AMI DE JEUNE FILLE
Puis on cause.,, et ça devient de la pitié. Et enfin je leur offre mon amitié.
Jules Laforgue
Juliette Brémond n'avait pas eu beaucoup de temps pour se reposer des fatigues du bal. Eentrée à cinq heures du matin, elle n'avait presque point dormi, toute à son Inquiétude. Elle songea d'abord à eDipêcher sa mère de sortir l'après-midi. Mais... sous quel prétexte I Puis, à l'accompagner... Mais quelle démarche mesquine !... Ab ! le mieux était encore de demeurer immobile, de laisser toutes choses dériver dans l'universelle veulerie qui est leur pente,peur but et leur élément. Tant pis ! tant pis ! Sa mère sortirait. Et après!... Elle rentrerait, bien sûr ! Certes, il n'y avait point de danger qu'elle accompagnât sa faute d'un semblant de passion, ou de drame. Elle rentrerait, h sept heures, bourgeoisement. Puisqu'elle ne s'était qu'amusée, n'est-ce pas? pouvait-on réclamer d'elle autre chose qu'une tranquillité décente? Ame sereine!
Dix-huit ans, Juliette ! et si fatiguée !... si fatiguée qu'il lui semblait avoir parfois l'âge d'une aïeule, et la résignation d'un ascète, si fatiguée qu'elle ne tentait même plus de dissuader les jeunes gens de sa cour de l'opinion malveillante qu'ils s'étaient formée d'elle. Elle avait envie d'é-
crire : « Tant pis I » sur le papier mauve de sa correspondance, en devise, après son adresse. Tout est tant pis, et on ne peut rien rêver de pire que ce qui est. Tant pis si on la croyait une deiui- vierge, ou une fausse ingénue, ou une poseuse, ou une simple, tant pis si elle était destinée à vieillir, sans l'amant que donnent les noces, les douces noces juste» des beaux- rêves ! Tant pis tous les désastres^ sauf celui-ci, celui de ressembler, plus tard, à son père indélicat, à sa mère vicieuse et frivole... On dit que l'atavisme est une loi fatale, qu'on retombe tôt ou tard sous sa sanction, malgré toute morale, tout effort... Et cela même, tant pis, après tout. Juliette n'aura jamais pour elle autant de dégoût qu'elle en aura ressenti pour les autres, la tourbe vilaine et basse des autres.
— Maman, tu sors?
— Oui, ma fille.
Et madame Brémond riait de toutes ses dents, de toutes les rides fugaces de son visage conservé par le plaisir.
— Veux-tu que je te mette ton mantelet?
— Merci. Tu es gentille...
Elle continuait à rire, heureuse de l'idée qu'elle allait avoir tout à l'heure un nouvel amant, plus jeune encore que tous les autres, un nouvel amant, imberbe, frais, à peine plus âgé que sa fille et, ma foi, d'une peau plus blanche, puisqu'il était blond et Juliette brune..., heureuse aussi de savoir qu'il faisait beau, et que son mari rentrerait pour le dîner, qu'il n'y aurait pas de retard, que tout enfin allait bien dans le mieux combiné des ménages. Volupté, pot-au-feu, linge élégant, confort, sourires de la vie facile !...
Une petite penduJe parlait bas dans l'imagination de Juliette. Arrêtée fixe et toujours sonnante, elle lui disait avec toutes les nuances de l'ironie, de la menace et de la
perfidie : « Trois heures ! trois heures ! » Et lorsque sa mère fut partie, elle se précipita dans sa chambre, s'y renferma à double tour et pleura sur son lit, comme une petite fille qu'on laisse seule dans un berceau, quand on va s'amuser loin d'elle.
Enfin, on vint lui annoncer que Jacques de Meillan l'attendait au salon. Elle y descendit.
Jacques voulait parler à Juliette de son amour pour Anne. Il ne pouvait ])lus garder pour lui un tel secret. Et qui choisir mieux pour raconter qu'on chérit une femme, sinon une autre femme ! Les hommes sont brutaux, simplistes et obscènes. Ils vous écoutent distraitement, n'attendent point que vous ayez fini pour se souvenir abondamment devant vous des aventures extraordinaires et flatteuses qu'ils eurent depuis leur jeune âge, et terminent en vous donnant quelques conseils grossiers et faciles, empruntés à l'expérience qu'ils ont des femmes faciles et grossières. Mais une confidente, jeune fille ou mariée, traite l'affection en blessure et la soigne avec des paroles douces. Elle s'intéresse, elle sympathise, elle s'attendrit. Et cependant... non ; il ne dirait rien encore. Juliette l'avait demandé : elle avait besoin de lui et non lui d'elle. Si elle souffrait dans son cœur d'enfant, quelle ironie amère de lui confier, ce que lui rêvait, — folies et mirages, — dans son cœur d'amant ! A quoi bon évoquer des images d'espoir ?
Juliette, en descendant, s'était décidée plusieurs fois, tantôt à parler, tantôt à se taire, selon les marches. Mais au seuil du sahm, elle était bien résolue à ne rien révéler de sa peine, sinon par allusions si générales et si lointaines que Jacques comprît seulement qu'elle souffrait, et rien de plus.
Mme Brémond, grand'mère, assistait à l'entrevue, mais
lorsque Jacques eût été dans l'anti chambre retirer des poches de son pardessus quelques livres qu'il montra, en annonçant son intention d'en faire à haute voix la lecture, la vieille dame, assommée déjà d'ennui, et estimant en avoir assez fait pour les convenances, en empêchant le jeune homme de se précipiter au cou de sa petite-fille, comme on suppose que ce serait l'habitude de tous les jeunes gens si on ne conservait pas dans les familles quelques grand'mères, précisément pour cette sauvegarde, la vieille dame s'éloigna sans s'excuser, et Jacques et Juliette restèrent seuls.
— Toujours du noir? interrogea- t-il doucement.
— Oui... ou i^lutôt non, je me trompe. Moins qu'hier, parce qu'il n'y a plus cette cohue... Mais, tout de même, la vie n'est pas gaie.
— Non, la vie n'est pas gaie. Mais les gens qui sont dedans sont parfois bien drôles.
— Vous trouvez ?
— Je veux dire : bien ridicules. Me montrerez-vous quelque part dans le monde quelque chose de plus amusant, de plus pareil, en tout petit, au spectacle entier des intrigues de la vie, que le bal de Madame Morille ?
— Je n'y fais plus attention.
— Oh î chère Juliette, ne vous laissez pas aller ainsi. Faites comme moi. Eéagissez, remontez- vous, plastronnez !
— Cela vous est facile à dire, mon cher Jacques, d'autant plus facile que vous avez l'air, inexplicablement, d'un homme qui pense à un grand bonheur,
— Vraiment, Juliette!
Et Jacques s'avança vers la jeune fille avec anxiété, avec le désir soudain qu'elle lui fût prophétique, que ce bonheur auquel il pensait, l'évocation de sa parole de vierge allât le lui chercher, en violant l'avenir.
— Vraiment, oui ! vous n'êtes plus tout-à-fait le même. On devine ces nuances imperceptibles, quand on est soimême tendu et la chair de la souffrance comme dépouillée..., ou bien, — et c'est le cas aujourd'hui — quand on a l'habitude d'une grande clairvoyance dans l'amitié.
Elle se dérobait, il se retira :
— Puissiez-vous dire vrai, Juliette. Un grand bonheur ! Certes, j'y rêve chaque jour, et d'autant plus que je n'ai souvenir d'avoir vécu que parmi le déroulement d'une multitude de mesquines contrariétés. Un grand bonheur pour équilibrer tout ce passé ! Priez pour que je l'obtienne, amie Juliette.
— Ami Jacques est bien égoïste... Et moi?
— Oh ! vous ! protesta-t-il, si vous n'étiez pas heureuse pendant que je le serais, je ne voudrais point le rester.
Il vint s'asseoir très bas à côté d'elle, sur un petit tabouret. Il avait la tête à la hauteur des genoux delà jeune fille et il la voyait, en se détournant à peine, menue sous l'étoffe du peignoir bleu, toute entière un bijou de grâce et de gentillesse où aurait vécu une âme douloureuse. Il voyait la ligne devinée de ses jambes fines, et surtout son bras délicat, d'une pâleur mate et chaude, si fragile au pli du poignet, et nu jusqu'au coude dans la manche pagode.
Il était content d'être là, content de n'en point bouger, tout à son aise pour penser à son amour, ou l'oublier aussi bien puisqu'à cet instant il pouvait être heureux sans lui.
Etre tout à côté d'une jeune fille, seul avec elle, pendant quelques quarts d'heure d'un après-midi, respirer le parfum simple de sa jupe et celui qu'elle met à ses mains, à peine perceptible, être là! ne penser à rien, n'attendre rien !... liCS jupes des jeunes filles sont des choses uniques au monde. Aucune femme n'a plus jamais, même si elle en
veut imiter la coupe, la jupe chaste, douce et jolie d'une jeune fille.
— Laissez-moi, continua-t-il, mettre ma tête sur vos genoux. Il me sembl») que ma migraine en ira mieux.
— Vous n'avez pas la migraine très fort, dit-elle. Mais vous êtes comme les chats, vous pensez à vous, à votre bien-être, à vos petites émotions. Je suis sûre que vous ne songez à moi, et ne me plaignez que quand je suis là !
— Peut-on dire? je pense tous les jours à vous. Je vous désire heureuse. J'imagine un prince charmant qui vient vous chercher... Il ne ressemble pas à Lanturlut... Mais je vous jure que je commence à avoir une migraine terrible et que, si vous me laissiez me reposer comme je vous le demande, j'irais tout de suite mieux.
— Est-ce que vous songez à la conclusion qu'en tirerait grand'mère, si elle rentrait !
— Je dirai que je me baisse pour ramasser le dé à coudre. Tenez ! je le pose à l'instant par terre, le dé à coudre. Il sera prêt.
-— Et puis, à force de ne pas entendre le bruit d'une lecture, elle croira que vous ne lisez pas.
— Je réciterai tous les vers que je sais par cœur, sans m'emballer, avec l'air bête de quelqu'un qui les lirait sur le papier.
Il s'avança encore et posa sa tête sur les genoux de Juliette.
