EXPÉRIMENTATION
Expérimentation .
Sans doute , il serait impossible de pénétrer la construction intérieure de la nature , si notre liberté ne nous permettait de mettre la main sur elle.
La nature agit bien ouvertement et librement , mais elle n’agit pas isolément, elle agit sous l’influence d’une foule de causes qu’il faut exclure pour obtenir un résultat pur. La nature doit donc être forcée à agir sous certaines conditions qui ne lui sont nullement ordinaires , et qui n’existent que modifiées par d’autres. — Une pareille violence faite à la nature, s’appelle expérimentation. Chaque expérience est une question adressée à la nature, et à laquelle celle-ci est forcée de répondre; mais toute question renferme un secret jugement à priori. Chaque expérimentation qui mérite ce nom est une prophétie ; le fait d’expérimenter lui-même consiste à produire des phénomènes. — Le premier pas dans la science consiste donc, dans la physique au moins, en ce que l’on commence à produire les objets de cette science ellemême.
Nous ne savons que ce que nous avons produit nous-mêmes. Le savoir , dans le sens le plus rigoureux du terme, est donc un pur savoir à priori. La construction à l’aide de l’expérimentation n’est cependant pas encore toujours une production , par soimême, des phénomènes. Et l’on ne veut pas dire ici
NATURE
que, dans la science de la nature , beaucoup de choses ne peuvent être connues , à priori, par comparaison , comme, par exemple, dans la théorie des phénomènes électriques, magnétiques ou de la lumière. Une loi si simple se reproduit dans chaque phénomène , que la suite de chaque recherche peut en être déduite. Ici , mon savoir découle immédiatement de la loi eonnue , sans l’intervention d’expérience particulière. Mais , d’où me vient la loi elle-même? C’est là la question ? Nous disons que tous les phénomènes se rattachent à une seule loi absolue et nécessaire, de laquelle ils peuvent tous être déduits; en un mot, que , dans la science de la nature, tout ce que l’on sait , on le sait à priori. Maintenant que l’expérience ne conduise jamais à un pareil savoir, c’est ce qui résulte évidemment de ce qu’elle ne peut s’élever audessus des forces de la nature dont elle se sert ellemême comme moyen.
( Sur P idée d’une Physique spéculative. )
ART
On a le droit de conclure , du témoignage de tous les artistes , que la production esthétique repose sur une opposition d’activités ; que , poussés par une spontanéité involontaire à la production de leurs œuvres, dans cette production , ils n’obéissent qu’à un irrésistible penchant de leur nature. Si tout penchant émane , en effet , d’une contradiction ( de sorte que ,
la contradiction étant posée, la libre activité est involontaire), le penchant artistique doit procéder du sentiment semblable d’une contradiction intérieure. Cette contradiction, mettant en mouvement l’homme tout entier avec toutes ses forces, saisit, sans doute, ce qu’il y a de plus intime en lui, et la racine même de toute son existence. On dirait que , dans ces hommes rares , supérieurs aux autres artistes , dans le sens le plus élevé du mot , cet être identique et immuable , sur lequel leur existence est transportée , se dépouille des voiles dont il s’enveloppe chez les autres hommes , et, de même qu’il est immédiatement affecté par les choses , de même il réagit aussi immédiatement sur toutes. Seule donc, la contradiction, entre ce qui a et ce qui n’a pas conscience dans l’activité libre , peut mettre le penchant artistique en mouvement. Ainsi, à l’art seul il peut être donné de satisfaire notre effort infini , et de résoudre en nous la contradiction dernière et suprême.
De même que la production esthétique sort du sentiment d’une contradiction insoluble en apparence ; de même , comme le savent les artistes et tous ceux qui participent à leur inspiration , elle s’achève dans le sentiment d’une harmonie infinie. Ce sentiment , qui accompagne le couronnement de l’œuvre , est en même temps une émotion ; ce qui prouve que l’artiste attribue la solution complète de la contradiction , non à lui-mème , mais à une faveur de la nature , qui , après avoir soulevé si inexorablement en lui çette
de d’art en général. 377
lutte intime , le délivre, avec une égale générosité , de la souffrance qu’elle entretient. Et , en effet , de môme que l’artiste , poussé involontairement à produire , lutte contre une résistance qu’il rencontre en lui (de là, chez les anciens, l’expression pati Deum , etc. , et l’idée d’inspiration par un souille étranger ) , de même l’objectif arrive à se produire sans son consentement, c’est-à-dire d’une manière purement objective. De même que l’homme qui obéit au destin exécute, non ce qu’il veutoueequ’il avait projeté , mais ce qu’il doit exécuter dans les desseins d’une destinée incom* préhensible à laquelle il obéit , de môme l’artiste , quelle que soit son intention à l’égard de ce qui est proprement objectif dans sa production , paraît être sous l’influence d’une force qui le sépare de tous les autres hommes, et le contraint à exprimer même des choses qu’il ne perçoit pas complètement , et dont le sens est infini. La rencontre absolue de ces deux activités qui se fuient n’étant plus explicable, mais n’étant qu’un phénomène qui ne peut être nié, tout incompréhensible qu'il soit, l’art est la révélation unique et éternelle de cette force suprême , et la merveille qui doit nous convaincre de sa réalité absulue.
