‹ Écrits spirituels et historiquesChapitre 128 sur 239 · Récit perdu · texte numérisé non relu

Récit perdu

4. Expression par laquelle tous les Sauvages désignaient les Jésuites.

5. Cette harangue, que la Mère de l’Incarnation avait sans doute prise dans l'une des lettres de ses correspondants habituels de la Huronie, ne figure pas dans RJ 1640. Elle résume bien les griefs des Sauvages contre leurs missionnaires, et «lie est un bon spécimen de leur logique sophistiquée.

6. RJ 1640 décrit un conseil de cette nature (Q 72 ; C XIX, 176-178).

DE MARIE DE L’INCARNATION

Ce qui a encore aigri les affaires, c'est qu’un Sauvage se promenant rencontra une personne inconnue qui lui donna bien de la frayeur. Ce spectre lui dit : « Écoutemoi, je suis Jésus que les Robes noires invoquent mal à propos ; mais je ne suis point le maître de leur imposture. » Ce démon, qui feignait être Jésus, ajouta mille imprécations contre la prière et contre la doctrine que les Pères prêchaient 7, ce qui augmenta étrangement la haine qu’on leur portait déjà. On en vient aux effets : les uns sont battus, les autres blessés, les autres chassés des cabanes et des bourgs 8. Cependant, quoique la mort causât partout des ravages étranges, ils ne laissaient pas de se jeter sans crainte dans les périls, afin de baptiser les enfants et ceux qu’ils trouveraient en état. Le bon Joseph qui les suit partout, faisant l’office d’apôtre, se rend l’opprobre de sa nation pour le nom de Jésus- Christ9. Plus on leur fait du mal, plus ils sont hardis.

Le R. P. Pijart est descendu cette année à Québec pour les affaires de la Mission : on l’a fait ramer tout le long du voyage, avec tant d’inhumanité, que quand il est arrivé, il ne pouvait se soutenir, et à peine put-il dire la messe10. Il m’a fait le récit des peines que les Pères souffrent en cette mission ; elles sont inconcevables, et néanmoins son cœur était rempli d'une telle ardeur d’y retourner, qu’il oublia tous les travaux du voyage pour aller chercher ses amoureuses croix, qu’il proteste qu’il ne changerait pas, hors la volonté de Dieu, pour le Paradis. On ne put jamais gagner sur lui de lui faire prendre quelques petits rafraîchissements pour le che-

7. Même fait raconté par le P. Jérôme Lalemant, RJ 1640 (Q 92 ; C XX, 26-27).

8. Ces incidents se produisirent au Bourg de Saint- Joseph : « C’est là, dit Lalemant, qui les résume avec un peu de rhétorique, que les pierres ont volé sur nos têtes, jusques au fond de notre cabane ; c’est là, que les croix ont été abattues et arrachées, les haches et les tisons levés sur nous, les coups de bâton déchargés et le sang répandu ; en un mot, quasi chaque jour on a souffert mille insolences » RJ 1640 (Q 73 ; C XIX, 182).

9. L’apostolat de Joseph Chiouatenhoua est raconté par RJ 1640, dans la Relation des Hurons, au chapitre de la Mission des Apôtres (Q 97 et ss. ; C XX, 42 et ss.).

10. C’était la condition inhumaine que les Hurons païens mettaient souvent à l’admission des missionnaires dans leurs canots.

CORRESPONDANCE

min* 11. Je ne sais ce qui arrivera de lui ni des Pères qui l’accompagnent12, parce que les accusations que l’on apporte contre eux sont produites dans un certain jour qui les fait paraître véritables, d’autant que, partout où ils allaient, Dieu permettait que la mortalité les accompagnât, pour rendre plus pure la foi de ceux qui se convertissaient13. Ils furent réduits à cette extrémité que de cacher leurs bréviaires, et de ne plus faire d’oraisons vocales14. Je vous conjure, ma très chère Mère, de

11. D’après les documents, manuscrits et imprimés, utilisés jusqu’ici pour l’histoire des Jésuites dans la Huronie, deux Pères seulement seraient descendus à Québec en 1640 : Paul Ragueneau, qui y arriva à la fin d’août ou au début de septembre, et Joseph Poncet qui n’y parvint que plus tard. Marie de l’Incarnation est seule à faire mention d’un troisième voyage, celui de Pierre Pijart. Ce voyage, on le voit, ne fut qu’un simple aller et retour et une rapide apparition à Québec.