— Comme je suis bien ! pensait-il, vraiment je ne peux pas être mieux. Quand je songe à me faire fakir, c'est une telle immobilité qu'il me faudrait. Je suis délicieusement bien ; mais comme ma tête est grosse ! Quand elle est droite sur les épaules, ça passe encore ; mais, comme cela, inclinée de côté et posée, elle me fait l'effet d'être pesante comme une poire monstrueuse et vide comme un boulet
creux. Juliette, par comparaison, aurait les genoux d'une grande poupée... Si je l'aimais, je craindrais de lui paraître ridicule en lui faisant soupeser une caboche pareille... Mais, Dieu merci, je n'aime pas Juliette, je n'aime que ses bras qui sont vraiment des personnes animées, et que j'entrevois maintenant, dans la pénombre des manches ouvertes, et plus brillants que les rayons du jour d'hiver» qui ne les éclaire pas.
— A quoi pensez-vous, Jacques I
— Je pense que j'ai une bien grosse tête, chère amie, pour le peu que j'ai à y mettre. Voulez-vous que je vous récite des poèmes ?
— Oui.
— Verlaine, Baudelaire, ou Samain ?
— Qu'est-ce qu'il a écrit, Baudelaire ?
— Les Fleurs du Mal.
— Ah!
— Eassurez-vous. Ce sont des fleurs de beauté, des confidences, des tendresses, des terreurs...
— La poésie de l'âme ?
— Ah ! et de quelle âme ! la plus profonde, la plus souffrante, la plus traquée.
— Des confidences, disiez- vous? Mon petit Jacques, rappelez-vous tout ce que vous pourrez de Baudelaire.
Il lut en sa mémoire, au hasard, et Juliette, malgré l'atonie volontaire de sa voix, écoutait, extasiée, oublieuse, ces strophes nouvelles pour elle où s'avouait une ardeur, un désespoir et une méditation tellement universels que sa proi^re douleur s'y i)erdait comme une goutte d'eau s'évaporant sur le brasier où on la jette. Après Recueillement, après Le Balcon, après Chant d\Autonine, il dit l'Lnvitation au Voyage, et véritablement il y eut une minute où ni l'un ni l'autre ne sut le lieu de leur présence
humaine... Mais, comme il finissait, la pendule réelle sonna trois heures à leurs oreilles vraies; et la jeune fille, arrachée du sommet d'un rêve sublime par une invisible et féroce main, tomba, tomba de si haut qu'elle eût un instant de folie.
Elle étoufia le cri d'une douleur aiguë. A cette heure, au moment où ressuscitait la magie d'un poète dont tout le sang du cœur avait coulé pour que des hommes, plus tard, en eussent une réA-elation de beauté, sa mère à elle, sa mère, à quelques maisons de là, caressait le jeune amant qu'elle s'était la veille choisi. Elle y prenait du plaisir, elle s'amusait. Et pent-être tenait-elle maintenant, sur ses genoux flétris de femme mûre, nus sous une robe impudique, la tête blonde, légère et jolie du petit viveur frivole... ah! du même geste dont elle, Juliette, accueillait, naïve et distraite, la tête, blonde aussi, de son neurasthénique et chaste ami !... Tiens !...
Et en un sursaut de colère, elle avait pris entre ses deux mains la tête de Jacques et l'avait jetée loin d'elle.
Jacques, interloqué et étourdi, se redressa comme il put et contempla, avec un indicible étonnement, la jeune fille qui le regardait, confuse, hagarde, inconsciente.
— Pardonnez-moi, dit-elle enfin, je suis folle... Je ne sais pas ce que je fais.
— Vous soufl^rez f...
— Ah ! taisez-vous, je ne soufire pas... Personne au monde ne peut savoir... j'ai des mélancolies absurdes qui se résolvent en crises violentes. Ne m'en veuillez point, n'est-ce pas, ami Jacques.
— Moi ? vous en vouloir ! s'indigna t-il, voulant lui prendre les mains, lui dire quelque chose de vraiment fraternel.
Mais elle était toute tendue dans sa volonté de ne rien
dire et de demeurer éternellement seule à connaître quelles Images viles grouillaient dans sou cerveau qu'elle n'aurait voulu rempli que de purs spectacles. Souffrir du mal de vivre et du spleen universel, c'était bien, mais souffrir d'être la fille d'une coureuse, ah ! non! non ! pas même devant Jacques. Le mépris des hommes pour les femmes est si subtil qu'il se glisse dans le cœur des plus ingénus : il n'attend que le semblant d'une occasion. Juliette eût presque de la joie lorsqu'elle entendit le pas de sa grand'mère qui venait vérifier au salon le bon fonctionnement des convenances.
Au premier coup d'oeil, cette respectable dame vit aux deux jeunes gens ce qu'on est convenu d'appeler « des figures pas ordinaires ». Le trouble de Jacques, maintenu parla correction mondaine, n'avait rien que de semblable à celui de la banale migraine, qui tire les traits et plisse le front penché. Mais la figure de Juliette, mille fois plus pâle qu'à l'ordinaire, l'inquiéta :
— Qu'est-ce que tu as, dit-elle, ma petite? Qu'est-ce que c'est I
. — Mais rien, grand'mère.
— Tu es blême comme une morte.
— Mais non, grand'mère, tu exagères. Je suis très émue, c'est vrai, par des vers que vient de me lire Jacques de Meillan. Ils sont tellement beaux!...
— Ah ! vous en faites de belles, vous, avec vos sales bouquins ! cria madame Brémond, en se tournant vers le coupable. Je comprends maintenant bien des choses : Juliette toujours plus sombre, plus taciturne, depuis quelque temps. Elle a la vie la plus heureuse, la plQS paisible, qui se puisse imaginer. Ce sont les lubies que vous lui introduisez dans le jugement, grâce aux vers de vos poètes décadents...
— Grand'mère, intervint Juliette avec énergie, j'ai peut-
être exagéré en mettant sur le compte de la poésie seule un trouble que je ne m'explique pas, et passager d'ailleurs. Mais, quand bien même ce serait vrai, notre ami Jacques a coutume de venir lire parfois des livres que lui seul peut nons faire connaître, et ces livres, je les aime.
— On n'a pas idée d'une folie pareille! grommela la vieille dame. Se faire mal pour du papier imprimé !... Ah ! j'aurais voulu voir, de mon temps, qu'un jeune homme vînt à la maison me réciter des vers incompréhensibles! j'aurais voulu voir comment ma mère l'aurait reçu!... Mais Emilie n'a aucune espèce de sentiment du savoir-vivre. Elle est toujours absente, d'ailleurs. Très bien ! tu veux avoir des étourdissements, ma petite I à ton aise ! Ce n'est plus moi qui te ramasserai. L'ami Jacques me remplacera, si c'est son plaisir que d'affoler de malheureuses jeunes filles. Les sales bouquins ! les sales bouquins !
Elle regagna sa chambre, tout en vaticinant les plus sombres présages sur l'avenir de cette maison désorganisée d'où s'étaient envolés à tout jamais l'esprit de suite, la dignité et les principes.
Demeurée seule avec Jacques, et comme il insistait pour obtenir une parole de confiance, Juliette le supplia de partir, de ne rien lui demander, de ne pas la plaindre, ajoutant qu'elle le re verrait lorsque les circonstances le permettraient, que ce n'était pas utile auparavant.
Il se découragea. Mais sitôt qu'il fut parti, Juliette le regretta, comme le seul être dont la présence tût capable de la réconforter. Elle ne savait plus où se mettre, comment penser : les yeux secs, le corps énervé, l'âme vide. Quand l'beure du dîner sonna, elle la surprit, assise devant sa table à ouvrage, inerte, épuisée, désincarnée, comme une femme que son amant vient de tromper, et qui accepte.
INTEEMEDE
J'en ai vu plusieurs aujourd'hui, répondis-je, parlant des littérateurs. — J'aime ces existences tranquilles. Ils travaillent toujours et pourtant on ne les dérange jamais.
André Gide
En montant son escalier (1), Jacques de Meillan fut surpris d'entendre des cris violents qui lui parurent avoir sa chambre pour lieu d'origine. Il se frappa le front terrifié. C'était son jour de réception pour ses amis littérateurs, et il l'avait oublié. Il grimpa avec la rapidité d'un ascenseur car, en une seconde de vision prophétique, il avait vu ses biens livrés au pillage, sa bibliothèque saccagée, sa tortue écartelée par la malice sans bornes qui caractérise les gens
(i) Cet intermède n'a aucun rapport avec le chapitre précédent, ni non plus d'ailleurs avec le reste de l'action. C'est en quoi il ressemble étrangement à la vie réelle qui n'a pas l'habitude, comme chacun sait, de coordonner les événements du soir avec nos actes du matin. Je l'écris néanmoins, violant ainsi les règles de la composition, parce qu'il révèle tout un côté de la vie de mon ami Jacques de Meillan qu'on n'aurait jamais connu, si on l'avait seulement suivi chez Juliette, chez Mme Morille, ou chez son père. Il faut savoir respecter les formes les moins apparentes de la vérité.
Si donc cet intermède ennuyait trop, il serait facile de le supprimer à la représentation, je veux dire à une lecture à haute voix. D'ailleurs, il est loisible d'étendre ce procédé à chacun des autres chapitres à volonté, mon roman pouvant se lire dans tous les sens, et ne perdre un iota de son charme et de sa haute portée philosophique.
de lettres en province, son cabinet de toilette forcé, ses rasoirs servant à scier du bois, tout un spectacle de désolation et d'épouvante.
Hélas ! quelle que fût sa prestesse, il arrivait trop tard. Quant il ouvrit la porte, il fut accueilli par de joyeuses clameurs, mais personne ne se dérangea pour quitter son occupation du moment.
Maxeuce Eucrate, l'érudit, s'efforçait avec le rasoirsouvenir-de-famille d'encocber la bibliothèque à la hauteur de son crâne afin, disait-il, de mesurer dans quelques mois les progrès rapides de sa croissance. Olivier Laurent, le peintre, ayant à l'aide d'une pin cette ramené Jeannette de dessous le lit, Pavait posée sur le dos, et lui imprimant parfois de légères secousses, étudiait sur sa modeste personne les insondables mystères de la rotation qui entraîne les mondes à travers le chaos. Ludovic d'Hernani, le romancier, ayant tordu d'une main ferme et réduit au minimum le format d'un volume de luxe, en déclamait les plus beaux passages, tandis qu'un à un, tombaient de la plus haute planche de la bibliothèque violée des livres et toujours des livres, s'amoncelant avec lenteur devant Norbert Esmont, le poète, qui, couché à plat- ventre sur le tapis arrachait, à chaque césure, une petite touffe de sa laine.