De plus , si l’art est accompli par deux activités tout-à-fait distinctes l’une de l’autre, le génie n’est ni celle-ci , ni celle-là, il est ce qui plane au-dessus d’elles. Si , dans l’une de ces activités , celle qui a conscience , nous devons chercher ce que l’on nomme vulgairement l’art , quoique ce n’en soit qu’une par-r
378 ART
lie ( je veux dire ce qui , dans l’arl , est opéré avec conscience , réflexion et délibération , ce que l’on enseigne et ce que l’on apprend, ce qui peut être transmis par tradition et acquis par un exercice particulier), nous devons chercher, dans l’activité qui est sans conscience , ce qui entre spontanément dans l’art , sans être appris , ce que l’on ne peut acquérir ni par exercice , ni d’aucune autre manière , ce que nous appelons , en un mot , la poésie.
Il en résulte qu’il serait oiseux de demander laquelle de ces deux parties est supérieure à l’autre; puisque, dans le fait, elles n’ont l’une sans l’autre aucune valeur, et que ce n’est que réunies qu’elles produisent ce qu’il y a de plus élevé. Quoique l’on considère en général comme supérieure la partie qui ne s’acquière pas par l’exercice, et qui est innée en nous, les Dieux ont attaché indissolublement l’exercice de cette force originelle au travail opiniâtre des hommes, à l’étude et à la réflexion; de sorte que la poésie sans l’art n’enfante que des produits bruts , qui ne peuvent procurer de jouissance à aucun entendement humain , et qui , par la force aveugle qui s’y montre agissante, éloignent d’eux le jugement et même l’intuition.
L’art a plutôt la faculté de produire sans la poésie , que la poésie sans l’art; d’abord, parce qu’il est difficile de trouver un homme privé par la nature de toute poésie, quoiqu’il y en ait beaucoup qui soient çans art, ensuite parce que l’étude des grands maî-
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trcs peut suppléer, jusqu’à un certain degré, à l’absence originelle de cette force objective; mais il n’en résulte qu’une poésie factice et superficielle et qui contraste par là avec l’insondable profondeur que le véritable artiste communique à son œuvre par une spontanéité involontaire , quoique la réflexion la plus attentive y préside, et que ni lui, ni personne ne peut pénétrer entièrement. D’autres caractères distinguent le produit où l’art domine exclusivement, par exemple le prix immense qui y est attaché à la partie purement mécanique de l’art , la pauvreté de la forme où il se meut, etc.
La conséquence naturelle est que ni la poésie , ni l’art isolés ne peuvent produire rien de parfait; que, par conséquent , l’identité qui ne peut être que primitivement étant absolument impossible à la liberté et aiir dessus de sa portée, la perfection ne peut être atteinte que par le génie , qui est ainsi à l’esthétique ce que le moi est à la philosophie , le réel suprême et absolu qui ne devient jamais objectif , mais qui est la cause de tout objectif.
Caractères de l’œuvre d’art,
1 u L’œuvre d’art nous réfléchit l’identité de l’activité qui a conscience et de l’activité inconsciente. Mais l’opposition de ces deux activités est infinie, et elle est détruite sans que la liberté y ait part. Le caractère fondamental de l’œuvre d’art est donc un infini
ART
inconscient. Outre ce qu’il y a placé, évidemment à dessein , l’artiste parait avoir en même temps exposé instinctivement dans son œuvre un infini qu’aucune intelligence n’est capable de développer entièrement. Rendons ceci plus clair par un exemple. Il est incontestable que la mythologie grecque renferme un sens infini et des symboles pour toutes les idées; elle s’est élevée au sein d’un peuple, d’une manière qui ne permet pas de supposer un dessein clairvoyant à l’invention et à l’harmonie en vertu desquelles son ensemble a été réuni en un grand tout. 11 en est de môme de tout œuvre d’art véritable, tout, comme s’il y avait une infinité de desseins , y étant susceptible d’une exposition infinie , de sorte qu’on ne saurait jamais dire si cet infini est dans l’artiste , ou ne se trouve que dans son œuvre. Au contraire, dans le produit qui prend faussement le titre d’œuvre d’art , le dessein et la règle se trouvent à la surface et paraissent si bornés, que le produit n’est autre chose que l’expression fidèle de l’activité consciente de l’artiste et est un objet pour la réflexion seulement, mais non pour l’intuition, qui aime à se perdre dans les profondeurs de son objet et ne peut trouver de repos que dans l’infini.