Il avait dû être décidé à la dernière heure. Descendu, comme Ragueneau, avec les Hurons qui allaient en traite aux Trois-Rivières, mais dans une autre bande, Pijart ne put arriver à Québec qu 'après le 10 septembre. La Relation de Le Jeune, fermée ce jour-là, n’en dit rien, et les lettres de Marie de l’Incarnation, antérieures à cette date, n’en parlent pas davantage. Pijart et Ragueneau, partis de la Huronie avant la fin de juillet, en ignoraient les dernières nouvelles : celle du meurtre de Joseph Chiouatenhoua, en particulier, dont le P. Lalemant fera part à Québec par sa lettre du 3 août de RJ 1640 (Q 102-103 ; C XX, 76-84) et qu’on n’y connut qu’assez tard, puisqu 'aucune des lettres de Marie de l’Incarnation de 1640 n’y fait allusion.

12. Le P. Pierre Pijart reprit dès septembre le chemin des Hurons. Les Pères Claude Pijart et Charles Raymbault, tous les deux désignés pour la future mission des Nipissings, l’accompagnaient.

13. La petite vérole de 1639 s’était d’abord déclarée chez les Algonquins. Les Hurons qui revenaient de la traite devaient traverser leur territoire ; ils prirent la contagion au passage. Le premier qui en fut atteint vint mourir proche la résidence des Pères ; peu de jours après, « toute la cabane du défunt était infectée, puis le mal se répandit de maison en maison, de bourg en bourg, et enfin se trouva dissipé par tout le pays », Les Sauvages, superstitieux comme tous les primitifs, prirent aussitôt une circonstance fortuite pour une cause, et en vinrent à redouter les missionnaires, «comme les plus grands sorciers de la terre». «En quoi, observe mélancoliquement le P. Lalemant, il faut avouer que ces pauvres gens sont aucunement excusables ; car il est arrivé très souvent, et on l’a remarqué plus de cent fois, qu’où nous étions les mieux connus, où nous baptisions plus de monde, c’était là en effet où on se mourait davantage ; et au contraire, dans des cabanes dont on nous défendait l’entrée, quoiqu’ils fussent quelquefois malades à l’extrémité, on voyait au bout de quelques jours tout le monde heureusement guéri. Nous verrons dans le ciel les secrets mais toujours adorables jugements de Dieu là-dessus » RJ 1640 (Q 54-55 ; C XIX, 88-94).

14. Le préjugé que la prière des missionnaires était une pratique de magie était plus ou moins commun à tous les Sauvages païens. Nous le retrouverons chez les Iroquois, où il causera la mort du P. Jogues. En attendant, il ameutait une grande partie de la nation huronne contre les missionnaires et leur rendait la vie insupportable : « N’oser faire aucune action, non pas même les plus saintes.

DE MARIE DE L’INCARNATION

renouveler vos prières pour ces grands serviteurs de Dieu. Je vous envoie, comme à ma plus chère amie, les lettres qu’ils m’écrivent, afin que vous les voyiez et que vous les gardiez par respect, comme venant de la part de ces admirables ouvriers de l’Évangile15.

L’on renvoie ici le révérend Père Poncet, pour se remettre d’une indisposition qui lui est survenue 16 ; nous en sommes en peine, parce qu’on nous a dit que trois canots ont été pris des Iroquois17. Si cela se trouve véritable, il est pris infailliblement, et peut-être déjà mangé18. Nous aurons, possible, un martyr en sa personne, ce

•qui ne soit soupçonnée et prise pour des sortilèges, n’est-ce pas là mener une vie qui n’a rien de douceur, sinon la croix de Jésus-Christ ? Si nous voulions ou nous mettre à genoux, ou dire notre Office à la lueur de cinq ou six charbons, c’étaient là justement ces magies noires dont nous les faisions tous mourir ». RJ 1640 (Q 62 ; C XIX, 128).