Jacques de Meillan ne s'emporta point en cris inutiles. Il se contenta d'oflrir à Eucrate un canif à manche de nacre en remplacement du rasoir et un petit lapin de nickel vomissant un centimètre de coton bleu, afin qu'il prît l'exacte mesure de la distance séparant le plancher de l'encoche indicatrice. Il délivra délicatement la tortue, haletante et les yeux tournoyants d'effroi, lui caressa doucement la tête pour la consoler et l'introduisit dans un tiroir dont il garda la clef. Il remit patiemment les livres
dans leurs rayons, et redressa entre les mains de Ludovic d'Hernani le volume tordu. Puis il s'assit, et parla :
— Messieurs, j'avais complètement oublié que c'était aujourd'hui mon jour, de telle sorte que je m'étais attardé. J'avais complètement oublié aussi que nous avions décidé de recevoir pour la première fois ce soir, — après l'avoir tant vu et entendu chez d'autres personnes, — M. Paolo Mercanti, dont les œuvres complètes...
— A bas Paolo Mercanti ! hurla Olivier Laurent. Nous n'en voulons plus. Paolo Mercanti est un fourneau en même temps qu'un homme sans éducation.
— Vous vous trompez, prononça Eucrate avec lenteur en roulant le centimètre de coton bleu, ou tout au moins vous exagérez. C'est un homme qui ne manque pas de tenue. On l'a signalé deux ou trois fois dans des salons où l'on crie.
— D'ailleurs, insista Ludovic d'Hernani, la preuve que ce n'est pas tout à fait un imbécile, c'est qu'il a demandé à être introduit parmi nous.
— Il le sera, dit Esmont, d'une manière surérogatoire et, si j'ose dire, surnuméraire, car nous ne saurions en aucune manière admettre une minute l'idée d'ajouter un membre de plus à notre association. Nous sommes cinq à avoir du génie : il ferait beau voir que Mercanti en eût aussi. S'il en possédait, il serait bon à supprimer.
— Eassurez-vous, conclut l'amphytrion, il n'en a pas. Mais vous ne m'avez pas laissé achever mon discours.
— Nous l'écouterons si vous nous abreuvez, déclara Olivier Laurent qui était monté debout sur une chaise.
— Attendez, dit Jacques.
Il courut aux cuisines et y rencontra Eugénie qui, n'ayant pas d'engagement pour l'après-midi, le passait devant la fenêtre, une bouteille de pétrole sous le nez, et
tenant au vautour, impassible sur son perchoir, des discours pleins d'amertume.
— Coco, tu m'écoutes 1 geignait-elle, tu m 'écoutes, Coco ? je te parle. Je trouve la vie très triste, et cette cuisine très sombre, et les gages que me donne mon patron sont dérisoires et toujours différés.... Je vieillis sans raison, Coco, entre des vaisselles et des torchons, alors que, comme tant d'autres, j'aurais dû utiliser mon brevet supérieur, et devenir une cocotte richement entretenue et prendre l'air dans un huit-ressorts sur le Prado. Car j'ai mon brevet supérieur, mon cher Coco et c'est ce qui t'explique pourquoi je m'exprime avec tant de correction. Mais à quoi me servent ma bonne éducation et les arts d'agrément dont je possède les secrets ? à quoi ? je te le demande. Trouves-tu cela juste î Ah ! je t'assure, mon pauvre Coco, si ce n'était pas pour toi à qui je me suis attachée, il y a des jours où je me ferais sauter la cervelle.
— Que faites-vous là, Eugénie I
— Monsieur Jacques le voit, je respire un peu de pétrole. L'odeur du pétrole m'est infiniment plus agréable que celle de l'opoponax ou du benjoin. Sentez un peu Monsieur Jacques.
— j^on, ma fille, je n'ai pas le temps. Je suis venu pour obtenir que vous nous fassiez du thé.
— Mais je n'ai pas de thé.
— Je le pense bien, et c'est pourquoi je vous confie cette pièce de vingt sous. Vous allez descendre dans la rue et m 'acheter du beurre, du lait, du thé et du sucre : cinq sous de thé, deux sous...
— C'est bon! Monsieur ne va pas m'apprendre mon métier. Je vous arrangerai tout pour dix-sept sous et j'ajouterai même des rôties, et j e me fais forte d'avoir encore de quoi resservir ces Messieurs jeudi prochain, sans nouvelle dépense.
— Eugénie, vous êtes une perle.
— On a vécu, Monsieur Jacques . ..
— Dans un petit quart d'heure, déclara le jeune homme en retrouvant ses amis, dans un petit quart d'heure, vous serez abreuvés. Je reprends donc ma phrase à l'endroit précis où je l'ai laissée : Paolo Mercanti dont les œuvres complètes méritent qu'on y prenne garde. Je vous exhorte donc, Messieurs, à la plus grande modération dans vos paroles lorsque cet écrivain va comparaître devant nous.
— Je l'engage à bien se tenir, gronda Eucrate, en simulant un assaut de boxe terminé par un irrésistible coup de chausson.
— On cite de lui des anecdotes tout à fait désobligeantes.
— Et vraies, vous n'en pouvez douter, mon cher ; vraies comme les principes premiers de la connaissance.
— La sienne, sans doute, qui a vingt ans de plus que lui.
— Et qui paye son loyer.
— Et son tailleur.
— Et quant à son talent...
— N'en parlons pas, voulez-vous f
— Oui, le mieux serait de sourire.
— Mais, le voilà lui-même.
Il entrait en efiet. On le reçut avec enthousiasme.
— Bonjour, cher, dit Eucrate en lui tendant deux doigts.
— Ça va bien, mon vieux I dit îs^orbert Esmont, en s'asseyant au sommet du dossier d'un fauteuil Voltaire.
— î^ous commencions à être impatients de vous voir, remarqua Ludovic d'Hernani avec ingénuité.
— Enfin, vous voilà, c'est l'essentiel, dit Jacques. Vous arrivez à point pour nous faire le plaisir de prendre du thé avec nous.
Seul, Olivier Laurent fut irréductible. C'est à peine s'il daigna s'excuser sur le fait que, debout sur une chaise et les mains derrière le dos, il n'en avait point l'usage.
— D'ailleurs, ajouta-t-il, elles n'ont point l'habitude de serrer les vôtres, pilier d'estaminet, sauvage ivre d'alcool I Je n'ai rien de commun avec vous, et si nous avons passé par la même porte, c'est bien parce qu'il n'y en a point deux. Tout me dégoûte en vous, jusqu'à votre nom, qui est le comble du ridicule. Paolo Mercanti ! on n'a pas idée de se choisir un nom comme ça. Parlez-moi d'Olivier Laurent. Celui là est drôle, il est spirituel, il plaît aux dames et il vous a un fumet de grâce et de distinction.
Mercanti haussa les épaules, habitué à ces fumisteries, mais tous les autres littérateurs goûtaient de secrètes et ineffables joies à entendre leur ami chanter ainsi la juste et l'équitable contre-partie de leurs louanges.
Eugénie entra, soupesant sur un plateau de laque le thé obtenu avec les vingt sous que M. de Meillan avait donnés la veille à son fils.
— Avez-vous fait de nouveaux vers ? s'informa celui-ci avec politesse, en remplissant les tasses.
— Quelques-uns, oui, depuis que je ne vous ai vus, répondit Paolo Mercanti en extrayant de la poche intérieure de son veston une petite liasse de papiers.
— Mes œuvres complètes, continua-t-il avec un sourire.
— La qualité nous dédommagera amplement de la quantité, remarqua Eucrale avec emphase.
— Vous n'en avez pas publié quelques-uns dans une revue de Paris ? s'étonna Norbert Esmont.
— J'en ai envoyé à la Revue Rouge.
— Eh bien I palpita d'Hernani.
— On me les a retournés.
— Les mufles ! s'écria Jacques avec un regard qui conjurait le ciel de foudroyer dans le plus bref délai la direction tout entière de ce criminel établissement.
— Falibois est très intelligent, affirma Esmont, mais il ne sait pas ce qui est beau.
— Je trouve au contraire ce M. Falibois un homme rudement fin, cria Laurent. D'ailleurs, quel est le directeur dément qui aurait accepté les platitudes ronronnantes de cet être vaseux et purulent, qui fait ici l'effet d'un cra^ j)aud pestiféré dans un parterre de bégonias ?
Il y eut un universel soulèvement d'épaules.
— Voulez-vous nous en lire quelques-uns? supplia Ludovic.
— J'en ai très x>eu, très peu... et puis je ne sais pas si...
— Pas de fausse modestie, voyons, dit Eucrate. Vous savez bien que tout ce que vous écrivez est très bien. Pour moi, je me cale dans mon fauteuil et ferme les yeux pour mieux entendre.
— Ce serait si gentil à vous ! pleura Esmont.
— Du moment que vous y tenez tellement...
— Si Paolo Mercanti a l'audace d'ouvrir la bouche, déclara Olivier Laurent, je lui enfonce un tison de fer rouge dans le ventre et je lui retire le foie, la rate et la vésicule biliaire pour les offrir à un cloporte. Qu'il se le dise !... D'abord s'il avait eu la moindre délicatesse, il ne m'aurait pas laissé, interminablement, dans cette posture incommode. Il m'aurait dit : « Mon cher Laurent, mon petit Laurent, au lieu de rester debout sur votre chaise, faitesnous donc le plaisir de vous asseoir et de nous énoncer quelqu'une des opinions gentilles et spirituelles que vous professez sur la littérature. Je ne vous lirai ma tartine qu'après vous avoir écouté. » A quoi j'aurai répondu, avec
infiniment de courtoisie : « A l'instant même, mon doux, mon adorable petit Mercanti, je m'assieds et je vais vous X)arler d'André Gide.
— Et pourquoi d'André Gide...?
— Parce que je ne comprends pas Paludes.
— Et pourquoi ne comprenez-vous pas Paludes ?
— Parce que c'est plein de calembours, et de calembours que je ne comprends pas ?
— Que voulez- vous dire 1
— Tenez, je prends le volume.
— Doucement, dit Jacques, n'abimez pas mon exemplaire.
— Je lis, au petit bonheur : « ... cbemiu bordé d'aristoloches... » Qu'est-ce que c'est que ça, des aristoloches ? Eien de bon, évidemment. D'abord, moi, les aristos, je les déteste, et les loches, ça vous fait glisser quand on marche dessus : ce sont des bêtes répugnantes...
— Finissez, dit Eucrate, vous êtes au-dessous de tout.
— Et puis, voyez un peu cette vulgarité d'expression : aristos au lieu d'aristocrates, et loches au lieu de limaces. Moi, j'aurais mis : « chemin bordé d'aristocrates limaces » ou, plus euphoniquement : « chemin bordé de limaces aristocratiques. » Alors, c'était une pensée tout à fait choisie.
— Olivier, se fâcha Ludovic, si vous ne finissez pas, on vous fera tremper dans un bain de vapeur. Et nous supplions tous M. Paolo Mercanti de nous purifier l'imagination par une lecture de ses beaux vers.
