DE SORBONNE
Je, soussigné, Docteur et Professeur en Théologie de la Maison et Société de Sorbonne confesse avoir lu La Vie de la Vénérable Mère Marie de l’Incarnation, Première Supérieure des Ursulines de la Nouvelle-France, composée par le R. P. Dom Claude Martin, Religieux Bénédictin de la Congrégation de Saint-Maur, et n’y ai rien remarqué qui ne soit conforme aux maximes de la foi catholique, apostolique et romaine, et aux règles de la morale chrétienne. Ceux qui la liront avec attention seront édifiés de voir une âme si élevée à Dieu et dans de si grandes communications avec lui.
En Sorbonne, le 2 décembre 1675.
PlROT.
PRÉFACE DU R. P. FR.-X. DE CHARLEVOIX A
LA VIE DE LA MERE MARIE DE L’INCARNATION, INSTITUTRICE ET PREMIERE SUPERIEURE DES URSULINES DE LA NOUVELLE-FRANCE.
REDEVABLE 1, comme j’ai lieu de le croire, aux mérites de l lnstitutrice des Ursulines de Canada, de ce que je n ai pas fini mes jours dans une terre étrangère à la fleur de mon âge, il m'a semblé que je ne pouvais rien faire de moins, pour honorer ma bienfaitrice, que de la bien faire connaître au public. Ce n’est
i. Pierre François-Xavier de Charlevoix, 1682-1761. Écrivain abondant et distingué de la Compagnie de Jésus. Il s’est signalé surtout par ses travaux historiques : Histoire du Japon, Histoire de St. Domingue, Histoire et Description générales de la Nouvelle- F rance, Histoire du Paraguay ; et par sa collaboration de vingt-deux ans aux Mémoires de Trévoux. L’historien Gibbon estimait fort son Histoire de la Nouvelle-France ; les auteurs de YEncyclopaedia Britannica y reconnaissent « un ouvrage capital pour l’histoire du Canada ».
Charlevoix fit deux séjours au Canada : l’un, de 1705 à 1709, au college de Québec; l’autre, de 1720 a 1722, comme explorateur. Accomplissant alors une mission scientifique que lui avait confiée le Régent. Charlevoix remonta le St Laurent jusqu’aux Grands Lacs, entra dans le Mississipi et le descendit jusqu a son embouchure. De là il fit voile vers St. Domingue, mais le vaisseau fit naufrage près des îles Lucayes. Échappé miraculeusement à la mort, et dans desconditum^o il reconnut la protection de Marie de l’Incarnation, il atteignit enfin St. Domingue en septembre 1722, et de là regagna la France. Un de ses premiers soins fut d’y travailler à la biographie de celle qui lui avait sauve la vie. ,
La Vie de la Mère Marie de l’Incarnation qu’il publia en 1724 a Fans, cnez Claude Briasson, .Coffre rien d'original. Ce n'est qu'une vulgar.su t.on a.s ee et intelligente de l’in-4 de Dom Claude Martin. La préfacé qu il y a jointe est mté ressante non seulement comme témoignage de l’estime singulière qu il faisai personnellement des dons si rares de Marie de l’Incarnation, mais encore parce qu’elle reflète les préoccupations nouvelles des esprits, touchant les états mystiques. Le livre était dédié à la Reine Elisabeth d Espagne.
ANNEXES
pas qu’elle lui ait été inconnue jusqu’ici : les éloges qu’en ont faits de très grands hommes, et ses propres ouvrages, où l’on admire un goût exquis, une raison saine, un génie sublime, et cette onction divine qui distingue les écrits des saints, l’ont déjà placée au rang des plus illustres femmes. Mais c’est .ela même qui faisait souhaiter une histoire de sa vie qu’on pût lire, et où l’on pût apprendre par ordre le commencement et les progrès de ce mérite éclatant et de cette éminente sainteté qui l’ont fait nommer la sainte Thérèse de notre siècle. Il est vrai que ce dessein a déjà été exécuté, et même par un homme qui a passé constamment, et avec justice, pour un homme de mérite et pour un saint. Mais cet auteur écrivait l’histoire de sa mère. Il est certain qu’il en a recueilli avec trop de soin et avec une trop scrupuleuse exactitude jusqu’aux moindres circonstances. Rien ne lui échappe; il s’étend surtout en de longues digressions ; il rapproche de son sujet des choses qui y sont étrangères ; il ne distingue point ce qui est intéressant d’avec ce qui ne l’est pas : c'est que, par un effet de l’amour filial, tout était intéressant pour lui. Le coeur a donc été consulté dans son ouvrage, et je ne crois pas devoir appréhender que ceux qui l’ont vu trouvent à redire que j’aie travaillé sur la même matière.