15. C’étaient les lettres des amis anciens, les Pères Garnier et Chastelain ; et peut-être celles aussi des amis nouveaux, comme les Pères Chaumonot et Le Mercier, que la Vénérable Mère connaissait depuis 1639.

16. Une seconde bande de Hurons devait quitter la Huronie pour Québec, aux environs du 3 août, après le départ des Pères Ragueneau et Pierre Pijart. C’est avec eux que Poncet se mit en route. Le Huron Joseph s’était proposé de faire lui aussi partie de l’expédition ; mais il venait d’être assassiné par les Iroquois, et c’est Poncet sans doute qui apporta à Québec la nouvelle de sa mort. RJ 1640 (Q 103 ; C XX, 84).

17. Les Iroquois, peuple de souche huronne, faisaient aux Hurons, dès avant l’arrivée des Français, une véritable guerre d’extermination. Us se divisaient en ■cinq nations, dont nous retrouverons les noms plus loin, et occupaient toute la portion septentrionale de l’État actuel de New-York. Leurs principaux centres ou villages s’échelonnaient parallèlement à la rive méridionale du lac Ontario ■et à celle de la rivière des Mohawks, sur une ligne tirant directement sur l’Hudson au-dessus d’Albany. Des cinq nations iroquoises, la plus redoutable pour les établissements français était celle des Agniers (ou Mohawks pour les Anglais). Elle était cantonnée à proximité du cours supérieur de l’Hudson et du lac Champlain, et par la rivière Richelieu (alors appelée des Iroquois) elle avait immédiatement accès au Saint-Laurent. Pratiquement les Agniers étaient à cette époque seuls •en guerre avec les Français (RJ 1641. Q 37 ; C XXI, 20). Dès 1640, ils contrôlaient tout le cours du Saint-Laurent, depuis l’île de Montréal jusqu’aux Trois- Rivières. A la fin de l’automne de cette année, dans une de leurs pointes sur cette •dernière habitation, ils devaient même s’emparer de deux Français, François Marguerie, interprète en langue algonquine au service de la Compagnie de la Nouvelle-France, et Thomas Godefroy, « frère d’un honnête habitant du pays » RJ 1641 (Q 38 ; C XXI, 22). Les Agniers devaient faire beaucoup de mal à la Nouvelle-France jusqu’en 1665. Leur férocité devint légendaire. A la fin du XVIIIe siècle, leur nom sous la forme de Mohocks (Mohawks) était à Londres ■synonyme de bandit, comme celui d’Apaches à Paris, il y a quelques années.

18. Le supplice des prisonniers s’accomplissait suivant une sorte de rite commun à toutes les nations sauvages de l’Amérique du nord. Les missionnaires avaient été témoins des tortures infligées à des captifs iroquois par les Algonquins

CORRESPONDANCE

qui fera une grande jalousie aux autres, qui soupirent incessamment après cette haute grâce. Nous sommes de promesse avec eux que, si ce bonheur leur arrive, nous en chanterons le Te Deum, et qu’en échange ils nous feront part du mérite de leur sacrifice. Je ne crois pas que la terre porte des hommes plus dégagés de la créature que les Pères de cette Mission. On n’y remarque aucun sentiment de la nature, ils ne cherchent qu’à souffrir pour Jésus-Christ et à lui gagner des âmes. L’hiver dernier, une vieille femme qui nous avait amené une séminariste, demeura dans la rigueur d’un grand froid dans la neige à quatre lieues d’ici. Le R. P. Le Jeune le sut, et prenant avec lui un bon Frère et un Sauvage, l’alla chercher pour l’aider à bien mourir ou pour l’amener à l’Hôtel-Dieu19. Ils passèrent la nuit dehors ensevelis dans la neige, durant un froid si horrible que le serviteur de M. de Piseaux20, qui traversait un chemin, en mourut. Ils trouvèrent cette femme avec encore assez de force pour être transportée jusques à Québec. Ils la traînèrent sur une écorce avec des peines incroyables. Le lendemain elle mourut, recevant la récompense de sa foi et de sa patience, et le Père conservant le mérite de sa charité. Nous voyons tous les jours de semblables actions de vertu, qui montrent combien ces hommes apostoliques sont ennemis d’euxmêmes et de leur repos pour le service de leur Maître.