Cependant, le poète avait déplié un de ses petits papiers et il lisait, d'une voix plaintive, traînante, en faisant un sort à chaque virgule :
— Murmures dans la nuit : ...
— Très joli titre, dit Eucrate.
— Je traîne ma douleur, J'ai peur de ma peur.
Ali ! qui viendra sur mon malheur Verser tous les pleurs ?
— Un sapeur ! un sapeur! hurla Olivier Laurent. C'est un sapeur qui viendra verser des pleurs sur vos malheurs.
— Chut! chut!
— A la porte !
— Sur le lac dolent et traînant Des barques glissent sans bruit.
Il y a partout des amants, Des amants innombrablement.
— Oh ! là ! là ! maman ! gémit Olivier en essuyant une larme tactice.
— Chut ! chut !
— C'est indécent!
— Continuez.
— Je suis tout seul Dans le linceul De cette nuit Et dans le vent, Et dans le vent!...
Il y eut une minute de recueillement. Epuisé, le lecteur avait laissé tomber sur ses genoux le manuscrit de son poème et il regardait devant lui, sans doute l'avenir, l'avenir, qui ne lui faisait pas peur. Eépandus par la chambre, écroulés sur les chaises ou à même sur le tapis, la tête comprimée entre leurs paumes pour qu'elle n'éclatât point, les jeunes gens soupiraient comme écrasés par la rafale de l'indiscutable Beauté. Ainsi, dans les promenoirs des grands concerts, quelques personnes écoutent les symphonies de Beethoven.
Le premier, Eiicrate eut la force de sortir de son rêve :
— C'est épatant ! dit-il.
— C'est tout à fait extraordinaire, dit Ludovic.
— Et puis, quelle émotion, insista Jacques, quel charme !... Les rythmes allitérés...
— Évidemment, dit Esmont, mais ça fait un effet !..• On se demande comment c'est cuisiné. Mâtin ! mon cher, vous en avez une technique!
— Si, dit Eucrate, on pourrait analyser. Mais ce serait besogne de pédant. J'aime mieux rester sur ma sensation.
— Avec des mots, reprit Ludovic, avec des mots horriblement simples, arriver à ce...
Son geste pulvérisait l'impondérable ; sa bouche se contractait avec le léger sifflement qui exprime que quelque chose de suprême frôle nos sens trop faibles pour le pleinement percevoir.
— Ce que je donnerais pour bâtir des machines comme ça, moi ! répétait Jacques avec tous les signes d'une sombre et impuissante envie.
— Et vous prétendez, reprit Eucrate, que la Revue rouge...
— Comme je vous le dis...
— Ah ! ah ! ah ! c'est un peu fort. On imprime Merrill, Eegnier, Yerhaëren, Jammes, des poètes de valeur certes, mais enfin dont pas un n'aurait pu coller debout ces trois strophes, et on refuse Murmures dans la Nuit. L'inconscience de tous ces gens-là donne une idée de l'infini.
Le silence se fit de nouveau. Une indignation muette crispait les visages. Jacques de Meillan offrit une seconde fois du thé. Paolo Mercanti avait réintégré ses œuvres complètes dans la poche intérieure de son veston. Il avait
cet air résigné qui transfigure les victimes du Destin lorsqu'elles sont supérieures à ce qui les écrase. 11 crut devoir dire, avec élégance :
— Ce n'est pas la première fois qu'on me refuse mes vers. Ce ne sera point, je pense, la dernière.
— Ah ! tenez ! dit Eucrate, ne parlons plus de tous ces gens-là, voulez- vous ? Nous sommes entre artistes, entre dilettantes. Il y a de ces sujets de conversation qu'un homme d'esprit refuse.
Mais Paolo Mercanti n'avait point le temps de parler d'autre chose. Il lui tardait de faire d'autres visites, d'aller ailleurs enchanter d'autres âmes avec les allitérations de Murmures dans la Nuit. Il s'excusa de quitter sitôt des amis aussi bienveillants, aussi compréhensifs, pour des salons boiu'geois dont le niveau intellectuel... mais ce n'était pas certes son plaisir.
Quand il fut parti, Jacques sembla rêver...
— Il est très gentil, ce garçon...
— Vous voudriez peut-être qu'il fût malfaisant, aussi ! protesta Ludovic.
— Il n'existe pas, dit Eucrate.
— Si c'est tout ce que vous avez à nous proposer en fait de distractions, se plaignit ÎTorbert, nous ne reviendrons plus.
— Et où iriez-vous le jeudi ?
— C'est vrai, approuva Eucrate, où irions-nous le jeudi! Comme l'a dit un personnage de mon plus beau dialogue philosophique : « on a beau vouloir être ailleurs, il faut toujours aller quelque part. » Du reste, je trouve que nous ne nous voyons pas assez souvent. On finit par ne plus savoir à quel mot de la conversation on en était resté, quand on se rencontre. Ainsi, le lundi, vous venez
tous chez moi, le mardi nous allons tous chez Ludovic, le mercredi nous allons tous chez Olivier, le jeudi nous voit tous ici, le vendredi nous allons tous prendre le thé chez Esmont. Le dimanche nous écoutons tous la musique des Concerts Classiques, mais le samedi nous ne savons que faire. Et je ne parle pas des matinées qui sont toutes perdues, sauf de rares exceptions, lorsque nous nous sommes donné rendez-vous rue Saint-Ferréol, pour y voir passer les passants.
— C'est une singulière existence, dit Esmont.
— C'est l'existence d'un sage. Aller voir toujours les mêmes amis, redire les mêmes choses, s'étonner, toujours dans les mêmes termes, d'avoir rencontré les mêmes gens5 se plaindre des mêmes ennuis... Je propose donc, pour resserrer encorç les liens qui nous attachent de fonder un déjeûner hebdomadaire, le samedi précisément, dans un restaurant du Vieux-Port. Moyennant une cotisation minime, je me charge d'arranger la chose dans les meilleures conditions.
— C'est convenu, répondit Ludovic. Le samedi je trouvais la journée furieusement difficile à passer. Maintenant, nous voilà des devoirs fixes pour toute la semaine ; nous n'aurons plus ni responsabilité, ni embarras du choix. Notre vie devient facile... Mais, quand travaillerons-nous ?
— Travailler! dit Jacques avec un rauque gémissement de frayeur, travailler ! Etes- vous fou ?
— Il faut beaucoup de loisirs pour travailler, remarqua Esmont.
— Je n'avais que cet après-dîner du samedi pour écrire mes romans, observa Ludovic d'Hernani. Si je ne l'ai plus, quand les écrirai-jel
— A vos moments perdus, dit Eucrate : le matin, pendant que chauffe l'eau de votre barbe, et lorsque votre
bonne tarde à vous apporter votre chapeau, au moment où vous allez sortir ; l'après-midi, quelques minutes avant votre départ et, s'il vous en reste, quelques autres avant votre repas. La nuit,jene vous le conseille pas. On se laisse entraîner,c'est mauvais pour la santé,et on se couche à des neuf, dix heures du soir. La nuit a été faite aussi noire pour qu'on y dorme.
— Certes! approuva Jacques. Et comme on voudrait que le jour fût une nuit, lui aussi, un peu plus claire seulement, une nuit prolongée !...
— C'est donc convenu, conclut Eucrate en se levant, plus de soucis, plus de vains désirs de travail, mais une sage entente de notre flemme. Je vous donne, dès ce soir, rendez-vous chez Basso, samedi. D'ailleurs, nous nous retrouverons tous demain chez Esmont qui nous lira la pièce en cinq actes, en vers, qu'il a écrite depuis jeudi dernier, en y passant, le sournois, toutes ses nuits.
Il s'en alla, et peu à peu le suivirent Esmont, d'Hernani et Laurent, jusqu'à ce qu'enfin, et de nouveau seul, Jacques se retrouvât devant soi-même, fatigué, ennuyé, l'esprit vide et le cœur en peine.
CHAPITEE yi BAISEES DAÎfS LE SOIR
Oh ! garder à jamais l'heure élue entre toutes. Albert SAMAIN.
Le cœur en peine car, quoi qu'il fît depuis sa première rencontre avec Anne la blonde, — et il s'était bien agité, — qu'il dansât, fumât, écoutât des littérateurs, consolât une jeune fille ou assistât à un déjeûner d'affaires, il ne pensait qu'à une seule chose, ne rêvait, ne désirait qu'une seule chose : revoir la fée de chez Palanquin et Panka. Et quand l'agitation extérieure cessait, le désir retombait plus lourdement sur son cœur avec une morsure plus forte.
Il s'étourdit, alla passer la soirée de ce jeudi en compagnie de son père au Palais de Cristal, où M. de Meillan jugea les équilibristes avec le scepticisme d'un homme qui est depuis bien longtemps revenu des vanités de la barre fixe et des joies du trapèze.
Il aUa le vendredi écouter les cinq actes de la pièce de N^orbert Esmont ; le samedi assista sur le Yieux-Port au déjeûner d'inauguration de leur groupe dont Eucrate avait été nommé président, — et ce déjeûner se prolongeajusqu'à quatre heures — ; le dimanche il s'en fut au Concert Classique entendre les Béatitudes de César Franck ; le lundi on
le signala dans l'appartement d'Eucrate où il prit du café turc et discuta sur l'esthétique de Mallarmé, en compagnie de Ludovic et de Norbert ; le mardi, il rencontra dans le salon de Ludovic son illustre confrère Alphonse Caquet, qui avait découvert que la vie était belle et essayait de le prouver par le drame, le livre, la conférence et l'exemple personnel, et il est à peine besoin de dire qu'il y retrouva N'orbert, Eucrate et Olivier. Mais, malgré tant de diversionSjl'image obsédante d'Anne délicieuse hantait son cerveau, comme une peinture savante et mordante persiste sous les vains badigeons de l'iconoclaste.
Enfin le jour béni, comme tous les autres jours de l'année, se déroula avec toutes ses heures, jusqu'à ce qu'il amenât la suprême, celle où il la vit, elle le rêve et la promesse du bonheur, non plus inattendue et magique, mais annoncée par elle-même, humanisée déjà par le baiser oflferr, proche, désirable, souple, ici.
Ce tut dans le salon de Mme Bombard, rue Saint- Jacques.
