ! fâchez-vous, magicienne ! Vos yeux sont splendides. Ils n'ont plus autour de leur iris agrandi qu'une toute petite bague d'émeraude. Savez-vous que vous êtes divine ?

— Monsieur, cette folie a tellement duré que je m'étonne de l'avoir laissée commencer. Du reste, il est déjà cinq heures : il faut que je rentre.

— Oh ! c'est cela... Du thé, des petits-fours, des convenances ! j'en ai assez, moi, des convenances, des convenances de cinq heures qui font d'une immortelle une femme du monde. J'en ai assez...

Mais, sans plus attendre, la dame blonde descendit vers le rez-de-chaussée. Hors de l'atmosphère de percale et de dentelles, elle reprit courage et, s'étant retournée à michemin de l'escalier, elle dit à Jacques, qui ne l'avait pas quittée :

— Monsieur, il faut absolument cesser de me suivre maintenant. J'ai beaucoui> de relations, je puis en rencontrer plusieurs. Je vous laisse à penser ce qu'elles croiraient.

— Madame, répondit Jacques, gagné lui aussi par l'esprit de l'escalier, je ne m'arrêterai qu'à une condition. Dites-moi votre prénom.

— Oh ! cela...

— Si vous ne le faites pas, je brave tout. Je foule aux pieds tout un passé de discrétion et de courtoisie, je vous suis jusqu'à votre porte et je passerai la nuit couché en travers.

Son regard était terrible. La dame blonde acheta sa liberté :

— Je m'appelle Anne, dit-elle. Et maintenant...

Jacques, immobile, s'inclina, et regarda sans pensée la foule obscure qui la lui déroba.

De cinq heures à six heures, complètement inconscient, il marcha, sans s'arrêter, droit devant lui, mais sans savoir où, de telle sorte qu'ayant fait cinquante fois le tour des mêmes pâtés de maisons il se retrouva devant les grands magasins de « Guerre et Paix ». Soudain, il se rappela qu'il avait à rentrer s'habiller, que son visage n'était pas encore rasé, et il trouva la vie très belle.

A six heures et demie, il était chez lui, occupé de sa toilette.

Tout lui semblait charmant, plein d'humour, de grâce, de comique délicat, et de bon goût. Ignorant la brièveté de cet instant incomparable qui suit la première rencontre, il le gaspillait en mille folies.

Avisant la tortue qui, joyeuse d'un bon repas, se promenait avec une fiévreuse lenteur, il la posa sur un guéridon, et la fit sa confidente :

— Eegarde-moi, Jeannette, contemple un jeune homme heureux... Et ce n'est pas pour aller chez madame Morille que tu me vois cuirassé de ce blanc plastron et les pieds gainés dans ces beaux escarpins beurrés par la douce Eugénie, ta pourvoyeuse. î^on, Jeannette, je me mets en habit de cérémonie pour célébrer une fête. J'honore, en la parant ainsi, la victime d'une destinée nouvelle, et qui m'est chère. Je suis amoureux, amoureux comme on l'est à vingt ans (j'en ai dix-neuf). Mon amie s'appelle Anne. Elle est si blonde et si belle que tu ne peux t'en faire aucune idée... Mais un jour, tu la verras, nous serons ensemble et tu te promèneras dans notre chambre. Jeannette, je veux que tu sois belle, toi aussi, ce soir. Je vais faire ta toilette.

Il prit une brosse et du savon et en quelques minutes rendit la carapace de sa tortue brillante comme un petit bouclier, imbriqué d'écaillés blondes, puis il la parfuma en la frottant d'essence de lavande, l'odeur favorite de Jeannette, et enfin la reposa sur le guéridon.

— Là ! tu es très belle, très belle... î^'éternue donc pas ainsi, ça te fatigue. Tu es très belle. Et moi aussi je vais être tout à l'iieure très beau. Ma petite Jeannette, je devine ta pensée : tu te demandes pourquoi, m'étant babillé, je ne resterais pas tout simplement ici. Eh bien ! je te jure que je le ferais, que, ce soir, je n'irais pas profaner le souvenir sacré que je dois garder d'Anne l'élue dans les bras de danseuses pauvrement inconnues et quelconques, si je ne craignais de paraître ridicule aux yeux de mon père en dînant avec lui en frac pour me recoucher ensuite. Tu sais, Jeannette, que, pour que mon existence, (totalement inutile, nous ne saurions nous le dissimuler), soit tolérée par mon père, il ne suflât pas que j 'en sois le fils, mais encore qu'il ne puisse jamais deviner en moi le moindre scepticisme vis-à-vis des principes supérieurs de la correction et du savoir-\àvre, qu'il tient d'autant plus à me voir respecter qu'il y croit moins lui-même. Il faut donc que je m'efface, que je semble un retlet et un fantôme devant lui, pour qu'il me soit permis d'avoir ma chambre et mon univers intérieur tous deux à l'écart du flot envahissant d'activité commerciale qui porte tout le monde dans cette ville bénie. Avoir endossé xjour rien l'habit de l'oncle Adolphe serait donc fâcheusement rappeler à mon nourricier que j'ai atteint l'Age où l'on met d'habitude les jeunes gens en apprentissage chez des serruriers, des entrepreneurs ou des professeurs de droit. Je dois donc aller au bal.

Et puis — je peux bien te le dire, n'es-tu pas un peu

ma conscience ? — et puis, qui sait si je ne rencontrerai pas?... Le liasard est grand dans un monde tout petit. T'imagines-tu cela, Jeannette ?

Au milieu de ce tohu-boliu de ligures vagues et de masques giflables, tout-à-coup me trouver face à face avec Elle, non plus repoussant comme un chanteur des cours, mais 1>rillant, taillé en sifflet d'ébène, l'orchidée à la boutonnière. Décidément il faut que j'aille chez madame Morille.

A huit heures, M. Pierre de Meillan entra. Il était haletant et absorbé.

— Où est mon iils f dit-il, dès le corridor. Et comme celui-ci glissait à sa rencontre :

— Ah ! te voilà. . . très bien ! très bien ! Eugénie a dû te dire que pour un rien je ne rentrais pas... Et le fait est qu'il s'en est fallu de bien peu que ton i^ère ne vogue à cette heure sur les flots de rOrient-Exi)ress, style poétique... J'avais rendez- vous avec ce type, tu sais bien, cet homme charmant, négrier autrefois, et qui avait acheté des fusils pour Ménélick avec l'argent qu'il avait gagné à exploiter les pêcheurs de perles du Golfe Persique, enfin, tu sais bien qui je veux dire.

— J'avoue...