Mais plusieurs s’étonneront sans doute que l’on ait jamais pu penser à écrire une vie où il entre si peu de ce qu’on cherche en lisant de ces sortes d’ouvrages ; car il faut avouer que ces matières spirituelles, et surtout les sublimes voies de l’esprit, ne sont plus guere aujourd hui de saison. Le seul nom de mysticité effarouche jusqu’à ceux mêmes qui se piquent le plus d’une piété solide. Mais je demanderais volontiers si la source de ces grâces purement gratuites, dont les ouvrages des Pères et les historiens des premiers siècles nous fournissent tant d’exemples, est absolument tarie ? depuis quand, parler d’opérations mystiques, de voix intérieures, d’effusions divines dans une âme innocente et fidèle, c’est parler dans l’Église un langage étranger, pour ne rien dire de plus ? Que faut-il donc penser de ces merveilleuses promesses que Dieu fait par un Prophète : Je répandrai mon esprit sur tous les hommes. Vos fils et vos filles prophétiseront. Vos vieillards auront des songes mystérieux, et vos jeunes gens des visions (Joël, 2, 28) ? Que si l’on prétend restreindre l’effet de ces paroles à un certain temps, je demande sur quels fondements, et quelles bornes
PRÉFACE DU R. P. DE CHARLEVOIX
en peut-on assigner à ce temps ? De dire que la promesse a été accomplie dans la naissance de l’Église, et d’en conclure qu elle n’a été que pour les premiers chrétiens, c’est mal raisonner, et supposer ce qu’il faut prouver. Ce que je dis du passage de Joël, je le puis dire de celui-ci de saint Paul : N’éteignez point en vous la lumière de l’Esprit; ne méprisez point les prophéties; éprouvez tout : gardez ce qui est bon (I Thessal., 5, 19-21). Ce que le Docteur des Nations disait aux chrétiens de son temps n'est-il pas pour tous les siècles ? Et quelle preuve a-t-on que ces avertissements
n’étaient point aussi pour nous ?
C’est pour cela que les saints Pères se sont si fort appliqués à faire voir que de leur temps l’Église n’avait point perdu ce précieux trésor, dont le discernement est un des principaux effets de l’assistance du Saint-Esprit sur elle. A la vérité, elle ne juge pas toujours à propos de prononcer sur ces matières délicates, dont la décision n’est pas absolument nécessaire. Elle n’a pourtant pas laissé de permettre de temps en temps qu’on publiât un assez grand nombre de visions surnaturelles et d’autres semblables faveurs du ciel où elle a cru que les fidèles trouveraient davantage de quoi s’édifier, se consoler et s’animer au service d’un Dieu qui élève de viles créatures à une union si intime avec lui. C est ainsi que le pape Eugène III approuva les révélations de sainte Hildegarde, du vivant même de la sainte ; que d’autres Souverains Pontifes, et tout un Concile, ont donné la même autorité a celles de sainte Brigitte, et que l’Office de l’Église fait mention de quantité de grâces de cette nature, accordées dans la suite des siècles
à un très grand nombre de saints. ^ ,
La discrétion des esprits, dont la plénitude a été donnée a l’Épouse de Jésus-Christ, qui fait une partie de son depot, et qui réside particulièrement dans les chefs du troupeau, ne laisse pas d’être communiquée avec proportion et mesure à tous les fideles, selon leurs besoins et les occasions où ils se trouvent, car es paroles de saint Paul s’adressent en quelque manière a tous. Mais elle l’est avec bien plus d’abondance à ceux qui, sous la conduite des premiers pasteurs, sont chargés de la direction des âmes ; et il n’y a point de doute que s’ils se comportent avec la sagesse et la circonspection que demande le sacré ministère qui leur est confié. Dieu ne les éclaire extraordinairement. C’a ete le sentimen de tous les Pères qui ont donné pour règle de connaître qu on est
ANNEXES
poussé et inspiré par l’Esprit de Dieu, l’approbation des personnes sages et spirituelles.