\° Toute production esthétique provient du sentiment d’une contradiction infinie. Le sentiment qui accompagne la perfection de l’œuvre d’art , doit être celui d’une satisfaction infinie, et doit passer dans l’œuvre d’art. L’expression extérieure d'une œuvre
Caractères de l’oeuvre d’art. 381
d’art est donc l’expression du calme et de la grandeur tranquille, là môme où il faut exprimer la plus grande intensité de douleur ou de joie.
3° Toute production esthétique provient d’une scission infinie en soi des deux activités qui sont séparées dans toute libre production. Mais ces deux activités devant être présentées dans le produit comme réunies, par lui un infini est présenté comme fini. Or, l’infini présenté comme fini , est la beauté. Le caractère fondamental de toute œuvre d’art , qui comprend en soi les deux activités , est donc la beauté , et sans beauté il n’y a pas d’œuvre d’art. S’il y a , en effet , des œuvres d’art sublimes , et si , à un certain égard, le beau et le sublime sont opposés l’un à l’autre (puisque, par exemple, une scène de la nature peut être belle, sans pour cela être sublime) , l’opposition entre le beau et le sublime n’existe cependant qu’à l’égard de l’objet; elle n’existe pas à l’égard du sujet, puisque la différence qui distingue l’œuvre d’art belle , de l’œuvre d’art sublime, ne consiste qu’en ce que, là où il y a beauté, la contradiction infinie est annihilée dans l’objet lui-même; tandis que, là où il y a sublime, la contradiction n’est pas résolue dans l’objet luimême; mais n’est qu’élevée à une hauteur où elle se supprime involontairement dans l’intuition , ce qui est la même chose que si elle était supprimée dans l’objet. 11 est aisé de montrer que le sublime repose sur la même contradiction que la beauté, puisque, dans un objet nommé sublime, une grandeur estad-
3h2 ART.
mise par l'activité inconsciente , qu’il est impossible d’admettre dans l’activité consciente, ce qui rejette le moi dans une lutte avec lui-même , qui ne peut être terminée que dans une intuition esthétique. Celle-ci concilie les doux activités dans une harmonie imprévue. Seulement, l’intuition qui, dans ce cas, se trouve non dans l’artiste , mais dans le sujet qui a intuition , est ici complètement involontaire : puisque le sublime (tout différent de ce qui n’est qu’extraordinaire , qui présente également à l’imagination une contradiction , laquelle ne mérite pas d’être résolue) , ébranle toutes les forces de l’ame pour résoudre la contradiction qui menace l’existence intellectuelle tout entière.
La déduction des caractères de l’œuvre d’art met en lumière les traits par lesquels il se distingue des autres produits.
Le produit de l’art se distingue du produit de la nature, principalement en ce que la production organique ne procède pas de la conscience , ne procède pas, par conséquent, de la contradiction infinie qui est la condition de la production esthétique. Le produit de la nature ne sera donc pas nécessairement beau, et, s’il est beau , sa beauté n’apparaît ici que comme accidentelle, parce que la condition de sa beauté ne peut être conçue comme existant dans la nature. On peut expliquer par là l’intérêt tout-à-fait particulier qu’inspire la beauté de la nature , non comme beauté en général , mais comme beauté déter-
CARACTÈRES DE L’OEUVRE d’aRT. 383
minée de la nature. On voit ainsi le cas qu’il faut faire de l’imitation de la nature présentée comme principe de l’art, puisque, loin que ce soit la nature, belle seuseulement d’une beauté purement accidentelle, qui donne des règles à l’art, c’est plutôt ce que produit l’art dans sa perfection , qui fournit le principe et la règle ( nofma ) pour j uger de la beauté de la nature.