— Attends, attends... Brotille, Broquille, Brodequin, Bruidequille, le fameux Bruidequille. Eh bien ! je devais le voir tout-à-l'heure. Il était convenu qu'il m'apportait les capitaux destinés au lancement d'une aôaire considérable, une source d'eaux minérales i)our diabétiques, qu'on aurait découverte à un kilomètre de Constantinople. Je partais ce soir si je l'avais trouvé. Mais Bruidequille est un mufle, et il aiu'a porté l'aflaire à un autre... A propos, est-ce qu'on dîne f

Ponctuelle, Eugénie, comme son maître achevait de parler, déposait un plat fumant sur la table de la salle à manger.

— Mais, qu'est-ce que tu as, mon fils ? On dirait que ta jaquette baille sur ton plastron... Ah! Dieu me pardonne! tu es en habit... Où diable t'es-tu procuré un habit ?

— L'oncle Adolphe...

— Comment! l'oncle Adolphe t'a donné son sifflet! Il te va très bien, sauf les manches que tu as trop longues, et les basques qui me semblent insuffisantes, et un pli très fâcheux aux entournures... Mais on ne peut pas tout avoir, surtout quand on n'achète pas sur mesure. La confection, ou même le retouchage d'un vêtement acquis par don gracieux ou échange, ne vaut jamais rien. Quand on a, comme dans notre famille, le buste long sur les jambes courtes, il n'y a que sur mesure que l'on puisse être bien habillé, rappelle-toi cette parole d'un homme qui... qui a toutes les peines du monde à trouver un tailleur à crédit... Mais, qu'est-ce que je mange ? Eugénie!

— Monsieur?

— Que m'avez-vous mijoté là î

— IMonsieur, c'est un ragoût.

— Un ragoût? Avec tout l'argent que je vous donne! Est-ce que vous nous prenez pour des bestiaux, ma tille I

— Mais, Monsieur, avec quatre francs par jour pour deux repas... et encore vous amenez parfois du monde.

— D'abord, Eugénie, vous n'avez rien à répondre quand je vous i)arle. Et puis, quand j'amène du monde, ou bien ce sont des amis, et alors ils mangent ce qu'ils trouvent, ou ce sont des gens que je ne connais point, et dans ce cas j'apporte toujours (Quelque chose : un pâté ou une douzaine d'huîtres... De toutes manières, votre objection me semble ridicule. Mon train de maison me coûte déjà

assez cher sans que je m'entende encore donner des leçons par des pécores. Eetournez à vos fourneaux, ma fille, et ne m'échauifez plus les oreilles.

Il dit, et Eugénie, domptée, regagna sa cuisine étudier dans Le Gourmet Economique le moyen de faire manger deux fois trois personnes avec quatre francs en leur donnant des rôtis à tous les services. M. deMeillan, tranquille de ce côté, reprit le fil de son discours :

— Et maintenant, me diras-tu pourquoi tu es en frac ?

— Papa, je vais dans le monde.

— Eli bien ! vas-y, mon enfant ; c'est de ton âge... Mais je ne t'y acccompagne pas. D'ailleurs on ne m'a pas invité; ce qui me prouve bien que tu fréquentes des rastaquouères... Dans le vrai monde, dans celui où on se respecte, chaque fois qu'on invite un jeune homme, on le prie d'emmener son père et sa mère. Voilà ! Du reste, si on m'avait invité, je me serais vu obligé de te laisser y aller seul, parce que ce soir, j'ai trois rendez- vous extrêmement importants : tous les trois à propos de mes mines de fer du Péloponèse. Et le dernier est à une heure du matin, au bar américain, le seul endroit public qui reste ouvert après minuit. C'est là que je dois rencontrer Gérassimos Mazarakis, qui est le pivot de l'entreprise.

— De telle sorte que si je quitte le bal des Morille à minuit et demi, i'ai encore le temps de te ramener à la maison.

— Mais bien certainement, mon fils. Et je me ferai même un i)laisir de te présenter à deux de mes nouveaux amis : deux inventeurs, des gens tout à fait gentils, et que tu ne connais pas.

— Comment s'appellent-ils ?

— Ah! je ne sais plus... Des noms à coucher à la porte d'un café, ce qu'ils font d'ailleurs, les pauvres, car on ne

leur connaît pas de domicile fixe... Oe sont eux qui me mettent en rapport avecle millionnaire Gérassimos. Enfin, tu verras, c'est un milieu très intéressant, autrement curieux que la société de péronnelles et de sauteurs que tu fréquentes depuis quelque tempvS.

— C'est vrai, papa, nos relations ne sont pas les mêmes...

— Je ne te le reproche pas. Chacun prend l'expérience de la vie où il veut. La Guigne reconnaît toujours les siens... Ah! voilà Coco. Qu'est-ce qu'il vient faire ici, celui-là ? Eugénie 1

— Monsieur ?

— Pourquoi laissez-vous sortir le vautour F Je vous ai maintes fois défendu de lui permettre de franchir le seuil de la cuisine.

— Mais, monsieur, il insiste, il frappe la porte à coups de bec. On sent qu'il veut absolument voir monsieur.

— Pauvre bête!... C'est vrai qu'il m'aime beaucoup. Il n'a vraiment que moi sur la terre d'ailleurs. Et puis, il manque de distractions... Aussi, je change d'avis et je l'autorise à venir me faire une petite yisite à tous les repas du soir. Au fait, qu'a-t-il mangé?

— Eien, monsieur.

— Comment ? rien ! Vous vous imaginez que mon vautour peut vivre comme la tortue de mon fils. Un vautour^ c'est corame vous et moi, ma fille, ça mange tous les jours, et deux fois quand Dieu le permet. Qu'est-ce qu'il reste ici, ce soiri

— Il reste unei)omme de terre du ragoût...

— Vous allez la lui donner tout de suite, n'est-ce pas ? Et comme il est beaucoup troj) faible pour l'avaler, vous me ferez le plaisir de la lui écraser. Pauvre bête! je ne m'étonne plus qu'il soit si maigre.

Et, en effet, autant la tortue de Jacques était (dans la

mesure du moins où Pou pouvait le deviner sous le double masque de la carapace) grasse et rebondie, autant le vautour de M. de Meillan faisait peine à voir. Mélancolique et affectueux, il se traînait avec lenteur, quêtant une caresse pour la démangeaison de sa tête à défaut d'une pâture pour sa faim. Ayant perdu depuis longtemijs Pespoir et même la notion d'une nourriture carnée, il gardait encore quelques illusions au sujet des légumes, et il lui arrivait parfois de découvrir un navet ou une couple de haricots qu'il dévorait avec un sombre plaisir. Le reste du temps, afin de ne rien perdre de la substance ainsi emmagasinée, il s'étudiait à demeurer le plus inerte i)ossible sur le perchoir qu'Eugénie lui avait installé dans l'embrasure de la fenêtre de la cuisine. Là, les yeux fixes, il rêvait... il rêvait à l'Afrique natale et à Pétrangeté du Sort, qui l'en avait arraché pour le livrer entre les mains de l'oncle Adolphe, lequel avait pris le bateau pour venir l'offrir à son frère Pierre, en même temps que le frac destiné à son neveu Jacques.