Nous avons encore d’autres règles générales, qui, étant fondées sur le bon sens, sont a la portée de tout le monde, et nous sont données par les Docteurs de l’Église et par tous les maîtres de la vie intérieure, comme les moyens sûrs de nous garantir de la séduction. Je ne les rapporterai pas toutes, parce que ce détail me mènerait trop loin, et qu’on les trouve partout. Je ne parlerai que d’une des principales, qui renferme les principes de toutes les autres. Selon cette règle, on peut croire que ce qui se passe dans une âme est une faveur du ciel, si, dans la conduite de la personne qui la reçoit, dans la chose dont il s’agit, dans la manière dont elle est arrivée, et dans les effets qu’elle a produits, il n’y a rien qui ne porte à Dieu, rien qui se sente quelque peu de l’esprit propre ou qui puisse venir de la suggestion du démon. Car enfin si dans une vision, dans une révélation ou dans quelque autre impression semblable, on ne peut rien découvrir que de conforme à la pure doctrine et à la sainteté des mœurs, s’il n’y a aucun lieu de craindre prudemment de la surprise ou de la tromperie, sur quel fondement peut-on prononcer que tout y est frivole. Il se pourrait faire après tout, que ce ne fût qu’un effet de l’imagination ; mais du moins ne risque-t-on rien, si l’âme à qui la chose est arrivée demeure dans la défiance de soi-même et dans l’humilité.
Que si ce n’est qu’une opération de l’ennemi du salut pour séduire et pour entraîner dans le péché, un peu d’application et d’expérience fera connaître d’abord le venin caché sous des apparences de piété. Tout ce qui vient du malin esprit, dit Richard de Saint- Victor, se reconnaît à quelques marques qui n’échappent point à des yeux clairvoyants. Il se peut faire, dit saint Grégoire Pape ( Homil ., I in Ezech.), qu’un homme prenne pour parole de Dieu ce qui vient de son propre esprit ; mais il s’en faut bien qu’il ait alors la même certitude que quand Dieu lui parle véritablement. Saint Augustin le remarque aussi de sa mère : « Elle me découvrait, dit ce saint Docteur, ce qui s’était passé en elle ; mais elle ne 1 assurait pas de la même manière que quand vous parliez en effet ; au contraire, elle n’en tenait aucun compte. »
( Conf ., 1. 6, c. 13). Aussi, saint Grégoire nous apprend que ceux qu’une véritable humilité tient sur leurs gardes n’y sont jamais trompés, ou du moins ne le sont pas longtemps.
PRÉFACE DU R. P. DE CHARLEVOIX 415
De plus, c’est une doctrine constante parmi les théologiens, qu’avoir de fausses visions et soutenir opiniâtrément qu’elles sont de Dieu, cela vient de l’un de ces trois principes : ou d’un commencement de folie, ou de superbe et de présomption, ou d’une volonté perverse et déterminée à tromper. Or il est facile d’être en garde contre ces trois sources d’illusions. Rien ne s’aperçoit plus tôt qu’une tête faible ; la superbe et la présomption ne sont jamais sans un désir excessif de pénétrer dans le sanctuaire des opérations divines qui se fait aisément sentir, et elles produisent toujours, dit saint Vincent Ferrier (Tract., de vita spirit., cap. 12), une foi chancelante qu’on remarque d’abord. De sorte qu’il faudrait être bien simple pour être la dupe de ces insignes fourbes, qui, des apparences de la plus haute vertu et même de la plus sublime spiritualité, se font un voile pour cacher des crimes énormes. Effectivement, ils ont beau faire, ils se trahissent eux-memes, et ne séduisent que ceux qui veulent bien être séduits. Ajoutons à cela cette excellente règle que nous donne le Sauveur du monde, et qui convient à tous ceux dont nous venons de parler : Vous les connaîtrez par leurs œuvres.
