‹ Écrits spirituels et historiquesChapitre 50 sur 239 · XXIX. — A Dom Raymond de St-Bernard · texte numérisé non relu

XXIX. — A Dom Raymond de St-Bernard

L pp. 26-27, Lettre spirituelle XVI. — V fragment, p. 350. — R XVII. —

Texte de L.

Mon très Révérend Père,

Votre manière d’agir en mon endroit me semblait dire un adieu pour toujours, et je l’aurais cru, si ma chère Mère Ursule ne m’avait assurée du contraire1. Quand cela serait, vous n’avanceriez rien, car je vous trouverais partout où je trouve Jésus-Christ, et par revanche de ce que vous ne me dites rien, je lui parlerais de vous. Est-ce que vous garderez le silence jusques à ce que

2. Les Hurons étaient avec les Algonquins à l’est du Mississipi et les Sioux à l’ouest, l’une des trois familles indigènes primitives de l’Amérique septentrionale. Ils occupaient tout l’ancien Ontario et se partageaient en Hurons proprement dits, en Nation Neutre et en Nation du Petun. A l’époque de Champlain, des Relations des Jésuites et des Lettres de Marie de l’Incarnation, les Hurons proprement dits étaient cantonnés entre la Baie Géorgienne, au nord du Lac Huron, et le lac Simcoë. Us étaient divisés en quatre tribus ou clans. Leur évangélisation avait été entamée par les Récollets dès 1615. Le conseil des Hurons, dont parle Marie de l’Incarnation, n’avait pas tout à fait l’importance qu’on lui prêtait. Il n’avait rien d’une assemblée nationale. C’était seulement le conseil de l’un des clans, le clan de l’Ours, le plus considérable de tous, il est vrai, puisqu’il faisait à lui seul la moitié de la Nation. On sait que l’appellation de Hurons était un sobriquet donné par les Français aux premiers groupes de ces Sauvages qu’ils rencontrèrent (RJ 1639. Q 51 ; C XVI, 228-230). Le vrai nom serait Ouendat, ou sous sa forme anglaise, Wyandot.

3. On ne sait de quelles mortifications Marie de l’Incarnation veut parler. Si le texte se rapporte aux échecs enregistrés en 1635, qui furent en effet très cuisants pour la Vénérable Mère, nous aurions affaire à une interpolation de l’éditeur qui tenait à rattacher son fragment au contexte historique de l’année où il le faisait entrer.

4. L’année est 1636, le mois ne peut être que novembre, ou plutôt décembre. Si le fragment ne portait d’autre indication que celle du mois, on comprend que Dom Claude Martin l’ait joint à une lettre du même mois, et traitant du même sujet.

Lettre XXIX. — 1. De plus en plus empêché et hésitant, confus aussi d’un

Marie de l’Incarnation

CORRESPONDANCE

nous vous allions voir ou que nous ayons le bonheur de vous voir ici ? Ce dernier étant plus aisé, venez au plus tôt, et faites une bonne provision de temps. Il n’y a personne qui n’ait quelque chose à vous dire, mais il me faut au moins huit jours pour moi seule. Ne savez-vous pas que nous n’avons pu dire par lettres tout ce qui concerne notre grande affaire ? Et de plus, j’ai des nouvelles toutes fraîches qui ne se peuvent écrire et que je réserve à vous dire à l’oreille* 2.

Notre Révérende Mère me menace fort de vous ; mais quelques menaces qu’elle fasse, vous savez le respect que j’ai pour elle, et dans nos élections qui approchent, j’ai bien de la crainte de la perdre. Vous me blâmerez de ce que je ne me perds pas moi-même dans le dessein de Dieu, mais, mon cher Père, vous savez le besoin que nous avons d’une conduite aussi sage que la sienne3.

nouveau retardement, car il n’était pas davantage parti par la flotte du printemps de 1636, Dom Raymond de Saint-Bernard se renfermait dans un silence absolu. Il ne répondait pas aux lettres de ses dirigées de Tours, ou s’il prenait la plume, agacé sans doute par la manière trop pressante et un peu incisive de la Mère de l’Incarnation, ses réponses étaient sèches. En tous cas, les illusions n’étaient plus possibles. La lettre présente, écrite en mars, ne contient aucune allusion, même lointaine, au départ des vaisseaux qui devait se faire dans les semaines suivantes. Nouvel indice en faveur du dédoublement que nous avons fait de la lettre spirituelle XV (lettres XXIII et XXVIII).

2. Quelles sont ces nouvelles ? Elles ne pouvaient venir du Canada, dont on ne devait rien recevoir de nouveau avant septembre ou octobre. Cependant, elles concernaient la Mission et devaient avoir quelque rapport avec les projets de la Vénérable Mère. Ne serait-ce pas l’annonce de la concession délivrée le 15 janvier dernier à Jean de Beauvais, agissant au nom d’un gentilhomme inconnu pour la future fondation à Québec d’un monastère de religieuses enseignantes et d’un séminaire de filles ? (Voir plus haut la Lettre XVIII).

3. Les élections avaient lieu en avril. Le deuxième triennat de la Mère Françoise de Saint-Bernard expirait. Au terme des constitutions, une nouvelle supérieure devait être nommée. Françoise de Saint-Bernard fut cependant maintenue dans sa charge pour un nouveau terme de trois ans. On construisait alors le monastère des Ursulines, celui dont il reste encore une partie aujourd’hui. Peut-être ne voulait-on pas changer de supérieure durant les travaux. Françoise de Saint- Bernard sera ainsi encore supérieure en 1639, lors du départ de Marie de l’Incarnation pour le Canada. Aussi, et à juste titre, les Chroniques de l’Ordre des Ursulines (Paris 1673), ont-elles inséré sa notice parmi celles des fondatrices de Québec (Op. cit., T. II, pp. 436 et ss.). Des élections complémentaires qui eurent lieu un peu plus tard firent entrer la Mère de l’Incarnation, dans le conseil, comme assistante, à la place de la Mère Ursule (Archives départementales d’Indre-et-Loire, Série H, Ursulines de Tours, 852).

DE MARIE DE L’INCARNATION

*Béni soit Jésus en ses ordonnances ! Je ne sais si je me trompe ou si je me flatte, mais je ne désespère point encore pour le Canada. J’attendrai de Dieu cette miséricorde jusques à la fin. Si sa justice nous veut punir, je porterai ce fléau, très rude à la vérité pour une créature aussi faible que je suis. Forcez le Ciel, et gagnez par vos sacrifices ce que nous ne sommes pas dignes de posséder. Mon cœur se dispose depuis longtemps à ce grand dessein, mais je ne vous puis assurer s’il sera constant, comme il se promet, à cause de mes lâchetés. Prenez-le entre vos mains, et quand vous tiendrez le Sang de mon divin Jésus, plongez-le dedans, et diteslui qu’il me mette dans l’état où il me veut * 4 et sous telle conduite qu’il lui plaira5. Offrez-lui quelques petites difficultés que je souffre à cause de mes puérilités6, et qu’il me donne en échange son esprit, car, en vérité, je ne vois rien qui me soit plus à cœur que la vie solide7 qui transforme en Jésus. Je vous mets tous les jours en son Cœur, et comme une victime j’en fais le sacrifice au Père Eternel8. Je crois que vous m’en avouerez et que vous n’oublierez point celle qui osera se dire partout où elle sera votre...

De Tours, le ig mars 1637.

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