Ah ! les bonnes parties dans le jardin d'Ekmiihl, près d'Oran, où vivait l'oncle Adoli)he ! Les bons repas, en vraie viande, partagés avec Pémouchet, si spirituel et si frétillant, le grand-duc, un peu sombre, mais tout de même très distingué, très chic de ton et d'allures, et les petites pies-grièches, espiègles et sournoises... On était entre soi... On se promenait à l'air du bon Dieu... Tandis qu'aujourd'hui... Oh ! cette cour d'un appartement à la rue des Arcades! 11 avait essayé, un jour, de s'envoler, oubliant qu'il avait une aile rognée ; et il était tombé à i)lat dans la rue, et il avait été ramassé par un employé de la Banque qui précisément montait présenter à M. de Meillan une traite en souffrance... Depuis, il vivait morne. Son seul plaisir était, le soir, de venir saluer son maître. Et celui-ci

qui avait une âme élevée, au point de comprendre les bêtes, ne resta pas insensible à tant de touchante confiance. Mais il lui caressa le front, et lui offrit une nèfle et un petit croûton.

Puis, s'adressant de nouveau à son fils, il lui demanda, avec la politesse vague de quelqu'un que la réplique ne saurait le moins du monde intéresser :

— Qu'est-ce que tu as fait aujourd'liuil Qui as-tu vu! Jacques ne pouvait pourtant pas répondre, comme il en

eût d'abord envie:

— J'ai rencontré une fée.

Estimant que ces sortes de relations deviennent plutôt inavouables, et rentrent mal dans les cadres de la famille et de la société, il se contenta de dire, en pliant sa serviette :

— Je suis sorti quelques instants pour me faire raser.

— Je t'avais pourtant offert un rasoir, autrefois.

— C'est exact, mais tu avais tellement taillé de crayons avec qu'aujourd'liui il est un peu émoussé et ne saurait servir les soirs de cérémonie. C'est pourquoi je me suis confié aux mains d'un coifieur. En sortant de là, je me suis rappelé que Paulette m'avait donné une commission chez Palanquin et Panka, et j'allais entrer chez eux quand je me suis aperçu qu'il ne me restait que deux sous sur les cinquantes centimes que j'avais empruntés à Eugénie.

— Comment ! tu empruntes de l'argent à Eugénie ?...

— Et... qu'est-ce que tu ferais, à ma place ?

— A ta place, je gagnerais honorablement ma vie, j'aiderais mon i^ère dans ses travaux... Tu vis comme un inutile, comme un littérateur... et tu me coûtes les yeux de la tête... Cinquante centimes à Eugénie !... Et tu t'imagines que je vais les lui rendre ?...

— Je ne suis pas majeur.

— Ali! tu n'es pas majeur!... Ah! tu n'es pas majeur, et tu vas au bal avec un frac de l'oncle Adolphe qu'il m'a fallu fichtre bien dix francs pour faire retoucher, et qui te va comme un gant de Suède à la patte d'un canard ! Ah ! tu n'es pas majeur, et tu en profites pour faire des dettes... Eh bien ! mon ami, à ton aise!... Eugénie sera remboursée, puisque tu me mets le couteau sur la gorge, mais tout cela sera porté à ton compte. Car je tiens un relevé exact de tout ce que tu dépenses en dehors de la soupe bi-quotidienne à laquelle tu as droit strictement. Tu me dois déjà huit mille neuf cent cinquante francs depuis ton âge de raison. Et cela augmente chaque mois dans des proportions eflrayantes.

A ce moment même, reparût Eugénie, en toilette de ville et les yeux fardés :

— Monsieur, dit-elle, je voudrais...

— Ah ! oui! c'est l'heure où vous sortez... Oui, très bien... Ma fille, votre vie privée ne nous regarde pas. Seulement, il y a des limites, des limites à ne pas dépasser, et qui constituent ce que l'on appelle les convenances sociales. C'est pourquoi vous me ferez le plaisir d'être rentrée à deux heures du matin, au plus tard. Moi qui vous parle, et qui suis votre maître, je ne rentre jamais après cette heure. J'ai un concierge, ma fille, moi, si vous n'avez pas de scrupules... C'est bien ! allez !

Et Eugénie, sans répliquer, s'en fut s'occuper de ses affaires.

— Bref, reprit M. de Meillan lorsqu'il fut de nouveau seul avec son fils, tu as encore besoin d'argent. Inutile de protester : on sait ce que c'est qu'un jeune homme qui va au bal. Mais il tombe bien mal, ton bal, mon enfant !... Ah ! si cet animal de Bruidequille avait été au rendezvous, ce n'est pas une thune, mon petit, c'est un œil de

crapaud, un napoléou si tu préfères, que je t'aurais donné ce soir... Tiens! voilà toujours vingt sous. Yeille à ne pas les clianger, car une pièce changée est une pièce perdue. A ton âge, avec vingt sous, je durais une semaine, et je mettais de côté cinq centimes pour la caisse d'épargne. Ali ! bon Dieu î les temps ne sont plus les mêmes... Enlin, j'aurais beau récriminer, on n'arrête pas l'évolution des générations... et d'ailleurs, il faut que je te quitte. Paillon m'attend au café Turc, pour son affaire de A'^enise, tu sais, son héritage des Doges. Il y a cinq cent mille francs pour moi si je l'aide à retrouver les pièces qui établissent ses droits. C'est une grosse affaire... Donc, à une heure, au bar américain. Ferme bien la porte et n'oublie pas de rentrer le vautour. Dimanche dernier je l'ai trouvé qui barbotait dans mes papiers, à minuit. Je n'aime pas ces manières.

Il partit, à la poursuite de ses songes de millions, et Jacques demeura seul, instantanément repris par son idée fixe.

— Mon premier bal, oui ! pensait-il en tisonnant son feu. Les jeunes filles rêvent d'y rencontrer celui qu'elles n'ont encore jamais vu. Moi, je voudrais y retrouver celle que je connais déjà... Ah ! mais puis-je dire que je la connais! Un prénom seulement, et le souvenir, qui déjà s'efface, de traits trop chéris... Anne est un rêve.

Je suis bien sot. J'aurais dû la suivre, savoir où elle s'arrêtait, son nom. Et j'apprendrais la mandoline pour en jouer sous sa fenêtre, par les nuits de printemps. Anneaux cheveux dorés, aux yeux rayonnants, je vous en veux mortellement de penser que celle que j'aimerai sera diâerente de vous et que vous allez me la gâter... Anne, ce n'est pas bien d'avoir passé, prématurée... Il fallait venir à temps. A temps, comprenez- vous, au moment où vous auriez été réelle, où j'aurais été prêt, Anne, fée du

hasard et do l'instant... Mais peut-être vj^us cacliez-vous parmi les quelconques invités de Madame Morille, et alors ce sera pire, ali ! bien pire ! Parce que vous serez quelqu'un de connu, de définitif, une passante quotidienne, avec ce cortège (qu»i je réprouve), d'amies, de flve o'clock, de bals blancs, de visites et de couturières, et c'est au milieu de tout cela qu'il faudra vous cueillir, aérienne fleur sans raison!... Allons, je suis fou, de ne pouvoir ainsi me passer de me plaindre.