Lors donc que l’on nous parle d’une personne à qui l’on prétend que Dieu s’est communiqué d’une manière extraordinaire, si cette personne est reconnue de tous ceux qui l’ont pratiquée pour avoir une raison saine et droite, un esprit ferme, une imagination réglée, une vertu solide et fondée sur la simplicité chrétienne, sur l’humilité et sur la défiance de soi-même ; si sa conduite ne se dément en rien ; si jusqu’à la fin elle persévère dans la pratique exacte de ses devoirs ; si, dans toutes les occasions, elle fait des œuvres dignes de cet état sublime ou on nous la réprésente, je veux bien convenir qu’il n’y a pas une obligation indispensable d’ajouter foi à ce qu’on nous en dit ; mais il semble qu’il y ait au moins de quoi fonder un préjugé raisonnable en faveur de cette personne, et qu’on ne peut guère se dispenser de faire tomber une partie du respect qu’on doit aux dons de Dieu, sur une âme qui a toutes les apparences d’en être si singulièrement ornée. Je pourrais peut-être exiger davantage ; et si un grand homme a bien prouvé la vérité de la religion chrétienne, en montrant que tout y est conforme à la raison et que rien ne lui contredit, n’aurais-je pas quelque droit de prétendre qu’on peut reconnaître l’opération de Dieu dans une âme, lorsque ce qui s’y passe est parfaite-
ANNEXES
ment d’accord avec le bon sens, avec la foi, avec la raison et avec soi-même ?
Je n’en dirai pas davantage sur cette matière, parce que je n’ai pas entrepris de faire un traité. On peut voir ce que les Docteurs et les théologiens en ont écrit. On reconnaîtra au soin qu’ils ont pris de traiter de ces choses, et à l’exactitude avec laquelle ils les ont examinées, le cas qu’ils en faisaient. Je laisse à juger à qui on doit plutôt s’en rapporter, ou à ceux que Dieu a établis les docteurs et les pasteurs de son Église et qui ont joint la sainteté à la science, la pratique à la théorie; ou à ceux qui ne suivent point d’autre règle dans leurs jugements que leur sens propre dans lequel ils abondent ; qui rejettent tout ce qu’ils ignorent, et qui n’ignorent ce qu’ils réprouvent, que parce que la pureté de cœur et la sainteté de vie ne leur ont point donné la clé de cette science des saints.
Il est cependant certain, et c’est la doctrine de tous les saints Peres et des maîtres de la vie spirituelle, que comme il y a diverses demeures dans la maison du Père de Jésus-Christ, il y a aussi divers degrés d honneur et de distinction dans le royaume que le divin Sauveur a établi par sa grâce dans les âmes qu’il possède, et que la plus précieuse portion de ce troupeau choisi sont les âmes qu’il appelle à la vie intérieure et mystique, si elles sont fidèles à une vocation si sublime. Elles sont d’une façon toute particulière les épouses du Bien-Aimé, qui s’unit à elles de la manière la plus intime, les admet à une privauté, leur découvre des secrets, opère en elles des choses qui les établissent dans un état peu différent de celui de la béatitude ; mais surtout, leur donne des connaissances expérimentales des vérités les plus cachées de la religion, à la faveur desquelles il semble que tous les doutes soient évanouis, et que l’obscurité de la foi soit dissipée.