On venait de dire beaucoup de mal de beaucoup de femmes charmantes, entre autres de Madame Mazarakis, que Jacques ne connaissait point, Madame Mazarakis, la femme du millionnaire illustre présenté à M. de Meillan par Pampelunos et Micaëlli. On rappelait de cette dame, — et dans toutes autres circonstances Jacques aurait dormi debout, — qu'elle avait eu un© existence des plus mouvementées, que M. Machin et M. Chose, enfin, n'estce pas, ma chère, à quoi bon insister cruellement sur des événements connus de tous î... D'ailleurs, c'était surtout avec M. Système. Et M. Mazarakis restait le meilleur ami de M. Machin, de M. Chose et de M. Système. Mais tout cela, c'est le monde, ma chère, une combinaison diablement louche et dont nous pouvons nous féliciter de ne
point faire partie. A part ces détails, Madame Mazarakis était une femme délicieuse, et aimable, et si accueillante!..
Tou à coup, elle entra... Jacques ne prêta pas la moindre attention au ilux de paroles qui se mit à déborder par le salon, et d'après lesquelles il demeurait bien établi qu'Anne ou Madame Mazarakis étaient une seule et même personne... Cette clière Anne !... Cette bonne Madame Mazarakis !... Il ne put sans doute méconnaître la réalité terrible de cette révélation, il sut, mais cela lui était bien égal. Elle eût été Lucrèce Borgia, Messaline ou Tliéodora, elle était là. Il aurait pu toucher sa robe... Les présentations imminentes allaient lui permettre de baiser une main merveilleusement chérie. Qu'importent les noms des femmes et leur passé révélé à leurs amants amoureux I Elles paraissent.
Mme Mazarakis était une femme du monde accomplie. D'origine vaguement anglaise, mariée à un Grec redouté, elle tenait dans la société marseillaise un rôle officiel d'à uplus digne et brillant qu'elle avait besoin d'une irréprochable façade publique pour masquer les désordres d'une vie privée entièrement soumise au caprice. C'était le caprice qui l'avait entraînée à céder aux instances amoureuses de M. Chose, (dans l'espèce M. de Eappapont) ; c'était le caprice qui, malgré que M. de Eappapont lui suffît à la rigueur lui avait fait trouver aimable le blond et sportif M. Graffigné, (plus communément appelé Machin) ; le caprice qui avait représenté à son imagination toute la saveur d'une intrigue inextricable si elle admettait M. Système à la félicité d'être aimé d'elle, et M. Système, (socialement M. Eeynaldi), avait été admis.
Peu à peu, ces choses s'étaient sues, car MM. Chose, Machin et Système n'avaient point attendu qu'elles fussent vraies pour les révéler. Sitôt probables,il les utilisèrent
— l.'iO —
pour mie légende où leur fatuité avait tout à gagner. Madame Mazarakis supporta avec dandysme le fardeau du mépris public, et son mari fut heureux de se décharger sur ses rivaux d'une partie des soins dont il l'entourait, notamment en ce qui concernait le chapitre toilette, si important dans le budget d'un ménage bourgeois. Ces économies lui permirent de paraître davantage le puissant financier qu'il n'était d'ailleurs point, mais dont il lui sufiSsait d'offrir aux capitalistes et aux courtiers l'image dorée. MM. Chose, Machin et Système, s'étant douté, puis aperçu de leur rôle, voulurent s'esquiver, ainsi qu'ils l'avaient fait nombre de fois dans des circonstances analogues. Mais, précisément à cette époque, M. Mazarakis fréquenta plus assidûment qu'autrefois les salles d'escrime et il y acquit bientôt une adresse remarquable. Madame Mazarakis représenta à MM. Chose, Machin et Système combien il leur eût été maladroit de s'exposer à ce qu'on renseignât un homme si invincible, et ils redevinrent bientdt aussi sérieux financiers qu'ils étaient amants soumis. Quand elle n'eut plus rien à craindre d'eux, elle s'offrit alors, avec la personne de M. Augustin Paillon, la suprême joie de ne point mêler de calculs d'argent aux combinaisons de l'amour et aussi le savoureux piment de relations coupables avec l'homme le plus laid de toute la ville. Cette dernière intrigue demeura d'ailleurs ignorée : sa divulgation ne pouvant être d'aucune utilité au point de vue mondain.
Lorsque Jacques de Meillan pénétra dans l'existence ainsi compliquée de Madame Mazarakis, ce fut à la façon des cailloux lancés dans les mares. Esclave des liens qu'elle s'était elle-même attachés, Anne ne pouvait plus remuer sans en ressentir l'étreinte et sa rage de le comprendre l'aida à se dégoûter de sa conduite. Elle eut horreur du
— i;îi —
vice de Paillon, et des arrangements de MM. Cliose, Macliin et Système. Et, par constraste, l'idée de posséder à elle seule l'âme et les sens d'un amant qui serait un véritable et jenne amoureux lui parut l'unique désir. Elle en devint presque ingénue.
Décidée à succomber dès la scène du baiser.elle n'exigea huit jours d'absence que pour, en se faisant plus lointaine, exciter d'avantage les rêves dont elle était l'objet ; et quand elle revit Jacques, elle posa le sourire de ses yeux sur le bonheur des yeux du jeune homme et lui tendit une main abandonnée comme un corps nu : brûlante, pâle et souple.
Ce qui se dit et ce qui ce passa dès lors dans le salon de Madame Bombard, Jacques n'en eut ni la conscience, ni le souvenir. Il parla, but du thé, remua, sans que l'on pût soupçonner son état de somnambulisme. Toute sou imagination souriait sans rancune aux faits et gestes d'un Jacques de Meillan idéal, invisible à tous et qui, aux côtés de Madame Mazarakis, s'occupait d'elle avec ferveur. Il l'aidait à se déganter, buvait après elle dans sa tasse, caressait ses mains lumineuses et lui chuchotait dans la nuque mille secrets infiniment tendres. Quant à son esprit, il était entièrement tendu vers un seul point : arriver à partir en même temps que Madame Mazarakis. Il combina si bien ses mouvements qu'il y parvint sans éveiller l'attention et put la rejoindre sur un palier, par bonheur fort obscur.
— Pas ici ! dit-elle, effrayée.
Mais il ne l'écouta point et, l'ayant soulevée dans ses bras, il la porta comme une petite fille jusqu'à ce que le rayon d'une lampe, parti de la loge de la concierge, l'avertît qu'il allait dépasser la limite à partir de laquelle les convenances reprenaient leur empire. Il déposa son cher far-
deau et, sagement, descendit à côté d'elle, comme un jeune homme bien élevé a coutume de le faire lorsqu'il escorte une femme du monde sous les yeux d'un portier.
Maie, sitôt la porte coclière refermée, il se retrouvèrent dans l'obscurité déserte de la rue, et Anne elle-même n'eut plus peur... Leurs bras à tous deux s'ouvrirent du même geste spontané, et ils fermèrent les yeux pour que leurs bouclies pussent mieux savourer, en s'épousant, un goût qu'elles avaient ce soir de sel, de nuit et de mystère.
Jacques entraîna 'sa compagne un psu plus loin, dans une encoignure formée par le retrait d'une maison, et, se pressant le long d'elle avec une sorte de frénésie, la caressait d'une caresse sans mains, où le corps seul, tendu contre le corps aimé, vibrait du bonheur joyeux de tous ses atomes : des joues en feu brûlant les joues de pourpre aux jambes devinant les jambes à travers les étoffes, de la poitrine battante repoussée par les seins offerts aux pointes des genoux magnétisant les genoux. Etreinte hiératique, longue, muette, forcenée ?
— Anne, je vous aime, dit Jacques lorsqu'il put parler. Je vous aime et je vous veux. Nous ne pouvons pas nous embrasser ainsi, comme des mendiants qui n'ont pas de maison. Il faut...
— Oui, dit-elle. Je veux bien.
— Oh ! Quand ? Mon amour, quand veux-tu ?
— Quand tu voudras I
— Ah ! que je t'aime !... Mais, où irons-nous ? Ecoute, je vais chercher... Je trouverai... 11 nous serait facile d'accepter n'importe quoi, une chambre banale... Mais je ne veux pas de chambre banale pour un tel amour... Je voudrais... Je voudrais un endroit de l'univers qui n'ait servi qu'à nous, où personne avant nous n'ait eu l'audace de traîner un amour inférieur, un amour de tout le monde.
Ces nuances étaient assez indifférentes à Madame Mazarakis, mais elle fut flattée que Jacques la vénérât ainsi.
— Je vivais seul et sans aventures, reprit le jeune homme, je n'avais donc pas besoin d'un refuge pour l'amour. Tu es la première femme que j'aie aimée : j'ai peur que tu ne comprennes jamais à quel point.
— Oh î si, protesta-t-elle, je comprends bien. ... Mais elle n'avait pas compris du tout.
— Je vais chercher. Sitôt que j'aurai trouvé, je te le dirai... Au fait, comment t'avertir ?
— Ecris chez moi, simplement. Il n'y a aucun danger.
— Te reverrai-je, auparavant ?
— ISTou. Ce serait imprudent. J'aime mieux aussi te faire attendre. Tu te hâteras d'avantage. Adieu !
— Oh ! non,pas encore ! Eeste encore quelques instants, mon amour, ma merveille. Ecoute !... Je ne te vois presque pas, mais je te devine dans l'ombre, et j'ai tellement envie de ne plus te quitter qu'après t'avoir une fois suprême touchée, je voudrais disparaître, m'évanouir, n'être plus rien. Je tiens ta main, c'est extraordinaire, c'est inconcevable... Tu ne comprends pas cela. Çat'est bien égal ?
— Tais-toi ! Adieu !
— Non, non, pas adieu. Je te dis : au revoir, à tout à l'heure. Le reste du temps ne compte pas.
— Tais-toi, reprit-elle, écoute-moi à ton tour. Ton amour à la fin me brûle et je t'attends. Les gens m'ennuient... Tu es tout nouveau... IN'ous nous aimerons bien... Nous nous aimerons bien !
Elle l'embrassa avec une sorte de fureur bizarie et disparut, si vite, si vite, qu'on eût dit la fin d'un enchantement.
Au fond du bonheur de Jacques une tristesse indistincet s'agitait. Sa joie était sensible et sensuelle, enivrante
et présente, il la connaissait. Ce n'était déjà plus cette alacrité divine qu'un rêve exalte et soulève. Et cependant...
— Allons, ne creusons pas troj), se répétait-il presque tout haut, en retournant chez lui, quelques rues plus loin. Il vaut mieux que ce soit ainsi. Le bonheur immédiat et tangible est plus humain que la songerie énervante où je vivais... Je n'aurais pu supporter longtemps cet état épuisant. J'aime mieux cela : cette joie à ma taille, et cette femme, — puisque c'est une femme maintenant, — cette femme que j'aime et qu'avec ces deux mains-là j'ai touchée, dont j'ai senti battre le sang, dont j'ai vu les yeux bleus s'assombrir de plaisir jusqu'à la nuance du ciel nocturne au dessus d'elle, que j'ai tenue, et qui m'a i)arlé de sa bouche réelle : une femme ! Une femme ! Ah ! demain je penserai aux détails...