Un dernier coup d'œil à la glace pour s'y rendre compte que le frac de l'oncle Adolphe lui allait décidément bien, son pardessus, un foulard, ses gants blancs, une canne d'ébènè et un huit-reflets... et dans la rue silencieuse, il respira largement l'air pur de février qui tombait du ciel, filtré ]3ar les étoiles sans nombre.

CHAPITEE II

Mondanités

Se raser le masque, s'orner D'un frac deuil

Jules Laforgue.

Je voudrais avoir la plume de Paul Bourget, le scepticisme d'Abel Hermant et l'enthousiasme de Georges Olinet pour décrire le bal de Madame Morille. Cette fête fut semblable à bien d'autres, mais il lui manque un historiographe digne d'elle, et vraisemblablement cet annaliste lui manquera longtemps encore, car il est tout à fait au dessus de mes forces de donner une impression, même approximative, de l'ensemble de cette soirée mémorable.

Madame Morille se faisait un honneur de ne refuser l'entrée de ses salons à aucune personne de la ville pour peu qu'elle se fût distinguée sur une branche quelconque de l'arbre social, par l'éclat du plumage, la qualité de la griffe ou la nouveauté du cri. C'est ainsi qu'on y rencon- iî

trait la très haute et très irréprochable dame Juigné de Chamaré en même temps que M. de Eappapont, qui dirigeait une agence de Mont-de-Piété et faisait fabriquer par de pauvres peintres de faux tableaux de maîtres, tout enduits à leur naissance de cette patine superbe et fauve

qu'on prétend n'être due qu'à l'opération des siècles. M. Bombard dont la spécialité comme avocat était de défendre les cocottes au détriment des orphelins ne rougissait pas de serrer la main à Madame Défayyantz dont le mari avait déjà assassiné un clief des eunuques du harem, avant de venir vendre des tapis de Turquie sur le quai de la Fraternité. Madame Morille, sans s'élever pourtant jusqu'à la sérénité de la contemplation philosophique, aimait autour d'elle ce mélange et appréciait ce faisandage, non moins encore que l'apparence de dignité aimable dont chacun était, comme d'une livrée, revêtu.

Car toutes ces personnes qui, le jour, se différenciaient violemment dans la rue par le port de leur chapeau, la manière d'avachir leur jaquette et l'exubérance inégale de leurs opinions politiques, prenaient, le soir, sous le frac et la robe basse, l'air uniforme de gens qui, ayant tous bien dînéj sont devenus conservateurs opportunistes et souriants défenseurs de la propriété et de la famille.... On n'aurait jamais deviné, à le voir si galamment penché sur les épaules de Madame Bombard, qu'il semblait respirer comme le parfum d'un jardin de chair, que M. Augustin Paillon, le médecin gynécologue et sans malades, n'avait dîné tout à l'heure que du souvenir de son déjeuner du matin et qu'il ]>orterait demain et longtemps après avec son veston, la cravate blanche si délicatement étranglée que lui enviaient alors bien des jeunes élégants.

M. Morille voulait devenir conseiller municipal. Il invitait des électeurs

Jacques de Meillan n'arriva qu'au milieu delà fête. Murmurant les immortelles et enivrantes paroles de la Valse Bleue, des adolescents et des vieillards, tournoyaient, enlaçant les pures jeunes filles que le relâchement des mœurs européennes abandonnait à leur passagère étreinte. Il

fut un peu choqué, comme si tout ça le regardait et qu'il fut le cousin de ces jeunes filles. Puis, maîtrisant sa ridicule émotion, il salua Madame Morille, qui lui demanda des nouvelles de " sa poésie ".

Comme il n'avait jamais écrit un vers, du moins qu'elle connût, il grommela quelques i)aroles gracieuses et rassurantes, et chercha à se j)er(be parmi les groui)es.

Mais il avait été reconnu par des amis, et ne put éviter leur conversation :

— Ah! lui dit le jeune Lanturlut, en ouvrant des yeux étonnés, ah ! tu as mis un habit !

— J'ai d'abord eu l'idée de venir en robe de chambre, mais j'ai craint, au dernier moment, de me faire un i)eu remarquer.

— Je ne comprends pas, dit Lanturlut.

— On ne comprend jamais ce que raconte Meillan, reprit le petit Juigné de Ohamaré, qui était une sorte de reiH'ésentant de l'élégance marseillaise. Mais, ça ne fait rien, il est très gentil.... A propos, Meillan, je trouve ce frac d'une coupe tout à fait originale. Quel est le tailleur qui l'a fait f

— Dusautoy.

— Dusautoy?

— Oui, le tailleur de Xapoléon III. Il travaillait très bien.

Cependant, M. Morille, apercevant des jeunes gens s'était aijproché. C'était un homme gros et jovial, décoré du Mérite Agricole et qui, désirant plaire à tout le monde, n'employait que des plaisanteries aimables, faciles et qui ne peuvent jamais, en aucune façon, être prises en mauvaise part. Il leur dit :

— Eh ! eh ! Messieurs ! c'est gentil d'être venu frotter mes parquets. Yous allez me faire reluire ça !... Et pour

votre peine, vous aurez des i)etits-fours, du cliampagne et des cigares à gogo... Heiu! hein ! ils sont bons, les cigares du papa Morille ! Tiens, mais, continua-t-il en s'adressant plus spécialement à Jacques, vous, monsieur, je ne vous ai pas encore vu cliez moi.

— C'est Madame Morille qui...

— Oui, oui, ma femme invite comme ça un tas de gens... Ça m'est égal d'ailleurs... Qu'est-ce que vous voulez que ça me fasse? Yous m'êtes même sympathique et c'est bien rare que je i^uisse le dire sincèrement à tous ceux qui fréquentent mes salons. Yous n'avez pas idée de ce qu'il j a de mufles, ici, ce soir... Allez, messieurs, frottez, trottez mes parquets.

Soudain, le pauvre Jacques fut saisi d'un ennui immense. Ce gros monsieur vulgaire, cesjeuues hommes stupides, ces femmes décolletées, et sur eux tous cette lumière égale, indifférente et transformatrice, tout cela lui parut le décor le moins fait pour y traîner un ennui d'amour. Il aurait voulu trouver une place où rêver solitaire, mais comment f

Autour de lui s'agitait un peuple en délire. Les valseurs tournaient avec une rapidité folle et un air égaré. Il ne sut inventer autre chose que se mêler à leur agitation et fit danser sans lui adresser la parole, une jeune tille aux cheveux châtain clair et qui haletait péniblement pour le suivre dans ses pirouettes. Puis il la conduisit au buffet où il la contempla, impassible, lutter avec une coupe de Champagne et un gros baba dont elle eut, enfin, raison. Il recommença le même travail avec une jeune fille brune, une blonde, puis une autre encore, et ainsi de suite jusqu'à douze.

