Ce sont les lettres annoncées dans la lettre CIII
Lettre CXIII. — L : A une religieuse Ursuline qui avait été sa première supérieure. En marge, L inscrit le nom de Françoise de Saint-Bernard.
CORRE SPONDANCE
je reconnais pour ma véritable Mère, que je ne les puis exprimer. Oui, je vous ai si présente à mon esprit, qu’il me semble que je suis encore à Tours, et que vous me venez surprendre dans notre petite cellule, où votre affection pour moi vous faisait me donner la satisfaction que je chérissais le plus. Vous me dites que vos visites à Québec sont fréquentes ; les miennes ne le sont pas moins à Tours. Ce sont nos bons anges qui font cela ; parlons-nous donc par leurs intelligences, ou plutôt par notre tout aimable Époux, qui sait que notre amour est en lui, de lui, et pour lui. Ma plus que très bonne Mère, il traite si amoureusement mon âme, que je ne puis m’empêcher de vous le dire dès l’abord. Son amour tient à mon égard des voies semblables à celles que vous avez vues et sues, car mon cœur ne vous pouvait rien celer1. Aujourd’hui je connais bien plus clairement que je ne faisais en ce temps-là, pourquoi il me faisait passer par tant de différentes voies2. O ma chère Mère, qu’il y a loin de nous à la pureté de Dieu, et que la purgation d’une âme qu’il veut toute pour lui et qu’il veut élever à une haute pureté est une grande affaire3 ! Je vois ma vie intérieure passée dans des impuretés presque infinies4 ; la présente est comme perdue, et je ne la connais pas5 : elle ressent néanmoins des effets et des avant-goûts de cette haute pureté où elle tend, et où elle ne peut atteindre. Ce
1. Allusion aux longues épreuves spirituelles qui avaient marqué les années de noviciat de Marie de l’Incarnation.
2. Ces voies de détachement et de mort à soi qui étaient une préparation prochaine, un noviciat à sa mission dans la Nouvelle-France, avaient encore un autre but qui nous sera découvert plus bas.
3. Cette pureté qui est caractérisée par l’absence, non seulement de la plus légère faute, mais encore de toute ombre d’imperfection.
4. A la lumière de la sainteté infinie de Dieu, l’âme sonde jusqu’à ses replis les plus secrets et souffre cruellement de sa disproportion avec la pureté divine.
5. Arrivée à ce stade de la vie spirituelle, l’âme n’a plus qu’un acte : l’adhésion ou mieux l’adhérence à Dieu qui agit en elle, et qui Vagit. Toutes ses puissances, comme réduites à l’inaction, parce qu’elles sont impuissantes à produire leurs opérations particulières, sont dans un état passif. L’âme est ainsi ramenée de la multiplicité à l’unité, mais à une unité qui échappe aux sens, à tout sentiment même le plus aigu : vraiment, elle ne voit rien ; elle est comme perdue dans « de divines ténèbres ». Voir Écrits II, pp. 375-376.
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ne sont pas des désirs, ni des élans, ni de certains actes qui font quasi croire que Ton possède son bien : non, c’est une vacuité de toutes choses, qui fait que Dieu demeure seul en l’âme, et l’âme dans un dénuement qui ne se peut exprimer6. Cette opération augmentant, ce qui est passé, pour saint qu’il paraisse, n’est qu’une disposition à ce qui est présent 7 . Si vous saviez, ma très honorée Mère, l’état où j’ai été près de trois ans de suite depuis que je vous ai quittée, votre esprit en frémirait. Imaginez-vous les pauvres les plus misérables, les plus ignorants, les plus abandonnés, les plus méprisés de tout le monde, et qui ont d’eux-mêmes ce même sentiment ; j’étais comme cela, et je me voyais vraiment et actuellement si ignorante, que le peu de raison que je pensais avoir ne me servait que pour me faire taire. Lorsque mes Sœurs parlaient, je les écoutais en silence et avec admiration, et je me confessais moi-même sans esprit. Je ne laissais point de faire toutes mes affaires, comme si cela n’eût point été, quoique dans tout ce temps j’en eusse de très épineuses. Dieu me faisait la grâce de venir à bout de tout, et je ne sais comment, car tout ce que je faisais m’était désagréable et insipide, et me paraissait de la qualité de mon esprit. Quelquefois, je me trouvais comme ces pauvres orgueilleux, lesquels, bien qu’ils aient l’expérience qu’ils sont pauvres, ne laissent pas de penser qu’ils sont quelque chose, et de vouloir que les autres pensent comme eux. Tout ce qu’on leur dit leur déplaît, et ils font toujours mauvaise mine. Enfin, ma chère Mère, il n’y a misère que je n’aie expérimentée, et je n’avais aucune facilité qu’à l’étude et à l’instruction de nos néophytes ; encore Dieu ne voulait pas que j’y eusse de la satisfaction, car j’y ai eu mille et mille mortifications, non du côté de Dieu, parce
