EXTRAORDINAIRES
Posuit oculum suum super corda illorum ,ostendere illis magnalia operum suorum. Et magnalia honoris eius vidit oculus illorum, et honorem vocis eius audierunt aures illorum.
Il a jeté les yeux sur leurs cœurs pour les rendre capables de voir les merveilles de ses œuvres. Et leurs yeux ont vu la grandeur de sa gloire ; et leurs oreilles ont eu l’honneur d’entendre sa voix.
(Eccli., 17, 7 et 11.)
DEUX merveilles de Dieu contenues en cette sentence se sont présentées à mon esprit : l’une regarde le particulier, l’autre le général, et toutes deux ont été ■opérées pour moi.
Pour le général, j’ai vu la merveille de ses œuvres dans le premier chapitre de saint Jean, qui décrit l’union incompréhensible de la nature divine avec la nature humaine : merveille de ses œuvres et vraiment merveille des merveilles ; car Dieu peut-il rien faire de plus grand et de plus merveilleux que de faire un Homme-Dieu, aussi grand, aussi bon, aussi sage, aussi puissant que lui ?
Cette merveille est commune à tous, car il est écrit que le Fils est né pour nous (Is., 9, 6), et que le Père Éternel nous l’a donné. Mais je le tiens pour un bienfait inestimable pour moi ; et je regarde ce Fils comme s’il
LES RELATIONS D’ ORAISON
m’était donné uniquement, et comme s’il était singulièrement né pour moi. Ainsi il est mien, c’est mon tout, c’est mon unique amour.
Et vraiment le Père Eternel a jeté les yeux de sa bonté sur nos cœurs pour nous faire voir cette merveille. Car comme le Disciple bien-aimé dit au même lieu : Nous avons vu sa gloire, gloire comme du Fils unique du Père, plein de grâce et de vérité (Jo., i, 14).
Nous l’avons vue, nous la voyons encore par la foi.
Nous l’avons vue même et entendue sensiblement par les yeux et par les oreilles des Apôtres, et particulièrement de celui qui dit : Ce que nous avons vu, ce que nous avons entendu, ce que nous avons touché du Verbe de Vie, c’est ce que nous vous annonçons (1 Joan., 1, 3).
Le particulier me regarde. J’ai vu comme dans une grande lumière la conduite de Dieu sur moi dans trois états par où il a plu à sa Providence de me faire passer, et où j’ai sensiblement expérimenté la direction de son amour.
Dans cette connaissance, mon entendement est demeuré comme suspendu sans pouvoir faire aucun acte, sinon d’admirer les divins excès de sa bonté.
La volonté transportée d’amour disait parfois : « O grand abîme, que vos charmes sont ravissants ! Soyez béni, ô mon grand abîme, ô abîme de bonté ! »
Ce qui me touchait le plus était l’invention admirable dont le Père Éternel s’est servi pour me gagner le cœur, savoir, par ses lumières extraordinaires, ou pour mieux dire par son Verbe, qui m’a élevée et dirigée lui-même dans les voies de sa grâce avec un amour si tendre et si particulier, que je puis dire que cette conduite est à mon égard la merveille de ses œuvres', car après les mystères de notre foi, il me semble que je ne vois rien de plus merveilleux.
Étant encore dans cette union avec Dieu, je me suis
résolue à de nouvelles fidélités et correspondances à son amour, lui rendant des louanges pour tant de miséricordes.
Je désirais encore que ceux qui ne voient pas la lumière fussent éclairés pour participer à tant de biens.
Ile MÉDITATION (ii)
Que Dieu,étant un abîme de richesses, de sagesse et de science,
IL NE POUVAIT VOUS ENRICHIR DAVANTAGE QU’EN SE DONNANT A VOUS, ET EN VOUS REMPLISSANT DE LUI-MÊME
O altitudo divitiarum sapientiae et scientiae Dei ! Quant incomprehensibilia sunt iudicia eius, et investi gabile s viae eius !
O profondeur des richesses de la sagesse et de la science de Dieu ! Que ses jugements sont incompréhensibles, et ses voies difficiles à trouver ! (Rom., n,
Au même instant que mon esprit a pensé aux perfections divines, il s’est trouvé dans l’infinité, où il n’a vu ni bornes ni limites ; et il s’est écrié en lui-même avec admiration : « O hauteur, ô profondeur, ô largeur ! »
Dans cette infinité, j’ai perdu toute idée, sinon que cet abîme immense où je me trouvais est mon Amour, qu’il est en moi et moi en lui, et qu’il est lui seul mes richesses et mon trésor. En cette vue toutes les puissances de mon âme s’y sont abandonnées pour y être éternellement perdues.
La volonté pâtissait des choses divines 1 que je ne
i. Expression qui revient à plusieurs reprises sous la plume de Marie de l’Incarnation. Réminiscence des écrits de Denys le Mystique. Pâtir les choses divines, c’est-à-dire supporter, éprouver, expérimenter dans l’état de passivité l’action de Dieu sur l’âme.