A la douzième jeune fille, il se sentit las et de plus en plus seul. Son bras droit, pour avoir retenu tant de tailles

contre son buste élégant, souffrait d'une légère crispation. Il s'appuya au buffet, et avec un vague esj)oir scruta la foule bruyante. Ce fut Augustin Paillon qui en sortit.

— Te voilà î dit-il. (Il le tutoyait dex^uis qu'il l'avait guéri dans son enfance d'une fluxion de poitrine). Comment te trouves-tu ici !

— Mais pas mal et vous-même!

— Je veux dire : comment se fait-il que l'on t'ait invité ?

— Oh ! dans le tas, on ne fait pas attention.

— C'est par Lanturlut, sans doute ?...

— Je pense en effet que Lanturlut m'aura recommandé à Madame Morille. C'est gentil ici...

— Très gentil... Ces la première fois que j'y viens... J'ai fait la connaissance de Mazarakis, hier au soir, au café. Il m'a présenté.... Tu n'as pas vu sa femme?

— Je ne la connais pas.

— Tu ne connais pas Madame Mazarakis?... C'est une femme admirable, mon cher. Quelle ligne ! Quelles épaules !... Il y a un quart d'heure que je ne la retrouve plus.

— A propos, mon père vous attend au café Turc.

— Je l'ai déjà vu... Ah ! mon ami, ce n'est pas pour le lui reprocher. Je sais que tu le respectes ; mais ce qu'il est rat avec moi !... Comment ! un homme qui sait que mou héritage des Doges est absolument incontestable, qui sait, — je le lui ai promis, — qu'il aura un million sur douze s'il veut m'aider, devine ce qu'il a eu l'audace de m'offrir quand je lui ai révélé tout à l'heure, en partie seulement, les embarras momentanés où je me trouve.

— Cent sous, mon cher ! Il a eu le ti'ont de m'offrir cent sous. Sans commentaires, n'est-ce pas. Un vieil ami, avec lequel j'ai toujours partagé sans compter... Eetiens

bien ce que je te dis : je n'ai qu'une parole, ton père aura son million, mais, malgré tout, je ne j)ourrai pas lui garder cette estime que, ...enfin ce ne sera plus la même chose.

Jacques se distrayait une minute à l'indignation de M. Augustin Paillon. Ses yeux proéminents, à peine contenus par le binocle d'or, étaient lubréflés de colère tandis que, de colère aussi, ses lèvres énormes séchaient et se fendillaient malgré le passage félin d'une langue humide.... Il en avait oublié ses triomphes féminins et cette longue brochette de coeurs ardents qu'il affirmait avoir le droit d'étaler au lieu d'un bouquet ou d'une décoration, au revers de son frac sévère de médecin frivole.

— Oui, oui, et le pire c'est qu'il n'était pas sans argent. Son gousset plein bombait de monnaie... Il préfère entretenir avec un tas de rastaqouères sans aveu qui lui disent qu'il a du génie, afin de pouvoir dîner, et que, depuis des années, 11 emplit d'apéritifs et de liqueurs, dans tous les café où ils le débusquent... Tiens ! tout' ça me dégoûte. J'aime mieux m'occuper du spectacle. J'aperçois là-bas Madame Brémond qui va lancer son nouveau flirt d'hiver.. Elle ne s'arrêtera jamais ? Avec lequel de ses amants compte-t-elle donc marier sa fille ?

Et M. Paillon s'éloigna, aussi offensé que la Morale.

En se penchant un peu, Jacques s'aperçut qu'en effet Madame Brémond causait langoureusement avec un jeune homme, et ce jeune homme était le petit Juigné de Ohamaré, qui passait pour riche et de relations avantageuses. Il en fut un peu triste car en même temps il surprit que Mlle Brémond, entourée d'une petite cour de jeunes gens, entre leurs épaules regardait, les yeux fixes, sa mère.

Il s'approcha, écarta légèrement le jeune Lanturlut qui ne s'expliqua jamais pourquoi et, mentant avec une tran-

quille impudeur, il demanda à cette jeune fille, qu'il n'avait pas encore vue de la soirée, si elle avait, par hasard, oublié sa promesse.

Elle se leva, sourit, lui prit le bras d'un mouvement dont elle ne put réprimer la nervosité et s'éloigna avec lui. Habitués aux caprices féminins, les jeunes gens se dispersèrent, mais Lanturlut, stupéfait, demeura immobile, ne comprenant pas comment une personne qui vous a juré sur la foi d'un carnet de bal qu'elle danserait avec vous le quatrième quadrille, pouvait, sans explication, disparaître avec un autre cavalier.

Très jolie et très triste, Juliette Brémond acceptait, une rose à la bouche, la situation terrible d'une jeune fille dont la mère a beaucoup trop d'amants pour songer qu'elle a une enfant. Elle gardait un sourire dont on ne pouvait voir le mépris et la lassitude. Ne sentant aucun respect dans les adulations de « sa cour» elle se défendait d'aimer personne, de peur que celui qu'elle choisirait la crût frivole et passât... Elle jouait la comédie d'une énervée et trouvait parfois un subtil et triste plaisir à savoir qu'on « la prenait pour une autre ».

Jacques était son meilleur ami et elle était la meilleure amie de Jacques. Elle devinait qu'il avait compris son triste secret et, lui, savait qu'elle l'avait deviné. Mais, ne sachant comment l'en consoler, il ne lui en parlait point et elle, comprenant cette triste réserve, se taisait longuement. Ils causaient d'ailleurs de tout, en vrais camarades. Souvent Jacques, profitant des libres allures que tolérait chez soi la famille Brémond, apportait à Juliette des livres qu'il lui lisait à haute voix, et ils se communiquaient l'un à l'autre les réflexions de leur jeune et naïf septicisme. Jamais ni l'un ni l'autre ne faisait la moindre allusion à sa vie personnelle ou à ses ennuis d'intérieur. Ils s'amu-

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saient à être de purs cerveaux. — Est-ce qu'on a des bonnes, mon cher ? Lisez donc plutôt ce sonnet de Verlaine.

Mais ce soir4à, Juliette en avait plein le cœur. Elle avait entendu, entre le petit Juigné de Cliamaré et sa mère, la phrase indubitable qui iixait la date et l'heure du rendez- vous. C'était le lendemain même à trois heures... Une fforffée d'amertume humaine lui novait la bouche... Et cependant, cela, on ne pouvait le raconter à personne.