6. La Vénérable Mère reviendra plus au long sur cet état dans sa Relation de 1654. Voir Écrits II, pp. 376-377.
7. C’est même là, la raison profonde des « différentes voies » dont Marie de l’Incarnation parlait tout à l’heure, et par où Dieu l’avait fait passer.
CORRESPONDANCE
qu'il m'y aidait extraordinairement, mais de la part des créatures à qui il donnait le mouvement, et dont il se servait pour m’affliger. Ce n’est pas que de temps en temps sa bonté ne me fît expérimenter de grands effets de son amour, mais cela n’empêchait pas que je ne retournasse à mon état de pauvreté et de misère8.
Tout cela ne m’a pas peu servi pour connaître le néant de la créature, qui se voit bien mieux dans l’expérience de ses propres misères, que dans les vues spéculatives de l’oraison, pour élevée qu’elle soit. A présent Dieu m’assiste puissamment en diverses rencontres qui auraient été capables d’étonner un esprit. Il m’a donné un si grand courage que je ne me connais plus. Vous voyez, ma très bonne Mère, comme je vous parle avec simplicité comme à ma véritable mère ; si votre cœur m’a devancée, le mien vous va trouver pour s’ouvrir à vous, et vous faire voir ce qu’il y a de plus caché. Voulez-vous bien, ma très chère Mère, que je vous dise que j’ai été extrêmement consolée d’apprendre la manière avec laquelle Dieu vous traite. Je connais une personne qu’il traite de même ; peut-être le verrez-vous, car il est passé en France. Cette conduite l’a entièrement métamorphosé : car il est devenu tout simple, tout dénué, tout cordial ; en un mot il ne tient à rien dans le monde 9. C’est là, selon mon petit jugement, une récompense que notre cher Époux veut donner aux âmes qui l’ont servi au regard du prochain ; service qui tire après soi de grandes fatigues, et où l’on est presque toujours hors de soi, en sorte que l’on y goûte plus de croix et d’amertumes que l’on n’y ressent de consolations. Je n’en ai pas une longue expérience, ma très bonne
8. A la date où elle écrivait ceci, Marie de l’Incarnation était encore en plein dans son épreuve. Celle-ci, qui offrait beaucoup d’analogies avec les épreuves de son noviciat qu’elle rappelait plus haut, se déroulait sur un plan supérieur et était d’une intensité et d’une nature bien plus élevées... Voir Écrits II, pp. 74 ■et ss.
9. Un des Jésuites qui repassaient en France, ou M. de Repentigny, cet « homme d’une grande oraison et d’une grande vertu » de la lettre précédente.
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Mère, c’est vous qui en pouvez parler comme savante, et qui goûtez maintenant les fruits de vos travaux, en attendant ceux qui ne finiront jamais, et qui ne se trouvent que dans le sein de notre très aimable Époux. Vous m’obligez infiniment de m’honorer d’une si grande familiarité. Cela montre que vous êtes toujours la même pour moi, et m’oblige d’être aussi toujours la même pour vous.
De Québec, le 27 de septembre 1644 .
Pages
LA CORRESPONDANCE
DE MARIE DE L’INCARNATION
La correspondance de Marie de l’Incarnation . 9
Préface . 13
Avertissement . 40