Une femme !
CHAPITEE YII LA PIEEEE PHILOSOPHALE
Fig : Chose précieuse, mais impossible à trouver
LACHATRE : Dictionnaire universel, page I.035
Demain arriva, et avec lui l'écliéance des déterminations sérieuses.
Car, si l'amour est un sentiment universel, commun à tous les êtres, les façons de le satisfaire sont soumises à des exigences d'une complication infinie. Jacques s'en aperçut bien lorsque, réveillé beaucoup plus tôt que d'habitude, il se posa cette question : « Comment trouverais-je l'argent nécessaire à louer une chambre en ville ? »
Hélas ! hélas encore ! avoir goûté les ivresses les plus hautes permises aux enfants des hommes, et se dire : « Où trouver l'argent d'une chambre ?.. » Quelle terrible contradiction dans les pensées ! Et comme il faut avoir vieilli pour n'en plus souffrir î
Ce qu'il y a de pire dans ces questions, c'est que leur existence ne suppose pas nécessairement leur réponse. C'est pourquoi Jacques de Meillan, après y avoir longtemps réfléchi était aussi avancé qu'à la première minute. En principe, un jeune homme pauvre ne devrait jamais devenir amoureux, à moins que ce ne fût d'une jeune fille riche, qui s'éprît mystérieusement de lui, et lui offrît une dot de Golcon-
de dans sa corbeille de noces. Ceci soit dit en passant, par manière de conseil à nos lils, quand ils auront vingt ans.
De l'argent ? Où trouver de l'argent ? Mille réponses diverses tournoyaient dans sa tête, concluant toutes à la sinistre négative, en même temps qu'elles exprimaient les derniers postulats de la Sagesse : >à
— On ne tond pas plus sur le crâne d'un vautour que sur la carapace d'une tortue ;
— On peut bien pour vingt-cinq sous acheter un superbe carnet de chèques, mais à quoi sert de posséder un carnet de chèques, si on n'a pas de compte à la Banque ?
— Un sou et un sou font deux sous, mais rien et pas d'argent, ensemble ratisses, ne font pas l'ombre d'un centime ;
— Il y a bien le frac de l'oncle Adolphe, mais on n'en donnerait pas cinq francs au Mont-de-Piété ;
— Il y a bien ma montre d'or, mais elle est sacrée. Quand une montre est engagée, d'ailleurs, on ne sait jamais quand elle se libérera ;]
— Si tu avais mis de côté tout l'argent qu'on t'a donné depuis ta naissance, aulieu de le gaspiller en achats deberlingots, de livres et de cravates, ou de le reprêter inconsidérément à ton père, tu pourrais très bien avoir un petit appartement au mois, avec une antichambre, et toutes les commodités du luxe contemporain ;
— Eugénie, possède certes, quelques économies, mais c'est toujours une déchéance pour le maître que de devoir au domestique. Et puis, ces gens-là n'ont que trop de tendances à la familiarité.
— De l'argent f... Ah ! mais je vais en demander à mon père. La mine d'alcool du Caucase peut bien servir à quelque chose.
M. de Meillan, malheureusement, ne fut pas seul à table
avec son fils. Il avait amené avec lui M. Cabillaud, de telle sorte qu'une conversation devenait impossible siu? le sujet qui occupait Jacques.
M. Cabillaud était légèrement plus fatigué que la veille. Loin d'avoir réussi sa négociation auprès du monsieur qui lui devait quatre francs sur sa commission de crevettes d'Algérie, il n'avait recueilli que déboires, tristesses et déceptions. Il avait tout à fait l'air, réintégrant ainsi le logis de M. de Meillan, du pigeon volage de la fable, qui a eu tort d'abandonner le nid natal. Ali ! qu'il eût été meilleur de ne ie jamais quitter !
Ses premières i^aroles, du reste, ne permirent aucun doute sur les dispositions de son âme. Il se plaignit de l'état de ses jambes, laissant entendre de manière irréfutable qu'un jour viendrait où, ayant monté les étages d'un ami, il lui serait peut-être impossible soudain de les redescendre, et qu'alors...
— Alors tu ne bougeras plus,... conclut brusquement M. de Meillan.
Hé ! lié ! je le crains, répliqua M. Cabillaud avec un
éloquent mouvement de la tête et des sourcils relevés.
Il y eut un silence. M. de Meillan chercliait à s'habituer à des images domestiques, représentant M. Cabillaud infirme, et devenu son liôte perpétuel, et M. Cabillaud, connaissant de longue date les mystères du mécanisme cérébral, en laissa jouer, à coup sûr, les rouages.
— Eh bren ! mon pauvre vieux 1 dit enfin M. de Meillan.
— Xe m'en parle pas! répondit M. Cabillaud avec simplicité.
Et ce fut tout. Le repas s'acheva dans une morne somnolence, personne ne faisant le moindre effort pour s'intéresser aux affaires de son voisin, chacun suivant éperdu-
ment le chemin de ses pensées, jusqu'à l'extrême horizon de l'avenir. On sait où cela mène- Le vautour lit bien une tentative pour pénétrer dans la salle à manger, mais, dès qu'il le vit, son maître le repoussa cruellement.
— Eugénie, dit-il, qu'est-ce qu'on a collé autour de la tête de cette sale bête ?
— Monsieur, c'est un jjetit cataplasme de mie de pain que je lui ai attaché avec un bandage, parce que ce pauvre Coco s'est brûlé la joue, l'autre matin, en tombant sur le coin du fourneau.
— Vous êtes folle, ma fille î Un cataplasme snr la tête, pour faire monter le sang !... J'aurais compris un bain de moutarde, mais pas trop chaud, de manière à ne pas décoller la peau des pattes...
Et M. de Meillan se lança dans des considérations à perte de vue sur les vautours, leurs maladies, les bains de moutarde, la médecine en général et, d'une façon plus universelle, les malheurs innombrables qui sont notre lot, dès que nous ouvrons les yeux au spectacle de ce monde incomi3réhensible .
Au dessert, M. Cabillaud demanda s'il n'encombrerait personne en demeurant chez ses amis jusqu'à quatre heures, moment où il lui faudrait descendre pour aller à un rendez-vous avec un monsieur très bien, mais qui, depuis dix-sept jours, et sans que rien expliquât sa conduite, lui faisait faux bond. On l'assura du plaisir qu'on aurait à le garder le plus longtemps possible, on lui donna quelques journaux et Jacques, ayant averti son père qu'il avait à lui parler, le suivit dans son cabinet ;de travail.
Le cabinet de travail de M. de Meillan, image fidèle de son âme de dilettante,témoignage des préoccupations successives de sa vie, était une petite pièce rectangulaire où
deux fenêtres sans rideaux versaient le jour crû et x>âle qu'affectionnent Jes gens d'affaires. Une magnifique bibliothèque en noyer sculpté contenait une collection de Manuels Roret, des relations de voyages, quelques romans de 3iéry, de 3Ioinaux et de Dumas, divers atlas et un amas confus de pierres : échantillons de quartz et de micas, morceaux de silex et boules de phosphates, blocs de houille et éclats de marbre, galets, plâtras, morceaux de monuments, enfin une parcelle de tout ce qu'on peut arracher avec la pioche, la pelle ou les ongles du sol nourricier de la Terre, notre mère à tous. Au mur, derrière son fauteuil de cuir, se déroulait une carte d'Araucanie-Patagonie, dessinée par le maître lui-même, alors qu'il avait cru aux destinées brillantes d'Orélie- Achille Premier, le second roi de ce beau pays, et qu'il avait été nommé par lui ministre de l'intérieur et géographe attitré de la cour. En face, sur le mur opposé, s'entrecroisaient quelques armes : un vieux fleuret de prévôt d'escrime, le poignard péruvien trouvé dans la tombe d'un Inca et qui servait à découper les beef steaks au beurre d'anchois lorsqu'ils étaient trop durs, un eustache de treize sous, et un sabre d'officier bavarois, souvenir de la guerre de 1870. Sur le biu'eau luimême s'entassaient mille objets: des cailloux et des minerais, encore et toujours, le modèle B. du verrou automatique, qui servait de presse-papiers, des piles croulantes de dossiers, une boîte à poudre de chasse où était figuré ce cartouche : « Poudre de l'oncle Adolphe, attention !...», des pipes, des porte-plumes, un pot à tabac en argile crue modelée par M. de Meillan: tout cela submergé d'une fine poussière et tenant tellement de place qu'il en restait à peine assez pour écrire, en élevant le coude, de toutes petites lettres sur un semblant de sous-main..
C'était là que M. de Meillan vivait, pensait, rêvait. Son
univers, forgé par un idéalisme absolu, n'admettait d'autres moyens et d'autres buts que le papier, les chiffres, les combinaisons, les épures. Il y passait tout le temps qu'il pouvait dérober aux rendez-vous oiseux, à la Bourse et aux voyages. Cest là qu'il avait créé sa mine d'alcool.
— AssiedS'toi, dit-il à Jacques, lorsqu'il fut seul avec lui. Je suis très occupé, j'ai une lettre à écrire et onze à recopier au copie de lettres. Tu n'as qu'à nie parler, je t'écoute, tout en travaillant.
— Papa, dit Jacques, dédaignant avec courage tous subterfuges et tous détours, papa, jai besoin d'argent.
M. de Meillan releva la tête. Il ne comprenait x)as.
— Tu dis ? interrogea-t-il, doutant de ses oreilles.
— Je dis que j'ai besoin d'argent.
— Tu as besoin d'argent ! tu as besoin d'argent? je t'en ai- donné mercredi dernier...
— C'est exact. Tu m'as offert vingt sous en regrettant que ce ne fût pas un louis, et depuis il m'a fallu faire faire du thé à mes amis, et ça m'a coûté dix-sept sous.
— Eh bien! mais, je ne t'ai pas dit de faire du thé pour tes amis... Tu as le droit de gaspiller ton argent comme tu le veux, mais il ne faut pas te plaindre d'en manquer.
— Est-ce que tu te moqués de moi ?
— Mon enfant, sache que je ne me moque du monde qu'à la dernière extrémité... Je suis sérieux... Ma vie est là pour le prouver.
— Sérieux ?... Tu es le même homme qui parlait hier de millions, d'usines, de châteaux, de luxe ?
— J'en ai parlé pour l'avenir... Demain et aujourd'hui sont étrangement différents, mon cher petit...