Elle serra plus fort le bras de Jacques.

— J'ai du noir ! dit-elle.

Puis elle sourit. Et Jacques, à son tour, lui prit la main, l'étreignit et répondit doucement :

— Faut pas...

Juliette était toute détendue. Elle avait bien envie de pleurer ; mais comme elle ne le pouvait pas, à cause du bal, elle se mit à rire trop fort. Et Jacques lui donna ce conseil absurde et excellent :

— Si vous avez du noir, il faut vous dire à l'instant : « Je ne veux pas » et danser, et danser toute la nuit. Yoilà ! Et si vous pensez en avoir encore demain, il faut demander à cette vieille ganache d'ami Jacques : « Ami Jacques, venez demain, me lire une de ces jolies histoires, qui ont été écrites par de braves gens, pour distraire les petites filles de leurs chagrins sans raison. »

— Oh ! oui, c'est cela, venez demain. Sitôt après le déjeûner. Il n'y aura que grand-mère à la maison; vous savez que la lecture, ça lui est bien égal... C'est promis?

— C'est promis. Avec d'autant plus de plaisir que moimême, le lendemain d'un bal... Et votre amoureux, à propos?

— Mon amoureux!

— Le jeune et brillant Lanturlut. Vous le bouleversez.

Tenez, je me fais un malin jjlaisir de vous voler à lui. Dansons-nous ?

Il eut une minute d'admiration sincère. Son amie Juliette était bien jolie, dans sa robe simple. Longue et fine, avec ses beaux yeux noirs brillant dans sa figure mate et blanche, sous l'abondance pesante de ses cheveux sombres. Elle sourit encore et toucha son faux-col.

— Vous me feriez honte, dit-elle.

Jacques se tâta le cou.

Après douze valses, son faux-col était une loque de linge plus molle encore que sa cravate blanche. Il s'excusa :

— Cinq minutes, dit-il et je reparais. Attendez-moi.

Il se mit à la recherche d'une chambre déserte afin de changer de faux-col. Il en avait deux dans sa poche pour parer à toute éventualité.

Après avoir traversé diverses chambres à coucher, un petit salon et divers corridors, escaliers et passages, il se trouva, sans trop savoir comment, dans un cabinet de toilette, blanc comme l'intérieur d'une boîte de i3orcelaine où se serait débattu le phalène de flamme, mais immobile, d'un bec de gaz abandonné.

Jacques eut immédiatement l'envie de rester là. Lâcher le bal, les amis, Juliette et sa tristesse, et tout, et s'asseoir devant ces robinets de nickel, faire une petite retraite, oublier le monde, ses misères et rêver....

Hélas ! il est trop vrai qu'un cabinet de toilette n'est pas sensiblement difi'érent de tout autre décor de l'univers. On ne peut le goûter, le saisir, qu'à condition d'y passer vite, sauf à faire jouer plus tard, pour s'exalter, les grandes eaux du regret et les feux d'artifices du souvenir.... Lorsque en effet, assis devant les robinets de nickel, Jacques se fut disposé à penser à son Moi en y trouvant tout le plaisir possible, il était déjà trop tard. Aucun mystère

n'émanait de cette pièce blanclie et nue et le jeune liomme se surprit à s'ennuyer autant et même plus que quand il n'était pas seul.

. C'est l'amour, pensa-t-il. Je ne puis plus vivre sans Anne la Fée et ce bec de gaz qui brûle, désespéré, symbo" lise ma solitude. Vite, sauvons-nous. Si loin de tout, j'aurais peur.

Il prit un faux-col et se cravata à nouveau. Devant le miroir il refit sa raie, le pli de sa moustacbe, la cassure de sa manchette et, en se retournant ])o\\y partir, il vit...

... Anne elle-même qui entrait.

Il poussa un cri, un cri de triomphe, de joie, de folie, et ne cherchant pas le moins du monde à s'expliquer comment elle se trouvait là, il crut comprendre ceci : qu'un miracle venait de se produire et qu'Anne, merveilleuse, était apparue... Il se précipita vers elle, la souleva comme si elle eût été un souffle de jupes et de corsage, puis, l'ayant reposée à terre ainsi qu'un précieux objet, il lui prit la tête entre les mains, et l'embrassa éperdûment, sur les cheveux, sur les joues, sur la nuque, les yeux et aj)rès la bouche, que, complètement désemparée par l'imprévu d'une telle aventure, Anne lui abandonna, d'abord passive, et enfin avec un certain plaisir.

Cette dame, invitée de madame de Morille, qui était simplement montée au premier étage, pour y rajuster, à l'aide d'une éi)ingle, le volant déchiré de sa robe, n'avait pas été peu étonnée de reconnaître en ce jeune homme blond et svelte dans son costume de soirée, le fou étrange de chez Palanquin et Panka. Comme elle avait pensé à lui dans l'intervalle, elle fut satisfaite de voir que son fou était un homme du monde ; lorsqu'il se précipita sur elle, elle apl^récia l'ingénuité violente et sa s déguisement de la paasion vraie, et quand il l'embrassa, elle en était déjà à se

demander pourquoi, puisqu'il n'y avait là personne, elle résisterait à ce singulier amant, qui surgissait ainsi, de partout, exalté, vibrant, diabolique, et qui finissait par ®ortir d'une cuvette, comme elle s'y attendait le moins, pour achever de la conquérir.

Ebloui de la soudaineté de son bonheur et bien loin de se douter des pensées qu'agitait la jeune femme, Jacques goûtait avec frénésie une bouche savante et douce. Puis il comprit qu'il fallait moins se presser et en quelques secondes d'un mouvement de passion fit un art. Enfin, il songea à toucher de ses mains, pour bien s'assurer de sa réalité, le corps de cette vision charmante. Il la força à s'asseoir, se mit à genoux devant elle et de ses deux paumes l'enveloppa d'une longue caresse qui, comme un vêtement, tomba des épaules aux genoux et, remontée aux hanches^ comme une ceinture, Pétreignit.

— Vous êtes vraie, murmurait-il, vous existez... Anne ! mon amour !...

Très amusée, la dame bloude rêvait. A son tour, elle lui prit la tête et regarda avec intensité cette figure de tout jeune homme, qui ne savait rien de rien...

Elle i)ensait :

— Quelle idée a-t-il donc de m'aimer aussi fort ! Il est fou, ce ne fait aucun doute, mais il est ardent et sincère. Si je le prends, cela va beaucoup compliquer ma vie. Il est ATai que voilà une perspective qui n'a point à m'effrayer... Et, d'un autre côté, si je ne cède pas, je le regretterai, parce que cette passade eût représenté une chose nouvelle. Je ne fus habituée qu'à des calculs, des calculs, et encore des calculs... ou, sinon, du vice, comme avec cette brute de... Pouah! Comment le lâcher celui-là? Ah! que ce serait agréable de changer avec celui-ci !... Celui-ci ? Mais il est charmant, il est partout à la fois, naïf et cependant

assez roué pour être toujours où je me trouve... Il est jeune, que c'en est eflrayant... Je parais lui plaire... Allons, ma chère Anne, un bon mouvement !