J ajoute que c est une erreur, qui, toute commune qu’elle est, n’en est pas moins grossière, que de taxer cet état d’oisiveté, et de croire qu’on n’y est utile qu’à soi. Il n’en est point où l’on fasse plus pour Dieu, où on lui procure plus de gloire, qui remplisse de plus de mérites les trésors de l’Église, parce qu’il n'en est point où 1 on aime davantage, où l’on pratique de plus excellentes vertus, où 1 on agisse par un motif plus grand et plus digne du Dieu que 1 on sert. Il n’y a même que ceux qui y ont passé qui sachent combien on y souffre, et les souffrances y sont d’autant
PRÉFACE DE R. P. DE CHARLEVOIX
plus précieuses, qu’elles ont pour fin et pour principe 1 amour le plus pur qui se puisse trouver dans des créatures mortelles. Ses effets vont quelquefois bien loin : il martyrise l’âme, il consume le corps, il fait un holocauste entier de ceux qui se sont rendus ses victimes, et il en a coûté la vie à plusieurs. Heureuse mort ! qui doit bien moins être regardée comme la séparation de deux substances faites pour demeurer unies, que comme la délivrance de l’âme, que les liens du corps empêchaient de s’unir au seul bien
qu’elle désire. .
Pour revenir à la Mère de l’Incarnation, je ne veux point prévenir mes lecteurs sur ce qui la regarde, ni sur les conséquences qu’on doit tirer des principes que je viens d’établir, pour se former une idée juste de sa personne, et de ce qui s’est passe entre îeu et elle. Ce sera elle-même qui se peindra au naturel, et ce sera avec des traits qui feront sentir d’abord, que, bien loin d’être de caractère à se flatter, elle fut bien plus portée à faire connaître ses fautes et ses faiblesses que ses grandes vertus. On aura tout moyen d’observer sa conduite dans les différentes situations ou elle s’est trouvée. Sur quoi, l’on verra ce que l’on doit penser des éloges magnifiques que lui ont donnés les personnes de son temps les plus consommées dans la sainteté, et de nos jours, deux savants Prélats, qui n’ont pas toujours été du même avis mais qui se sont pourtant accordés à la regarder comme une des plus vives lumières
de son siècle. . . , . , ,
Mais ce n’est peut-être pas assez pour justifier le dessein de ouvrage, que de faire voir que le Seigneur, si libéral de ses dons et de ses faveurs spéciales aux temps des Patriarches et des Prophètes et dans les premiers siècles du christianisme, n a point raccourci son bras. On pourrait même encore me passer comme vrai tout ce que j’ai dit de la Mère de l’Incarnation, et cependan n’approuver pas une histoire de la nature de celle-ci. A quoi bon, diront plusieurs, parler d’une science qui ne peut s apprendre qu’à l’école du Saint-Esprit, et donner au public la connaissance de choses qui doivent être secrètes entre l’âme et celui qui les opère en elle d’une manière aussi cachee que merveilleuse . leurs n’y a-t-il pas lieu de craindre que la vue de ces voies extraordinaires ne fasse naître l’envie de quitter la voie commune, qu on a toujours regardée comme la plus sûre, à quantité d âmes faibles qui n’auront pour la vie mystique d’autre vocation qu un na uie
ANNEXES
tendre et facile, une imagination vive et ardente, et beaucoup de vanité ? Enfin, les personnes à qui il semble qu’on présente cette histoire comme un modèle domestique sont appelées à une vie d’action ; n’est-ce point les vouloir tirer de l’esprit de leur Institut, que de leur mettre devant les yeux une âme tout abîmée dans les plus intimes communications avec Dieu, et dans la plus profonde contemplation ?
A cela je réponds, premièrement, qu’il n’y a nul inconvénient à apprendre aux personnes religieuses, et surtout par des exemples sensibles, combien le Seigneur est bon à ceux qui le servent avec un cœur droit et pur ; le soin qu’il a de tempérer par l’onction de sa grâce, ce qu’une vie consacrée au service du prochain a de dur et de fatiguant ; de leur faire connaître quelle route il faut tenir pour arriver à ce qu’il y a de plus éminent dans la vie intérieure et surnaturelle, et de leur faire remarquer que souvent, c’est moins manque d’attrait et d’une vocation particulière de Dieu, si l’on n’y parvient pas, que pour ne s’être pas assez étudié à la pureté de cœur, au recueillement, à la simplicité, à l’anéantissement de tout soi-même.
