AVERTISSEMENT
Eugène Carrière fut homme d'action comme tous ceux à qui appartint de délivrer Théroïsme des âmes.
Quiconque, Taimant, put s'approcher et l'entendre, sentit agir en soi le levain de son amitié ou de sa parole.
Le présent recueil est destiné à perpétuer cette action chez ceux qui l'éprouvèrent, à en étendre l'effet aux cercles plus lointains de ceux qui sont capables de l'éprouver.
Des écrivains ont dit et diront ce qu'ils savent, comprennent et aiment d'un homme dont l'esprit est le bien commun de l'humanité. Ce qu'on a voulu ici, c'est faire entendre sa voix même, ajouter à son œuvre de peintre un autre témoignage authentique de sa pensée, puisqu'il voulut et sut exprimer par le verbe.
Les textes reproduits ont été relevés sur les manuscrits originaux ou sur les éditions premières avec le souci de la parfaite exactitude. Dans les cas très rares où Ton a dû utiliser des copies sans les collationner, le fait est signalé en note.
On ne s'est pas attaché à présenter seulement des écrits mis au dernier état de leur forme littéraire, comme ce serait peut-être le devoir, s'il s'agissait des reliques d'un écrivain. Eugène Carrière considérait sa production d'art comme limitée à son œuvre peinte ; ses paroles, les notes jetées sur le papier furent, dans son désir, de simples moyens d'action sur les autres ou sur lui-même. Sa maxime fut de semer sans s'occuper de savoir qui ferait la moisson : en publiant sous leur forme embryonnaire des idées qui pourront fleurir en d'autres esprits, on a cru respecter et accomplir le vœu de ce cœur infatigable qui ne cessa de donner et de rendre grâces.
Eugène Carrière ne songea jamais à revoir, pour les mettre au point de la forme écrite, que les rares morceaux qui durent être imprimés Dans les discours on s'est interdit de rien changer aux expressions parfois incomplètes, incor-
rectes pour la rapidité, qui témoignent d'un parfait insouci de l'effet littéraire, d'une intense préoccupation de transmettre des pensées.
Un concours unanime de volontés amies a permis de réunir des lettres choisies dans Tensemble de la correspondance. Une juste reconnaissance ira à ceux qui ont jugé devoir faire part au public de pensées dont ils furent les seuls destinataires, mais dont la valeur générale ne leur a pas échappé. Pour le choix, on s'est imposé de ne chercher dans les lettres que des expressions de l'esprit et du cœur, et de ne point donner place à l'intérêt historique. Autre est le but ici poursuivi, autre celui des historiens qui pourront de sang-froid, dans l'avenir, rassembler et mettre en œuvre les abondants matériaux d'une correspondance, — Dans certaines lettres on a coupé des phrases d'intérêt purement particulier, en prenant garde que la coupure n'altérât en rien le sens de l'écrit. On a renoncé à imprimer des passages dont la signification réelle ne se serait pas dégagée.
On a jugé bon de publier un certain nombre de fragments ou de phrases isolées, disséminés sur des cahiers à dessin ou des feuilles volantes. A la suite de chacun des écrits principaux on a
placé comme des variantes les morceaux qui ont paru évidemment s'y rapporter et ajouter une nuance de pensée ou d'expression. Sous le titre de Fragments divers ont été réunis ceux auxquels aucune destination spéciale n'a pu être assignée. — On a groupé à part quelques-unes des phrases de conversation qu'Eugène Carrière, privé de l'usage de la voix par l'opération dont il ne devait pas se relever, écrivit alors au crayon sur des feuillets détachés : elles fixent quelque chose du jaillissement spontané d'émotion ou de pensée qu'aimèrent ceux qui connurent le charme de ses entretiens.
Un recueil tel que celui-ci est difficilement complet. Certains correspondants ont des lettres qu'ils ne retrouvent pas d'abord, qu'ils retrouveront un jour. D'autres en ont dont on n'a pas connu l'existence : leur bonne volonté n'a pu être sollicitée. Tels enfin des cahiers où Carrière écrivait, ont jusqu'ici échappé aux recherches.
L'apparition première de ce volume suscitera, à n'en pas douter, des contributions nouvelles, des collaborateurs nouveaux réunis dans une même piété à une mémoire si belle.
J. Delvolvé.