Jacques pensait :

— Il faut que je remercie ma Destinée... Une fée vivante, une femme est venue que j'aime et qu'ici au-dessus d'une foule bruyante, seul avec elle, j'embrasse et câline. C'est un rêve que je fais réveillé... Mais non, rien ne s'évanouit. Ah ! Seigneur! que vos desseins sur moi soient bénis, puisque vous leur donnez cette tournure !

Il disait :

— Anne, mon amour !

Et Anne disait :

— Mon fou !...

Ils s'embrassèrent encore, et Anne se souvint du but primitif de sa venue dans cette chambre vide :

— Je suis montée ici, dit-elle, parce que le volant de ma jupe était décousu.

— Dire que tu feras toujours semblant d'être une femme comme toutes les autres! répondit Jacques avec extase. Tiens! je vais m'amuser, moi-même, à prolonger ce malentendu...

Il avisa sur la toilette une bobine de lil qui traînait à côté d'une pelote d'aiguilles et, toujours à genoux, répara, tel un couturier expert, le dommage.

Quand ce fut terminé, Anne se leva.

— Non, dit-il, non, ne t'en vas pas.

— Il le faut, je ne peux pas rester trop longtemps absente.

— Ecoute, écoute, mon aimée... Je te demande pardon, à toi qui es une créature de songe et de vision, si je te traite comme je traiterais une madame rencontrée... tu existes, c'est vrai, je l'ai bien vu, mais tu es un rêve... Et

cependant il faut que je sache où je puis te retrouver, et qui tu es... quand tu descends.

— Certes! vous voulez savoir... Tenez, soyez mercredi prochain, à six heures, au thé de madame Bombard. Vous la connaissez, n'est-ce pas ?

— Oui, et je ne vous y ai jamais vue.

— Parce que j'y vais deux fois par an, j'y serai pour vous... Et ainsi, il est inutile que vous sachiez autre chose que mon prénom. Bien entendu, tout-à-l'heure, vous ne me reconnaîtrez pas... Allons, à mercredi.

— Que vais-je devenir jusque-là ?

— Vous penserez à moi. Adieu, mon fou !

Elle l'embrassa, boudant déjà et tout triste, puis, légère, s'évapora.

Seul de nouveau, plus seul encore entre les murs de porcelaine et sous le gaz brûlant, Jacques ne se sentait plus la force de descendre. L'idée de revoir les invités de madame Morille lui était insupportable, et il eût pour la i)remière fois l'obscure intuition que l'amour, lorsqu'il n'est pas là, sous la main, fait i)erdre aux petites choses quotidiennes le pauvre charme qu'elles ont pour qui ne rêve pas mieux.

Oepeudant, il faut bien vivre, n'est-ce pas ? c'est-à-dire accepter avec un air aimable et indifférent la mauvaise plaisanterie supérieure qui nous est quotidiennement imposée de faire ce qui nous déplaît cent fois plus souvent que le contraire, en vue d'ailleurs de ne plaire à personne.

Il devait être égal à madame Morille que Jacques de Meillan vînt ou ne vînt pas faire figure à ses quadrilles, et même à M. Morille que ses parquets perdissent un frotteur, car ce qu'il en avait dit n'était qu'une manière de badinage et de métaphore, et cependant le jeune homme, en acceiDtant l'invitation de Madame Morille, s'était en-

gagé implicitement à séjourner plutôt dans son salon que dans son cabinet de toilette. Et donc, il descendit.

Ce fut à grand peine d'ailleurs qu'il ne se perdit point au milieu du labyrinthe d'escaliers, de corridors et de chambres qu'il avait d'abord traversé, et ce qui ne contribua pas peu à son embarras, ce fut de retrouver pleines de confuses présences et de très doux murmures, ces pièces qu'il n'avait vues tout à l'heure hantées que de leurs meubles... Des personnes nombreuses (si nombreuses qu'on s'étonnait qu'il pût en rester tant dans la salle du bal), étaient venues chercher là, dans la i)éuombre propice laissées par de petites lampes sourdes et basses, quelques instants de ce cher répit que la Société refuse si cruellement à ses enfants, lorsqu'en les respectant, elle se respecte. Pour mieux goûter la saveur des minutes trop brèves, elles parlaient peu, et seulement i)our s'assurer entre elles que les baisers qu'elles se donnaient ainsi, malgré leur fièvre et leur liâte, étaient la preuve et le gage d'une fidélité durable.

Jamais, dans aucune soirée, Jacques n'avait vu autant de monde s'embrasser. Il comprit, car il n'était point bête, qu'il n'avait fréquenté jusqu'alors que des hôtes dans les salons n'avaient pas d'issue, tandis que, chez madame Morille, deux étages presque entiers étaient abandonnés à l'amour. Il dérangea beaucoup de monde, mais sans le faire exprès, car il était rempli de bienveillance, et il aurait voulu que tout un chacun, malgré son évidente indignité et la médiocrité de son choix, goûtât autant de bonheur avec sa compagne qu'il en avait pris, lui, à retenir entre ses lèvres, la bouche exquise de son amie.

Au fait, où était-elle 1 II espérait la retrouver au grand salon et... Elle lui avait défendu de la reconnaître, mais ne pouvait-il pas demander à lui être présenté ? Ne serait-ce

pas très cliarmaut, cette entrevue faussement la première, avec tous les sous-entendus, toutes les significations infl.niment nuancées que prendraient les moindres paroles de galanterie !

Recherclie vaine. Comme des ombres, comme les personnages absurdes et perpétuels qui défilent aux tirs des foires, il vit passer et repasser, sans raison vraiment, Lanturlut, madame Defayyantz, M. Morille et le petit Ohamaré, M. de Eappapont et M. Bombard, et madame Brémond et bien d'autres. Mais Lanturlut, surtout, repassait si souvent que c'était en avoir le vertige. Cette situation devint même si insoutenable que Jacques se leva et, l'abordant, lui posa la main sur l'épaule :

— Ecoutez, Lanturlut, dit-il avec une grande douceur, ne repassez plus comme cela. Je ne peux plus y tenir. Il faut absolument que vous vous arrêtiez.

Lanturlut fut tellement étonné qu'il en demeura une minute la bouche ouverte, jusqu'à ce qu'un coup de coude violent de M. Morille, qui justement entraînait madame de Cliamaré dans une scottiscli à contre-temps, vint lui faire perdre son instable équilibre et le faire tomber assis sur une basque de son habit, dans la poche de laquelle une petite lanterne pour rentrer le soir, écrasée, éclata.