et les Hurons ; ils savaient qu’un sort identique attendait le prisonnier des Iroquois (RJ 1632 et 1637). On se souvenait aussi à Québec du traitement que le Récollet Guillaume Poullain, qui fut un instant leur prisonnier, avait déjà reçu aux mains de ces derniers. (Chrestien Leclercq, Premier Establissement de la Foy dans la Nouvelle-France... Paris, 1691. T. I, pp. 210-211).

19. Le fait se passa dans la nuit du 16 janvier, à deux lieues de Sillery, dans la forêt qui s’étendait jusqu’aux Trois-Rivières. Le Jeune l’a raconté, mais en gardant l’anonyme, dans RJ 1640 (Q 18 ; C XVIII, 146-147). Il était accompagné du frère Jean Liégeois.

20. Marie de l’Incarnation écrit, comme l’on prononçait alors, et comme l’on prononce encore aujourd’hui, puisque le même nom se retrouve dans la Pointeà-Pizeau, petit cap à l’ouest de Québec et en deçà de Sillery. Pierre de Puyseaux,. écuyer, sieur de Montrenault en Gâtinais (aujourd’hui dans la banlieue de Pithiviers, département du Loiret), s’était amassé aux Antilles une fortune, que sur le tard, mû par le zèle de la conversion des Sauvages, il était venu dépenser aux côtés de Champlain, dans la Nouvelle -France. Il possédait dans l’anse de St -Michel, à mi-chemin entre Québec et Sillery, un manoir dont les annales du temps ont conservé le souvenir comme de la plus belle construction du pays.

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Quant aux Sauvages sédentaires, ils sont dans la ferveur des premiers chrétiens de l’Eglise. Il ne se peut voir des âmes plus pures ni plus zélées pour observer la loi de Dieu. Je les admire quand je les vois soumis comme des enfants à ceux qui les instruisent. La Mère Marie de Saint- Joseph vous écrit quelque chose de leur ferveur21, qui vous donnera un ample sujet de louer l’Auteur de tant de biens, et de le prier pour la conversion des Sauvages errants, qui commencent à être touchés et à se vouloir arrêter, à l’exemple de leurs compatriotes qui sont sédentaires depuis leur conversion. Aimez surtout notre petit séminaire, qui loge des âmes très innocentes et nouvellement lavées dans le sang de l’Agneau. Elles prient beaucoup pour vous et pour leurs autres bienfaiteurs, et je ne doute point que vous n’en ressentiez les effets, puisque Dieu se plaît d’exaucer les prières des âmes pures.

J’ai commission de M. le Gouverneur et du R. P. Le Jeune de vous envoyer une certaine bave qui est comme du coton, afin de faire épreuve en plusieurs façons ce que l’on en pourrait faire. Je crois qu’il la faudra battre et carder, pour voir si on la pourrait filer. Cela est plus délié que de la soie et du castor. Je vous supplie donc de la faire voir à quelqu’un qui ait de l’industrie, et si on la peut façonner et mettre en œuvre, de nous en faire voir des essais22. Nous en pourrons affier23 ici, si l’on trouve qu’elle puisse être utile à quelque chose. Adieu, ma très chère Mère. Je ne suis pas tant éloignée de vous d’esprit que de corps. Nous aimons un Objet immense dans lequel nous vivons, et dans lequel aussi je vous vois et vous embrasse par l’union qui nous lie en lui, et qui nous y liera, comme j’espère, éternellement.

De Québec, le 13 de septembre 164.0.

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