LE SIFFLET
Quand j'étais enfant de cinq ou six ans, mes amis, un Jour de fête, remplirent mes petites poches de sous. J’allai tout de suite à une boutique où on vendait des babioles ; mais, étant charmé du son d’un sifflet que je rencontra en chemin entre les mains d’un autre petit garçon, je lui offris et donnai volontiers pour cela tout mon argent. Revenu chez moi, sifflant par toute la maison, fort content de mon achat, mais fatiguant les oreilles de toute la mes cousines, apprenaat que javais tant donné pour ce mauvais # bruit, me dirent que c'était dix fois plus que la va- || leur : alors ils me firent penser au nombre de ! bonnes choses que j'aurais pu acheter avec le reste de ma monnaie, si j'avais été plus prudent : il me . ridiculisèrent tant de ma folie, que j'en pleurai de .\ dépit ; ; et la réflexion me donna plus de chagrin
à que le sifflet de plaisir.
Cet accident fut cependant dans la suite de quelqueutilité pour moi; car l'impression resta sur mon âme ; de sorte que, lorsque j'étais tenté d’acheter quelque chose qui ne m'était pas nécessaire, je disais en moi-même : JVe donnons pas trop pour le sifflet ; et j’épargnais mon argent.
Devenant grand garçon, entrant dans le monde et observant les actions des hommes, je vis que je rencontrais nombre de sens qui donnaient trop pour le sifflet.
Quand j'ai rencontré un homme de plaisir, sacrifiant tout louable perfectionnement de son âme, et toute amélioration de son état, aux voluptés du sens purement corporel, et détruisant sa santé dans leur poursuite : homme trompé, ai-je dit, vous vous procurez des peines au lieu de plaisirs ; vous payez trop pour votre sifflet.
Sij’en ai jamais vu un autre, entêté de beaux . habillemens, belles maisons, beaux meubles, tout au dessus de sa fortune, qu’il ne se procurait qu’en faisant des dettes, et en allant finir sa carrière dans une prison: Hélas ! ai-je dit, 4! a payé trop pour son sifflet.
Enfin, j'ai conçu quela plus grande partie des malheurs de l’espèce humaine viennent des estimations fausses qu’on fait de la valeur des choses, et de ce qu’on denne irop pour les sifflets.
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Néanmoins je sens que je dois avoir de la eharité pour ces gens malheureux, quand je considère qu’avee toute la sagesse dont je me vante, ily a certaines choses dans ce bas monde si tentantes, que si elles étaient mises à l'enchère, je pourrais être facilement porté à me ruiner par leur achat et
trouver que j'aurais encore une fois donné trop pour le sifflet.