— Bref, tu ne veux rien me donner ?
•— Mais, sapristi, que te faut-il de plus ? Tu as tout ici a
discrétiou et à crédit: tu manges, tu bois, tu dors à crédit, tu as un tailleur, un libraire, une blancliisseuse à crédit. L'existence que tu mènes ciiez ton père, dans un appartement qui coûte fichtre bien mille francs par an, te suppose un capital de cent mille francs, placés à trois pour cent, j'en ai fait le calcul détaillé. Tu m'entends, les chiffres sont là : tu vis sur un capital de cent mille francs. O'est-à-dire que c'est tout bonnement prodigieux... J'ose même ajouter que cette combinaison est extrêmement avantageuse pour toi car, ce capital étant fictif et illusoire, tu ne peux point l'aliéner, comme tu ne saurais manquer de le faire, si la Providence t'avait joué le mauvais tour de te laisser venir au monde avec cette fortune entre tes mains imprudentes.
— Ce point de vue est indiscutable, mais il n'en est pas moins vrai qu'il ne me reste exactement que trois sous pour attendre... Dieu sait jusqu'à quand. Tu avoueras que c'est difficile.
— Ah ! il est évident, concéda M. de Meillau, qu'on ne peut pas aller bien loin avec cette somme. J'en sais quelque chose, moi qui me suis vu souvent dans des passes aussi impraticables... Et combien avais-tu l'idée de me demander lorsque tu as i^énétré dans ce bureau ?
— J'avais pensé qu'avec cinq louis..
M. de Meillan bondit avec un cri rauque qu'entendirent à toutes les extrémités de l'appartement M. Cabillaud, Eugénie, le vautour et la tortue :
— - Cinq louis I... Tu voulais... Tu... Ah !... Cinq louis !... Mon fils est devenu fou !
Et, désespéré de ce désastre qui le frappait dans ses plus chères affections, il se livra avec une rage muette à des occupations absolument machinales : il glissa son copie de lettres sous la plaque de tôle, tourna la roue de la mé-
canique et s'assit mélaucoliquement sur l'appareil, afiu de comprimer davantage le papier.
— îfon, je ne suis x>as iou, reprit Jacques, j'ai besoin de cinq louis et ce n'est pas étonnant. A mon âge, mes camarades dépensent autrement d'argent. C'est même ridicule et gênant que tu me forces, après de longues patiences, à te les demander... Tu as des frais et des charges que je ne discute pas, des prêts à des amis et de notes de café qui s'élèvent à des sommes très importantes : mais tu ne songerais jamais à me faire passer avant tout cela, et simplement parce que je ne réclame jamais rien, que je vis retiré dans ma cliambre avec une tortue qui mange une demi-salade par an. Ce n'est pas très cliic, tu devrais le comprendre.
— Mon cher enfant, tu t'égares, tu ne sais plus ce que tu dis. Voilà maintenant que tu te mets à passer en revue les faits et gestes de ton père, tu épluches son budget, tu lui reproches les misérables roues de charrette qu'il offre à quelques amis crève-la-faim, tu te mêles en un mot de ce qui ne te regarde pas, toi qui es d'habitude si discret, si bien élevé, si homme du monde î Ma parole, je ne te reconnais plus... Je te pardonne cependant, d'abord parce que tu es mon fils, ensuite parce que tu es démoralisé par ta précoce rancune envers l'existence, Texisteuce qui pourtant ne t'a réservé jusqu'ici que le miel et le sucre, tandis que moi, ton pauvre père, j'en dévore tout le fiel. Ah ! la Providence me prépare une vieillesse bien triste, entre l'ingratitude et la révolte de tous les miens... Du reste, mes petits amis, il ne faudrait pas croire que vous aurez raison de moi par des moyens pareils... Quand je sentirai que je deviens à charge à tout le monde, je disparaîtrai sans laisser d'adresse.
— Bref, tu me refuses cent francs ?...
— Avoir, jour et nuit, tourné la meule comme un che-
val aveugle clans un moulin, pour que la bonne farine soit mangée par un tas de mufles qui me donnent des coups de pied par derrière, être arrivé à mon âge pour qu'un petit galopin, que je sustente et que j'habille, me reproche l'apéritif que je suis obligé de prendre dans un café en y attendant les hommes d'affaires qui doivent m'enrichir, et l'enrichir par le fait même... ah ! c'est dur !..^ Mais, petit sot que tu es!... tiens, j'ai pitié de toi. Cent francs !... Attends seulement quinze jours, que j'aie signé mon contrat avec Mazarakis et le prince Popototoff, le propriétaire de la mine d'alcool du Caucase, et ce n'est pas cent francs que je te donnerai, mais un joli carnet de chèques, avec un crédit de trois mille francs. C'est ça qui est chic, mon j)etit. Au lieu d'avoir les poches chargées de billon, tu entres dans un magasin, tu achètes ce que tu veux et, au moment de payer, tu détaches un chèque. Je suppose que tu ne te plaindras pas. Trois mille francs !... Et tu me feras le plaisir de donner cette redingote à un I)auvre et de te commander chez un tailleur de la Cannebière un complet à la dernière mode. Je ne veux pas que mon flls ait l'air d'un ramasseur de mégots, même chez lui... Du reste, en général, tout va changer ici : tu dois comprendre que j'en ai assez d'avoir toujours devant les yeux, lorsque je les relève, ce vieux sabre bavarois sur ce papier de tenture dont Eugénie ne voudrait pas pour sa chambre... Je paierai aussi les mois arriérés d'Eugénie, et la note de cette sombre brute de tailleur, à qui je redois un gilet blanc depuis l'année de l'Exposition, celle de quatre-^'ingt neuf; tu sais bien, Barboto. Il est encore revenu ce matin. L'obstination de cet homme m'effraie... — Alors, vraiment, demanda Jacques, à qui le désir de croire donnait toutes les illusions, tu me donneras un carnet de trois mille francs dans quinze jours!
— Mais bien avant, si l'affaire est finie, répondit M. de Meillan dans un sourire ineffable. En disant quinze jours, je fixe le délai le plus long.
— C'est très beau, très beau... Mais j'aurais préféré cent francs ce soir, et renoncer à tous mes droits sur l'avenir.
— Yoilà justement qui est tout à fait impossible ! Aujourd'hui, vois-tu, quand bien môme l'encaisseur de la Ban(j[ue, suivi de tous les recors de Marseille, viendrait me menacer, un centime, je dis un centime, ne sortirait pas de cette maison. Et pour cause...
M. de Meillan ouvrit un tiroir, en retira une boîte de carton pleine de sous et la renversa sur la table :
— Voilà ! dit-il. C'est clair... Aux temps heureux oii la monnaie de billon de l'Italie, de la Grèce, de la Eépublique Argentine, du Pape et de l'Angleterre avait cours dans cette noble cité, j'aurais pu retirer quatre francs de cette collection. Aujourd'hui je ne i)ourrais l'utiliser que sur les balances automatiques. Je te laisse le soin de conclure s'il m'est possible de te donner cent francs ce soir.
— Et toi-même, comment vas-tu ?...
— D'ici la signature du traité?... Ah!... Dieu y pourvoira,... comme dit ma chère cousine Léonie, lorsqu'on lui parle de la déconfiture d'un de ses parents.
— Eh bien ! papa, il ne me reste qu'à me retirer, et à te souhaiter bonne chance.
— Mon pauvre petit Jacques, je suis navré d'être obligé de te refuser ce que tu me demandes. A ton âge, c'est bien dur d'être privé d'argent de poche, surtout quand on a, comme dans notre famille, des goûts de confortable et de vie à grandes guides... Si seulement cette satanée basoche n'avait pas mis l'embargo sur le petit héritage de ta tante, on aurait pu demander une avance, l'arriéré des
coupons seulement... Mais pas de danger avec les dispositions saugrenues qu'avait prises cette vieille gredine... que le bon Dieu l'ait en sa sainte et digne garde !
— Mais, sois tranquille, reprit M. de Meillan après un silence cliargé de pensées, tout cela ne durera pas aussi longtemps que les contributions !...
Et, sur cette parole d'espoir, le père congédia son fils et, demeuré seul, se remit à tourner la manivelle de son copie de lettres, tandis que sa rêverie, laissant au-dessous d'elle ce mouvement quasi-réflexe, planait dans une atmosphère de projets grandioses.
Jacques, qui avait demandé cent francs pour en obtenir cinquante, n'avait tout de même pas prévu un échec aussi complet de tous ses i)lans. La gaieté et l'exubérance de son père depuis quelques jours lui avaient donné le change sur l'état momentané de sa fortune. Il avait cru que la source d'alcool, avant de couler réellement dans le Caucase, aurait rempli la caisse familiale d'un Pactole anticipé. Ce refus le laissa sans force, sans pensée, et l'image même d'Anne Mazarakis disparaissait en un tourbillon incohérent, informe, absurde, entraînant dans la giration d'une migraine commençante des carnets de chèques, des napoléons, des sous du Pape, des notes de tailleur, des protêts, des papiers timbrés de toutes couleurs : depuis le blanc qui sert aux transactions privées, jusqu'au bleu de sombre azur qui s'abat en pluie sur les tables des pauvres gens. S
— Anne ! Anne ! que devenez-vous parmi tant de piètres besoins et de mesquines nécessités ? L'argent ! les sous ! les billets de banque ! Ah ! Seigueur ! où sont les jardins de votre Eden ?...
Monsieur Cabillaud, ayant déjà lu tous les journaux du jour, s'apprêtait à en recommencer la lecture, quand Jacques, traînant jusqu'à la salle à manger son désœuvrement et sa tristesse, l'y rencontra, en le heurtant presque.
— Eh bien ? demanda M. Cabillaud.
— Eh bien! rien ! je m'ennuie, répondit Jacques.
— Yeux-tu faire une partie d'échecs f
— Une douzaine, si vous voulez.
— Commençons.
Et Jacques, ayant été chercher la boîte, installa les figures de buis sur un guéridon dont la marqueterie au centre figurait les soixante-quatre cases d'un échiquier. Ils jouèrent. M. Cabillaud avança prudemment la ligne entière de ses pions, afin de dégager celle des pièces importantes et, remarquant que son adversaire, indécis, diri. geait au hasard sa partie, laissant traîner sans protection les cavaliers aux yeux de têtes d'épingles et avançant d'une manière absurde la reine audacieuse, il crut devoir observer :
— Ça ne va pas, aujourd'hui .. Si je voulais faire le gambit de la dame, j'arriverais à l'échec en quatre coups.
— Faites le gambit de la dame, ça m'est égal.