Jacques tourna le dos à Lanturlut qui, tout en se relevant, protestait qu'il n'y comprenait rien du tout, d'un bout à l'autre rien du tout, et glissa doucement vers Juliette, un peu plus loin assise seule et sans le voir.

Il s'assit à côté d'elle, de l'air simple de quelqu'un qui vient de vous quitter une seconde, et prit son éventail :

— Eh bien! dit-elle, vous voilà... Quelle heure est-il?

— Celle d'aUer se coucher. C'est honteux d'être debout, à nos âges, à des heures pareilles. Qu'est-ce que vous en

pensez, Juliette ?... Si on demandait à nos parents respectifs la permission de rentrer dormir ?...

— Vous êtes fou ?

— Je suis extrêmement énervé, chère amie, vous devriez le remarquer, et m'épargner l'humiliation de m'en faire apercevoir. J'ai une envie terrible de m'en aller. Tous ces gens-là me dégoûtent. On pousse du pied des êtres qui s'embrassent avec tant de persistance qu'ils n'y font même plus attention. Et ceux qui dansent sont stupides. Juliette, je vais partir. Et comme je n'admets pas que vous restiez à vous amuser pendant que je m'ennuie, vous allez rentrer chez vous en même temps que moi chez moi.

— Il est impossible, mon cher Jacques, que vous n'ayez pas bu un peu de chamjDagne...

— Pas une goutte, chère amie, je n'ai ni mangé, ni bu depuis... très longtemps.

— Eh bien! venez avec moi au buffet... ou plutôt, non, car il est déjà minuit. Je vous offre à souper. On prépare les petites tables.

— Comment ! minuit! Minuit!... mais c'est à onze heures et quart que je vous ai quittée, en vous demandant d'ailleurs une valse pour mon retour.

— Oui, je pense que vous êtes rentré chez vous changer de faux-col.

— Mais, non. Seulement, figurez- vous que le cabinet de toilette des Morille est un endroit extrêmement propice à la méditation. Je me suis assis devant un jeu de robinets de nickel, et j'ai pensé à la vie.

— Et, qu'est-ce que vous en x^ensez ?

— î^e m'en parlez pas, des choses carrément désobligeantes... Et vous, qu'avez-vous fait ?

— Moi? je me suis amusée follement, à tel point que

— Gl -

maman m'a averti, d'une façon très amicale, que ça pourrait peut-être me compromettre.

ElUe eût un léger ricanement, et Jacques comprit qu'il aurait beau accumuler les plaisanteries et les folies, elle avait besoin, ce soir, d'autre chose et qu'elle ferait tout pour pouvoir, enfin, parler d'elle. Et Jacques eût lionte d'avoir été si peu, si peu i^our Juliette, d'avoir à côté d'elle conservé tant d'égoïsme. Mais voilà, ce soir encore, il voulait ne penser qu'à lui.

— C'est bien pour cela, chère amie, que je vous conseille d'aller dormir. Il ne peut rien résulter de bon pour nous de rester plus longtemps ici... Quant à moi, je suis incapable de dire deux paroles sensées ou bonnes de suite. Demain, j'irai vous voir, à l'heure que vous avez convenue.

— Je vous attends sans faut«.

— C'est promis... Mais ce soir, voyez-vous, Juliette, je ne vaux pas grand chose.

Il lui baisa la main furtivement et s'éloigna.

— Comme s'est curieux, pensait-il, « les replis du cœur ! » Un quart d'heure à peine après avoir goûté le bonheur le plus follement inespéré, je n'ai en moi qu'amertume et énervement. Au lieu de me répandre en pluie de mansuétude sur les tristesses des autres, je me renferme en moi-même, et évite égoïstement toute fraternité humaine. Suis-je désolé d'attendre jusqu'à mercredi ? Non? je réserve pour demain cette délectation morose. Mais je veux revoir Anne tout de suite.

Il fit plusieurs fois le tour des salons, dans une solitude morale encore plus grande, malgré que ce fût au bras de la sémillante Mlle Morille, bavarde adolescente, qui, sous aucun prétexte, ne s'arrêtait de parler.

Pendant qu'elle lui racontait comment on avait vu cette imprudente petite Juliette — la chère âme ! elle ne lui

voulait pas de mal, an moins — flirter d'une manière indécente et prolongée avec ce pauvre Lanturlut dont la faible tête tout étourdie admettait déjà les terribles conséquences d'un mariage avec le rejeton d'une famille aussi tarée, et pendant qu'elle ajoutait des réflexions personnelles et surégatoires sur Madame et M. Brémond et même sur le grand-père Brémond, heureusement décédé d'ailleurs au moment où... mais, cliut ! elle n'eu dirait jamais pins long... Jacques suivait le cours de ses pensées :

— Et cependant une voix intérieure me dit que j'ai eu grand tort de ne pas demeurer à mettre du baume dans l'âme de Juliette, et que la Providence, en leur envovant dans ces cas-là une série avertisseuse de désastres et de déceptions, se venge toujours des petits jeunes gens qui, pour mieux suivre un vol inaccessible d'images trop douces, se sont volontairement soustraits à de plus beaux devoirs... Allons, allons ! mon cher Jacques, réconcilie-toi avec toi-même. Tu as une belle âme, au fond, une âme d'apôire que ce remords à lui seul te révèle. D'ailleurs, Juliette se console.

Elle dansait en eflet, avec des yeux bien brillants, et une rapidité terrible, entraînant comme une plume Lanturlut qui comprenait de moins en moins, mais dont les parents commençaient à se demander avec crainte jusqu'où cela les mènerait.

La voix intérieure ne s'était pas trompée, contrairement à ce qui arrive d'habitude aux voix intérieures lesquelles, très mal informées et très présomptueuses, bafouillent dans le cachot malcommode de la conscience, un tas de prophéties aussi confuses que désobligeantes, et bien propres à égarer la conduite. La Providence, en etfet, refusa au pauvre Jacques le revoir de sa bien-aimée, et ce fut en quelque sorte un bien pour son illusion, si ce tut une tris-

tesse à sou désir, car on ne peut vraiment ï)as longtemx)s persister à croire féerique une créature dont, une fois qu'on sait son nom, on apprend avec une effrayante simultanéité tout ce qui l'explique et la dégrade : mari, fournisseurs, habitudes, manies et amants.

De minuit à une heure, Jacques poursuivit sa chasse infructueuse : il courut de salle en salle, retraversa dans les deux sens les chambres où dans l'ombre étaient toujours répandus les murmurants couples d'amour, il inspecta les plis des tentures et les recoins des meubles, il subit avec trois personnages qu'il ne connaissait point un souper par petite table et une conversation sur les automobiles et enfin, à peu près sûr du départ de la radieuse inconnue, il quitta sans regret ce lieu frivole, après avoir adressé à madame Morille une de ces phrases tremblantes de reconnaissance et qui ont la main sur le cœur.

CÏÏAPITEE III

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