LES RELATIONS D* ORAISON
puis exprimer; et cela a duré jusques à la fin de l'oraison, qu’elle a voulu parler à Dieu de ses voies inscrutables et de ses jugements incompréhensibles. Mais l’entendement, se trouvant anéanti dans ses opérations, l’a remise dans son impuissance et dans son état souffrant 1, où elle est demeurée quelque temps. Puis elle s’est entretenue par des caresses amoureuses et dans une grande privauté avec celui qui s’est donné si libéralement à elle pour être à jamais ses richesses et son trésor.
IIIe MÉDITATION (12)
Que pour grandes que soient les faveurs que Dieu vous fait,
VOUS DEVEZ CONSERVER L’HUMILITÉ DE CŒUR ET AVOIR UNE CRAINTE AMOUREUSE DE LES PERDRE
Habemus thesaurum istum in vasis fictilibus, ut sublimitas sit virtutis Dei et non ex nobis.
Nous avons ce trésor dans des vases de terre, afin que s’il y a en nous quelque chose de grand, on l’attribue à Dieu et non pas à nous. (II Cor., 4, 7.)
Mon esprit s’est trouvé rempli et tout occupé des lumières de ma première oraison de ce jour touchant les grandeurs et les merveilles des œuvres de Dieu, et particulièrement de celles qui me regardent en particulier.
Le passage présent survenant là-dessus, m’a mise dans un extrême abaissement et anéantissement de moi-même, voyant que pour précieux que soit le trésor de grâces que Dieu m’a donné, et pour sublimes que soient les dons qu’il m’a faits, tout cela est enfermé dans un vase de terre fragile, faible, facüe à se casser et à perdre ce qu’il contient.
1. État de l’âme qui expérimente l’action et l’opération de Dieu en elle
Cette humiliation néanmoins n’empêchait point l’union de la volonté, mais plutôt elle l’enflammait davantage, parce que, traitant avec Dieu des misères humaines et de ma propre fragilité, je voyais que cela n’empêchait pas qu’il ne se communiquât aux âmes, d’autant qu’il se communique par la seule inclination de sa bonté et parce qu’il est amour.
J'avais une lumière particulière, qui me faisait voir le penchant effroyable que notre nature a au péché ; et dans cette vue, je fus saisie de crainte et de tremblement, voyant que mon âme, étant encore dans un corps mortel, elle peut pécher et perdre Dieu ; que le vaisseau de terre se peut casser, et que le trésor de grâce que sa bonté y a enfermé se peut perdre et dissiper.
Ce m’a été un nouveau sujet de crainte et d’humiliation en la présence de celui à qui je me sentais si intimement unie.
Mais en un moment mes craintes se sont dissipées, et j’ai commencé à le caresser de nouveau avec une grande privauté, m’abandonnant à son amour, et croyant que mon âme serait en assurance entre ses mains.
J’ai fini en lui promettant de lui être fidèle.
LES RELATIONS D’ ORAISON
POUR LE Ve JOUR. DIEU PASTEUR le MÉDITATION (13)
Que Dieu vous donne pour la nourriture de votre ame ce qu’il y a de plus cher et de plus délicieux
Quid bonutn eius est et quid pulchrum eius, nisi frumentum electorum et vinum germinans virgines?
Ou’est-ce qu’il a de bon, et qu’est-ce qu’il a de beau, sinon le froment des élus, et le vin qui germe les vierges? (Zach., 9. I7-)
DÈS le commencement de l’oraison, la vue de ce que Dieu a de bon et de beau a si puissamment attiré ma volonté qu’elle a été dans une continuelle union d’amour, s’entretenant continuellement avec lui des effets admirables qu’il opère dans les âmes, par la communication qu’elles ont avec lui au très saint sacrement de l’autel. Je dis que ces effets sont admirables, parce que, comme dit saint Paul, la luxure est dans le vin ordinaire (Ephes., 5» 18), mais la virginité est dans celui-ci, et c’est lui qui rend les âmes pures.
Mon âme était ravie de voir que son Époux est ce que le Père Éternel a de bon et de beau ; qu’en comparaison de ce bon, toutes les autres bontés sont mauvaises, et en comparaison de ce beau, toutes les autres beautés sont laides ; et ainsi que tout ce que je dois demander à ce divin Pere et esperer de sa libéralité, c’est ce bon qui est le froment des élus et ce beau qui est le vin qui fait les vierges. Comme bon, il est l’objet de mon cœur et de mes affections, et comme beau il est l’objet de ma gloire et de mes délices.
Mon esprit découvrait plusieurs autres secrets en particulier dans ce divin mystère, sans que pour cela ma volonté fût divertie de son union. Elle avait un désir ardent qu’en la réception de ce divin sacrement, elle fût entièrement remplie de l’Esprit de Jésus-Christ, afin de lui ressembler par une conformité de vie.
Je me suis entièrement abandonnée à sa grâce et à son amour, afin qu’il lui plût de la disposer à cela.
Ile MÉDITATION (14)
Des dispositions avec lesquelles vous devez manger la viande