J avoue, en second lieu, qu il est vrai que le Saint-Esprit est le grand maître de la vie mystique ; mais je soutiens qu’il ne fait pas tout par lui-même en ceux qui y sont appelés. Pour peu d’expérience qu on ait dans la conduite de Dieu sur les âmes, on sait que parmi celles qu’il destine à posséder toutes les richesses de sa grâce, il s’en trouve qui, après avoir fait des progrès considérables, passent par des épreuves où elles courent risque de se perdre, si elles ne sont puissamment secourues ; que d’autres faute de conseil, sont malheureusement arrêtées dans le commencement de la carrière, et font toute leur vie d’inutiles efforts pour parvenir où elles se sentent fortement attirées ; qu’il en est même en assez grand nombre qui ne connaissent jamais bien cette disposition favorable de la bonté divine à leur égard ; que les premières pour se conserver, les secondes, pour s’élever, les troisièmes, pour se connaître, ont besoin de modèles et de guides • d’ailleurs, que toutes celles dont l’Esprit sanctificateur semblé s’être plus particulièrement réservé la conduite ne sont jamais entièrement soustraites à celle des hommes ; qu’il les éclaire, qu’il les attire par des touches secrètes, mais que de temps en temps u se cache et veut quelles doivent quelque chose à l’humble dé-
PRÉFACE DU R. P- DE CHARLEVOIX
pendance où ü les met à l’égard d’un directeur. Au reste, quand mon travail ne serait profitable qu’à ceux qui sont employés dans la direction, je ne croirais pas avoir perdu mon temps. Car enfin, si le simple fidèle, qui n’est comptable à Dieu que de sa propre perfection, peut ignorer des voies par où Dieu ne le mene pas, il n’en est pas de même de ceux que leur profession engage dans le sacré ministère. Il ne suffit pas à un directeur d’en savoir assez pour se sanctifier soi-même : l’auguste caractère dont il est revetu l’obligeant à être dans la main de Dieu comme ces Esprits administrateurs dont parle saint Paul, les plus sublimes connaissances
ne lui doivent point être étrangères.
En troisième lieu, je prétends que la plus parfaite contemplalion ne nuit point à l'action que Dieu commande ; et je n en veux point d'autres preuves que l'histoire même que je donne au public 11 est sensible, il est sans réplique, il passe même pour incontestable parmi les maîtres de la vie spirituelle, que plus une personne religieuse, obligée par état d'être plus urne à Dieu, est engagée dans des emplois qui jettent dans la dissipation plus elle doit faire effort pour se rendre famdieres les ^
vie intérieure, et ne rien omettre pour en avoir le goût. Qu encore oue tout ce que nous admirons dans les saints ne soit pas a imiter. Dieu pour l'ordinaire, ménage tellement les choses, que jamais il ne'tire ses élus de l'esprit de leur état ; et que, dans ce qui leur arrive même de plus extraordinaire, il y a toujours a profiter pour ceux qui courent la même carrière qu'eux. Ainsi, ce serait un chose étrange d’entendre dire que la Mère de 1 Incarnation n pas un modèle à proposer aux personnes qui ont embrasse son Institut Qui en a jamais mieux rempli qu’elle les obligations . Qui a plus fait pour le service du prochain, et qui s est plus parfaitement acquitté des emplois propres de sa profession . Ce n es pas que je ne sois d'avis, et que je ne juge même nécessaire d avertir avec soin, qu’on aurait tort de s’imaginer qu il faille passer par ces voies sublimes pour arriver au comble de la perfection religieuse ; car, comme à l’égard des corps bien constitues une nourriture peu délicate et quelquefois même g™551"6 fa‘t.les bons tempéraments, aussi assez souvent une conduite du Sain Estait plus rigoureuse, oh il n'entre que des privations et to ce qui est plus propre à établir une âme dans l'anéantissement est préférable aux plus sensibles caresses de l'Époux, puisqu il est
ANNEXES
plus aisé d'y devenir et de s’y conserver véritablement humble, et qu’à mesure qu’on creuse les fondements d’une plus solide humilité, on se met en état d’élever plus haut l’édifice de la sainteté.