— Comment ? toi, un vieux routier, ça te serait égal de te laisser faire mat avec deux pièces prises seulement f Tu as quelque chose.
— Non, au contraire, je n'ai rien... Mais là ! ce qui s'appelle rien... A ijropos, croyez-vous que mon père puisse me donner trois mille francs dans quinze jours ?
— Trois mille francs dans quinze jours I es- tu fou ?
— Il me les a promis sur la mine d'alcool.
— Ah ! mon Dieu ! la mine ! Plutôt que d'admettre la mine d'alcool de ton père, je préférerais, vois-tu, douter de l'existence du Caucase...
— Pourtant...
— Oui, oui, je sais, le syndicat Popototoff, Mazarakiset Compagnie. Mais Popototoff ne signe jamais ses lettres qu'à la machine à écrire, et Mazarakis est le dernier des aigrefins, à cheval entre la Cour d'assises et l'affichage au Cercle... Ton père a une imagination extrêmement fertile. Il a vu la mine d'alcool : il ira jusqu'au bout; il est capable de fonder une usine, un entrepôt et une cité ouvrière tout autour, avant de s'apercevoir qu'il s'était trompé... Si tu comptes là-dessus pour faire la fête... Attention à la tour du roi ! tu la manœuvres en dépit du sens commun.
. — C'est assez dire que je ne trouverai jamais cinq louis cette semaine...
— Si je connaissais, soupira M. Cabillaud, un endroit du monde où rencontrer un homme qui me donnerait cinq louis, je ne serais pas ici.
— J'ai absolument besoin, pour des affaires qui me sont personnelles, de cette somme avant très peu de temps. Il faut que je la trouve.
— Combien souvent me suis-je dit la même chose pour des affaires qui m'étaient à chaque fois plus personnelles que la précédente ! Et cependant, tu vois, je vis... A la longue, on se fait une raison. ,
— Je ferais plutôt une folie.
— Tu aurais tort, dit M. Cabillaud. C'est étonnant, vois-tu, combien l'on peut réduire son budget au fur et à mesure que l'on acquiert le sens de la réalité. Ainsi, vois Paillon. C'est un garçon assez médiocre d'intelligence et d'esprit, et d'une instruction plutôt sommaire. Comme médecin, je ne lui confierais pas un durillon, de peur qu'il ne me le transformât en abcès inguérissable. Eh bien ! considère comment il vit. Il a su s'arranger pour dormir et prendre ses rejjas chez sa cousine, en la payant
en menues consultations, il fait durer trois ans ses vêtements, grâce à la brosse et aux extenseurs et en évitant de sortir quand il pleut. Avec quatre sous de benzine pour nettoyer sa cravate blancbe, je crois qu'il se tire d'affaire. Il se rase lui-même et, de mémoire d'homme, on ne l'a vu donner un pourboire à un garçon de café. Quant aux femmes, non seulement elles ne lui coûtent rien, mais encore il a toujours évité la désillusionnante et dispendieuse cbambie garnie, en les recevant cliez lui quand sa cousine est absente, ou chez elles lorsqu'il les a cboisies épouses d'employés assidus ou de voyageurs.
— Il a pu éviter les chambres garnies !...
— Oui, mais Paillon est un exemple rare et difficile à suivre... La chambre garnie est l'écueil de l'amour et l'horreur de tous les gens qui, comme nous, aiment que tout s'achève aisément de ce qui a commencé bien. On aime une femme, elle vous aime : du jour où il est décidé qu'on s'appartiendra, on appartient en réalité aux logeuses, aux concierges, à toute une racaille de gens sinistres qui vous cèdent, après de longues tergiversations, des boîtes infectes et surchauffées dont on n'ose pas se plaindre puisqu'on n'a pas officiellement le droit d'y entrer, et où l'on paie bien cher le droit d'être coupable... Si j'ai un conseil à te donner, évite, évite les chambres garnies... Tout cela pour en revenir à cet heureux coquin de Paillon qui est un déchard et un homme indélicat, mais qui sait merveilleusement se conduire. Paillon est un sage.
. — J'aurais plutôt crû, à vous voir, que c'est vous qui étiez un sage.
— Ah ! mon pauvre ami... Un sage, oui... en paroles. Mon expérience est parfaite, et je me suis formé sur toutes choses des opinions mûres et prudentes, dont j'aime à taire profiter mes amis, vieux ou jeunes... Mais, pour mon
compte, je vais un peu au hasard, je tergiverse, je flotte. Au fond, je suis un sentimental, toujours dupe de sou cœur et des impulsions de son imagination. Je détruirai l'équilibre du budget de toute ma semaine pour m'olFrir une tasse de café turc, parce que, en passant devant l'établissement du même nom, je n'aurai pas su résister à l'odeur adorable du moka. Et ainsi de suite pour les cigares, les femmes, les repas, qui ont mené ma santé où tu la vois, mais que je ne regrette point d'avoir goûtés, dans leur saison... Il faut savoir se maintenir au-dessus du remords, et courageusement supporter les maux qui soldent nos passions... Et cela n'empêclie pas notre raison de juger, du haut de sa tour, et avec la dernière sévérité, les enfantillages de nos instincts... Echec!
M. Cabillaud avait la manie de philosopher, et de tirer des moindres défaillances de sa conduite un enseignement moral. Quand il parlait, Jacques l'écoutait avec plaisir et sa pensée, peu à peu soustraite à l'influence des soucis quotidiens, s'élevait, en s'engourdissant, jusqu'aux sommets lointains où règne l'atmosphère opiacée de la spéculation abstraite : nébuleuse et indéfiuie.
— Echec ! reprit M. Cabillaud. Mais c'est une alerte sans importance : tu n'as qu'à couvrir avec le fou... Je parlais de nos instincts. Ah ! nos instincts... Voilà encore un problème qui égare le penseur... Ils sont là, tout au fond de nous, ils guident les premiers pas de notre enfance, à un ' âge où la raison toute seule nous serait aussi utile qu'une paire de souliers à un singe, et sitôt que nous sommes devenus grands, voilà que nous nous rebiffons contre eux, que nous les étouffons, que nous les traînons plus bas que terre... Nous ne savons qu'inventer pour les déprécier. C'est d'une ingratitude monstrueuse... Les instincts, mais ce sont les courtiers de l'idéal ; seulement,
comme ils sont mal peignés et se présentent en dépit des convenances, on se liâte de les éconduire lorsqu'on a conclu l'affaire. J'estime qu'un homme qui saurait respecter en ses instincts ses éducateurs vénérables et primordiaux serait un homme vraiment noble ; mais va-t-en voir s'ils viennent, les surhommes, avec les morales, les religions? la nuée des empêcheurs de danser en rond!... Je te prends ie cavalier du roi, tu l'avais poussé trop loin.
— Vous ne voulez tout de même pas qu'on aille tout nus par les rues ? dit Jacques, qui ne s'écartela point les méninges pour trouver une objection plus neuve.
— Si les rues n'étaient pas si froides, ce serait une sérieuse économie. Mais ce n'est point la question... JS'os instincts nous ont été donnés par Dieu (on ne peut pas soutenir le contraire), pêle-mêle avec nos autres facultés et toutes nos tares i)hysiques. « Débrouille-toi avec tout çà, mon bonhomme». Voilà ce que l'Eternel a dû dire à Adam après l'avoir mis sur pieds, en termes plus nobles, naturellement. Et on viendrait me soutenir qu'il exigerait de nous des efforts anormaux et une impossible conformité de nos actes avec une loi morale d'ailleurs inventée par Kant, très longtemps après, et sans autorisation préalable... Non, vois-tu, j'aime mieux rire. Le bon Dieu (j'y crois comme si je l'avais vu), le bon Dieu est bien au-dessus de ces petites distinctions. J'imagine qu'il doit avoir un certain sourire lorsqu'il nous contemple, superposés dans nos boîtes à cinq étages, et grouillant, mais avec prétention, comme des crabes dans une terrine, en attendant la bouillabaisse.
— lîfous voilà bien loin de nos petites affaires...
— Ah! tant mieux !... J'aime cela, j'aime nager en pleine métaphysique et oublier ainsi les misérables et mesquines négociations qui m'aident à maintenir ma mes-
quine et misérable existence... Si je ne me trompe, tu parlais tout à l'heure de trouver à emprunter cent francs...
— Oui, et j'allais même y revenir, car la conversation nous a entraînés, je ne sais comment, à nous occuper de Paillon, des instincts, de Dieu et de l'iiumanité, et...
— Et tu aimerais mieux faire la connaissance d'un usurier...
— Vous l'avez dit.
— Ah! ah ! je devine les pensées, j'ai l'habitude des âmes... Mais tu n'es pas sans avoir appris, mon cher Jacques, que l'usurier est au jeune homme ce que la pieuvre est à l'imprudent nageur et le fourmi-lion à l'insecte égaré, tu n'ignores pas que l'argent est devenu très cher et que la loi protège, de son égide vénérable, le vingt pour cent à trois mois.
— Je le sais.
— Tu le sais, enfant, et tu veux emprunter !... Et je t'approuve. Car tu montres ainsi une âme à l'épreuve de la crarnte et tu es décidé à xjayer n'importe à quel prix futur la satisfaction d'un de ces instincts sacrés dont nous parlions tout à l'heure... Je t'approuve, et si je pouvais moi-même trouver ce soir un nouvel usurier, un usurier inconnu, arrivé ici de la veille et qui ne saurait rien sur la situation financière de personne, j'irais m'y adresser pour mon compte. Mais, par malheur, je les connais tous, et ils me connaissent tous.
— Alors?
— Mais je puis te présenter, je puis leur parler de toi, non pas directement, car ils ne voudraient point me recevoir, mais au moyen d'un intermédiaire discret, comme... J'ai ce qu'il te faut... Tu connais bien madame Verrière ?...
— Cette grosse dame...
— Cette grosse dame que tu as vue une ou deux fois
dans le bureau de ton père... C'est une amie à nous tous. Elle connaît Eenaud Jambe d'Or comme si elle l'avait nourri à la mamelle. C'est elle qui a trouvé, à vil prix, pour Pampelunos, son magasin d'asticots et son matériel... Marchande à la toilette, revendeuse de toutes sortes de choses et de toutes sortes de gens, tout ce qu'on voudra, oui, mais une femme charmante, et Une, fine sous sa grosse enveloppe. Enfin un peu une Providence... Il n'est que quatre heures : nous avons le temps de la trouver. Si tu veux descendre avec moi, je vais te présenter ce soir même.
— Oh ! vous serez bien aimable.
— Mais c'est tout naturel. Ton père m'a rendu assez de services pour que ma reconnaissance retombe jusque sur toi.