Il est aisé d’apprécier en quoi le produit esthétique se distingue du produit commun de l’art. Toute production esthétique est, dans son principe, une production absolument libre, puisque l’artiste y est poussé par une contradiction , mais par une contradiction de ce qu’il y a de plus élevé dans sa propre nature ; au lieu que toutes les autres productions sont occasionnées par une contradiction qui se trouve en dehors de la faculté produisante, et ont ainsi chacune leur but hors d’elle. C’est cette indépendance de toute fin étrangère qui fait la sainteté et la pureté de l’art, et celles-ci vont si loin qu’il repousse toute alliance avec ce qui n’est que plaisir ( alliance qu’il est du caractère propre de la barbarie de demander à l’art); ou , avec l’utile, ce qui ne peut être exigé de l’art que par une époque qui dirige les efforts les plus élevés de l’esprit humain vers les découvertes économiques. Il répugne même de s’allier à ce qui n’appartient qu’à la morale ; il laisse enfin bien loin derrière lui la science qui , par son désintéressement , confine de plus près a 1 art , et cela simplement parce quelle poursuit toujours son but hors de soi , et
ART
el ainsi doit, en défînitive , ne servir que comme moyen pour ce qu’il y a déplus élevé : l’art.
Quant à ce qui concerne spécialement le rapport de l’art à la science , ils sont tous deux si opposés l’un à l’autre dans leur tendance , que si la science avait résolu tout son problème , comme l’art a pour toujours résolu le sien , ils devraient se rencontrer et se confondre , ce qui est la preuve de directions complètement opposées. En effet, quoique la science , dans sa fonction la plus élevée , ail avec l’art un seul et môme problème, ce problème, cependant, à cause de la méthode qu’elle emploie pour le résoudre, est , pour la science , un problème infini ; de sorte qu’on peut dire que l’art est le type de la science, et que, là où est l’art , la science doit se présenter. On peut expliquer par là pourquoi et jusqu’à quel point il n’y a point de génie dans les sciences; non qu’il soit impossible qu’un problème scientifique soit résolu avec génie , mais parce qu’un problème de celte nature, dont la solution peut être trouvée par le génie, peut aussi être résolu mécaniquement. Tel est, par exemple, le système de la gravitation, qui pouvait être , d’abord , une découverte de génie; et c’est ce qu’il fut , en effet , chez son premier inventeur , Keppler ; mais il pouvait bien aussi être une découverte entièrement scientifique, ce qu’il est devenu entre les mains de Newton. Mais le produit de l’art est le seul qui ne puisse être accompli que par le génie, parce que tout problème résolu par l’art concilie une oon-
CÉNIF..
tradiclion infinie. Le produit de la science peut être , mais n’est pas nécessairement l’œuvre du génie; c’est pourquoi le génie est et demeure problématique dans les sciences : en d’autres termes, on peut toujours dire d’une manière déterminée où il n’est pas, mais on ne peut jamais dire où il se trouve.
Ce n’est que par certains signes que l’on est autorisé à conclure l’existence du génie dans les sciences. Par exemple, il n’y a pas génie là où un ensemble, un système, s’élève par la division, ensuite par la réunion des détails. On devrait donc, au conlraire, supposer le génie là où évidemment l’idée d’ensemble précède les détails particuliers. Là, en effet, l’idée de l’ensemble ne pourrait être éclaircie par son développement dans les détails particuliers , et ceux-ci, au contraire , n’étant possibles que par l’idée du tout , il parait y avoir une contradiction qui ne peut être conciliée que par un acte de génie , c’est-à-dire par une coïncidence soudaine de l’activité inconsciente avec l’activité consciente. On pourrait présumer le génie dans les sciences, d’après une autre donnée ; ce serait là où l’on rencontrerait des assertions dont on jugerait que l’auteur ne pouvait ni présenter le sens ni apprécier la portée avec conscience , soit d’après l’époque où il aurait vécu , soit d’après les autres expressions qu’il aurait émises avec conscience; mais il est très-aisé de prouver que ce motif de présumer le génie peut être fort trompeur.
Le génie se distingue nettement de tout ce qui n’est
AHT.
que talent ou habileté , par la faculté qu’il a seul de résoudre une contradiction qui ne peut absolument être conciliée par rien autre. Dans les produits les plus communs , les plus ordinaires , une activité consciente agit avec une activité inconsciente, mais celui-là seul est un produit esthétique, et ne peut être que l’œuvre du génie , dont la condition est une opposition infinie entre les deux activités.
( Idéalisme transcendantal. )