Enfin, pour ne rien laisser sans réponse de tout ce qui peut être objecté contre le sujet de cet ouvrage, j’ajoute que, si parmi ceux entre les mains de qui il tombera, il se rencontre de ces imaginations ardentes et fécondes, sur lesquelles les choses extraordinaires puissent faire de fâcheuses impressions, assurément, il n’y a rien à craindre ici pour elles. Tout est raisonnable et sensé dans l’exposition que la Servante de Dieu y fait de son intérieur ; et les avis quelle donne à ceux qui se trouveront dans les mêmes dispositions où elle s’est trouvée, seraient plus que suffisants pour prévenir les abus qu’on pourrait faire du détail où elle entre sur cela. On y trouvera même fort peu de ces termes contre lesquels on voit mal à propos se révolter certaines gens, qui d’ailleurs veulent passer pour spirituels, mais qui ne font pas assez d’attention que, tous les arts et toutes les sciences ayant leur langage particulier, on n est point en droit de disputer à l’état mystique la possession du sien, confirmé par l’usage de tant de saints. Cependant la Mère de l’Incarnation n’a pas jugé à propos d’en user beaucoup, et ses écrits n’en seront que plus à la portée de tout le monde.
J’ai donc tout lieu d’espérer qu’il y aura à profiter dans la lecture de cette histoire pour tous ceux qui s’y engageront avec un esprit bien préparé. Fasse le ciel que cette espérance ne soit pas vaine ! Que les ministres de l’Évangile s’y confondent à la vue d une femme qui a exécuté ce qu’ils n’ont pas le courage d’entreprendre. Que les faibles comprennent qu’il n’y a rien dont on ne puisse venir à bout avec du courage. Que les personnes religieuses sachent jusqu ou elles peuvent s élever ; mais, en même temps quelles se souviennent et quelles n’oublient jamais qu’une des plus essentielles dispositions pour recevoir les faveurs de ce chaste Époux des âmes est de ne les désirer qu’autant que le demandent les intérêts de sa g’oire ; d’éviter surtout la curiosité et l’empressement, et de s abandonner sans réserve, mais toujours avec dépendance d un sage directeur, à la conduite de celui qui connaît seul ce qui nous convient.
Quant à la forme que je donne à cette histoire, elle est assez nouvelle, mais je n'en ai pas été le maître tout à fait. Comme la
PRÉFACE DU R. P. DE CHARLEVOIX
Mère de l’Incarnation a écrit par ordre de ses confesseurs toutes les grâces qu’elle a reçues du ciel, je crus d’abord ne pouvoir rien faire de mieux que de donner au public ses mémoires tels qu ils sont sortis de sa main, sans en interrompre le fil, et de suppleel ce qu’elle ne dit point, par un abrégé des principales actions de sa vie. Mais, n’ayant pas trouvé dans ses écrits la même suite qu on voit dans sainte Thérèse, parce qu’elle les a faits à diverses reprises et pour différentes personnes, j’ai reconnu que mon dessein etai impraticable, et que je n’y pourrais jamais éviter la confusion et les redites ; qu’ainsi, il fallait travailler à mettre toutes choses dans l’ordre naturel de l’histoire. D’un autre côte, cette grande religieuse, de la manière dont elle s’exprime sur les operations divines, fait si bien sentir qu’il faut en avoir l’expérience pour en bien parler, que j’ai aisément compris la nécessite de mettre dans cet ouvrage le moins que je pourrais du mien, et de me borner presque toujours aux liaisons et à l’arrangement. On ne doit point Le surpris de la longueur et de la multitude des «tarions qu. feront le fond de ce livre, et je m’assure même que si 1 on a sur cela quelque reproche à me faire, ce sera de ce que je n ai point encore plus laissé parler une personne qui parle si bien.